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Librairie Hachette (p. 48-54).

iv

analyse ou synthèse

Si le principe d’une méthode nouvelle, susceptible de remplacer la méthode encyclopédique, n’a point encore été découvert, c’est tout simplement parce qu’on ne l’a pas cherché. En matière d’enseignement comme en tout le reste, les procédés ne sont que de deux sortes : analyse ou synthèse. Il faut toujours en revenir là et choisir entre l’un ou l’autre terme. Or la méthode encyclopédique est visiblement synthétique : avec des éléments variés qui sont les divers ordres de connaissances, elle vise à créer dans le cerveau humain une culture d’ensemble, une conception homogène du monde et de la vie.

C’est à quoi apparemment elle ne réussit plus et il n’y a pas lieu de s’en étonner beaucoup. Depuis un siècle, les connaissances humaines se sont prodigieusement accrues ; en acquérir les « fondements » est demeure le but de l’enseignement secondaire. Comment y parvenir ? Au lieu de quelques édifices, il s’agit maintenant d’une ville entière. Certains savants se flattaient, il est vrai, de découvrir rapidement le secret de son architecture, la loi suprême qui a présidé à sa construction. Une telle découverte eût sans doute simplifié les méthodes pédagogiques, mais il n’est guère possible de l’escompter. En attendant, dans la cité qui n’a cessé de s’étendre, la jeunesse s’est égarée de plus en plus. On s’efforce de lui apprendre le nom de chaque rue et le numéro de chaque maison, quartier par quartier ; on ne lui fournit pas de vrais moyens de s’orienter.

Là est la cause de ce désordre que je signalais tout à l’heure, le même chez l’homme et chez l’adolescent, chez le bachelier et chez le docteur. Il ne saurait diminuer de lui-même. Tout aspect nouveau, toute découverte inattendue viendront forcément l’accroître. Si déjà, le point d’arrivée se trouve hors de portée, ce n’est pas en multipliant les points de départ ou en allongeant la route indéfiniment qu’il deviendra plus facile d’accès. Si la synthèse est déjà si difficile à réaliser avec les éléments actuels, comment ne le serait-elle pas davantage encore avec des éléments plus nombreux ? En vérité, il est impossible de ne pas rendre la méthode d’enseignement responsable d’un mal que la diminution des matières enseignées et le déchargement des programmes se montrent totalement impuissants, non pas à guérir, mais même à enrayer. L’évidence s’en impose et il est à croire qu’on l’aurait admise plus tôt si la méthode qu’il faut abandonner n’avait pas été consacrée par ses services et rendue vénérable par son ancienneté.

Nous sommes ainsi conduits à examiner la méthode inverse, celle qui aurait pour base non plus la synthèse mais l’analyse. Au lieu d’être une vaste tentative synthétique, l’enseignement secondaire aurait recours au procédé analytique. Il n’y a à cette révolution aucun empêchement essentiel. Seulement il faut, pour l’accomplir, résoudre, au préalable, la question fondamentale d’où dépend je ne dirai pas son succès, mais même sa possibilité. Sur quel ensemble en effet portera l’analyse ? Où trouver le bloc susceptible d’être utilisé pour une pareille opération ? Si vous l’allez chercher trop haut, dans les régions philosophiques par exemple, il est probable que l’esprit de l’adolescent sera impuissant à l’atteindre et comment lui faire analyser un objet qu’il n’aperçoit pas, qu’il ne peut toucher ni concevoir ? D’ailleurs, il faut craindre en voulant agrandir démesurément l’horizon, de franchir la limite des connaissances certaines et des définitions précises et c’est là encore une condition indispensable du succès, que l’analyse ne porte pas sur quelque chose de discutable et d’imprécis.

Dans cette recherche évidemment, on ne doit se laisser guider par aucune expérience antérieure. La solution ne peut exister dans le passé et rien de ce qui a été essayé auparavant ne peut s’appliquer au cas présent. La nouveauté du problème est absolue : il ne s’est jamais posé ; il ne pouvait se poser tant que le procédé synthétique, plus simple en l’espèce et plus naturel que le procédé analytique, suffisait à la tache. Il faut donc, avant de l’aborder, faire abstraction de toute idée préconçue et supposer que l’on se trouve placé subitement en face de l’amas de richesses, que représentent les connaissances humaines, dans leur état actuel. Imaginons, d’autre part, qu’il nous arrive d’une planète lointaine, un homme semblable à nous, susceptible de nous connaître et de nous comprendre mais ne possédant encore sur le monde que nous habitons, d’autres notions que celles, toutes superficielles, qu’il a pu acquérir par un premier regard, jeté autour de lui. C’est à peu près l’état dans lequel se trouve l’adolescent que nous cherchons à former ; seulement, si le but à atteindre est le même dans l’un et l’autre cas, nous nous sentons vis-à-vis de l’un de ces deux êtres plus libres de préjugés et de traditions, plus dégagés de l’héritage pédagogique que nous ne le sommes vis-à-vis de l’autre ; de là l’utilité d’une pareille hypothèse.

Pour ce disciple inattendu, faudra-t-il établir une classification, une hiérarchie des sciences ? Faudra-t-il déterminer leurs préséances respectives ? Ce n’est pas d’hier qu’on y travaille, mais sans grand succès. Lui pourtant, si nous l’interrogeons, aiguillera nos efforts dans une direction différente. Que lui importe l’ordre logique des connaissances ? Ce qui le frappe ce sont des faits. « Enseignez-moi, dira-t-il, ce qui concerne la terre sur laquelle je me trouve et contez-moi les actions de vos semblables ; je veux savoir comment ils ont vécu et ce qu’ils ont créé ».

Et si nous y réfléchissons, nous verrons que ce sont là, en effet, les deux fortes assises de la civilisation qui doivent être aussi les assises de la culture dans l’esprit de chaque homme vivant. La terre et l’humanité constituent les phénomènes qui dominent notre existence. Est-ce bien, pourtant, sur l’acceptation de cette vérité première que sont basés nos systèmes d’éducation ? Loin de là : aussi pouvons-nous réaliser à quelle faillite nous aboutirions en tentant de les appliquer à cet émigré d’un autre univers dont nous imaginions, tout à l’heure, la venue parmi nous. Ce qu’il apprendrait par nos méthodes ne répondrait guère à la double question qu’il aurait posée ; cette question, cependant, si vaste soit-elle, est trop simple pour ne pas comporter de réponse. Nous sommes dans l’obligation morale de lui en trouver une. Essayons. Après tout, il ne s’agit pas d’une Amérique à découvrir ; nos ambitions seront plus modestes. Nous voulons savoir s’il serait possible d’établir un programme d’enseignement secondaire, rien qu’en développant ces deux notions générales, la Terre et les Hommes ; nous voulons connaître ce que ce programme comporterait d’additions et de sacrifices, par rapport aux matières qui trouvent place dans notre enseignement secondaire actuel : nous voulons enfin, nous rendre compte de sa valeur pratique, car ce n’est pas tout de penser, il faut vivre et si l’erreur est grande d’orienter trop tôt l’esprit de l’adolescent dans une direction technique, il serait infiniment dangereux de l’entraîner systématiquement dans le domaine des pures spéculations.