Notre-Dame des mers mortes (Venise)/11

X

LE RENDEZ-VOUS AU CLOÎTRE


…Par une journée pâle et douce, nous irons rêver ensemble dans le cloître de Saint-Ambroise avait-elle dit, sur le chemin du Désert. Et Jacques en se réveillant le lendemain, les sens, d’abord confus, heureux de la gloire de l’aurore, s’en souvint en même temps que des douloureux souvenirs. Nous irons rêver ensemble. Comme sa voix s’était faite caressante et comme son geste, dans le silence, évoquait les extases futures. Par quel atroce retour l’idylle avait-elle eu cette fin, pourquoi ces larmes, pourquoi ce refus ? Elle, qui parle de rêver… Mais vous, Jacques, le jour où je ne serai plus Juliette — l’ai-je été !… Oh ! Oui, elle avait été Juliette, une Juliette plus transfigurée, plus visionnaire, une Juliette nimbée de lys et de gloire, d’innocence et de clarté…

Pourtant sous les fenêtres de la chambre que Jacques occupait, Venise s’étendait toujours aussi câline, toujours aussi dorée. Une grande barque hissait ses voiles dans la lumière, et la coque, brune avec les deux étraves ventes, semblait un papillon aux ailes sanglantes, ouvrant son vol sur la mer. Derrière, les Esclavons étaient comme un clavier de pierres roses. De l’arsenal, des clameurs montaient mêlées aux résonnances des marteaux contre les tôles. Les marchands, le long du quai, criaient leurs étalages et des gosses piaillaient, en jouant aux billes. L’impassibilité de cette nature exaspéra Liéven. Ainsi, rien n’était changé ! Tout souriait, tout vivait, et le ciel était claire comme d’habitude. Autrefois, Jacques, en lisant ses premiers romans, concevait, autour du héros malheureux, le paysage associé ses peines. Tantôt la forêt profonde le berçai de ses branches et se faisait plus triste, plus mystérieuse pour l’apaiser. Tantôt les vagues s’alanguissaient vers le rivage et chantaient aux oreilles de l’amant, je ne sais quel rythme étrange et vaguement obsesseur. Tantôt l’aventure finissait par un orage terrible où les éclairs bleuissaient les larmes de celui qui pleurait. C’est si bon, lorsqu’on du chagrin de sentir autour de soi la pitié des choses !

Rien, rien. Le matin, insolemment, éclatait des nuages nocturnes comme une sorbe mûre. Il y avait des chansons et des oiseaux, de la joie… du soleil. Oh la tristesse affreuse de ces joies, de ces étincelles. Avez-vous souvenance d’un enterrement en été ? De ces convois blancs qui emportent les jeunes filles lorsque les buissons sont en fleurs et que les herbes pleines d’insectes, crépitent. La procession s’avance à travers les champs de blé et le chemin serpente. Les enfants de chœur avec leur robe pourpre ont l’air de coquelicots, de coquelicots balancés par la brise. Et eux-même balancent l’encensoir et disent leurs prières… des prières pour un petit frère ou une petite sœur dont le corps raidi repose et qui aurait tant aimé courir encore, comme eux, par le sentier. Puis c’est la croix qui brille, portée par le bedeau et Monsieur le curé. Le soleil cuit, il s’éponge la tête. La bière, le pauvre cercueil étroit, étroit où les bruits de la campagne viennent se buter… Les parents, le père que l’azur console presque… Mais la mère que cet azur exaspère et terrifie. Oh, l’injustice de ce bonheur de la terre et de cette mort du cœur… Oh la tristesse affreuse de ces joies !…

Et Jacques de Liéven, les yeux fixés sur le canal illuminé s’imaginait voir à la dérive flotter des débris pantelants. Sans les distinguer de façon certaine, c’était, parmi, les reflets et les teintes, les chairs décomposées, les muscles acérés de créatures humaines, humaines, pareilles à lui, agonisantes, pareilles à lui. Venise rejetait à la façon d’un cloaque, les restes de ceux que son amour avait torturé. Et Jacques sentit une haine sourde contre la Ville. Non seulement elle était trop belle pour compatir mais elle défiait, la Superbe. La voile de la tartane, maintenant en haut des mâts, symbolisait le papillon sanglant posé sur des charognes. Oh, rends-moi Ninette, rends-moi Ninette et tu n’en seras pas moins divine !… Il cherchait que faire et il hésitait. Retourner chez le marquis ; espérer une autre réponse ? Peut-être Ninette avait-elle agi dans un moment d’emportement où les paroles vibrent d’une façon âpre et enthousiaste. Il avait connu ce vertige de la douleur. Peut-être Ninette regrettait-elle. Fallait-il rester sur l’impression — qui sait — d’un malentendu ?… L’espoir est chose si légère mais si tendre, si consolante. Irait-il ?… Non il n’irait pas. La jeune fille s’était montrée réfléchie jusque dans sa tristesse. Elle lui avait donné les arguments avec une précision effrayante. Et sa volonté martelait sa voix. Non il n’irait pas ! Une seconde visite serait pénible et n’aurait pas la mélancolie de la première, mélancolie élyséenne dont il fallait garder l’impression intacte. Impression, souvenir, tout n’est-il pas là ? Lorsqu’on se sépare, quelquefois pour longtemps, quelquefois pour jamais, les cœurs doivent à l’amour dont ils furent prodigues, de garder la sérénité dans l’adieu… Pour nous autres qui restons dans la nuit, disait-elle, des jours pareils demeurent lumineux. Oui Contarinetta, ils demeurent lumineux ! Jacques exalté entrevoyait ses souffrances. Sans qu’il se l’avouât il pensait que sa passion en deviendrait plus grande et à coup sûr plus durable. Des âmes ainsi désirent la distance pour aimer. Ce sont les âmes maladives et fines. Jacques était de celles-là.

Un soir de son enfance, sa mère l’avait vu essuyer furtivement des larmes. Et comme elle en lui demandait la cause, Jacques avait répondu les deux poings entrés dans les yeux, à la manière des anges quand ils ont peur, la poitrine gonflée de sanglots : Je pleure à cause de mon petit frère, que j’aurais bien aimé. Renold était mort à deux ans, Jacques en ayant trois. Et sa mère lui disait : Mais tu ne l’as pas connu, tu étais trop jeune pour le connaître. À quoi l’enfant répondait : Je l’aime depuis que je ne l’ai plus.

Ainsi d’une minute à l’autre, malgré le désir enchanté, malgré la légende prometteuse, les châteaux d’or s’étaient écroulés. Il restait les ruines, juste assez désolées pour mieux faire ressortir le triomphe d’alentour. Misère. Et c’est la vie à vingt ans. À vingt ans, c’est-à-dire à l’âge où l’en ne doute de rien et où l’on croit en tout, où les émois sont sincères, où les mensonges sont encore timides. Il quitterait Venise, il allait la quitter. Il ne pouvait pas rester au milieu des paysages qui l’avaient aperçu sourire, ce sourire lui apparaîtrait morbide aux moindres détails. Derrière les fenêtres des maisons, lorsque les rayons du soleil les frappent, derrière les fenêtres, ce sourire, pareil à un fantôme muet !… Sous les vagues et dans les canaux, sourire éternel et changeant !… Au fond du ciel, au sein des nuées. Sourire d’apothéose Sourire d’irréalité ! Oh oui il allait partir. Mais où aller ?

À Florence. La ville sèche et brutale comme une armure toscane, rouge d’incendies et de dévastations, aux musées merveilleux. Ne retrouverait-il pas Contarinetta au milieu de ces vierges et de ces saints, de ces regards oubliés du paradis ? À Florence ? On disait que ses environs fleurissaient jusqu’à l’hiver d’une multitude de corolles embaumées et légères. Les anémones, les tubéreuses, les lauriers roses, mêlaient leur parfum et paraissaient au-delà des murs jeter un peu de calme et de paix reposante sur les vieilles querelles. Eh bien, il irait a Florence, chercher l’oubli dans les fleurs.

L’oubli… les fleurs ! Oh, ce départ au cimetière. De nouveau il eut la vision rose de l’îlot à mi-chemin du désert. Puis les tombes des moines sans inscription, sans date même. Oublier… Partir… Est-ce qu’après tout ce n’est pas la vie ? Oui, mais lorsqu’on est jeune et qu’on espère… Par un soir de douceur nous irons rêver ensemble à Saint-Ambroise. Elle avait promis. Peut-être viendrait-elle ?… Alors un désir subit et chimérique le prit de connaître cet endroit où ils auraient été. Avant de quitter Venise il fallait prolonger l’extase. C’était bien permis, dis, Ninette ? Sans qu’elle n’en sache rien il murmurerait à la nuit ce que la nuit aurait seule entendu avec elle. Et il attendit jusqu’au crépuscule. Le temps subtiement changeait. Le vent qui soufflait du sud-est apportait de lourdes volutes noires dont les formes hachées par la lumière éclatante du soir prenaient des silhouettes de chevauchées. L’orage approchait. Parfois des stries déchiraient l’ombre et le tonnerre retentissait au loin pareil à un tambour voilé. Jacques sentait ses nerfs tendus, raides comme des lames de couteau. Venise uniformément bleue ete grise s’estompait sous la brume. La rive orientale du Grand Canal avec la Sainte et la Fortune d’Or était seule baignée de lumière et l’eau immobile reflétait le ciel. Puis la Salute elle-même s’obscurcit. Comme l’orage s’approchait encore sans que toutefois il tombât une goutte d’eau, l’ange du Campanile San-Marco apparut une seconde enveloppé par l’éclair. Et l’on eût dit un ciboire miraculeux planant sur la ville. Les légendes de défaites, les pires jours des adversites et des conquêtes Génoises renaissaient triomphalement. La mer devenait verte, mais d’un vert vivant, d’un vert plus liquide et plus boueux que l’émeraude. Un bateau passa tout proche du quai, les voiles serrées, filant sur la lame. Et la façade du palais des Doges était noire à côté de cette voile. Quel soir embrasé, quel soir tragique ! Jacques sortit de la maison, rencontra sur le seuil Sforzi. En l’apercevant le peintre qui ne lui pardonnait pas ce qu’il appelait son lâchage, le salua férocement d’un « Encore en bonne fortune, Sire ? »

— Zut ! Et comme Jacques, sans rien ajouter d’autre, prenait une des ruelles voisines pour trouver un gondolier il se retourna et vit Sforzi qui, d’un geste, haussait les épaules et donnait à son chapeau mou un coup de poing découragé.

— À San-Ambrosio ? Si Signor. La gondole glissait très vite et les vaguelettes du canal caressaient la coque légère avec un bruit de lèvres. Le vent faiblissait un peu et la lune, comme une perle grise, éclairait Venise de nacre, par moments. Les nuées plus lourdes et plus lentes la profilaient. Et alors, sur les palais, sur les eaux, sur les clochers de pierre aux flèches ciselées de larges palmes d’ombre s’avançaient. San-Ambrosio était contre la Salute. Jacques y aborda.

C’est là ? Il reconnut la maison et la porte, une porte grande ouverte sur la cour basse comme une entrée de crypte, sculptée de figurines pieuses, protégée par une croix dont les bras laissaient jaillir des fleurs. Puis la maison ; aux fenêtres, des coussins rouges pour s’appuyer, et aux angles du balcon, des boules bleues, la maison longue et étroite, qui devait déjà servir d’asile aux amoureux. Jacques qui avait espéré plus de mystère et de solitude, en resta froissé. Venir ici avec Ninette et ne pas se sentir seuls, pour rêver ensemble. Mais, puisqu’il ne la reverrait plus. Oh ! n’importe, il rêverait encore. Ses pensées seraient plus hautaines et plus torturantes, et ses prières, personne ne les écouterait. Mais il rêverait d’elle encore ! Avec les yeux, dont elle était privée, il l’imaginerait accoudée au balcon, il évoquerait sa grâce juvénile, et il ferait sourire son sourire. Avec les yeux dont elle était privée, il allait s’illusionner jusqu’au délire. N’est-ce pas, Ninette, n’est-ce pas ? Tu es lointaine et tu es pâle, et tu m’as refusé ta beauté, ta bonté, ton amour. Mais je puis t’embrasser en rêve, effleurer tes lèvres comme un songe ancien. Et l’idéal est si blanc que toutes mes caresses ressembleront à des pollens d’iris. Et l’âme légère, et les yeux éblouis, je te confondrai avec les astres… puisque tu m’avais dit que tu m’aimais…

Jacques défaillait de souffrance. À son âge, on ne sait pas supporter la douleur. Il mêlait dans son esprit le néant des blessures profondes avec le mysticisme du souvenir. Il se sentait très pitoyable et très enthousiaste. À des instants pareils quelquefois l’on désirerait mourir. Sans savoir au juste, des berceuses évanouies, des calineries d’enfance lui revenaient. Quand il pleurait tout bébé, tout menu, tout frêle, sa nourrice, une vieille suédoise aux yeux comme restés là-bas — tant ses prunelles étaient pâle — sa nourrice ne le grondait pas, elle lui répétait : « Pauv’petit, pauv’petit ! » Et Jacques s’endormait. Mais aujourd’hui ? Qui viendrait bercer ses peines, qui viendrant lui chanter les histoires dont on s’endort ?… Alors, pour la premiere fois, mais avec impétuosité, avec un élan de cœur infini, Jacques pensa à sa mère et cette vision lui fut divinement douce il comprenait maintenant l’immense amour des mères, et l’immense injustice des fils qui ne reviennent à cet amour que lorsqu’ils n’ont plus que celui-là. Un besoin tendre le pressait de réparer… oui de réparer, car il se sentait coupable vis-à-vis d’elle. Depuis longtemps aucune lettre, quand les nouvelles de maman frémissaient d’une inquiète sollicitude. La mère reste femme et conserve je ne sais quoi d’idéalement charnel qui la lie à son enfant. Lorsque l’enfant est loin, la femme a peur, la mère craint. Et l’on ne s’aperçoit de ces craintes délicieuses que trop tard. La crainte pour les absents est une telle preuve d’amour Il n’avait parlé qu’en termes effacés de sa rencontre avec la jeune fille, de ses sentiments, de ses rêves. Sa mère ne savait pas les promenades où Contarinetta et Jacques avaient mêlé leurs âmes avec leurs caresses. Les lentes heures sur l’eau, les minutes d’extase, les étreintes si chastes, si enfantines, elle ne savait pas, elle qui aurait pu guider, elle qui aurait pu comprendre, elle qui aurait pu consoler… Il lui écrirait avant de partir à Florence une lettre pleine de reconnaissance et de mélancolie : « Maman, toi, tu m’aimeras toujours ! » La phrase palpitante de Ninette lui revint en mémoire « N’est-ce pas, Grand-Père, toi, tu m’aimeras toujours ? » Ainsi leurs jeunesses demeureraient pensives dans l’unique étreinte de la famille. Les seuls baisers du monde qu’on ne regrette jamais, et dont on se souvienne sans honte, sont ces baisers-là.

Jacques réfléchissait à ces choses, appuyé contre le portique, les yeux errants sur le canal. L’orage presque dissipé n’avait pas effrayé les promeneurs nocturnes, et des barques passaient, des gondoles illuminées avec des flammes de bengale, des chanteurs. Toute la vie insouciante et radieuse de Venise. Cette vie qui évoque la mélodie surannée de Martini : Plaisir d’amour… La voix du gondolier qui l’invitait à visiter l’intérieur de la maison, la petite cour blanche maintenant frangée de lune, rappela Jacques à la réalité. Oui… le pèlerinage !

Involontairement comédien, désireux — malgré lui — de faire comprendre au batelier la visite mélancolique qu’il venait accomplir, il soupira et passa sur ses yeux, comme pour en chasser les larmes, une main fatiguée. Les bagues brillaient et semblaient les larmes. Pauv’petit, pauv’petit ! Puis il traversa le seuil, s’arrêta, et d’un seul regard fut émerveillé.

C’était une cour intérieure, et toute exiguê et très vieille dont les dalles avaient l’air de claquer des dents, comme les sorcières, quand on entrait ; les arceaux, les colonnettes aux chapiteaux bizarres et non pareils, fusaient d’un retable en partie démon et supportaient des murs autrefois peints à fresques, sur lesquels, aujourd’hui, croulait de la vigne vierge. L’automne en avait pourpré les feuilles si bien que le long de la muraille grise et bleue les lianes saignaient comme une plaie. La nuit tombait, et sur elle, le silence. Le vent agitait la vigne, faiblement. Au milieu de la cour, un puits dont la margelle était usée, dont les têtes d’anges, les têtes ailées ne souriaient plus… Le silence. Plus de fenêtres à boules bleues, plus de coussins pour les caresses. Tout cela était mort, restait en façade. Ici l’oubli, ici la paix, ici la vieillesse tranquille. Et Jacques songeait aux temps anciens où cette maison avait dû bruire de murmures et de chansons, il songeait aux visages qu’avait dû refléter l’eau dans la margelle, aux jeunesses en allées dont les arceaux avaient encadré la grâce. Il s’approcha du puits avec l’idée d’en ressusciter les reflets évanouis. Peut-être, par cette nuit d’étoiles — les nuits d’étoiles tiennent toutes du miracle — peut-être verrait-il nager, tels que des fleurs, les regards disparus. Il se pencha, et le puits était plus noir que l’ombre. Une rumeur montait, une rumeur humide et triste. Jacques écoutait cette rumeur… Par un soir de douceur, de calme, nous irons rêver ensemble… Mais ce puits était comme la mer morte. Aucune extase, aucun reflet. Jacques n’y voyait même pas l’image de Ninette. Alors, à quoi bon. Il ne l’aimait donc plus, plus autant ? Une terreur le prit à cette idée. Il éprouvait le sentiment de l’avare qui perd son or. N’était-elle point sa fortune, son joyau, son Paradis ? Si l’amour agonisait, c’était le coup suprême. Il ne lui resterait même pas la beauté de la Douleur, la noblesse du Passe…

Le clair de lune coulait comme une source claire. Le feillage frissonnait et le petit balcon de fer dont ce feuillage couvrait la rampe était joli à voir et semblait un berceau. Jacques mélancoliquement le regarda. Des musiques, jamais entendues, des harmonies et des arpèges le grisaient avec un bruit de branches qu’on cueille. Le dernier soir… c’était fini… Demain, il serait loin, si loin, irrémédiabiablement ! Pourtant si elle l’avait voulu, ils seraient venus tous deux, comme elle le disait, autrefois. Elle sur le balcon, lui en bas, disparu, entouré d’ombre. Elle, l’aveugle, les yeux fermés, dans la lumière, lui les yeux agrandis dans la nuit. Et c’est alors que leurs voix auraient eu des ailes, que leurs cœurs vibrant jusqu’au bout des doigts se seraient unis dans les guirlandes automnales ; que leur passion, devenue religieuse, aurait célébré son Alleluia.

Tandis que ce soir, il venait prier pour un mort. Il venait s’agenouiller près d’un mort sans avoir même apporté des roses, ces roses que l’on pose sur les tombes comme pour embaumer le sommeil de ceux qui dorment, les prunelles fixes. Un mort, un cher et tendre mort, leur amour si jeune, si beau, si triste, Il le voyait étendu, les ailes repliées à la façon des oiseaux lorsqu’ils ont froid, les cheveux pareils à de l’or et à du soleil, aveugle, le petit mort. Ce soir, il venait prier sur le cercueil de l’amour. Oh, le rosaire infiniment délicat et céleste qu’il allait égrener des doigts et des lèvres. Oh, les litanies où il sentirait vibrer son âme, toute son âme d’artiste ! Il était séparé du monde, seul, bien seul dans cette cour, dans ce cloître. Les arceaux devenaient ceux d’une église, d’une cathédrale. Notre-Dame des mers mortes !… Notre-Dame, mon cœur est pareil à tes lagunes ; il est désolé, et des glaives en perçent le désert, par endroits. Mais donne-moi leur oubli ! Et, Jacques, transfiguré, les bras tendus vers le balcon frissonnait comme les lianes et se sentait jeune comme la lumière. Un bruit lointain d’orgue arrivait avec la brise, probablement de la Salute. Et ce voisinage parfumait le rêve de Jacques d’une senteur d’encens. Notre-Dame des mers mortes, reine étoiliée, princesse de gloire… Un miracle allait s’accomplir. Dans les plaines de Béthanie, sur les campagnes de Judée, vers les horizons de la Terre-Sainte, une ferveur pareille avait dû flotter dans l’air. Le miracle ! Jacques de Liéven tout contre la vigne vierge parlait à voix haute. Il appelait la vierge dominatrice, la jeune fille, la bien-aimée… Elle allait venir, elle se pencherait vers lui et sa chevelure tomberait sur son visage comme l’emblème du ciel assombri. Et ses doigts frôleraient les lianes à leur tour, ses doigts pareils à des liserons ! Et leurs paroles seraient pures. Ils s’aimeraient tant qu’ils prolongeraient l’attente du baiser !

Et comme Jacques murmurait : Ninette… Ninette… Tu m’avais dit que tu m’aimais.., il y eut un bruit grinçant de loquet qui s’ouvre, une tête apparut, une tête d’allemande épeurée et joufflue.

— Werdn !… Elle aperçut Liéven et, avec un accent gras de prostituée : « Kommst du, Kleine ? » — Viens-tu petit ? Jacques épouvanté s’était reculé, demeurait dans l’ombre, pris d’un tremblement atroce. Oh la profanation ! En un clin-d’œil il comprit l’odieux ridicule de son rôle, de ce pèlerinage, de ces paroles. Le monde lui apparut comme une terre grouillante de fantômes et le charognes sinistres. Ah ! la drôle d’aventure, Ah la jolie fin d’amour…

L’allemande qui était toujours à sa fenêtre, entendit un rire aigu, suivi d’un sanglot unique, de ces sanglots sans larmes qui déchirent les poitrines. Et ce fut, comme avant, dans la petite cour paisible, la tranquillité pâle du clair de lune…