Notre-Dame des mers mortes (Venise)/2


I

VENISE


— J’avais toujours rêvé Venise comme elle est, murmura Jacques, les yeux éblouis par la magie de l’arrivée.

Il me semble que je « reconnais » Venise, comme si j’y avais vécu autrefois. Tiens, prenons ce canal ; il est joli, presque plus calme que les autres.

— Per piccolo canale, Gondoliere… jeta son compagnon, le peintre Sforzi.

Et la gondole, glissant comme un domino sur du marbre, s’engagea dans la ruelle ou l’eau chantait.

— Il me semble que j’ai dû y vivre une vie… autrefois, car, malgré ma nature et mon origine septentrionale, j’ai gardé en moi, autant que si j’étais né à Venise, ce mélange de paillettes et de velours noir, de musique et de silence, de joie et de tristesse dont la ville entière est symbolisée.

— De joie et de tristesse, de musique et de silence, tu as raison, mon vieux.

Un pigeon passa avec un léger bruit d’ailes, avec le bruit d’une caresse qu’on attend, qu’on devine et qu’on ne reçoit pas encore.

— D’ailes et d’oubli aussi, ajouta le peintre, et de sauvage grandeur… On ne connaît guère Venise, quoique cette ville, où maintenant se rencontre le vice errant des deux mondes soit le dernier refuge des monstres et des artistes. Il y a une Venise dont on parle : L’Impératrice du temps des doges, tout un bric a brac de Pont des Soupirs, de Marine Faliero et de Crand Conseil. Elle fait passer un petit frisson dans le dos des femmes, un sourire sceptique sur les lèvres des hommes. Il y en a une autre, n’est-ce pas ? plus divine et plus ignorée. L’évocation dont Tiepolo montre encore la beauté, l’envol, dans ses fresques étincelantes du XVIIIe siècle, Pantalone, Scapino et Arlequin, Casanova et Goldoni, Sérénades et Comédies.

— Plus gracieux qu’imposant, et puis cette gaieté morte, ces grelots muets, ces bougies qui s’éteignent comme au matin d’un bal, tout cela est triste…

— C’est ce qui régénère la mièvrerie des choses, mon cher… Ah vous ne comprenez pas, encore et surtout, ce sentiment morbide qui plane sur ces canaux, sur ces lagunes. Dans le XVIIIe siècle dont, entre parenthèse, les reliques les plus intéressantes sont au Palais Corner, vous ne voyez que les danses, la gaité, la chanson alerte. On a peint des tableaux sans nombre où quelques tricornes masqués se penchent en riant sur des pièces d’or : scènes de jeu, de souper, ou de fin carnaval. Voyez ce qu’il en reste. Quand on tient les masques que les joueurs ont portés, ces masques blancs dont le nez s’avance en muffle, on dirait que les larmes les ont déteint, ont jauni par endroits à la place des yeux. On ne vit pas impunément au milieu de l’eau comme sur un navire en détresse, sans ressentir parfois la navrance intime de la mer.

— Voyez, voyez, pourtant quelle fête et quelle splendeur !

La barque avait repris le grand canal, en face du palais Vendramin où est mort Wagner (Wagner, cette musique, mourant dans ce recueillement) et elle suivait maintenant le fil de l’eau, était arrivée devant le pont du Rialto. Avec le pont pour cadre, le pont dressé comme une arche dans le ciel comme une gigantesque et double corne d’abondance semblant verser des deux côtes de la ville, de toutes parts jusque dans les calles les plus désertes, le flot de ses haillons lumineux et superbes, de ses marchands et de ses fruits, avec le pont pour cadre, apparaissaient les plus vieux palais, rangés sur chaque rive comme des courtisanes caduques. Plus loin se profilaient les coupoles de Santa Maria dei Angeli et de Santa Maria dei Miracoli, où le soleil jetait des flammes d’or. Sur les vitres du palais Garzoni, c’était un crépitement de lumière. Les deux anges de pierre qui en ornent le faîte, étaient, vraiment ressuscités de leur séculaire immobilité, ouvraient leurs ailes pour une Assomption. Le palais Papadopoli, dans l’ombre, avait l’air de mâcher de la pierre. Plus loin, c’était Mocenigo, dont la façade a la forme d’une châsse avec les pierreries de ses médaillons de marbre et, tout à l’angle, les palais Contarini, près desquels une station de gondoles mettait une tache noire et des reflets fuselés de roseau.

Une barque de pêcheur remontait le courant, à l’effort cadencé des rames, en laissant pendre, comme un drapeau, ses voiler vermeilles. Ces voiles dans l’eau allumaient des incendies, un batelier chantait. Et près du batelier et sur toute la barque, à côté des poissons dont les écailles rutilaient, des pêches et des grenades, ces reines d’automne, s’entassaient comme un trésor fabuleux.

— Voyez la fête, voyez la splendeur qui passe dit encore Jacques, dont l’âme tremblait sur ses lèvres d’enthousiasme et d’émotion. Ne songez-vous pas à ces apothéoses lointaines, dont les teintes splendides nous ont été fixées par Crivelli ou par Mantegna, dans un des paysages qui forment le décor de leurs tableaux… : apothéoses guerrières et conquérantes, retrouvées dans une teinte, conservées dans un geste… Apothéoses vivantes aussi, comme la statue Colleone, le bras en arrière, tes jambes dressées sur les étriers, la tête dure et la lèvre qui mord ! La statue de Colleone qui foule aux pieds de son cheval la ville, l’espace, le monde. Apothéoses de meurtres et d’aventures, campagnes saccagées, viols, femmes sanglantes tramées à coups de couteau… tout cela pour élever un palais de plus, pour décorer la Piazzetta, pour rapporter à la dogaresse toutes les perles d’Orient !

Oh… l’heure du Titien, l’heure où tout s’empourpre, où le grand canal, la Jiudecca, les lagunes du Lido, s’imprègnent de ciselures sanglantes, d’une atmosphère de vieil or ! L’heure où l’on respire de la volupté, où l’on est secoué de spasmes et de désirs, désirs violents comme ces tourbillons qui dévastaient l’Italie au temps d’un Médicis !

Borgia a dû connaître Venise… L’heure du Titien, l’heure de Luxure effroyable où tout, les masures délabrées, les façades vermoulues, les toits écroulés et les statues anciennes, et les colonnes, et les campaniles, et les balcons, et sur mer les barques aux élancements de galère, où tout devient la pourriture, mais devant quel soleil !

Jacques se tut. Au-dessus de leurs têtes chanta une cloche elle devait venir de très près et de très loin à la fois, une cloche au timbre niellé et sonore qui volait de maison en maison. Un autre appel plus grave lui répondit, puis un autre plus clair. Cela ressemblait à des cris d’oiseaux. Le soleil, rouge comme des lèvres, disparaissait si lent, si tendre que Jacques dit :

— C’est un baiser.

Les cloches s’apaisèrent, puis reprirent. Vers Santa Maria Formosa, le carillon se mit aussi en branle et brusquement, telle qu’une bénédiction harmonieuse de toutes parts, des moindres cloches, des cloches perdues vers le cimetière, vers Torcello, vers l’Arsenal, San Zaccharia, La Madona all’Orto, Santa Magdalena, San Raphaële, de leurs tours de pierre, de leurs campaniles irisés, de toutes parts, de la musique s’éleva.

Jacques et son compagnon écoutaient, transfigurés. Dans une urne de silence comme Venise, les sons vibrent jusqu’au cœur. Des souffles, des extases, des espoirs, des joies naissaient et disparaissaient dans leur cerveau. Encore une fois, des ailes les frôlèrent. Une gondole les croisa. Ils avaient tourné au palais Moro Lin et c’était le golfe maintenant, la rive des Esclavons, mauve et grise, les jardins du Lido sur qui flottait une buée.

— Quel horizon pour un poète murmura Jacques. Nature presque de névrose, ambitieuse, ardente, essentiellement impressionnable, Jacques avait dans la voix comme le murmure de son âme. Sa voix, c’était une mousseline qui palpitait au mouvement de ses veines.

— Quel horizon fertile en chefs-d’œuvre ! Il est des instants pendant lesquels j’aurais voulu mourir, des instants trop beaux pour que le souvenir s’en souvienne. Mourir avec des musiques et des appels, dans un bercement de baisers et de bijoux, de lèvres et de prunelles voilées, mourir quand l’astre a disparu en laissant une trace éclatante comme ces vaisseaux bosselés de lumière, dans le sillage desquels il reste des rayons. Mourir après avoir chanté l’amour ardent de ces splendeurs, de ces décrépitudes, de ces pauvres vieilles gloires. Mourir enseveli vivant dans le sépulcre de ces gammes et de ces couleurs, dans l’ostensoir de ce coucher de soleil, mourir avec sur les lèvres des mots diaphanes et sonores… mourir !

— Mourir tout seul, mourir sans tendresse, sans cette douceur de croire à une éternité ? interrogea Sforzi en riant dans sa barbe blonde.

J’ai trop faim pour penser à cela. Donne-moi une femme… et encore… mourir ? Loufoque, va !

— Qu’y faire ? Je suis toujours porté à rêver de ces choses le soir. Vois-tu quand je te parlais de ma nature comme ayant des ressemblances avec celle des latins de race pure, je ne te disais pas la douleur profonde que j’éprouve aux approches de la nuit. Tu as aimé, n’est-ce pas ? Eh bien, quand on aime on vit davantage par les yeux et par les lèvres. Quand l’aimée détourne de vous ses regards c’est un peu de soleil qui vous manque. Moi, quand le soleil agonise, c’est de l’amour qui s’en va.

Au contraire, dans la journée, soit par les aurores légères et roses, soit par les après-midi orgueilleuses, après-midi dont la lumière est un faste, scintille comme une gemme sur la peau d’un Dieu, mon cœur illuminé s’entrouvre, pareil aux fruits qui tout à l’heure passaient à côté de nous en chargeant jusqu’au bord la barque trop lourde de leur richesse. Mon cœur s’entrouvre comme ces grenades dont l’écorce rugueuse contient des rubis. Et la radieuse beauté de vivre chante en moi un hymne éperdu.

Mais par les soirs, par les soirs languissants à cause des caresses et des tristesses dont ils sont les présages, j’ai peur et je souffre. Même la première étoile ne saurait m’en consoler. Et bien souvent en face de moi-même, malgré ma jeunesse bouillonnante d’extase, j’ai eu la nostalgie de terres où le soleil ne doit jamais mourir…

— Allons, tais-toi, sacré bavard, interrompit Sforzi. Faut-il accoster ? Il commence à faire humide et le médecin, puisqu’il faut parler des malades quand la nuit commence, le médecin l’a défendu, rentrons.

— Rentrons.

La gondole s’arrêta près de l’embarcadère du bateau de Chioggia. Sur le pont, à l’arrière, quatre petites têtes blondes penchées sur l’eau riaient. Vénitiennes aux cheveux retroussés d’audace, long châle leur faisant des épaules minces, adorables comme les madones de Bellini. Et c’était si joli, ces sourires dans le crépuscule, que Jacques en fut réconforté.

Ils sautèrent sur le quai. Le gondolier les poursuivit.

— Esta noce, la Gondola, Signori ?

— Non, pas ce soir, nous irons nous reposer.

— Servo Suo.

— N’est-ce pas j’ai bien fait de refuser sa gondole, à l’homme, pour ce soir ? Nous avons encore en nous l’apothéose du soleil. Il y a des apothéoses si belles qu’on voudrait fermer les paupières pour mieux en conserver la vision…

Ils rentrèrent dans leur maison, la Casa Barbère, où la propriétaire, une vieille Istrienne, quasi bohème, quasi procureuse, avait loué à Sforzi, pour pas grand chose, des chambres dont la vue était sur la rive, merveilleuse. En pressant la porte, branlante et toute rongée par les siècles, ils furent dans l’ombre, dans l’ombre épaisse. Jacques eut l’impression d’un tombeau brusquement mis à nu.

Son esprit était confus de rêve. Le charme tout à la fois enveloppant et doux de Venise, il le subissait jusqu’à en pleurer… Lui qui était venu pour la première fois en avril dernier, à la saison fébrile et joyeuse où tout s’annonce mais où tout attend, il ne sentait plus que l’arrivée dominatrice de ce soir, Sforzi le recevant d’un singulier regard rempli de clarté et de victoire, clarté d’automne, victoire des saisons, passagères à cause de leur magnificence.

— Tu vas voir ta chambre dit Sforzi triomphant. Avec ce bleu du ciel éteint, regarde, regarde Venise qui est tienne et qui te tend les bras !

Et Jacques se penchant ne distingua d’abord que des étoiles. De ces étoiles montait une brume fine, de ces étoiles coulaient des reflets clairs. Une cloche tintait là-bas, les cloches sont les voix de Venise. Puis il vit mieux et c’était en amphithéâtre, telles qu’un collier de pierres, les plus diverses et les plus précieuses ; tout le golfe des Esclavons, depuis la Salute jusqu’à la Veneta Marina, collier où scintillaient ces fermoirs de corail : le Palais des Doges et la place Saint-Marc.

— Oh, nous irons, dis, nous irons, s’écria, transporté, le jeune homme en saisissant le bras de son ami, nous irons en masque et en grand manteau en frôlant des doigts la guitare, et des voix quelque chanson d’Amour, oh nous irons, dis, nous irons…

— Enfant ! Les fêtes vénitiennes, les plus jolies fêtes du monde, tu passeras ta vie à les imaginer. C’est le rôle du poète. Regarde si l’on ne croirait pas vivre dans le ciel.

— C’est vrai… ce silence d’abord, cette facilité de vie qui fait, m’a-t-on dit, des paresseux et jamais des misérables, puis ces ombres qui glissent, glissant sur l’eau, glissant sur les dalles. Venise est un seul et immense palais…

— Non, petit, Venise est une église. Eglise profane je le veux bien, profane à la manière de Saint-Marc qui tient de la mosquée plus que de la cathédrale. On n’a pas été les conquérants du monde et les marins les plus hardis sans en garder le goût aventureux, religieux toujours même quand il est païen. Marco Polo leur a rapporté les premières laques et les premiers ivoires. Cela se passait dans un temps où la Chine était vraiment le royaume des fleurs, l’Empire du Ciel. Il en est résulté ces coques légères, ces gondoles, ces ponts exquis, mais qui ne sont autres que des jonques et des bambous. On voit cela en modèle, brodé sur les écrans et sculptés sur les coupes, là-bas, avec, s’envolant des roseaux, de larges hérons d’or rose. Ils ont pillé partout, pareils à des voleurs grandioses. Mais toujours en faisant le signe de la Croix. Venise est une église, et surtout à la nuit avec le scintillement de ses feux, dans cette tranquillité de sanctuaire, elle devient la crypte s’élançant vers le ciel.

— Eglise vibrante de prières d’amour ! répondit Jacques avec un élan de tout son être. Et il joignit les mains, les tendit vers la Ville…