Notre-Dame des mers mortes (Venise)/3

II

CONTARINETTA


— Allons, quand tu auras fini de rêver, « ma chère », interrompit Sforzi en enfonçant sur sa tête, d’un geste professionnel, le chapeau qu’il portait mou et grand. Je vais t’emmener dîner au Cavaletto, dans un petit endroit quasi enfumé, dédaigné des touristes par bonheur, et où tu mangeras en chaude résurrection toute l’ancienne cuisine italienne. Toujours rêver donne faim. Sois donc plus pratique.

— Je te répète que c’est malgré moi.

Aussi pourquoi choisir des vues aussi passionnantes. De cette Venise monte un murmure d’amour qui me trouble et qui me grise… Et puis ce sont les anciens souvenirs…

— Zut, viens au Cavaletto.

Ils partirent, traversèrent la rive des Esclavons, passèrent la statue de Victor Emmanuel analogue à toutes celles qui dans chaque ville d’Italie déshonorent une place ou une avenue par leur laideur. Puis ce fut Danieli où des gens passaient et entraient, affairés comme aux abords d’une ruche. Et tout le long du chemin ils rencontrèrent de ces silhouettes que déjà Jacques avait remarquées pour leur allure légère : têtes aux nuques relevées, aux cheveux roux et bruns palpitant sur le front, aux épaules amincies par les longs châles d’Orient, ces châles que l’on reconnaît déjà sur les maîtresses du Tintoret.

— As-tu distingué leur démarche, dit Sforzi, avec un joli geste. Nulle part on ne marche mieux qu’à Venise.

— Cela doit tenir d’abord à ces dalles sur lesquelles on glisse comme sur les parquets d’un salon.

— Et aux ponts en escaliers qui donnent accès d’une rue dans l’autre. Sans soucis et encore enfants, les femmes vénitiennes, naturellement indolentes apprennent à rester aussi gracieuses quand on les regarde dans les yeux que lorsqu’on tourne la tête après les avoir regardées. Chut… Don Carlos.

Don Carlos passait en effet avec sa femme et son chien. Pauvre grand prince ! Toujours la même apparence robuste, bien navarraise, mais dans ses grands yeux bleus et tristes de Bourbon, toujours la même mélancolie d’exil. Il parait qu’à Venise on ne l’aimait guère. On lui empoisonnait ses bêtes… Un grand lévrier russe qu’il caressait… Oh les mesquineries, les méchancetés, l’audace de choses pareilles envers un Bourbon.

Lui ne voyait pas, sans doute… Ils s’étaient engagés sur la Piazzetta ; gardant le Palais Royal, et le Palais des Doges, le Présent et le Passé, deux hautes colonnes se faisaient face, le Saint-Théodore de pierre et le Lion de Saint-Marc, en bronze, se mêlaient dans la nuit.

Dans la nuit déjà, les jours étant de plus en plus courts à Venise, comme au nord dans les brumes, la nuit d’octobre. En face d’eux l’église plus orientale que chrétienne, ouvrait aux lumières l’or de ses coupoles et de ses portes ainsi que de gigantesques coquillages. À une fenêtre donnant en face de la mer deux lueurs brillaient.

Et Sforzi expliqua à Jacques que c’était en mémoire d’un innocent exécuté au temps de Marino Falier : la joie des Anglaises lyriques et des Allemandes en peines de cœur…

Cependant, avec la force sûre et lente de ces poisons qu’on respire dans certaines fleurs trop parfumées, au contact de cette ville vivant de son passé, comparable avec ses Palais surgissant des mers à ces îles de corail dans les immensités lointaines, au contact de cette ville de vieillesse, de tendresse et de beauté, Jacques, le pauvre enfant encore ignorant des choses, sentait germer en lui les souvenirs, les premiers et les plus chastes souvenirs d’amour.

Et son ami parlait, parlait. C’était la place Saint-Marc, la magie de cette vision théâtrale et grandiose, les Procuraties comme un ancien collier de perles, et toujours Saint-Marc gardé par le campanile rose au sommet duquel, encore dans la nuit, l’ange diaprait son vol d’or.

Et son ami parlait, et lui, les oreilles bourdonnantes, le cœur si rempli d’allégresse inavouée qu’il en frissonnait vaguement, se chantait des caresses, des baisers ; il subissait infiniment le délire du bonheur.

Ils arrivèrent au Cavaletto. Là, dans la salle basse et enfumée, Sforzi l’en avait prévenu, ils dinèrent. Quand on se leva pour partir, Sforzi qui avait à cœur de faire passer à Jacques une jolie première soirée l’invita à entendre la troupe vénitienne au théâtre Rossini.

— C’est là que ton âme de poète et ta nature amoureuse de Fragonard seront contentées jusqu’au paroxysme. Ils donnent ce soir la Serva Amorosa de Goldoni. Goldoni ce charmant évocateur des légèretés de vivre, dont le style est souple à la façon d’une escarpolette de Watteau…

Le théâtre était tout près et Sforzi guida son ami. Guide en vérité, il en fallait un pour ne pas s’égarer dans ces multiples ruelles étroites, éclairées çà et là par des guinguettes, des trattoria où chaque « vino restrano » se proclamait le meilleur, par des marchands de fruits aux étalages pittoresques et savants, délicieux de saleté.

— Et tu sais que certains palais donnent quelquefois sur des petites horreurs pareilles, disait Sforzi. Je te mènerai demain ou après-demain chez les Contarini… Tu verras. C’est là où il y a cette jeune fille aveugle, je te l’ai expliqué. Cette aveugle et la misère. Toutes deux sont dans la nuit. Et de même que cette misère habite une des plus belles demeures vénitiennes, de même l’ombre est répandue sur le plus beau visage au monde…

Jacques répéta machinalement sur le plus beau visage au monde !… Il sentit en lui une éclosion d’espérance magnifique et soudaine. Ses poings se contractèrent comme sous l’impression d’une douleur et d’une joie mêlées. Quelque chose de très doux chantait au loin.

Quand il se retrouva et que son esprit eut repris l’animation normale, ils étaient, Sforzi et lui arrivés au seuil du Rossini. Ils prirent place au moment où l’orchestre attaquait une marche quelconque, une marche entrainante et commune.

Sforzi qui avait à Venise conservé ses habitudes de Paris s’était machinalement adossé à la rampe et regardait. Tout d’un coup, il fit un signe à Jacques…

— Ton aveugle, murmura-t-il, viens la voir, elle est ravissante ce soir ; ma parole, mon cher, sans le savoir elle a fait des frais pour toi. Tiens voilà l’instrument, Il lui tendit la lorgnette.

Jacques la prit et vit, dans l’encadrement sombre d’une loge de seconde, une pauvre petite loge dont les places ne devaient pas être bien chères, une figure mince et pale, toute en beaux yeux fixes. Ces yeux-là, clairs et atones en même temps, du ton étrange qu’ont les saphirs étoilés, semblaient voir l’infini. Ces yeux-là avaient la transparence des étangs en hiver, des astres par les nuits humides de Novembre, des reflets dans l’eau. Ils étaient adorables et ils faisaient peur. Au bout d’un instant, Jacques qui ne put supporter leur inertie agonisante baissa le bras, tourna la tête.

— Elle est jolie, elle est surtout extraordinaire.

— Tu n’as regardé que ses yeux, mon gosse, mais détaille le reste. Jacques lorgna encore et les yeux oubliés dans leur rigidité douloureuse, ce fut le visage le plus divin, le plus suave des Vinci ou des Raphaël. De nos jours, Juana Romani en a rendu d’un pinceau artiste la morbidesse et l’innocence. Nez droit, légèrement busqué comme il convient aux descendants de vieilles races impériales. Lèvres épaisses un peu, mouillées aussi, mouillées de rêves et de tendresses, de perversité et de douceur. Et des cheveux superbes, en couronne, qu’elle portait à la catogan pour accompagner son tricorne léger — les tricornes des pastels de Longhi… — Cela la rendit à Jacques plus vaguement proche, plus certainement désirable. Elle devait être toute jeune, plus enfantine que jeune, car malgré ces regards voilés, le visage souriait et s’animait par instants d’un clair sourire, d’un sourire en fossettes — le plus gracieux.

— Mais qui est-elle au juste ? interrogea Jacques au moment où le rideau se levait.

— Voila ce que je te dirai si tu es sage… plaisanta Sforzi. Je te le dirai à la fin de la soirée lorsque par les ruelles sombres où tu ne rencontreras plus ni sbires ni amoureux il nous faudra rentrer à notre Casa Barbere.

Cependant, sur la scène, Pantaleone en gestes mielleux persuadait à la servante de Florindo, à la servante amoureuse, que sa fille l’ennuyait fort et qu’il fallait la lui marier. Avec qui ? Avec le fils dudit Florindo. D’où intrigues, coups de bâtons, guet-apens, missions on ne peut plus secrètes dans lesquelles se distinguaient Arlequin et Brigella, duo d’amour à la façon de Beaumarchais, marivaudages et mignardises. La pièce fut agréable et facile. Mais quand le dernier acte fut terminé sur des applaudissements et que, par les couloirs étroits, Sforzi et Jacques sortirent avec la foule, Jacques dans son esprit fervent, avec la prescience de sa nature n’eut plus que l’image de la petite aveugle, de cette petite aveugle qui venait au théâtre entendre des voix, et l’associer, à l’exception des autres masques évocateurs, au besoin infini d’amour qui le hantait.

Jusqu’à la Casa Barbere, sur une interrogation de son jeune ami, Sforzi expliqua l’histoire que Venise commentait de façon mystérieuse, l’histoire de la Contarinetta.

Car c’était le surnom qu’on lui avait donné, le peuple italien ayant le sens exquis des diminutifs appropriés à la grâce et à la jeunesse. Descendante authentique des anciens doges, n’ayant que peu de relations avec ses nombreux cousins qui sans vergogne, à cause de leur fortune, s’étaient arrogés les droits au titre et au nom, elle vivait retirée dans son palais avec une vieille gouvernante, la gouvernante du feu prince, et un oncle encore plus âgé que la gouvernante. Ce palais était tout son avoir et de mauvaises langues prétendaient que n’ayant rien voulu accepter jamais de qui que ce soit par fierté, voire même par morgue, elle en avait été réduite à tout vendre successivement, si bien que, dans les hautes salles désertes, il n’y avait plus que des chaises de paille et des lits en fer.

Jacques en conçût de la pitié. La pitié est la forme la plus pure de l’amour, comme l’amour est la forme la plus divine de l’Infini. Il se représenta, entourée d’une poétique auréole, l’existence de celle qui, par mystérieuse hérédité ou par simple caducité de race, vivait sans connaître les splendeurs de son ciel. Aveugle à Venise ! Quelle douleur… quel supplice atroce et cruel. Aveugle au milieu de ces teintes, de ces flamboiements, de ces astres, de cette apothéose de la lumière. Et inconsciemment Jacques sentit la gloire de celui qui saurait par ses chants sublimes remplacer aux oreilles de la bien-aimée les couleurs par des musiques…

Ils étaient devant la Casa. Ils se séparèrent. Jacques entra dans sa chambre, la main tiède encore de l’adieu de Sforzi. Une douceur bleue et grise enveloppait d’ombre la pièce. C’est curieux, comme la nuit, chaque objet, même le plus usuel et le plus commun se transforme en fluidité d’au-delà de la terre. Peut-être le silence… peut-être simplement le rêve. En allant vers une des fenêtres grandes ouvertes sur les lagunes, Jacques respira mêlé au parfum des fleurs lointaines du Lido, le parfum plus âcre, plus salé des brises maritimes. Il aperçut comme à l’arrivée, comme au crépuscule, Venise coiffée par le soir obscur, toute nue dans la mer. Il la vit lumineuse, avec ses diamants et ses gemmes, avec l’orgueil de ses colliers d’astres. Et d’elle germait un ferment d’amour. Alors il pensa à ce que lui avait murmuré Sforzi en lui désignant de la main les ruelles et les canaux, les grands palais en face des lagunes… Une église… une église à cause du mysticisme toujours gardé, des conquêtes anciennes, des épopées fabuleuses accomplies par ces marchands, par ces guerriers au signe de la croix. Eglise aussi à cause du passé, à cause de ses souvenirs qui sont une religion. Il imagina en apparitions brèves la gloire d’autrefois, les vaisseaux et les galères… et les monceaux d’étoffes précieuses, d’aromates et d’épices rapportés d’Orient. Les voiles de pourpre claquant au vent avec le même bruit et les mêmes teintes qu’encore maintenant les voiles des pêcheurs. Il rêva le Doge sur le Bucentaure — or et damas, perles et velours, — à grands cris de trompettes, les chefs-d’œuvre portés comme des reliques par les maîtres verriers de Burano, les barques chargées de fleurs et de fruits descendant vers les rives de l’Adriatique semer sur leur passage la renommée et la richesse de la République. Il la vit debout au grand soleil face à Constantinople, cette autre reine. Puis ce fut le grand cortège des peintres sublimes, des architectes, inconnus parce qu’on n’avait pas le droit de graver son nom dans la pierre. Palma le vieux avec Mantegna et Bellini — trinité naïve et sereine, entourés de leurs vierges et de leurs apôtres. Puis Carpaccio le Caressant et Titien le Magnifique, Titien avec son air de prophète et d’empereur, la tête haute, mêlant sa barbe blanche au velours de ses dalmatiques. Enfin ces gloires, le Tintoret, violent comme un Borgia de la peinture, Le Véronèse tranquille et superbe comme un Médicis.

Et tout cela roulait confusément dans la tête de Jacques tel qu’un rêve de bataille et d’orgie. Les cloches sonnant l’heure au campanile Saint-Marc ne le réveillèrent pas : Il frissonnait vivant dans un songe.

Puis il pensa à la décadence de cette ville aujourd’hui devenue simplement le premier joyau du monde. Il la sentit abandonnée et meurtrie malgré son animation factice et ses efforts journaliers. Les rives le long du grand canal tendaient leurs palais ruinés comme des mains vides, vers les lagunes désolées, vers une mer morte. Et ces palais ruinés, Jacques les sentait ruinés pour toujours. Venise avait été la Ville du passé, l’étoile, le centre du crucifix dès l’époque des croisades. Venise avait été la ville de la ferveur de la Foi, en même temps que du commerce, et le grand phare vers l’Orient. Maintenant, la concurrence était trop forte et elle était trop loin. Jacques eut la sensation de veiller un cadavre… C’était bien la pourriture splendide que le soleil, à son apothéose, illuminait. Pourriture qui pendant la nuit n’en gardait que la pâleur de suaire. Mélancolique, l’idée d’amour l’effleura. En fermant les yeux, le sourire de l’aveugle lui apparut, le sourire, symbole aussi. Pareille à la Contarinetta, Venise était privée du jour. Un nom magnifique, un passé comme on n’en vit jamais de tel sculpté dans la pierre, dans le bronze et dans l’or, et puis des orbites vides, des maisons dont les habitants auraient fui… Des églises, des églises par dizaines, sonnant les heures, chantant toujours je ne sais quelle mélopée funèbre et berceuse, un silence comme on n’en rencontre que dans les cryptes de cathédrales, un silence où ne monte qu’un murmure voilé de prières, telles que des vagues venant mourir.

Et Jacques, le cœur immensément offert à cette douceur, à ce mysticisme, l’esprit sonore de musiques et d’appels, s’agenouilla comme autrefois, au bord de son lit d’enfant, pour dire l’Angelus, s’agenouilla devant Notre-Dame-des-Mers-Mortes…