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Calmann Lévy, éditeur (p. 297-304).


X

CONCHYLIOLOGIE
DE L’ÎLE DE LA RÉUNION[1]


Dans un précédent article, nous avons appelé l’attention du monde savant et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de vue[2], science, industrie, mœurs, agriculture, histoire naturelle, etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous n’avons pas nommé l’auteur, et dont nous n’avions pas encore pu prendre connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd’hui, et nous voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l’utilité des notes si précieuses de M. Maillard, d’autant plus qu’ici il ne s’agit plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais bien d’apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle en général. C’est le savant M. Deshayes, illustré par d’immenses travaux sur cette matière, qui s’est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M. Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et l’on peut dire qu’elle est un monument acquis à la science dans une de ses branches les plus ardues.

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que jouent les mollusques dans l’économie de notre planète. On s’en pénètre en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l’étude spéciale dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les régions du monde n’est rien encore, et que de trop grands espaces sont encore trop peu connus pour qu’il soit possible d’entreprendre un travail d’ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu’on nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique livre de M. Michelet, la Mer, et notre imagination au moins se représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et qui n’a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.

C’est là que la nature, échappant à la destruction dont l’homme est l’agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation, enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l’existence éphémère se révèle plus tard par l’apparition de continents nouveaux, ou par l’extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du monde. C’est sous cette forme élémentaire d’abord et de plus en plus compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante ! Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes ne sont en grande partie qu’un amoncellement, une pâte de coquillages, les uns d’espèce si menue, qu’il faut les reconnaître au microscope, les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à qui Dieu avait confié le soin d’établir le sol où nous marchons ; mais leur œuvre accomplie sur une partie du globe, n’oublions pas que la plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille toujours à se combler par l’entassement des dépouilles animales qui s’y accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers, enfin qu’on peut admettre l’idée de leur déplacement partiel sans secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la terre s’en aperçoivent autrement qu’en se transmettant les unes aux autres les constatations successives de cette insensible révolution.

Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier, à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l’ordonnance de la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M. Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d’entreprendre la grande statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait, selon lui, tirer des notions d’une assez grand valeur ; « mais, dans l’état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il ne s’agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains points de la terre : il est bien plus important de connaître la distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de déterminer l’étendue des surfaces qu’ils habitent, la nature du fond qu’ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui manquent à la science. »

Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l’horreur du chaos, ainsi qu’au premier aperçu l’imagination épouvantée se la représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s’y renouvelle dans des conditions voulues. « Pour entreprendre des investigations complètes, dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître la nature des fonds, suivre les zones d’égale profondeur, établir séparément la liste des espèces habitées par chacune d’elles : bientôt on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs déterminées. »

Donc, si c’est avec raison que les géologues considèrent les coquilles, selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme « les médailles commémoratives des grandes révolutions du globe », il est de la plus haute importance d’étudier leur existence actuelle, destinée probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur, enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C’est une grande étude à faire et qui n’effraye pas la persévérance de ces hommes paisibles et respectables dont la mission volontaire est d’interroger la nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide de jouissances immédiates, sourit à la pensée d’une vie consacrée à un travail qui lui semble puéril ; mais les esprits sérieux savent qu’à la suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l’hypothèse devient certitude, et que, d’un ensemble d’observations de détail, jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les plus importantes notions de notre existence. C’est la grande entreprise que la science accomplit de nos jours, et c’est par elle que les préjugés font nécessairement place à de saines croyances.

Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses travaux de recherches à l’île de la Réunion ; nous ne pouvons mieux les compléter qu’en citant encore M. Deshayes. « Pour ce qui a rapport aux mollusques (de cette région), nous pouvons l’affirmer, et le catalogue le constate, personne avant M. Maillard n’en avait réuni une collection aussi complète…. Parmi tant d’espèces contenues dans cette collection, il eût été bien étrange de n’en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d’en reconnaître un grand nombre qui jusqu’alors avaient échappé aux recherches d’autres naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce catalogue. » Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de cent espèces avec treize planches d’un travail exquis dues à l’habile dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les explorateurs de la faune malacologique comme un document d’une valeur incontestable.

  1. Par M. Deshayes.
  2. Notes sur l’île de la Réunion, par Louis Maillard.