Notre-Dame des mers mortes (Venise)/1

OFFRANDE


Du pays brumeux où je suis exilé loin de ton soleil, c’est encore comme une cathédrale que tu m’apparais, ô Venise la lumineuse ! Mon rêve, malgré la nuit, retrouve ton silence musical et ton réalisme mystérieux. Tes cloches sonnent dans mon cœur, tes oiseaux volent dans mes yeux. Et je t’offre ce livre comme le plus pur de ma jeunesse.

Les mots que jamais je n’ai dits, les caresses que jamais je n’ai données, ces mots et ces caresses ont vibré sous ton ciel. Tes vieux palais et tes reliques splendides m’ont donné l’enthousiasme qui veille au sein de ta Beauté. Malgré mes vingt ans j’étais enlisé sur un sombre rivage. Le murmure de tes eaux, dorées par l’aurore, m’a chanté la consolation. Et tu es l’église vivante, où les pèlerinages sont doux.

Tantôt, au contraire — et c’est l’impression dominatrice — je ne t’évoque qu’avec la tristesse et la mélancolie du passé. Tu me sembles une reine embaumée, dormant son dernier sommeil sous des habits somptueux. Les ors, les mosaïques, les astres qui te parent, ne servent qu’à rendre plus impérialement morbide ta décadence. L’église, est-ce une église, vide de fidèles, sans miracles et sans foi, l’église s’écroule. Autour d’elle, les lagunes s’étendent, les lagunes infinies dont on distingue la vase aux plis rampants des herbes.

Notre-Dame des Mers-Mortes…

Et c’est aussi comme un cortège mystique, immobile sur l’eau, comme le convoi d’une agonisante, dont on entoure les spasmes de fleurs et d’appels.

Dans ce décor mélancolique, j’ai fait naitre une histoire d’amour, improbable et légère ! La mort y a remplacé le suprême amour. L’amour, la mort, à peine un son qui diffère, à peine un songe, à peine un cri.

Notre-Dame des Mers-Mortes !…

Alors se suivent en blanches processions les souvenirs et les légendes, les splendeurs et les apothéoses. Les vierges de Carpaccio, les martyrs de Mantegna, les suavités de Raphaël, les sourires du Vinci. Un bruit d’ailes : voici des anges. Un bruit d’or : voici des rois.

Conquérants et poètes, peintres et princes, prêtres aux tiares constellées, femmes aux regards évanouis, floraisons merveilleuses d’art et d’intelligence : et puis tous les chefs-d’œuvre dont ta ville rayonne et qui font que de loin, la nuit, on la prend pour une abside étoilée.

Ô Venise — Ô Païenne !