Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Le Coin du feu

Abel Ledoux (2p. 255-268).


XVI.

LE COIN DU FEU.


Vingt-quatre heures écoulées depuis le meurtre du président Minard, Nostredame seul, devant les tisons à demi éteints qui attristaient, sans l’échauffer, la chambre où il demeuroit en l’hôtellerie de Saint-Janvier, — pleuroit, et, à propos de la mort de son ami, se retraçoit cette continuité de malheurs qui avoient pesé sur son existence. Se rappelant, mais comme on se rappelle les aventures d’un rêve, les différentes hallucinations qui avoient éclairé son esprit, il gémissoit profondément sur une faculté dont il n’avoit reçu aucune aide pour protéger sa vie et celle de Minard ; il s’en irritoit, car elle sembloit ne lui avoir été accordée qu’afin de lui rendre plus sensible l’imprévoyance humaine.

Soudain le bruit des pas de plusieurs personnes retentit dans l’escalier ; sa porte s’ouvrit, et l’hôte parut éclairant une dame masquée, enveloppée dans une mante noire, conduisant une petite fille aussi masquée.

Aussitôt que l’inconnue se vit seule avec Nostredame, elle ôta le masque de l’enfant, et se découvrit elle-même.

— Vous ici, madame la reine ! s’écria Michel en s’inclinant.

— Oui, savant Nostredame, illustre maître, Catherine de Médicis vient vous consoler de la mort de votre ami, — vous promettre que bonne vengeance en sera tirée, et, à l’occasion de ce funeste événement, elle vient aussi vous parler de cette France qui semble tout inquiète, tout étourdie, tout en frisson, comme les gens qui vont avoir la fièvre et la maladie.

— Hélas ! madame, me venez consulter sur des destinées si graves, au moment même où j’accuse mes yeux de n’avoir pas vu, mes oreilles de n’avoir point entendu, mon jugement de n’avoir rien empêché… Minard est mort, madame ! — s’écria-t-il en recommençant à pleurer.

— La mort du président n’est point imputable à votre ignorance, mais bien à la malice de ces huguenots qui a déjoué toute bonne prophétie, toute prudence…

— D’ailleurs, interrompit Michel, n’est-ce pas plutôt à vous à réclamer l’hommage dû à toute bonne divination et pronostication…

— À moi, maître ? — demanda la reine.

— Ne m’avez-vous pas rendu ma fille ? n’avez-vous pas deviné, pronostiqué la mortelle douleur qui s’en alloit consumer mon ame et flétrir ma raison si cette enfant restoit enlacée dans les honteux filets de la prostitution ? Ah ! madame la reine, lorsqu’en rentrant en ce logis, désespéré, j’ai revu la tête de ma Clarence ! lorsque j’ai su qu’à la femme du roi je devois si généreux office !… j’ai cru un moment en avoir fini avec toute peine, et des larmes de joie ont inondé mes joues, en même temps que ma reconnoissance s’en alloit au ciel et vers vous !

— Merci, pour cette gratitude, maître, elle m’est une douce récompense d’une action qui, de ma part, étoit un devoir à remplir ; mais si le souvenir du bon retour de votre fille vous porte en effet à m’en aimer un peu plus, ne repoussez pas ma prière, et ici, loin des oreilles subtiles, des yeux curieux de nos courtisans, dites-nous quelques mots qui nous éclairent sur notre avenir, et nous apprennent, le cas de veuvage échéant, ce qu’à Dieu ne plaise ! de quelle main il nous faudroit tenir le gouvernail de cet empire… Sur cela devisons en toute familière liberté d’esprit, en toute confiance.

Catherine de Médicis avoit voulu que Nostredame se rassît au coin de la cheminée ; elle se plaça vis-à-vis, et entre eux la petite fille, — qui n’étoit autre que Marie Stuart.

Dans cette modeste chambre, qu’une lampe éclairoit imparfaitement, une reine de France venoit chercher les moyens de protéger sa puissance, et de donner du lustre à sa grandeur.

— Henri vous a parlé, — reprit Catherine. Que lui avez-vous dit ?

— Peu de mots, madame la reine.

— Et beaucoup de choses, sans doute… Il paroissoit péniblement agité en sortant de l’oratoire… Son ciel est sombre, n’est-il pas vrai ?

— Quels rois ont jamais pu se vanter d’avoir vu toujours leur couronne étinceler sous un ciel pur et sans nuages ?

— La couronne de Henri, moins que celle de tout autre, j’en ai le pressentiment… Car moi aussi, Nostredame, je demande directement à la science des confidences et des avertissemens, c’est l’occupation de la plus belle part de mes nuits ; et, malgré l’incertitude de mon regard, malgré l’inexpérience de mon jugement, j’ai découvert de funestes indices… Le roi mourra bientôt !…

— Mais, madame…

— Vous le saviez !… et le lui avez dit, peut-être ?

Nostredame garda le silence.

— Il mourra tué… Cela est écrit, j’ai vu du sang qui couloit comme un ruisseau, sur la planète de Mars !

Nostredame releva la tête, et regarda la reine avec une expression d’étonnement qui ne lui échappa point.

— Le roi sera tué : mon Henri ! le père de mes enfans ! Mais quand ? par qui ?… Tant de gens peuvent le faire et le voudroient !… Moi-même, mourrai-je avant lui ? je ne le crois pas, bien que l’avis en vienne parfois à mes oreilles…

— On vous dit cela, madame ? interrompit Michel en laissant voir de l’incrédulité.

— On le dit aux murailles des Tournelles, qui me répètent les indiscrets propos.

— Bien indiscrets en effet !

— Et non moins audacieux, je vous jure ! Il s’est organisé contre ma personne un triumvirat… mais le cœur manque à l’un des trois, je vivrai !… Vous me regardez de plus en plus étonné ! — Ils causoient, les bons seigneurs, en une certaine chambre ; de la chambre supérieure j’ai fait descendre une sarbacane derrière leur tapisserie, et nous étions quatre alors à entendre ce que disoit un des trois. M. de Condé, si poli, si galant, ne trouvoit d’autre moyen, mal arrivant au roi, que de me mettre en un sac, et de me précipiter à la Seine !

M. de Coligny en rioit dans son curedent, et pour la première fois de sa vie disoit amen, le vieux restre ! Guise seul,… à lui, tous mes sourires !… Il ne m’aime pas, et me laisse vivre !… Mais le roi ! le roi ! qui le tuera ? Un des trois.

— Non, madame, répondit nettement Michel.

— Charles-Quint ?… Je suis bien lasse de cet homme ! Et n’étoit le soin de mon salut, je lui enverrois bientôt un peu de ce breuvage dont il fit mourir, par les mains de Montécuculli, l’échanson, le premier fils de François ier. Qu’il ne me laisse pas m’accommoder avec mes remords, le grand empereur, car, le traité passé, je saurai bien le forcer à se voiler la tête avec sa pourpre impériale.

— Charles-Quint, madame la reine, est homme à mourir moine.

— Plus tôt que plus tard ; ce seroit une épée de moins contre les jours de mon époux… Mais, Henri dans la tombe, François, dauphin, est d’une santé bien délicate. — Et plaçant vivement sa main sous le menton de Marie Stuart : — Regardez bien cette enfant, Nostredame ; trouvez-vous dans ses jolis yeux la promesse d’un bon règne ?

Les yeux de Nostredame se remplirent de larmes.

Prise trop tôt laissée ! murmura-t-il bien bas.

— Qu’avez-vous ? s’écria la reine, vous êtes ému !… la petite Marie porteroit-elle sur son front si jeune un signe malheureux ?… Elle sera la femme de mon fils, elle sera reine de France, illustre docteur : j’ai besoin que la fatalité respecte cette tête, entendez-vous bien, — il ne faut pas qu’un cheveu en tombe !

— Prenez donc garde alors qu’on y porte la hache, ainsi que l’a fait il y a deux jours monsieur le duc d’Orléans, — dit Nostredame d’une voix pleine de mélancolie.

— Ah ! Nostredame, dit la reine avec angoisse, vous en dites trop et trop peu : vous me livrez à une terreur mortelle !…

Le piaffement du galop d’un cheval retentit sur le quai, et s’arrêta devant l’hôtellerie. — Qu’est-ce ? — dit Catherine de Médicis inquiétée, — le roi me sauroit-il ici ? — Peu après, le cliquetis des pièces d’une armure se fit entendre sur l’escalier ; la reine eut à peine le temps de remettre son masque, et de jeter sur la tête blonde de Marie son voile noir, un homme parut brusquement dans la chambre : il étoit armé de toutes pièces, la visière de son casque, rehaussée d’une plume rouge, étoit abaissée sur son visage. Reconnaissant une femme en tiers avec lui et le docteur de Salon, il ne témoigna ni surprise ni hésitation. — Je vous cherchois depuis hier soir, — dit-il d’une voix forte ; — maintenant, maître, Anne du Bourg vivra-t-il ?

— Grand Dieu ! s’écria Nostredame, — l’assassin de Minard !

— Un assassin ! s’écria la reine en se levant épouvantée.

— Sus à l’assassin ! — reprit Michel, — arrière, misérable ! va chercher le châtiment qui t’attend !

— Deux mots seulement, — répliqua le soldat sans s’émouvoir, — je suis venu de loin pour les chercher : du Bourg vivra-t-il ? — de quelle manière mourra un gentilhomme écossais qui a nom Stuart ?

— Respecte le désespoir d’un malheureux dont tu as assassiné l’ami, — cria Nostredame, — va-t-en, scélérat ; — et il marcha la tête haute au-devant du soldat. Du Bourg sera pendu et brûlé ! Toi, bête féroce, tu seras égorgé ! les vautours te mangeront !…

— Égorgé sur un champ de bataille ?… merci de la prophétie, je ne veux pas mourir sans avoir abattu un prince catholique.

— Garde de t’y tromper, huguenot, dit Catherine de Médicis en arrachant son masque, — mes soldats feront bonne garde autour de leurs princes… Place à la reine, vil assassin !

Elle avoit saisi la main de Marie Stuart, et passant intrépidement devant le soldat, elle sortit.

La litière qui l’attendoit à la porte de l’hôtellerie la ramena aux Tournelles ; — le meurtrier de Minard s’étoit enfui, après cette étrange apparition de la reine de France.