Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Issachar

Abel Ledoux (2p. 225-244).


XIV.

ISSACHAR.


Dans la rue des Jardins, dépendance en ce temps-là du quartier Saint-Paul, aujourd’hui du quartier de l’Arsenal, — habitoit le président à mortier Antoine Minard. — La maison voisine de la sienne étoit celle où demeuroit, au premier étage, François Rabelais, qui, de moine, de médecin, d’agent diplomatique, étoit devenu curé de Meudon.

Dans l’après-midi du jour même où Nostredame avoit donné à son ami le redoutable avis de se préparer à bien mourir, une réunion de personnages considérables par le talent ou les dignités se tenoit dans l’appartement du titulaire de la prébende de Saint-Maur-des-Fossés ; c’étoient :

Louis de Bourbon, prince de Condé.


Ce petit homme tant joli
Toujours cause et toujours rit,
Et toujours baise sa mignonne ;
Dieu gard’ de mal le petit homme,


disoit de l’élève de Coligni un vaudeville contemporain. Aussi mondain qu’un autre, autant amateur de la femme d’autrui que de la sienne, et tenant fort, — dit Brantôme, — du naturel de ceux de la race de Bourbon, qui ont été fort d’amoureuse complexion, le prince de Condé, huguenot, aimoit à débagouler avec Rabelais, prêtre catholique, des choses saintes, du pape, des moines, des dames, de ceci, de cela, — excepté toutefois des grands seigneurs ;

Jacques d’Albon, maréchal de Saint-André, le Lucullus de la cour, l’homme de la France d’alors qui sût le mieux donner un souper galant à des jolies femmes, le mieux orner de superbetés et belles parures, de beaux meubles, ses habitations vraiment princières. Il se livroit de grand cœur aux causeries scandaleuses, l’aimable maréchal, car aux scandales oncque ne faisoit faute, et plutôt deux parties qu’une. Pour avoir les qualités du plus enjoué de la cour, il ne lui manquoit qu’un talent, celui de sauter, comme le faisoit son ami, M. Tavannes, du toit d’une maison sur les tuiles d’un autre toit, de l’autre côté de la rue ;

Pierre Arétin, d’Arezzo, surnommé, à cause de ses satires, le fléau des princes. On disoit de lui, que sa plume méchante lui avoit assujetti plus de rois que les rois n’avoient conqui de peuples. Arétin venoit d’écrire à la fois des deux mains, sa Paraphrase des psaumes de la pénitence, son Histoire de la Vierge et ses poésies licencieuses, ses dialogues, ses lettres, lorsque le ressentiment de coups de bâton qui lui furent donnés par des gentilshommes italiens le détermina à venir en France pour y parler plus librement des absens ;

Henri Étienne, l’imprimeur et l’annotateur, qui venoit d’enrichir la France d’un grand nombre de belles éditions, particulièrement de son Trésor de la Langue grecque : Henri Étienne, calviniste passionné, s’étoit établi à Genève, et il ne se trouvoit à Paris, que pour donner à Rabelais sa Préparation à l’apologie pour Hérodote, satire violente contre les religieux ;

Jean Fernel, premier médecin de Henri II, qui devoit, disoit-on, sa vogue à la cour au mérite d’avoir rendu féconde Catherine de Médicis. Fernel avoit un grand savoir ; philosophe et mathématicien, il augmentoit alors sa célébrité par ses leçons publiques sur Galien et Hippocrate ;

L’ami d’Ignace de Loyola, François Xavier, le futur apôtre des Indes, prêt à partir pour la Terre-Sainte, où le conduisoit un vœu fait à l’église de Montmartre, jour de l’Assomption. Il avoit accordé au curé de Meudon de lui sacrifier, pendant une soirée, la compagnie d’un pauvre savoyard, Pierre Lefèvre, son commensal, son chambriste, dans une mansarde du collége de Sainte-Barbe, et qu’il nourissoit du produit de ses répétitions au collége de Beauvais ;

Les deux frères, Jean et Martin du Bellai ; le premier, cardinal-évêque du Mans, après l’avoir été de Paris, où, en qualité de lieutenant-général au nom de François ier, il avoit fait élever les remparts et les boulevards qu’on voit encore dans notre capitale. Il étoit au moment de partir pour l’Italie, abreuvé des dégoûts que lui suscitoit l’inimitié du cardinal de Lorraine. Rabelais avoit été son médecin ordinaire, il l’avoit suivi à Rome avec ce titre, et, au retour, il en avoit reçu sa prébende et sa cure. Martin du Bellai, gouverneur de la province de Normandie, chevalier des ordres du roi, historien et ministre, aimoit le protégé de son frère, et oublioit auprès de lui l’habituelle austérité de son humeur ;

Et encore Paul Jove, ancien médecin, évêque de Nocerre, historien, venu de Florence à Paris pour solliciter l’intervention de Catherine de Médicis, à l’effet d’en obtenir l’évêché de Côme en Lombardie. Il se présentoit volontiers chez le frondeur curé de Meudon, parce qu’il étoit mécontent du roi qui venoit de lui laisser rayer par le connétable sa pension sur la cassette privée.

Trois médecins célèbres de Montpellier, Saporta, François Robinet, et Jean Perdrier, complétoient cette réunion remarquable, formée par le désir curieux de voir et d’entendre Michel de Nostredame.

Huguenots et catholiques se coudoyoient dans ce salon.

En aucun temps, les hommes réunis n’ont pu harmoniser leurs opinions : l’esprit de contradiction, sans doute inné dans notre espèce, a suscité sans cesse des germes de discorde, même au milieu de nos pénates domestiques ; — et pour faire crier guerre ! entre les masses, comme au sein des sociétés privées, il s’est toujours trouvé là, — soit un drapeau, soit un signe, soit un nom propre, soit une affaire !


Mes seigneurs,

Évêques, nobles gens d’épée, de robe ; gens de plume, faiseurs de livres, de sermons, d’ennuyeux discours ; dépenseurs de temps, vous tous, mes amis, lorsque vous êtes au gîte de François Rabelais, de Chinon, la première ville du monde, ne vous pâmez d’ennui, et ne vous entre-regardez comme gens qui se sont trompés de route ; il va venir, je vous le jure par notre saint père le pape, qui est à Rome, et n’est plus à Avignon ; il va venir, sa promesse ce matin, lorsque je lui ai fait ma visite, a été formelle. — Se tournant vers le prince de Condé : — Et que votre altesse emploie ces momens d’attente à nettoyer sa conscience, afin que Michel de Nostredame y voie un peu clair.


— M’est avis, maître, — répondit Louis de Bourbon en riant, — que l’écurie d’un brave soldat est plus facile à purifier que celle d’un malin prêtre.

— Je renvoie cela, répliqua Rabelais, au seigneur Arétin, et s’il pense comme moi, je le fais roi.

— Alors, qui me paiera mes satires ? demanda le seigneur d’Arezzo.

— Les peuples, répondit Henri Étienne.

— Leur monnoie est la meilleure de toutes ! s’écria le maréchal de Saint-André.

— Après celle du pape, dit Rabelais ; — monnoie en indulgences et en bénédictions ; j’en ai reçu de Paul III autant qu’il en faudroit pour nourrir mon Gargantua pendant dix jours !

Un rire bruyant salua ce souvenir de la générosité du saint père, et ce rire fut brusquement interrompu. Michel de Nostredame, soulevant la lourde tapisserie qui recouvroit la porte, s’arrêtoit dans cette attitude, attendant qu’il fût aperçu par le maître de la maison.

— Salut à l’illustre Nostredame, dit Rabelais, s’avançant avec promptitude au-devant de lui. Il lui prit la main, et, après l’avoir présenté au prince de Condé, il lui fit connoître brièvement les personnes qui composoient cette assemblée. Chacune d’elles, selon la nature de son esprit et de ses croyances, se disposa à faire des questions scientifiques, ou des attaques contre la science dont le médecin de Salon se prétendoit investi.

— Vous m’avez, hier soir, laissé dans le cœur un chagrin de jalousie, monsieur, dit Louis de Bourbon, s’adressant à Michel.

— Moi, monseigneur ?

Comment, ne pas me dire un seul mot !… et me laisser de côté, lorsque pouviez m’adjoindre à votre colloque, avec mes cousins Guise et Coligni !

— Prince, la nature de leur intimité ne permettoit pas qu’elle fût désunie par un tiers.

— Leur intimité ! vous voulez rire, maître, ou votre science vous fait faute : l’intimité entre François de Guise et l’amiral ?…

— Est telle, que leurs deux noms seront appelés, voisins l’un de l’autre, par la voix du souverain juge.

— Ah ! par la messe, dont je ne veux pas, voici messieurs une prophétie boiteuse ! et quel sera mon voisin sur la page du livre d’or ?

— Je ne sais pas, monseigneur.

— Vous êtes peu curieux, sur ce qui me concerne, monsieur, — dit le prince avec humeur.

— J’aurois eu cette curiosité, — répondit froidement Nostredame, — les événemens peuvent trahir mon regard… le duc d’Anjou est si jeune !

— Le duc d’Anjou ! ah ! c’est aux côtés du duc d’Anjou que je paroîtrai devant Dieu ! C’est le plus jeune de mes cousins royaux ; mais si je ne me trompe, le petit sournois a déjà du venin catholique dans l’ame.

— Maître, demanda François Xavier avec douceur, quelle idée vous faites-vous de la puissance de Dieu ?

— Infinie.

— Et de celle du démon ?

— Immonde.

— Quelle limite posez-vous à la puissance humaine ?

— Je ne sais pas.

— Doute d’orgueil, monsieur.

— Doute d’ignorance, bon François Xavier, — répondit Nostredame avec dignité, — ce que Dieu permet à l’homme ne peut être limité par l’homme ; ignorant instrument des secrets de la providence, il se manifeste souvent en lui un pouvoir dont il n’a ni prévu ni calculé l’étendue…

— Maître, interrompit Rabelais, ramenons les idées à la portée des faits, et pour le plus grand enseignement de mon Pantagruel, qui n’a rien trouvé, en toute la bibliothèque Saint-Victor, d’aussi merveilleux que vos paroles, dites-nous en bons termes quel télescope avez-vous inventé ?

— La découverte de Frascator, illustre docteur Rabelais, appartient à lui seul : les yeux de l’ame voient sans le secours d’aucun verre…

— Les yeux de l’ame ! s’écria Fernel en souriant.

— Vision ou magie ! — continua Jean du Reliai.

— La médecine ne connoît rien de semblable ! — ajouta Saporta.

— Vous vous trompez, maître Saporta, — répliqua vivement Nostredame, — demandez à notre savant confrère Fernel, si dans le de Morbo sacro d’Hippocrate, il ne se trouve pas le témoignage de la puissance du sommeil.

— Hippocrate a dit, — répondit le médecin du roi : — Quosdam in somno lugentes et vociferantes vidi, quosdam exsilientes et fugientes ac deripientes quoad excitarentur.

In somno ! s’écria Rabelais, mais notre ami et confrère Nostredame a les yeux trop bien escarbouclés pour se prétendre en état de sommeil ou de somnolence.

— Magie ! — dit en riant le maréchal de Saint-André.

— Oui, magie, sorcellerie, manie ou folie ! — dit à son tour Arétin. — Voyons, maître, dites entre chiens et loups, tels que nous sommes ici, comment vous définissez votre science : est-ce magie naturelle, ou magie artificielle ? est-ce l’astrologie ? Zoroastre a beaucoup enseigné sur l’astrologie ; l’Anglois Goad lui accorde d’étonnantes prévisions, mais elles ne dépassent pas l’observation de l’univers physique. Si c’est magie naturelle, alors, comme Tobie, guérissez nos aveugles. Si c’est magie artificielle, par quel agent l’évoquez-vous ? Avez-vous reconstruit la sphère de verre d’Archimède, la colombe de bois volante d’Archytas, les oiseaux d’or de l’empereur Léon, les oiseaux d’airain de Boëce, qui chantoient et voloient, la tête d’airain d’Albert-le-Grand ? Si c’est magie diabolique, il y a long-temps que la pythonisse, Simon, Barjesu, Jannes, Mambré et bien d’autres, ont mis à l’épreuve la complaisance du démon. — Mais ne prenez un tel soin, je le vois bien ; à l’aide de quelle science donc voyez-vous si loin, et déduisez-vous si nettement les circonstances d’un fait qui est encore à venir ?

Pendant toutes ces attaques, et tandis qu’il étoit ainsi placé sur un pilori scientifique, Michel de Nostredame conservoit un calme parfait, une dignité de maintien vraiment remarquable.

— Que voulez-vous que je vous réponde ? — dit-il avec une grande bonhomie, comment pourrai-je satisfaire votre curiosité ? Voulez-vous que j’ose expliquer ma parole par celle des prophètes ? Ma dévotion me le défendroit, si ma raison ne s’y refusoit. Je vous l’ai déjà dit ; je ne sais pas… Médecin, je n’ai pas même interrogé les ressorts physiques de mon existence, j’ai laissé faire à une merveilleuse faculté dont les premières perceptions me sont advenues même à un âge où l’homme ne sait point encore vouloir. Ma nature étoit sérieuse, de cuisans chagrins l’ont rendue souffrante ; — j’ai contrarié la maxime de Zénon, qui défend au sage de vivre dans la solitude, j’ai cherché l’isolement, j’ai habitué mon regard à supporter les ténèbres au milieu desquels je perdois le sentiment douloureux de mon existence sociale… Mais curieux de savoir et d’observer, j’ai cherché par la pensée ce qui se passoit dans ce monde, j’ai peuplé ma solitude avec les souvenirs des morts, avec les ombres des vivans ; les scènes de la vie contemporaine se sont reproduites sous mes yeux, comme dans soties et mystères ; mes personnages ont joué leur rôle, et moi, spectateur qu’aucune distraction ne troubloit, je jugeois leurs paroles et leurs gestes : — puis, s’opéroit dans mon esprit le travail d’induction ; — puis, voyant ce qui étoit, je cherchois ce qui seroit. Mon système nerveux, ébranlé par une volonté puissante qui se manifestoit en moi, recevoit tout à coup une incroyable commotion, chacun de mes sens subissoit l’action de l’électricité… je voyois, mes seigneurs, mes maîtres !… je vois ! — Nostredame s’exaltoit — Saporta l’a dit : rien de semblable dans la médecine. Rabelais l’a dit : Hippocrate n’a parlé que de la vue pendant le sommeil ; — je vous parle d’une vue, l’homme éveillé ; d’un somnambulisme que n’explique aucune théorie de la science, — d’une lucidité instantanée et spontanée, qui se déclare sous l’impression d’une idée imprévue, d’un sentiment accidentel… Qu’il s’établisse entre moi et un fait, entre moi et un homme un rapport ; — que le fait, que l’homme se trouvent dans une condition d’action qui se rattache à une généralité digne d’intérêt… je vois par-delà le fait, je vois par-dessus la tête de cet homme… Ni magie, ni sorcellerie, ni astrologie, ni manie, ni folie, ni science ! rien de tout cela : je vois !… pourquoi cette vue ?… Je ne sais pas… et je vous dis vrai, je ne sais pas ! car ma lucidité même a la vertu incomplète de toute-puissance humaine : pas une question de ma vie que j’aie pu résoudre ! pas un malheur prêt à m’écraser que ma prévoyance ait aperçu de loin ! aveugle sur ma propre existence, je meurtris ma tête sur tous les murs, je me déchire à tous les buissons, et au terme du voyage, j’arriverai brisé, mutilé, plus que ne le sera chacun de vous ici… Vous avez ri, seigneurs et maîtres ? d’autres riront comme vous, et voudront trouver ma condamnation dans une analyse que je déclare impossible ; — recevez ma profession de foi : je ne veux ni tromper les hommes, ni damner mon ame, ni tenter Dieu !… Après cela, plaignez-moi de ne voir pas encore assez loin pour connaître la sublime vérité !… Plaignez-moi de ne pouvoir me connoître moi-même !

Nostredame se tut ; il y eut un long silence.

— J’aurai eu le tort, dit le premier Rabelais, d’écrire la prognostication pantagrueline

— Silence ! — s’écria Nostredame, en faisant un pas vers la fenêtre, et son visage exprimant tout à coup une contraction douloureuse. — Silence ! j’entends marcher d’un pas dont le bruit m’est connu… Ah ! ah ! mon Dieu, il va le tuer… Les Stuardes !… Minard ! Antoine Minard ! — Il ouvrit rapidement la fenêtre,… le coup d’une arme à feu retentit dans la rue. On étoit au mois de décembre, il étoit six heures du soir, il faisoit nuit.

— Antoine Minard ! cria Nostredame d’une voix déchirante ; et, s’arrachant de la fenêtre, il sortit de l’appartement en désespéré.

La stupeur des assistans étoit à son comble.

— Je crois à un fait, dit Rabelais.

— Je crois en Dieu, dit François Xavier en faisant le signe de la croix.