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Librairie Hachette (p. 19-31).

ii

le problème de l’école primaire

Il y a un problème de l’école primaire. Mais je suis enclin à penser qu’il n’y en a qu’un et qu’il n’est pas d’ordre confessionnel. On croirait le contraire à en juger par la façon dont la bataille est engagée, un peu partout ; mais cette impression ne résiste pas à un examen impartial et consciencieux des conditions du combat.

En premier lieu, il est aisé de constater combien les troupes sont loin d’être unies par le lien d’intérêts solidaires ou de communes tendances et combien est trompeuse la couleur des drapeaux autour desquels elles se rallient. En certains pays, les défenseurs de l’école laïque et neutre sont des libéraux convaincus ; ailleurs, ce sont, pour la plupart, d’ardents Jacobins. Tel qui, en Suisse, s’est enrôlé dans le camp clérical passerait, en Espagne, dans le camp adverse. Les catholiques de certaines portions de l’Amérique du Nord accepteraient avec empressement le régime qu’en France leurs coreligionnaires déclarent injuste et tyrannique ; ils visent à conquérir cette neutralité que les autres repoussent. Enfin, chez les peuples opprimés, l’école confessionnelle, devenue un foyer de patriotisme et l’atelier naturel de la liberté future, est soutenue fréquemment par les incroyants eux-mêmes. Il est difficile de prétendre que tous ces soldats d’origine si peu homogène soient mus par les mêmes mobiles et obéissent aux mêmes impulsions.

Ce qui est plus singulier encore que la composition des troupes, c’est le choix du champ de bataille. Dans l’enseignement supérieur, les systèmes philosophiques s’opposent. Dans l’enseignement secondaire, l’histoire d’un peuple ou d’une époque peut être envisagée à des points de vue très différents ; il n’est pas jusqu’à la rhétorique dont un professeur habile ne sache tirer parti pour influencer ses élèves. Mais l’enseignement élémentaire a cet avantage de ne pouvoir se plier à une propagande doctrinale. Avec la meilleure volonté du monde vous ne saurez faire que la géographie tende au matérialisme et l’arithmétique au spiritualisme — que la grammaire soit dévote ou le dessin, anticlérical. Quant au catéchisme, l’idée de confier à un autre qu’au ministre du culte le soin de le faire réciter et de le commenter est tellement anormale qu’on s’étonnera plus tard de la retrouver au fond de toute cette querelle, au milieu d’erreurs depuis longtemps reconnues et de préjugés dont on aura percé tout le néant. Nos descendants souriront en apprenant que nous avons cru la « neutralité » en péril parce qu’on prononçait le nom de Dieu dans l’école et que nous avons qualifié d’« athée » l’enseignement primaire du jour où il a été donné par un laïque.

La cause réelle de l’agitation qui s’entretient autour de l’école primaire n’est point religieuse elle est politique et, pour parler plus clairement encore, elle est électorale. Un coup d’œil donné à la psychologie de l’instituteur suffit à s’en convaincre.

Produit naturel et nécessaire de la démocratie, l’instituteur primaire est déjà légion et cette légion va toujours s’accroissant. Il occupe un poste d’honneur et son rôle est considérable. Il est la sentinelle avancée de la civilisation, le pourvoyeur de l’avenir, l’initiateur de la science. Il la représente non seulement aux yeux de ses élèves, mais de leurs parents encore peu cultivés. Ses émoluments d’autre part sont minimes ; les gouvernements se préoccupent bien d’améliorer son sort : on le logera un peu mieux, on lui procurera quelques avantages, on créera pour lui des caisses de retraite. Mais multipliée par le nombre des instituteurs, la moindre augmentation de dépense en leur faveur grève lourdement les budgets. Une disproportion fâcheuse subsistera toujours entre leur situation matérielle et leur situation morale.

De là, chez l’instituteur, une double tendance à s’occuper de politique et à se syndiquer. Le syndicat attire tout naturellement les collectivités qui se sentent ou se croient lésées ; elles y ont recours pour défendre leurs droits ou leurs intérêts. Certains syndicats professionnels qui peuvent, en décidant une grève à un moment opportun, occasionner les plus graves perturbations dans la vie matérielle de tout un pays ou au moins d’une région, possèdent de la sorte une arme redoutable que les syndicats d’instituteurs ne sauraient manier. La grève qu’ils proclameraient n’aurait, en effet, ni sens ni portée. Par contre, l’action politique qu’ils sont susceptibles d’exercer est considérable parce qu’elle est permanente.

La politique tente l’instituteur à tous les points de vue. D’abord elle l’intéresse. Un peu isolé, il mène une vie presque exclusivement intellectuelle, mais en même temps immobile, passive, terne. À moins qu’il n’y ait en lui l’étoffe d’un véritable manieur d’âmes — étoffe très rare après tout — on ne peut lui demander que de la conscience, non de l’enthousiasme, dans sa façon de remplir son mandat. Les matières qu’il enseigne ne sont pas passionnantes en elles-mêmes. L’appréciation et la discussion des événements contemporains le sont davantage ; ils représentent pour lui la vie, l’action, l’actualité. Il a une opinion sur ces choses et volontiers, il la donne. Dans les campagnes ou dans les centres peu populeux, on le provoque d’ailleurs à parler. Mais la politique a pour lui un intérêt encore plus direct : elle est une source d’influence et, en même temps, elle lui ouvre des horizons meilleurs. C’est qu’en effet, l’instituteur, dans la société démocratique où l’élection domine, est une force électorale indiscutable. On le consulte parce qu’on pense qu’il connaît les affaires locales et qu’il est capable également de juger les questions d’ordre général. Ce n’est pas toujours le cas, certes, mais il parle du moins des unes et des autres de façon à donner l’illusion du savoir et de la compétence.

Obtiendrez-vous du candidat en tournée qu’il renonce, par délicatesse, à profiter de cette situation et qu’il ne franchisse pas le seuil de l’instituteur ? Et prétendez-vous imposer à celui-ci de ne pas donner ses sympathies au candidat qui lui a fait des promesses et de ne pas chercher à lui gagner des voix ? Il ne faut pas exiger de la nature humaine plus qu’elle ne peut donner. Ces promesses d’ailleurs sont blâmables parce que celui qui les formule sait trop souvent qu’il ne les tiendra pas. Mais, en soi, qu’ont-elles de répréhensible ? Il s’agit d’un avancement, d’une gratification à obtenir, ou même d’un simple vote à émettre pour appuyer une mesure favorable à la corporation.

Par malheur, les choses n’en restent pas là. C’est tout un engrenage dans lequel l’instituteur a mis le pied. Auprès de lui, à sa portée se tient la presse locale que la démocratie développe parallèlement à l’école. L’instituteur et le journaliste d’opinions avancées ne peuvent demeurer longtemps à l’écart l’un de l’autre. Tout les rapproche : le désir d’échanger des idées, leurs intérêts, le souci de se pousser, de monter… enfin les périodes électorales pendant lesquelles ils combattent côte à côte, leurs communs ennemis qui sont, en général, les réactionnaires naturellement portés à ralentir les progrès de l’instruction plutôt qu’à les hâter et les cléricaux anxieux de ressaisir cette forteresse de l’influence électorale qu’est l’école.

Voilà le problème de l’école primaire. Il se pose partout. Non pas que le tableau que je viens de tracer corresponde à l’état actuel des choses dans tous les pays. Cela ne saurait être puisque la démocratie n’est pas également répandue et que les différents pays sont, à ce point de vue, en avance ou en retard les uns sur les autres. Certaines particularités nationales viennent d’ailleurs atténuer ici quelques traits, en accentuer là quelques autres. Mais, dans ses données générales, le problème est universel. On retrouve partout, au moins à l’état embryonnaire, la démocratie, l’école primaire, l’instituteur, le régime électoral et la presse. Entre tous ces éléments qui vont se développant d’une manière plus ou moins rapide, mais infaillible, il existe un lien qu’on tentera vainement de rompre. Que vous examiniez la question en Autriche, en Russie ou aux Antipodes, vous emportez l’impression très nette que partout où l’on se battra pour la possession de l’école primaire, la religion pourra servir de façade, mais la politique sera la vraie cause du conflit.

Si le fait est grave et semble irrémédiable, des mesures salutaires en diminueront pourtant les conséquences — et, en premier lieu, toute organisation qui soustraira la nomination des instituteurs à l’action directe des pouvoirs élus et les rendra aussi dépendants que possible d’une autorité académique ou universitaire, homogène et stable. Quant à interdire ou à paralyser leurs syndicats, le moyen peut être bon tant que ces groupements sont rares et de visées modestes ; mais on ne saurait y recourir sans danger lorsqu’ils auront pris de l’extension et de l’influence. Il est bon de signaler aussi un remède lointain mais assuré : c’est la diffusion de l’instruction qui diminuera le prestige — et partant l’influence de l’instituteur — en rapprochant de lui ceux auxquels en impose aujourd’hui son modeste savoir. Un jour viendra où les parents de ses élèves en sauront presque autant que lui.

En regard de cette difficulté de défendre l’école contre les ingérences néfastes de la politique, les autres questions qu’on discute à son sujet perdent singulièrement de leur importance. L’obligation par exemple…, il est visible que partout, on incline vers l’enseignement primaire obligatoire. J’ai déjà indiqué qu’il y avait là une tendance habituelle à la démocratie. Mais d’autres causes agissent dans le même sens. De nos jours, la rencontre d’un homme tout à fait illettré offusque : inconsciemment, cet homme-là nous paraît plus rapproché du singe. Depuis Darwin, savoir décliner un verbe ou faire une addition constitue une sorte de baptême humain dont nous estimons que personne ne saurait être dispensé. C’est là, si l’on veut, une considération d’ordre sentimental ; en voici une d’ordre pratique. Les connaissances élémentaires sont désormais indispensables à tout homme pour réussir, fut-ce dans un métier purement manuel. S’il ne les possède pas, il se trouve dans une situation d’infériorité vis-à-vis de ses concurrents ; sa vie active prend, pour ainsi dire, son point de départ dans le sous-sol au lieu de commencer de plain-pied avec celle de la majorité des autres hommes. Le mot de Danton est ainsi doublement justifié ; car l’éducation devient nécessaire pour obtenir le pain ; c’est un second besoin sans lequel on risque de ne pouvoir satisfaire le premier. La société estime, à bon droit, criminels des parents qui, pouvant nourrir leurs enfants, les laissent souffrir de la faim et elle tend de plus en plus à assimiler à ce crime la privation d’instruction. Il y a vingt ans, l’idée d’obligation passait encore pour une grave atteinte à la liberté individuelle ; les craintes que suscitait alors cette nouveauté s’apaisent graduellement et le nombre de ses adversaires décroît rapidement.

Les motifs invoqués en faveur de la gratuité sont loin d’avoir la même force ; aussi le courant ne se dessine pas d’une façon bien nette. À ceux qui prétendent établir une corrélation indispensable entre l’obligation et la gratuité, on peut répondre que, de tout temps, l’État a imposé des dépenses aux citoyens, en dehors du paiement régulier des impôts. Dans beaucoup de pays, on estime d’ailleurs que la rétribution scolaire présente de grands avantages et, notamment, celui d’intéresser les parents à l’instruction que reçoivent leurs enfants, de les rendre attentifs à leur assiduité et à leurs progrès, comme aussi à la conduite et aux talents du maître Le fait, déjà cité, qu’un pays comme la Hollande ait établi dans ses écoles élémentaires, des catégories correspondant à des rétributions scolaires différentes (la première catégorie étant seule gratuite) indique clairement combien la démocratie est encore indécise sur cette question de la gratuité et combien elle est peu préparée à la réglementer d’une manière uniforme.

Elle ne se prononce pas davantage pour la coéducation, bien qu’elle semble favorablement disposée à cet égard. Il ne s’agit pas ici, cela va sans le dire, de la coéducation universitaire, qui pose des points d’interrogation délicats, mais plus simplement de la présence dans une même école primaire, de jeunes enfants des deux sexes pouvant être instruits soit par un instituteur, soit par une institutrice. Je crois qu’il y a tendance à adopter le système de l’école mixte dans les campagnes plutôt que dans les villes, qu’il réussit mieux au Nord qu’au Midi et qu’en général, les institutrices s’y montrent plus habiles et plus aptes à acquérir de l’autorité sur les élèves que les instituteurs. Il est à remarquer que, tant que les femmes ne votent pas, le meilleur moyen de soustraire l’école à l’action électorale est de la leur confier ; pour n’être pas partout applicable et n’être pas exempt d’inconvénients, le remède n’en a pas moins sa valeur.

Quant au programme de l’enseignement primaire, il ne saurait varier beaucoup. Partout il tourne autour des mêmes matières et son évolution est extrêmement limitée ; la grammaire et l’arithmétique en sont les deux foyers. On ne peut y ajouter que des notions immédiates et sommaires. Il s’agit de retenir l’attention, d’entraîner la mémoire, d’éveiller le raisonnement et le jugement. Tant que ce résultat n’est pas atteint, tout effort au delà demeure infructueux. L’écolier n’est pas apte à saisir les liens qui unissent les êtres, les idées et les choses. Le convier à réfléchir sur les éléments de la fabrication d’un meuble ou de la construction d’une maison, n’est guère moins utopique que de lui demander de résumer le Discours sur la Méthode de Descartes. Ce qui lui convient, ce sont des dates, des faits, des règles, des mots qui jalonneront son intelligence. Qu’on exerce en même temps ses doigts, qu’on lui enseigne des mouvements rythmés, qu’on l’initie à la musique et au dessin : c’est là un programme simple et rationnel qui, aux yeux de bien des gens, a malheureusement le défaut de n’être pas assez moderne. Mais les meilleures écoles primaires, dans le monde, paraissent être celles qui s’en tiennent à ce programme et ne cherchent point à développer précocement la faculté d’observation et l’esprit critique.