Noëls flamands (Lemonnier)/08

Albert Savine Éditeur (p. 247-255).


LES DETTES DU MAJOR


À Ch. Potvin




Quand Bergman, Hans Bergman, s’enrôla dans les volontaires, c’était un brave et bon garçon qui jamais n’avait fait de mal à personne ; mais 1830 fut le signal de terribles combats entre Belges et Hollandais, et Bergman vint à Bruxelles, tout comme les autres, prendre sa part des coups donnés et des coups reçus. On dit qu’il se battit comme un lion ; une balle lui fit un trou dans la tête ; on le ramassa demi mort. Hans Bergman heureusement ne mourut pas. Lorsqu’il reprit du service, il avait une large cicatrice à la joue et les galons de sergent sur son uniforme.

Bergman devint en peu de temps le modèle des sergents comme il avait été le modèle des soldats ; jamais il ne rentrait après l’heure à la caserne et il traitait ses subalternes avec une douceur fraternelle. Il n’était pas de ceux qui sacrent en donnant des ordres et n’ont que de dures paroles pour les pauvres diables. Hans oubliait même le mal qu’on lui faisait. À la vérité, la peine n’était pas grande, car il était aimé de tout le monde et les gens qui lui voulaient du mal étaient aussi rares que les puces dans sa tunique.

Bon Hans Bergman ! Ce fut un beau jour celui où pour la première fois, il promena par les rues sa capote neuve de sergent. Il n’était pas fier, mais il ressentit une douce chaleur au cœur lorsque de simples soldats, ses frères de la veille, lui firent le salut militaire. Un dimanche, sa mère vint à la ville. Il la conduisit à la promenade, puis au spectacle ; et la bonne mère rougit de plaisir à la vue des jeunes filles qui du coin de l’œil lorgnaient son beau sergent, pensant peut-être au bonheur d’appuyer leur main mignonne sur ses galons.

Malheureusement la nature, qui avait donné toutes les vertus à Hans Bergman, avait oublié de lui donner l’esprit d’ordre et de prévoyance. On ne gagne pas au service de son pays ; pourtant, de pauvres sergents parviennent quelquefois à économiser sur leur solde un peu d’argent pour le jour où ils se marieront.

Il n’en fut pas ainsi de Hans ; sans être grand dépensier, l’argent glissait entre ses doigts comme de l’eau. Les mois se passaient, amenant l’un après l’autre un cortège de petites dettes qui mettaient à la torture l’esprit du sergent. Vainement il s’imposait pendant six jours les plus grandes privations ; on le voyait alors, accroupi sur une table de la caserne, lire du soir au matin pour éviter de penser à sa pipe, à la bière, aux parties de cartes qu’on fait à l’estaminet ; mais le septième jour, il fermait son livre et se remettait à fumer, à jouer et à boire ses douze pintes en causant avec les camarades.

Douze pintes ! ce n’était pas une grosse dépense, et pourtant il ne savait comment, ces douze pintes faisaient à la fin un total effrayant. Ce que Hans ne s’avouait pas, c’est que le plus clair de son argent allait aux pauvres gens qui souffrent la faim et le froid par les rues, et sa blague à tabac était toujours ouverte aux simples soldats qui y puisaient comme si le tabac ne lui eût rien coûté.

— Bah ! se dit le bon sergent, à bout d’efforts pour restreindre son budget, le lieutenant payera les dettes du sergent.

Et il s’endormit d’un sommeil plus tranquille, plein de confiance dans l’avenir.

Tout réussit, dit le proverbe, à qui sait attendre ; le proverbe eut en partie raison pour Hans Bergman ; car il devint lieutenant, mais la dette, au lieu de diminuer, ne fit que s’accroître.

Passe pour un sergent de fumer la pipe par les rues et de manger à la table de la caserne ; on n’est pas obligé de s’installer en pleine lumière à la comédie et l’on escamote la dépense des gants en mettant ses mains dans ses poches. Mais un lieutenant !

Hans connut alors de belles jeunes filles ; il les vit aux soirées, chez des amis ; il les fit danser au bal ; il les accompagna à la promenade, et sa solde en subit le contre-coup.

Si encore ce n’avait été que cela ! Malheureusement un lieutenant ne peut pas, comme un sergent, donner de la menue monnaie aux pauvres gens qui lui disent en nasillant par les temps de bise : « La charité, mon bon, mon beau lieutenant ! » C’est que la charité a aussi ses exigences et la pièce blanche sortait plus souvent que les liards de cuivre de la poche du lieutenant.

Hans Bergman était à présent un gros garçon blond et rose, de bonne mine. Ses dents souriaient toutes blanches à la joie de vivre ; la seule ombre à cette lumière était le souvenir de ses dettes. Ah ! il eût été le plus heureux de tous les lieutenants s’il n’avait pas dû ses épaulettes, ses cigares, sa chambre et quelques douzaines de bouteilles de Champagne ; mais il les devait, et d’autres choses encore. À la longue pourtant, on se console de tout, même de devoir de l’argent, et chaque fois que l’amertume le reprenait, Bergman avait coutume de dire :

— Ne deviendrai-je pas capitaine ? Le capitaine paiera les dettes du lieutenant.

Il devint capitaine, en effet. Il avait quarante ans ; quelques mèches argentaient le bord de son shako.

C’était le beau temps pour se marier : plus tard il n’y faudrait plus songer.

Hans Bergman sentit son cœur tout doucement s’en aller vers la jolie fille des Backwis, vieux négociants retirés. Il eut le bonheur de la voir rougir, lorsqu’il lui parla de s’unir à elle, et ils se marièrent bientôt, comme devraient le faire tous ceux qui s’aiment en cette vie.

Hans Bergman devint en peu de temps le modèle des maris comme il avait été le modèle des sergents et des lieutenants ; jamais il ne sortait sans sa blonde Gertrude, si ce n’est pour se rendre aux exercices ; et le soir, ils allaient à deux prendre le thé chez des amis, ou bien ils recevaient de vieux camarades dans leur chaude petite maison d’époux amoureux.

Quelquefois cependant, ils demeuraient seuls, et ce n’était pas le moment le plus mauvais de la journée. Hans plongeait alors ses yeux, ses bons yeux bleu de faïence, dans les regards de sa petite femme, et les heures se passaient, elle tirant ses grosses moustaches, lui s’enivrant de sa grâce et de sa fraîcheur.

Puis une nuit, une petite voix se fit entendre dans la maison, toute faible, et pourtant si puissante qu’elle remplit en un instant l’escalier de la cave au grenier.

— Ah ! se dit Hans avec mélancolie, on n’a pas tous les bonheurs. Avec le nouveau-né m’arrivent des dépenses nouvelles : il faudra payer le baptême et la nourrice et la toilette et l’école, sans compter tout ce que n’a pas payé le soldat, le sergent et le lieutenant.

Mais lorsque la fillette fixa sur lui ses yeux noirs comme du café, un large sourire épanouit la physionomie du bon capitaine et il alluma sa grande pipe en pensant :

— Le major payera les dettes du capitaine.

Ainsi allait la vie pour le bon Hans Bergman ; ainsi va-t-elle pour bien d’autres ; on remet au lendemain ce qu’il faudrait faire le jour même.

Mais les lendemains ne sont pas aussi heureux pour tout le monde que pour le capitaine Bergman, car à peine la fillette sut-elle lire et écrire qu’il fut nommé major.

C’est maintenant qu’il allait songer à se mettre en règle avec son passé !

Il y songea en effet, et beaucoup ; mais un major n’a pas trop de sa solde pour sa maison, ses réceptions et ses chevaux ; un major est un personnage officiel, tellement officiel que ses enfants, ses chevaux, ses domestiques ont un caractère officiel comme lui, et l’on sait ce qu’il en coûte.

Quelle différence avec le temps où l’on était capitaine ! On pouvait ne recevoir qu’une fois le mois, faire des économies, vivre son petit train de vie ; à présent tout était bien changé, et pourtant Hans Bergman n’était pas fier. Il était le père de ses soldats ; on disait en parlant de son régiment, le Bergman régiment ; il distribuait largement aux hommes le tabac et la bière, et quant aux pauvres, il était toujours demeuré leur providence ; mais il leur donnait maintenant en major, après leur avoir donné en capitaine, en lieutenant et en sergent, ce qui était bien différent.

— Ah ! soupirait-il, si je n’avais pas mes chevaux à nourrir ! Si je n’avais pas cette grande chabraque de maison ! Comme tout serait vite payé !

Et tout au fond de lui il pensait avec tristesse qu’il avait bien près de soixante ans et que s’il ne payait pas ses dettes, personne ne les payerait après lui ; car il n’était plus d’âge à passer colonel.

Aussi faisait-il des prodiges d’héroïsme pour tâcher d’économiser sur sa solde. Comme au temps de la caserne, il s’imposa des privations ; des jours entiers, il demeura sans fumer et c’était chose dure, car il aimait le goût du tabac ; rien ne lui donnait de plus riantes idées qu’un havane grillé dans son porte-cigare bruni de Cumer ; ou bien il se disait malade, pour ne point toucher à la table et économiser au moins sa part du dîner. Mais jamais il n’eut la force de retirer un grain d’avoine à ses chevaux, un bonbon à sa jolie petite Nana, une douceur à sa compagne dévouée, ni une pièce de cinq francs aux pauvres gens dans la débine ; et tout le monde autour de lui était gras et fleuri, comme dans un paradis terrestre.

Hans Bergman lentement s’achemina vers la vieillesse, aimé des grands et des petits. Ce fut une grande tristesse dans la ville le jour où l’on apprit que la maladie le tenait cloué sur son lit. Ses lèvres décolorées s’entr’ouvraient par moments comme s’il eût voulu dire quelque chose ; mais il les refermait sans avoir rien dit. Une pensée le tourmentait.

Enfin, il tourna à demi sa vieille tête souriante vers sa femme :

— Gertrude, ma bonne femme, soupira-t-il, j’avais espéré pouvoir payer avant de mourir quelques petites dettes contractées au service, mais cela n’est pas possible. Dieu payera, s’il lui plaît, les dettes du major.