Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/Les Stuardes

Abel Ledoux (2p. 211-223).


XIII.

LES STUARDES.


— Sèche tes pleurs, enfant… c’est un réveil, j’ai dormi tout ce temps… tu le sais bien, hier soir encore, j’agitais ton berceau… Hier, ta pauvre mère te parlait… Allons, voyons, rappelle-toi seulement ce qu’il faut que tu te rappelles, — ton enfance, ton innocence et ma bonté… Ne pleure donc plus ; eh bien ! quoi, nous dormions tous deux, loin l’un de l’autre, tu t’éveilles, et dans mes bras, dans les bras de ton père… seule place où ne t’atteindront jamais les perfides séductions du monde… Ma Clarence ! pourquoi sangloter ainsi ? Qu’ai-je dit ?… rien, mon Dieu ! rien… chère petite !

— Oh ! mon père, oublierez-vous toujours ainsi ? demanda la jeune fille d’une voix suppliante.

— Silence ! petite fille, silence. — Et la main de Nostredame se promenoit doucement sur les yeux mouillés de larmes de Clarence, suivoit les contours de son visage, jouoit avec ses cheveux, comme si en effet, retournée aux jours de pureté de son premier âge, elle eût pu prendre plaisir à ces caresses enfantines que lui prodiguoit l’ingénieuse clémence de son père.

Antoine Minard vint interrompre cette scène touchante. Nostredame recommanda sa fille aux soins de l’hôtesse, et lorsqu’il se vit seul avec son ami, il se jeta dans ses bras en pleurant amèrement.

— Vous le voyez, Minard, il faut encore choyer l’enfant coupable qui a déserté le toit de son père ; — il faut formuler mon pardon par l’oubli ; — il faut que ce soit moi qui fasse effort pour tromper les souvenirs de cette jeune fille… et quels souvenirs !… mais, en la revoyant, la malédiction s’est arrêtée sur mes lèvres… elle étoit là, à demi renversée sur le prie-dieu, pâle, décolorée, comme la tige flexible d’une fleur frappée par la pluie d’orage ! Ce n’étoit plus ma Clémence, ce n’étoit plus le visage si pur de cette petite fille que j’avois vue suspendue au sein de sa mère !… c’étoit une femme affiliée à toutes les passions qui complètent les vices du monde… Que voulez-vous, Minard ? si le soin de mon honneur avoit seul parlé dans ce moment, j’aurois étouffé la Samaritaine endormie… mais à la première émotion de ce sein si profané, au premier regard de ces yeux qui ont si honteusement perdu le caractère de leur virginale enfance… j’ai demandé grâce pour elle à ma probité d’homme, à ma sévérité de père… Mon ami, telle est ma joie d’avoir retrouvé cette enfant, que je l’adopte, ne fût-elle plus ma Clarence !… Minard, je suis heureux !…

Et fléchissant sous la loi de la nature, Nostredame, appuyé sur le sein de son ami, lui laissoit voir sur son visage austère, si fortement caractérisé par l’âge, l’étude et la souffrance, les angoisses d’une foible femme et d’une mère.

— Oui, vous serez heureux, mon illustre ami, oui, votre fille va se parer à vos yeux si paternels, si indulgens, de la vertu du repentir… Vous serez heureux ! la reine le désire ; ce matin, avant le jour, un message de sa part m’a appris qu’elle venoit de vous rendre votre enfant.

— La reine, Antoine Minard !… La reine ! et madame de Valentinois ?…

— Elle auroit fait raser Clarence, elle l’auroit tuée plutôt que de la rendre aux caprices passionnés d’un homme dont l’aveuglement conserve un prix à ses attraits surannés…

— Catherine de Médicis m’a rendu ma fille !… Une fois du moins la jalousie, l’intrigue des cours auront fait une bonne œuvre ! Oh ! qu’avec joie je vais fuir de ce Paris ! qu’avec joie je vais rentrer dans l’humilité de ma solitude !… Princes, reines, gloire du monde, vous frapperez à ma porte, elle sera de bronze, et ne s’ouvrira pas !… La Providence a permis pour moi la curiosité de cette reine… maintenant, adieu à ce fatal pays, qui ne me laissera qu’un bon souvenir, celui de vous avoir revu…

— Revu, — répéta Nostredame, en plaçant sa main sur l’épaule du président, qu’il regarda avec l’expression d’une subite terreur. — Je vous ai revu, Minard, excellent homme ! dont la jeunesse enjouée et naïve m’a montré toute la précocité de volonté d’une ame bonne et généreuse. Je vous ai revu !… attendez donc, que je recueille un instant mes esprits. Soit le jour, soit la nuit, j’ai, les yeux ouverts, de ces sommeils terribles, pleins de rêves, qui ne sont ni dans le passé, ni dans le présent. Minard ! s’écria-t-il en le pressant tendrement contre son sein, — Minard, vous connaissez Anne du Bourg, le conseiller-clerc ?…

— Oui ; pourquoi cette brusque question ?

— Gilles le Maître, premier président, Jean-de-Saint-André, président à mortier comme vous, — ont cependant moins d’influence que ne vous en donne votre talent…

— Cet éloge m’est précieux, Nostredame, mais comment se place-t-il ici ?

— Minard, mon unique ami, laissez ce du Bourg à sa conscience, et n’en soyez pas le juge.

— Que dites-vous, courageux et vertueux docteur ? c’est vous qui me donnez ce conseil !… moi, abandonner le parlement à l’abus des innovations ! moi, magistrat, souffrir que la plus belle des magistratures créées par des souverains soit prostituée par le désordre ! moi, laisser tomber en des mains factieuses et hérétiques le bienfait dont Philippe-le-Bel a doté ma patrie ! Non !… c’étoit déjà trop contre l’honneur du corps auquel j’appartiens que Charles VIII eût senti le besoin de décréter des séances de mercuriales, il faut que le parlement se garantisse lui-même de l’invasion de l’officialité. La force de la magistrature s’appuie sur le maintien de la loi écrite ; le parlement perd ses priviléges, sa puissance d’unité, sa prépondérance dans l’état, s’il se fait Sorbonne ou Concile, — atelier de schisme ou de théologie. Pendant la tourmente religieuse, l’arbre hérétique a jeté sa semence au milieu des magistrats… Un mauvais rejeton a poussé. — Je le coupe !…

— Et, avant qu’il ne tombe, si tu meurs, Antoine Minard ? interrompit Michel.

— J’aurai fait mon devoir aux regards du roi, de la patrie et de la religion, — répondit le président avec calme.

— Mais si tu meurs de mauvaise mort ? — s’écria encore Michel. — Si tu meurs sans merci ? — continua-t-il avec une expression douloureuse, — tout d’un coup, sans te reconnoître ?… Ton geste incrédule, repousse ma parole et ma sollicitude… Minard, recule de quelques années, et laisse-moi la gravité de mon âge, afin que j’en prenne un instant l’autorité ; Minard, êtes-vous en état de grâce, n’avez-vous rien à vous reprocher ?

— Rien, mon ami, — répondit le président avec une remarquable bonhomie.

— Rien ? — insista Michel, pas un arrêt incertain, sinon injuste ; pas un acte coupable ? Chaque matin, vertueux Minard, Dieu vous trouve à la garde de tous vos devoirs ?… Le citoyen, le magistrat, l’époux, sont représentés dignement par un seul homme ; pas une voix qui, de près ou de loin, crie contre vous — vengeance, ou justice ?

— Puisqu’il faut, Nostredame, continuer devant vous cette confession orale, — répondit Minard avec la timidité d’un âge plus jeune et d’une position moins assise, — une seule voix peut-être, si elle n’a pas oublié jusqu’à mon nom, criera vengeance contre votre ami… C’est la voix d’une femme.

— Malheur sur vous, Antoine Minard, si cette femme a les yeux de Laure !

— C’est Laurette que je l’appelois !… Elle étoit la plus jolie des jeunes filles qui jamais aient dansé aux chansons, sous les bosquets du Pompéïan !

— Souvenir puéril, — répliqua en souriant le sévère docteur. — Je me rappelle en effet une enfant portant avec la grâce des filles de la vallée d’Hébron une cruche, œuvre de Bernard Palissi… Mais le remords ne peut vous venir de cet endroit ?

— Le remords, maître, et la vengeance, — si le patron de la chapelle de Foulayronnex n’a pas trahi le vœu de la pauvre Laurette.

— Oh ! Minard ! l’écolier de Boncourt l’avoit séduite ?…

Le président baissa la tête.

— Étrange contraste, Minard ! votre faute vous a laissé le bonheur, et mon amour, plein d’innocence, a fait mon désespoir et ma ruine !… Mais, dussent les pleurs de la jeune fille ne pas retomber sur vous, tenez-vous en état de grâce, afin qu’à toute heure la mort vous trouve armé.

— Prophète, dois-je donc bientôt mourir ?

— Anne du Bourg a des amis. — Cette nuit, un soldat m’a abordé, et m’a parlé de venger le conseiller-clerc hérétique. — Sa devise, qu’il m’a confiée, est puritaine… Enfin, Laure de la Viloutrelle est à Paris.

— Laure de la Viloutrelle ?

— Je l’ai vue.

— Dieu lui pardonne ! je la jugerai.

— Que dites-vous, Minard ?

— Je la jugerai, vous dis-je !… Elle est ici, Laure de la Viloutrelle !… Je ferai dénouer sa trame épouvantable par le bourreau !… Je vous vengerai !

— Laissez faire à Dieu. Cette femme, en s’attaquant à moi, remplissoit sans doute une mission d’épreuves. Mon ame éprouvée, mais brisée, ne demande pas de vengeance. Ne pensez qu’à vous, président Minard… Mon ami, ne protégez que vos jours, car ma vue me trompe, ou Catherine de Champagny, votre épouse, avant peu couvrira d’un crêpe le chevet de sa couche.

Malgré sa confiance dans la puissance de Nostredame, Antoine Minard ne put s’arrêter sérieusement à cette peur, dont une amitié trop inquiète cherchoit à frapper ses esprits ; en se retirant, il n’emporta qu’une idée bien arrêtée, celle de faire chercher et saisir Laure de la Viloutrelle, afin de la livrer au bras séculier.