Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/Rêve et Sommeil


Abel Ledoux (1p. 97-106).


VI.

RÊVE ET SOMMEIL.


Le même soir, la petite maison dont Michel de Nostredame étoit le locataire se trouvoit éclairée au premier et au second étage ; mais la chambre habitée encore la veille par mademoiselle de la Viloutrelle étoit déserte ; c’est dans un cabinet qui en étoit voisin que sommeilloit, endormi par l’ennui et par la Bible, l’écolier Antoine Minard, devenu le commensal de son médecin. Le disciple de Boncourt, livré encore à l’insomnie qui, presque toujours, accompagne la convalescence, s’étoit assis près d’une table, devant une lampe, et avoit commencé la lecture des Paralipomènes. Arrivé au verset 6 du chapitre XVI, où il est dit « que Banaïas et Jaziel devoient sonner continuellement de la trompette devant l’arche de l’alliance du Seigneur ; » l’insouciant enfant avoit laissé glisser son coude sur la table, sa tête s’étoit appuyée sur le livre, et un sommeil bienfaisant, malgré l’incommodité de sa pose, avoit livré sa piété aux bizarreries du rêve.

Pendant ce temps, Michel de Nostredame étoit en proie aux angoisses que lui causoit le départ de Laure. Il avoit beaucoup pleuré, lorsque rentrant dans la maison, aux approches de la nuit, et escorté du jeune Minard, il avait trouvé désert l’appartement de sa maîtresse. En vain son compagnon s’étoit efforcé de lui faire entendre sur le motif de sa douleur de ces mots, qui seroient des impertinences, si on avoit le droit d’être exigeant en matière de consolations ; il avoit installé son protégé dans le cabinet dont nous avons parlé, et, désolé, s’étoit réfugié dans son sanctuaire.

Ce lieu, ordinairement si plein pour lui de choses et d’idées, lui parut vide et triste ; squelettes, livres, fourneaux, alambics, rien de tout cela n’arrêta son regard, et ne prit place dans son esprit. La crise de foiblesse et de larmes fut longue, enfin elle se calma ; l’homme revint, et avec sa virilité, la volonté de consoler l’amour par l’étude. Il lut quelques pages de Galien, puis, prenant une poignée de plantes desséchées, il les soumit à l’action d’un pilon qui bientôt les eût réduites en poudre, puis, après avoir versé dans le creuset quelques gouttes de diverses liqueurs renfermées dans des fioles étiquetées, il transvasa le tout dans un récipient exposé à l’action du feu. Cette opération de cuisine chimique ou pharmaceutique terminée, il alla se placer d’abord devant le testament de Charles III, comme pour lui demander une pensée historique ; il le lut en entier, murmura ces mots : — Le roi René, son prédécesseur, n’a eu, pendant son règne, qu’un talent, celui de peindre en miniature ; — lui, n’a fait en sa vie qu’une action durable, son testament. Et, haussant les épaules, il fit un pas et s’arrêta devant le tableau figuratif du système de Copernic. — Là, du moins, — murmura-t-il d’une voix plus distincte, et avec une intention moins distraite, — là, dans cet étroit espace, sur ce fragile papier, l’œuvre du génie et de la seconde vue ! Oh, chanoine de Warmi, Pythagore, Aristarque de Samos, et le cardinal de Casa, ont pu voir avant toi, mais n’ont pas osé assurer leur coup d’œil ; ta seconde vue a pénétré dans les brouillards du doute et dans les sphères célestes ; la terre, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne ont tourné, sous ton regard, autour du soleil ; la terre a fait un autre mouvement autour de son axe ; la lune a fait son circuit autour de la terre ; — tu l’as vu, et tu l’as dit ! Et maintenant, ces planètes, ces astres, dont mon intelligence comprend les révolutions, je les sonde à mon tour, et, franchissant la pensée humaine, j’y cherche la pensée de Dieu !… La voix de Michel de Nostredame s’étoit élevée peu à peu, elle s’arrêta tout à coup ; son regard, un instant animé, fut obscurci par une larme, et plus fort que la raison, plus poignant que les inspirations de la science, un tourment secret le replongea dans son premier abattement. Il alla, désespéré, s’asseoir devant sa table, sa main ouvrit machinalement l’Imitation de Jésus-Christ, et s’éloigna aussitôt pour saisir avec une réelle avidité le livre de Merlin : la page qui s’offrit, révéloit un moyen d’enchantement pour triompher de l’amour, il pencha sa tête sur la page. — Lisoit-il, ou s’abandonnoit-il à ses réflexions ? Il garda long-temps une complète immobilité.

Un cri, quelques mots jetés à grande voix, le fracas d’un corps et d’un meuble qui tombent, le firent tressaillir, il leva la tête, car le bruit partoit de l’appartement supérieur ; il écouta, et bientôt entendit descendre précipitamment sur l’escalier ; la porte s’ouvrit, Pierre Minard se présenta comme un homme en proie, bien qu’éveillé, au cauchemar d’un douloureux sommeil.

— Ah ! maître Michel, je m’en serois voulu d’avoir laissé courir toutes les heures de la nuit, en vous laissant ignorer le grand dommage survenu à notre France.

— Réveillez-vous tout-à-fait jeune homme, dit Nostredame avec mécontentement, et allez chercher un autre rêve dans le bienfait d’un meilleur sommeil.

— Je suis parfaitement éveillé, répliqua l’écolier ; j’ai le complet usage de mes sens… ce qui me permet d’apprécier l’inconvénient des exhalaisons fétides produites par ces drogues en ébullition sur vos fourneaux, ce qui me rend aussi présent à l’esprit le lamentable récit qui m’a été fait pendant cette dernière journée.

— Quel récit ? demanda Nostredame, à peu près remis de sa surprise.

— Le roi François ier est au pouvoir de Charles-Quint.

— Prisonnier !

— Et blessé.

— Tombé sur un champ de bataille ?

— Devant Pavi… Urbiéta l’a volé, Avila l’a pris ; et Launoy, général de l’empereur, l’a désarmé.

— Le roi de France prisonnier ! s’écria Nostredame ; — mais, d’où savez-vous cela, enfant ?

— De tous ceux que j’ai rencontrés, tandis que ce matin, vous devisiez d’amour près de la niche de saint Pierre.

— Et la nouvelle en est venue ?…

— Par une lettre de la duchesse d’Angoulême, mêmement écrite à toutes les villes de France.

— Vous saviez cela, Antoine Minard, et m’aviez quitté ce soir, sans me le dire !

— Vous pleuriez, maître… et j’ai ouï raconter que les larmes d’amour demandoient, pour le salut de celui qui les versoit, à s’épancher sans bruit ni paroles.

— Et ce soir, pendant cette veillée, avez-vous, enfant, prié pour le roi ?

— J’ai dormi sur les Paralipomènes, mais le remords m’a réveillé en me secouant si rudement, que table, lampe, Bible et sablier, ont roulé par terre avec moi… c’est ce qui m’a fait interrompre votre méditation.

— J’oubliois de vous demander quel jour se fit cette royale capture ?

— Le 24 février, jour de Saint-Mathias.