Notre-Dame des mers mortes (Venise)/10


IX

FIANCÉS


— Vous êtes un étourdi. Monsieur de Liéven, continuait le marquis. Ninette a dû attraper froid, et rien n’est plus mauvais que le brouillard des lagunes pour les humeurs et pour les doigts. Une fois, ainsi, je n’ai pu de huit jours toucher à mon épinette…

— Je ne veux pas que tu lui parles, répéta tout bas Contarinetta…

Mais Jacques de Liéven, très pâle, dit au vieillard :

— Monsieur, j’ai des excuses a vous faire et un mot à vous dire, me le permettez-vous ?

— Comment donc, à votre aise, jeune homme. Ninette, veux-tu aller regarder les images…

— Monsieur, veuillez laisser votre nièce ici. Ninette nous écoutera. C’est d’elle que j’ai à vous parler…

— Jacques, murmura l’aveugle. Jacques, je vous en prie…

— Monsieur… Monsieur, depuis un mois que j’ai eu l’honneur… Ouf !… Comment vous l’exprimer… Monsieur. Ah ! tant pis : Monsieur, j’aime Ninette… je l’aime d’une façon respectueuse et douce à la fois, comme on aime sa petite sœur. Je vous demande la permission de l’aimer comme ma femme. Je vous demande la main de Ninette… Je ne sais pas les sentiments qu’elle a à mon égard, mais si il est vrai que l’amour attire l’amour, elle ne restera pas indifférente à ma tendresse…

Le marquis écoutait, hochant de la tête, et regardait du coin de l’œil Contarinetta, toute émue…

— Eh bien ! vous n’avez pas mauvais choix, mon gaillard. Peste, je crois que la belle vous sied. Hé ! hé ! Ninette…

Mais Ninette se taisait et de ses doigts effeuillait une fleur. Lents, les pétales tombaient un à un sur le parquet vieilli. Un instant le silence fut tel que Jacques n’entendit plus que ces fleurs dépouillées et que son cœur palpitant.

Il reprit… J’ai ma jeunesse, mon nom et la fortune qui, plus tard, doit me revenir. Nom et fortune, je n’en parlerai pas. Un seul don sera peut-être précieux à Ninette, ma jeunesse, que je lui offre.

D’autres vous diront, Monsieur, que ma jeunesse est ma faute, et que l’on ne se marie pas, encore enfant, à peine un homme. Mais, au contraire, c’est parce que je sens des trésors d’enthousiasme et de vie dans mes veines que j’ose vous parler ainsi. Je t’aime… Je l’aime… Ah ! Ninette, pourquoi ne dites-vous rien ?..

La jeune fille restait muette. Le marquis qui demeurait les yeux fixés sur elle, jouait à petits mouvements des gammes imaginaires sur le bras du fauteuil.

— Ninette, pourquoi ne dites-vous rien ?

— Entends-tu, mon enfant. Jacques voudrait savoir ta pensée, moi aussi. Allons, parle à ton vieux grand-père…

Contarinetta défaillante, mais sans murmurer un mot, se jeta dans ses bras, prête à pleurer.

Le vieux continuait :

— Parle-moi. Dis-moi ce que tu veux, ce qui te ferait du plaisir ou de la peine. Tu te le rappelles, comme lorsque tu étais petite, après le départ de maman. C’était des histoires… je te consolais souvent tu t’es endormie dans mes bras… Parle-moi, Ninette.

Alors l’enfant se redressa, se raidit sous l’apparente douleur. Elle essuya dans ses yeux obscurs une larme. — Oh ! les larmes des aveugles ! — puis, tournée vers Jacques, longuement :

— Je vous remercie, mon ami, de cette offrande, de ces paroles. Je m’en souviendrai toujours, parce que, dans la nuit où je reste, les jours comme celui-ci demeurent lumineux. Je vous remercie, mais.

— Mais… oh ! dites… quoi, s’écria Jacques.

— Mais c’est impossible, dit Ninette, en sanglotant. Je me suis laissée prendre au joli rêve, je croyais cela réalisable, comme si c’était réalisable. J’oubliais mon malheur, mon infirmité. Ne m’en voulez pas. Les aveugles vivent de rêve. Vous êtes venu vers moi comme un prince dans les contes. Et votre voix était douce. C’est tout ce que je connais de vous, la voix. Mais elle est telle qu’un reflet de votre visage. Vous devez lui ressembler, être blond et léger comme elle, avec des caresses et d’autres choses encore. Voire âme y tremble un peu, parfois. Jacques, j’ai entendu votre âme chanter en elle. Vous êtes bon, plein de pitié… vous êtes poète. C’est parce que vous êtes poète que vous avez pitié et la pitié vous empêche de me voir comme je suis. N’est-ce pas, grand-père ? Toi seul je pourrai toujours t’aimer, parce que tu m’aimeras toujours. Mais vous, Jacques, le jour où je ne serai plus Juliette — l’ai-je été jamais — ce jour-là vous sentirez la douleur terrible d’être uni à la mort. Quand on est loin de la lumière, quand on ne voit pas le soleil et que les oiseaux n’existent plus que par leurs appels, lorsque les fleurs n’ont plus que leur parfum et que la joie des yeux est devenue vaine… c’est bien la mort. Et puis vous allez vers la vie, confiant, avec un sourire plein d’extase. J’aurais aimé écrire comme vous, comme vous aurais-je écrit, peut-être, si mes regards avaient tout embrassé. Non, Jacques, vous comprenez bien que cela n’est pas possible. Adieu…

Adieu… Jacques chancela, et ses yeux frissonnèrent. Adieu ?

Il regarda Ninette. Ce n’était plus elle, mais la Vénitienne altière, la descendante des Doges cruels. Elle se tenait droite, gamée dans sa robe comme dans une cuirasse, d’une main lissant ses lourds cheveux d’or, massifs, tels qu’une châsse. Elle semblait un butin fabuleux rapporté d’Orient par les ancêtres et les lèvres avaient des éclats de rubis.

Adieu… Alors, sans mot dire, atrocement ébloui, stupéfié par son désastre, Jacques, après avoir salué, sortit, et lorsqu’il fut dans l’escalier, dans le grand escalier de marbre, il s’assit sur une des marches et là, environné de pierre, dans le silence, il pleura comme un petit enfant…