Noëls flamands (Lemonnier)/07

Albert Savine Éditeur (p. 239-246).


LA SAINTE CATHERINE


À Champfleury




Deux petits enfants allaient et venaient dans le corridor, mystérieusement, épiant l’heure aux pendules ; car c’était l’habitude de ne fêter la grand’mère que quelques instants avant le dîner.

Dans la rue, la neige étendait un manteau blanc, et des flocons légers bondissaient dans l’air comme des volants sur d’invisibles raquettes. Personne, parmi les pauvres gens qui se risquaient par un pareil temps le long des trottoirs, n’aurait pu soupçonner qu’il se tramait ce jour-là quelque chose dans la maison ; elle avait, en effet, sa figure accoutumée et il n’y avait ni une tuile de plus à son toit ni un rideau de plus à ses fenêtres ; mais à l’intérieur ce n’était plus la même chose. Tout le monde avait envie de rire et pourtant paraissait indifférent : on chuchotait derrière les portes et tout à coup l’on se taisait ; quelqu’un montait brusquement l’escalier, puis redescendait sur la pointe des pieds ; et tout doucement, dans le coin le plus secret de la maison, arrivaient, comme par enchantement, des bouquets et des gâteaux. Tic tac, faisait l’horloge de la cuisine ; mais on eût entendu plus aisément encore le tic tac que faisait le cœur des deux petits enfants. Qu’elles étaient longues, les heures ! Jusqu’à midi, ce n’était rien encore : on attendait, on patientait, et puis le pâtissier était en retard quelque-fois ; mais l’après-midi ne semblait jamais devoir finir. C’étaient alors des colères contre la maudite horloge ! Les deux enfants étaient bien petits ; même en montant sur une chaise, ils n’auraient pu atteindre au cadran ; sinon, de leurs petits doigts rouges, ils auraient certainement avancé l’aiguille. À la fin pourtant, celle-ci semblait se décider à marcher un peu plus vite, le tic tac devenait plus fréquent, et quand la nuit tombait enfin, on n’aurait pu dire lequel battait le plus irrégulièrement, ou du pendule de l’horloge ou du cœur des deux enfants. Pour moi, je crois bien que c’était le cœur des enfants.

Sans qu’on pût savoir comment, le feu se trouvait allumé dans la grande chambre comme aux après-midi de dimanche, et la grand’mère venait s’installer auprès, dans son fauteuil de velours rouge, usé à la place où elle posait ses bras. Puis le soir tombait, la servante fermait les volets, et la clarté des lampes constellait l’ombre intérieure. Bien des fois la sonnette de la porte avait tinté dans la journée et des gens étaient entrés, cachant des choses dans de grands papiers ou des corbeilles. Quelles choses ? Les enfants le savaient bien, mais c’était un secret qu’ils n’auraient divulgué pour rien au monde. On découvrait les corbeilles, on enlevait les papiers, et quatre petites mains frappaient l’une dans l’autre, tandis que les yeux luisaient et que la grand’mère, enfermée dans sa chambre, toussait de toutes ses forces pour ne pas avoir l’air d’entendre.

Pan ! pan ! pan ! C’était son bâton de noyer. Alors chacun se sauvait pour ne pas se trouver sur son chemin et la grand’mère, qui entendait claquer partout les portes, passait en murmurant : Eh bien… Eh bien, d’une voix qui disait : — Allez toujours, je n’ai rien vu, je ne sais rien. Même elle frappait son bâton à terre un peu plus fort que de coutume, pour nous mettre mieux en garde contre son arrivée. Ainsi se passait la journée jusqu’au moment où l’aiguille marquait six heures.

On eût vu alors toutes les personnes de la maison se diriger vers le coin mystérieux où étaient cachés les présents ; et bien avant d’y arriver, une odeur de violette et de vanille signalait la présence de choses extraordinaires. Les voix bourdonnaient confusément, les assiettes s’entre-choquaient, on entrait et on sortait sur la pointe des pieds. Les deux petits enfants ressemblaient alors à deux grosses pivoines rouges, tant leurs joues étaient enflammées, et tous deux remuaient très vite leurs paupières, cherchant à se rappeler le compliment qu’on leur avait appris. Il y avait là aussi le père, la vieille servante et quelquefois des voisins ; seule, la mère était absente, les ayant précédés tous au tombeau ; mais il n’est pas bien certain que son âme ne voltigeait pas en ce moment autour de la bouche de ses enfants.

Puis on se mettait en marche, les enfants devant, le père derrière, et derrière le père la vieille servante s’avançait à son tour, portant dans ses mains un pot de réséda ou un rosier en fleurs. On enfilait le vestibule, on traversait la chambre à manger, et tout ce piétinement s’arrêtait tout à coup devant la porte du salon ; — si peu de temps, il est vrai, car le père tournait le bouton et les deux enfants se précipitaient dans la chambre, tendant leurs petits bras et mêlant leurs compliments.

Comment quatre bougies s’étaient trouvées allumées sur la cheminée, c’est ce qu’on ne sait pas plus que la manière dont s’était fait le feu. Sur la table, la belle lampe des dimanches brûlait, jaune et claire, sous son abat-jour de porcelaine ; et dans l’armoire, les verres vaguement tintaient, comme pour rappeler qu’ils ne seraient pas fâchés d’être de la fête.

La porte a crié en s’ouvrant et pourtant la grand’mère n’a pas tourné la tête ; mais les deux petits enfants élèvent si haut la voix qu’elle feint de s’éveiller et passe sa main sur ses yeux. Un léger tremblement agite alors tout son corps ; elle voudrait parler et ne le peut pas ; mais deux larmes heureuses coulent lentement sur ses joues, et à son tour elle leur tend les bras. Il arrive bien que sa robe fait connaissance avec la crème des tartes, mais qui pense à une petite tache sur la robe, en de pareils moments ? On pose sur ses genoux les bouquets et les gâteaux, et chacun, en lui offrant son présent, l’embrasse sur ses bonnes joues tremblantes comme de la gelée.

Quand tout le monde a fini, c’est le tour de la servante ; elle présente ses fleurs, puis frotte sa bouche du revers de sa manche et demande la permission d’embrasser la grand’mère, comme les autres. Tandis qu’elle lui appuie sa grosse figure honnête sur les pommettes, on la voit en même temps sourire et pleurer ; et les deux petits enfants montrent leurs dents blanches et crient :

— Vive sainte Catherine !

Est-ce la flamme du foyer, est-ce le reflet des rideaux ou bien la clarté des bougies qui, tout à coup, a fait passer comme un feu rose sur le visage de la grand’mère ? Non, c’est la joie de son cœur, et une jeunesse nouvelle semble avoir recommencé pour elle, avec cette heure qui lui apporte des souhaits et des baisers. La bouche des petits enfants fait reverdir les vieilles grand’mères. Et elle admire les gâteaux, les bouquets, et frappe ses mains l’une dans l’autre.

— Vraiment, c’est aujourd’hui sainte Catherine ! dit-elle. Je n’y pensais pas.

Elle ne s’aperçoit pas que son beau bonnet à rubans et à dentelles la trahit. Pourquoi vous être faite si belle, grand’mère ? Et tous les objets de la chambre semblent en contemplation devant sa robe à ramages.

Puis la table est mise, on saute les plats pour arriver plus vite aux gâteaux. Des lettres en sucre courent le long des frangipanes et des crèmes et toutes ces lettres réunies forment des souhaits : Vive sainte Catherine ! De la cave sortent alors de vieilles bouteilles couvertes de toiles d’araignées et les verres se remplissent d’un vin couleur d’or qui semble refléter la joie des yeux. La grand’mère élève bien haut le sien et remercie les grands et les petits pour cet heureux jour. Personne en ce moment ne demeure indifférent, et tandis que chacun la regarde, la lumière de la lampe fait autour d’elle comme une auréole qui doucement va s’éteindre dans l’ombre.

Ainsi en est-il de sa mémoire, car tout cela n’est plus qu’une vision lointaine ; mais chaque année ramène la Sainte-Catherine et quelquefois, il neige encore, comme au temps passé. J’entends alors par la chambre l’écho de son pan pan et je crois que je vais la voir apparaître, s’appuyant sur son bâton et toussant parmi les dentelles de son bonnet, Hélas ! ce n’est qu’une grosse branche que le vent cogne contre mes vitres ; mais le petit enfant d’autrefois en a un à son tour et ils vont ensemble, par la campagne sourde, au cimetière où repose la grand’mère bien-aimée, et une voix semble sortir de terre et leur dire, dans le silence des choses :

— Vraiment, c’est déjà sainte Catherine ? Je n’y pensais plus, mes enfants.