Noëls flamands (Lemonnier)/09

Albert Savine Éditeur (p. 256-309).


LE
THÉ DE MA TANTE MICHEL


À Émile Greyson




I


Ma tante Michel habitait, dans une petite rue noire dont je ne sais plus le nom, un appartement au premier étage d’une maison badigeonnée en jaune, le long de laquelle coulait toujours, quand il pleuvait, l’eau des gouttières, avec un petit flic-flac qui donnait froid dans le dos.

C’était une bien vieille maison déjà à cette époque et la muraille laissait voir à nu, près de la corniche, sous le plâtre écaillé, la brique brune, avec de la mousse dans les coins.

Je la vois encore, oui, je vois sa porte verte garnie dans le haut et dans le bas de gros clous à tête ronde, et il y en avait aussi près du boulon de cuivre de la serrure, ce fameux bouton où les petits garçons venaient se regarder en faisant des grimaces, le soir, à quatre heures, après les classes. Au bout du corridor, une porte, vitrée de carreaux bleus, oranges et rouge feu, dans des meneaux en losanges, avec un losange tout à fait pourpre dans le milieu et plus grand que les autres, ouvrait sur une petite cour dallée que suivait immédiatement le jardin, un bon vieux jardin entre quatre murs, dont le chemin, pommelé en été de sable jaune, tournait en rond autour d’une pelouse, bordant d’un côté des parcs de résédas, de pensées, de pétunias, de reines marguerites et de giroflées.

Tous les mercredis, la pelouse était couverte de jupons, de chemisettes, de bas, de guimpes, de mouchoirs de poche et de chemises étendues à plat, les bras éployés, car c’était le jour où les deux vieilles demoiselles Hoftje faisaient leur lessive. Ces demoiselles Hoftje habitaient le bas de la maison et elles y avaient toujours vécu sans se marier, allant du jardin à la cuisine et de la cuisine à la rue.

Or, ce jour-là, on les voyait, en cornettes bien tirées à la nuque, leurs cheveux en papillotes passant devant et derrière, caler dès le matin les trépieds sous le toit vitré qui abritait la petite cour ; puis elles posaient les cuvettes sur les trépieds et y fourraient le linge qu’ensuite elles frottaient de toutes leurs forces, le long de leurs petits bras écharnés sans dire un mot, en faisant écumer la lessive et gonflant leurs maigres joues jaunes pour souffler la buée qui leur montait à la figure.

Elles causaient très peu avec le monde, ne disaient ni bonjour ni bonsoir, regardaient seulement le bout du soulier ou le bas de la robe des gens qui leur parlaient et tout le jour trottinaient sur leurs vieilles pantoufles qui faisaient klis-klis-klis en glissant.

Mais le dimanche, c’était autre chose : elles tiraient alors du bahut de grands chapeaux de paille à nœuds jaunes ou de peluche à rubans de soie noire, des mantilles de faille ou de vieux manteaux à capuchons en drap doublé d’orléans lustré, des mitaines en fil noir ou des moufles en tricot, selon qu’on était en mai ou en novembre. Ainsi ficelées, elles s’en allaient à la messe après avoir fermé au double tour la porte de leur cuisine, l’armoire du palier, la petite chambre qui donne sur la rue et même la buanderie, un gros livre d’heures dans leurs bras rejoints à la ceinture et faisant cliqueter à chaque pas dans leurs poches leurs clefs et les petits sous destinés à payer le chaisier.

Ma tante, entendant battre la porte, mettait le nez à la fenêtre et ne manquait pas de s’écrier :

— A-t-on une idée de frapper les portes comme ça ! Ces affreux paquets ! Voyez-moi comme c’est fagoté ! Ma parole d’honneur, je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, le jour où je suis venue m’installer dans cette baraque !

Voilà ce que disait ma tante, le dimanche, quand les demoiselles Hoftje partaient pour la messe en grande toilette, car c’était vraiment là leur toilette des dimanches et des jours de fête ; et elles y ajoutaient, mais seulement dans les cas extraordinaires, un vieux boa pelé et un manchon chauve qui sentaient le camphre, à cause des mites. Mais ce n’était pas tout ce que ma tante Michel disait des deux vieilles demoiselles et il ne se passait pas de jour qu’elle ne leur décochât quelque lardon bien senti.

Chaque matin, l’une ou l’autre des demoiselles Hoftje sortait en petit chapeau de tulle fané, en châle à ramages déteints et en robe noire roussie par les lavages, et si mademoiselle Barnabé Hoftje était sortie le lundi, c’était mademoiselle Gertrude Hoftje qui sortait le mardi.

Il en était ainsi de tous les jours de la semaine ; et ma bonne tante qui se précipitait à son rideau chaque fois que quelqu’un ouvrait ou fermait la porte de la rue, disait :

— Peut-on s’imaginer des coureuses pareilles ! Pour Dieu, qu’est-ce qu’elles vont faire à la messe comme ça tous les matins ? Ma mère, Stéphane, et la vôtre, qui étaient de saintes femmes, allaient une fois par semaine à la messe et ne croyaient pas plus mal faire. Mais ces vieux souillons ! Avez-vous senti l’odeur du café dans l’escalier, Stéphane ? Je crois, ma parole d’honneur, qu’elles n’ont pas fait leur café ce matin pour courir plus vite à l’église.

Ma tante Michel, qui avait alors soixante ans bien sonnés, était une femme de tête : elle avait lu Voltaire, avec un peu de peur d’entrer en enfer pour l’avoir lu. Elle pratiquait la religion, mais sans excès, et quelquefois allait à la messe, à la condition toutefois qu’il ne plût ni ne gelât ni ne neigeât et qu’il fît à peu près le temps qu’elle aurait choisi pour se promener au boulevard.

Certainement elle y allait, habillée à sa manière, car elle avait une toilette comme elle avait une religion, de sa façon, et qu’elle portait fort bien, avec beaucoup de plumes, de bouffettes, de dentelles, et même un petit cabas sous le bras, comme au temps où les petits cabas s’appelaient des ridicules.

Lorsqu’elle rentrait, il y avait toujours dans ce petit cabas, qui était de velours guilloché d’argent et perlé de jais, un mouchoir de batiste, un flacon d’eau de Cologne, un cornet de papier blanc taché par des pâtisseries et parfois un livre de messe. Je dis parfois, car elle l’oubliait souvent dans le coin de la cheminée. S’en apercevait-elle à l’église, elle disait à sa voisine ou à son voisin : « Suis-je bête ? J’ai laissé sur la cheminée mon livre de messe, » et elle s’en allait chez le pâtissier acheter des bonbons secs, des fruits confits, ou des pâtés à la frangipane qu’elle aimait beaucoup ; et moi aussi.

J’ai passé de bien bonnes heures chez ma tante Michel et je l’ai toujours beaucoup aimée, à cause de sa joyeuse humeur et de ses bonbons. Maintenant qu’il y a dans ma pensée une petite croix de bois sous laquelle elle dort à côté de ceux que j’ai perdus, je me la rappelle souvent, elle, son petit poêle où tiédissait la théière, l’étagère remplie de coquillages, de bonbonnières à pastilles, de statuettes en porcelaine, de cornets de baptême, de cassolettes et de flacons, le vieux serin dans sa cage, devant la fenêtre, chantant à tue-tête lorsque chantait la bouilloire, les grands rideaux de perse à fleurs qui jetaient un jour doux dans la chambre, le panier d’osier plein de linge où elle fourrait ses broderies, ses tricots, ses ravaudages, pêle-mêle avec son carreau, ses étuis, ses bottines, ses jeux d’aiguilles et Poussette, la grosse chatte noire aux yeux verts, qui lui faisait des petits tous les ans ; je me rappelle tout cela comme au temps où ma bonne tante Michel allait et venait dans la chambre, toujours courant, en cornettes, ses anglaises grisonnantes lui pendant au long des joues, comme des copeaux, avec le battement de sa petite jaquette blanche par dessus son jupon de boucran moiré.

— « Où ai-je donc mis mon tricot ? gémissait-elle. Stéphane, n’avez-vous pas vu mon tricot ? Et la pelote ! Vous verrez que Poussette se sera assise sur la pelote. A-t-on jamais vu ? Voilà que je ne sais pas où j’ai fourré mes lunettes.

Et elle les avait sur le nez.

Elle trottait comme une souris, sans trêve ; sa plus grande peine était de rester en place, sauf à midi quand, douillettement enfoncée en son grand fauteuil de velours d’Utrecht, elle prolongeait son somme, ou le soir, devant son quinquet, lorsqu’elle lisait un roman en faisant glisser de son petit doigt tendu, le long de ses aiguilles, la laine dont elle tricotait ses bas. Ma tante Michel aimait les romans, comme une jeune fille, et elle préférait ceux de Dumas à ceux de Sue, à cause des héros, plus valeureux, et des aventures, plus extraordinaires.

Je la regardais alors, son nez à corbin couché contre le livre, avec des besicles posées sur le bout, ses petits yeux gris courant de ligne en ligne et qu’elle relevait de temps à autre par dessus ses lunettes pour nous examiner, moi, la bouilloire, la minette ou le quinquet. Puis ses mains allaient, allaient, ajoutant les points aux points, si vite qu’on voyait seulement briller quelque chose qui était l’acier poli de l’aiguille ou la corne piquetée de ses ongles ; et une grande broche de jais qui nouait son fichu à son cou reflétait à l’envers le roman, le quinquet et le bel abat-jour à fleurs de soie ponceau, cousues sur un fond de papier. Oui, mes yeux s’amusaient de toutes ces choses, pendant que la bouilloire sifflait, piaulait, ronronnait, hoquetait sur le feu, près de la petite théière en argent estampé. Ah ! la brave théière ! Ma tante Michel ne soupait jamais que de beurrées grillées, de confitures et de bonbons qu’elle trempait dans un mélange de Tchoulan et de Peko ; et je ne sache pas que personne ait jamais mal parlé de son thé.

Ai-je dit que ma tante Michel était une bonne vieille demoiselle, car elle l’était incontestablement, demoiselle et vieille, bien qu’elle n’en tirât pas un égal honneur ? Elle avait soixante ans, n’en avouait que cinquante et mirait complaisamment dans la glace ses joues roses, ses yeux vifs et ses cheveux qu’elle faisait bouffer d’une petite tape de la main. Pour rien au monde elle n’aurait voulu passer pour dame : quand on lui disait Madame, dans les magasins, elle répondait bien vite, avec une moue singulière où il y avait un peu de dépit et de dignité blessée, qu’elle était demoiselle.

— Nous autres, vieilles filles, me disait-elle pourtant, on nous met dans le coin et nous ne sommes plus bonnes à rien. » Et elle affectait de se moquer des vieilles filles et d’elle-même, avec beaucoup de bonne humeur.

Elle était vraiment d’une gaîté tout à fait entraînante, la digne femme, quand elle n’avait ni ses nerfs, ni sa migraine, ni ses engelures, ni quoi que ce soit qui la dérangeât.

Elle riait haut, frappait ses genoux du plat de ses mains, ou jetait ses pieds à terre de toutes ses forces, brusque, hardie, bruyante comme une fille de vieux soldat qu’elle était. Tout le monde d’ailleurs l’aimait, parce qu’elle était franche, ne cachait pas sa pensée et faisait toujours plaisir aux gens quand elle le pouvait, quoiqu’elle parût un peu égoïste par moments et qu’elle mît ses aises au dessus de bien des choses.

L’été, elle allait à la campagne, chez des parents dont elle révolutionnait le ménage de fond en comble par sa brusquerie et ses grands airs ; et elle y emportait avec elle Castor, son vieux petit chien râpé, et Poussette, sa chatte, dans des cabas et des caisses à chapeaux. Elle s’ennuyait là pendant deux mois, jusqu’aux neiges, puis réintégrait son petit appartement, jurant bien qu’elle ne reverrait plus ses parents de la vie ; et elle y retournait l’an suivant.

Alors, vers la fin d’octobre, commençaient les petites soirées au thé qui duraient depuis près de dix ans déjà et où venaient ses vieilles amies, madame Spring, la grasse madame Peulleke et madame veuve Dubois.


II


Tous les mercredis, dès six heures, la lampe brûlait sur son pied de bronze, au milieu de la table, dans la chaleur de la petite chambre où ronflait le poêle. On entendait la sonnette de la rue coup sur coup grelotter deux fois, puis ma tante allait ouvrir, après m’avoir dit :

— C’est cette pimbêche de Léocadie !

Et, en effet, c’était madame Léocadie Spring, une petite vieille dame maigre comme un clou, jaune, sèche, ridée, à cheveux gris, négligemment vêtue, avec des poches bleues sous ses yeux couleur d’eau brouillée, qui semblaient toujours sur le point de se dissoudre en larmes. Elle arrivait la première et se retirait la dernière, à cause de ses chagrins, qu’elle confiait à ma tante, en particulier, car elle se croyait la femme du monde la plus à plaindre.

— Frottez bien vos pieds, Cadie, criait ma tante dans l’escalier. Vous allez tout salir.

— Mais, Thérèse, vous voyez bien que je les ai frottés en entrant.

— Tenez, sur ce paillasson. Où avez-vous marché que vos pieds sont si crottés, bon Dieu ?

— Mais, ma chère, il a neigé toute la journée. Comment voulez-vous que mes pieds ne soient pas crottés ?

— Bon. Maintenant, montez. Il n’y a rien d’ennuyeux comme de nettoyer une chambre pour des gens qui n’ont pas les pieds propres.

Madame Spring raclait ses bottines sur le paillasson avec une vraie fureur. Certainement elle l’eût mis en pièces si ma tante ne lui eût dit :

— Faites donc attention, Cadie ! Vous allez tout déchirer. A-t-on une idée d’arranger ainsi les paillassons !

— Mais, Thérèse, s’exclamait madame Spring en s’arrêtant toute dépitée, j’ai cru bien faire, probablement.

Et elle ajoutait aussitôt après, avec un grand soupir :

— Combien je suis malheureuse ! Tout le monde m’accable.

Elle se débarrassait de son châle et de son chapeau qu’elle étalait sur une chaise, dans la chambre à coucher, puis se laissait tomber dans un fauteuil, près du feu, de tout son poids.

— Saperlipopette ! criait ma tante. Vous avez donc juré de tout casser, Cadie ?

— Moi, Thérèse ? mais pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce que vous avez ce soir contre moi.

Un silence. Et de nouveau la voix de ma tante s’entendait :

— Vous êtes venue bien tôt, ma chère, sans vous faire de reproche. Il est tout au plus six heures.

— Six heures, Thérèse ! Est-ce qu’il n’est pas plus de six heures ? J’ai pensé qu’il était au moins six heures et demie. Mais aussi la maison n’est plus tenable !

Généralement à ce moment, ma vieille parente s’éclipsait, puis reparaissait, une vaste éponge dans les mains, et longuement se mettait à laver le parquet là où madame Spring avait passé.

Tout en achevant cette besogne, elle disait :

— Je ne sais vraiment pas, Cadie, comment vous êtes faite. Mais vous dégouttez comme un parapluie.

— Est-ce Dieu possible que je dégoutte ? disait madame Spring tristement.

Et, levant les yeux au ciel, elle reprenait :

— Ah ! si vous saviez, Thérèse !

— Allons, c’est bon. Ne venez pas me chanter vos histoires. Est-ce qu’il vous est encore une fois arrivé quelque chose ?

— Thérèse, je suis si à plaindre et je n’ai que vous. Je me dis toujours quand je souffre, qu’il me reste ma bonne Thérèse. Oui, voilà ce que je me dis et cela me fait du bien. Qu’est-ce que je deviendrais, mon Dieu, si je ne pouvais pas vous raconter mes chagrins ?

— Cadie ! pour l’amour du Ciel, levez-vous. Voilà que vous vous êtes assise sur mon tricot.

— Est-ce que je me suis vraiment assise sur votre tricot, Thérèse ? Eh bien, ma chère, c’est comme je vous le dis. M. Spring veut les mettre à gauche du petit salon, et moi je veux les mettre à droite. Peut-on concevoir une vie pareille ?

— Mais, Cadie, si M. Spring veut les mettre à gauche, c’est qu’il a ses raisons, je pense. Vous serez toujours la même.

— Ah ! il a raison ! Vous trouvez, vous, qu’il a raison ! Eh bien, il ne manquait plus que cela. Mon Dieu ! est-ce possible ? Y a-t-il une femme plus malheureuse que moi sur la terre ? Tout le monde m’en veut. Eh bien, je vous dis, moi, Thérèse, qu’ils resteront à droite.

— Sac à papier ! Qu’est-ce que ça me fait à moi, qu’ils soient à droite ou à gauche ? A-t-on jamais vu ? Mettez-les à droite si cela vous plaît. Je ne sais pas même de quoi vous parlez.

— De quoi ? Mais des trois fauteuils en velours rouge qu’il a achetés à cette mortuaire. Concevez-vous cela, Thérèse ? Acheter des objets à une mortuaire ! Toutes les mauvaises choses m’arrivent.

— Écoutez, Cadie, vous vous chagrinez pour des riens.

— Pour des riens, Thérèse ! Vous nommez cela des riens ! Ah ! je ne suis pas comprise. Non, personne ne m’a comprise. Et ma servante, vous savez bien, Toinette, celle que j’ai depuis deux jours, ne m’a-t-elle pas lavé à l’eau de javelle un jupon blanc ce matin ? Ah ! des riens ! C’est un jupon au diable, Thérèse !

— Une belle affaire, vraiment ! un jupon ! Pourquoi avez-vous changé de servante ? Voilà la sixième en deux mois.

— Oui, Thérèse, c’est la sixième. Ah ! si j’avais gardé Catherine, celle avant Toinette ! Mais je n’ai pas de chance. Je l’ai mise à la porte.

On sonnait de nouveau à la porte de la rue et je reconnaissais madame Peulleke, car il n’y avait que madame Peulleke pour sonner les deux coups aussi vite l’un après l’autre. Je descendais aussitôt l’escalier pour lui ouvrir, pendant que ma bonne tante, qui me suivait avec la lampe, disait à madame Spring :

— Allons, cessez vos giries. C’est cette grosse sotte de Sisy.

Une petite boule de femme, grasse et gauche, avec des boucles blondes en travers des yeux, roulait alors jusqu’au pied de l’escalier, dans ses galoches qui faisaient pfou pfou, et riant de tout son cœur, d’une voix pâteuse s’écriait :

— Bonjour, Stéphane. Ma chère Thérèse, bonjour. Hi ! Hi ! Ha ! Ha ! Elle était très potelée, madame Peulleke, tellement potelée qu’on ne lui voyait plus bien ni le nez, ni la bouche, ni le menton, ni les joues ; mais on se doutait que chaque chose était à sa place, à cause d’une multitude de fossettes qui lui donnaient l’air d’une grosse miche de pain boursouflée. Elle apparaissait invariablement emmitouflée de fourrures, portait sous sa mante doublée de petit-gris une pelisse en singe, avec un boa blanc par dessus, et ses mains s’enfonçaient jusqu’aux coudes dans un énorme manchon roux qu’elle tenait sous son nez, en courant à petits pas, la tête couverte d’une capeline de laine bleue ouatée, par dessus un serre-tête en tricot.

Quand elle entrait dans la chambre, on voyait perler à chaque poil de ses fourrures un peu de neige ou de pluie, et ses anglaises pendaient d’un air piteux, sous de petits scintillements d’eau. Des lueurs roses et vertes tremblotaient, en outre, au fond des grosses gouttes rondes qui coulaient le long de ses fossettes.

Pièce à pièce madame Betsy Peulleke enlevait sa capeline, son boa et sa pelisse, s’égratignant aux agrafes, s’accrochant aux épingles, faisant des nœuds dans les cordons et disant avec des soupirs d’impatience :

— Où est mon minou ? Stéphane, est-ce que vous ne voyez pas mon minou sur mon dos ! Ah ! je l’ai. Non, c’est le cordon de ma capeline. Je suis bien sûre qu’il y a une de mes épingles à cheveux dans la capeline. Aïe ! j’en étais sûre. Et ma pelisse ? Je n’en sortirai jamais. Stéphane, voulez-vous me passer les ciseaux pour couper les cordons ?

— Est-il permis de se fagoter comme vous le faites, Sisy, s’écriait ma tante en cherchant à défaire les nœuds. Vous avez embrouillé tous les cordons ; il n’y a plus moyen de se reconnaître. — Sac à papier ! laissez donc vos mains en paix. Ah ! voilà un premier nœud qui est défait. — Mais ne tirez donc pas, Sisy : comment voulez-vous que je défasse vos nœuds, si vous tirez ?

Cela durait dix grosses minutes, après lesquelles madame Peulleke, débarrassée enfin, se jetait tout émue dans les bras de ma tante en disant :

— Merci, ma chère, ma bonne, ma toute bonne Thérèse. Jamais de la vie je n’en serais sortie sans vous. Non, je le sens, je n’en serais jamais venue à bout.

La sensibilité de madame Betsy Peulleke était aussi extraordinaire que sa distraction. Il suffisait qu’on lui rapportât n’importe quoi pour qu’elle se sentît attendrie ; tournée de tout son corps vers la personne qui parlait, elle faisait aller sa tête de haut en bas, joignait les mains, gémissait : — « Ah ! mon Dieu ! Jésus Dei ! Och ! Och ! Vierge Marie ! » et pensait à tout autre chose. Quelquefois on la voyait se remuer sur sa chaise avec une agitation considérable, comme si le feu eût été dessous, et demander d’une voix vraiment consternée si l’on était le 15 ou le 16 du mois. Du reste, la meilleure petite femme qui ait jamais été, aimant son mari et ses enfants, dévouée à ses amies, charitable pour les pauvres, si charitable qu’elle leur eût donné jusqu’à sa chemise, et faisant dire à M. le juge d’instruction Peulleke, son mari, qu’il n’avait jamais regretté de l’avoir connue, ce qui est un assez bel éloge de la part d’un mari.

Il était à peu près sept heures quand arrivait madame Dubois, car elle arrivait régulièrement la dernière.

Tant qu’elle n’était pas là, ma tante se montrait inquiète, regardait coup sur coup la pendule, frappait du pied, rudoyait madame Spring, bousculait madame Peulleke, fourgonnant à grand bruit le feu et murmurant :

— Ah ! ça ! elle ne viendra donc jamais, cette grande bête du bon Dieu ?

Oui, elle avait les apparences d’une personne vivement surexcitée, ma tante, en faisant toutes ces choses, et son agitation croissait à mesure que s’avançait l’heure. Visiblement elle perdait la tête, se levait sans cause, ôtait ses lunettes et les remettait, ou courait après, alors qu’elle les avait sur le nez ; et quand madame Dubois enfin sonnait ses deux petits coups, ses pommettes s’empourpraient brusquement.

Elle allait lui ouvrir, en pinçant les lèvres, et d’une voix aigre :

— Ne vous gênez plus, Lisbeth. Il sera bientôt huit heures quand vous viendrez. Est-ce permis de faire attendre les gens ainsi ?

Et la grande madame Dubois répondait gravement :

— Oui, Thérèse, il est un peu tard, mais il ne faut pas m’en vouloir. J’ai été retenue.

Bon ! voilà ma tante qui là-dessus, lui sautait au cou et s’exclamait à demi bourrue, à demi tendre :

— Ah ! Je sais ! Ce sont encore une fois vos pauvres, Lisbeth ! Ta ta, ne me dites pas non. Je sais bien ce que je sais, je pense.

Il n’y avait pas une amie que ma tante aimât autant que madame Dubois et pas une qui la mît plus hors d’elle-même. Elle la chérissait et la détestait dans la même minute ; et bien qu’elle se fût jetée au feu pour la servir, elle ne pouvait souffrir qu’elle dît un mot ou fit un geste sans la reprendre et la rudoyer. Certainement on n’a jamais rencontré entre deux personnes d’un âge à peu près semblable une plus grande différence de caractère.

Madame Élisabeth Dubois, qui avait vu mourir en trois ans son mari et ses deux enfants, semblait avoir renoncé à tous les agréments de l’existence ; elle était pieuse, partageait son temps entre la dévotion et la charité, vivait seule, loin du bruit, avec une vieille servante infirme qu’elle soignait et vingt mille francs de rente qui appartenaient à tout le monde, excepté à elle.

Je me souviendrai toute ma vie de cette bonne dame et du respect que me causaient sa longue mine triste et ses vêtements noirs. Grande, mince, très droite, elle avait la figure de la couleur des cierges, sans rides, mais creusée aux joues, l’œil clair et froid, la bouche pâle, le nez pointu, des cheveux gris proprement lissés sur le front. Je ne me rappelle pas avoir vu ses dents une seule fois, parce qu’elle ne riait jamais, mais elle avait parfois un sourire si doux et si triste que malgré ses enfants morts, on sentait bien qu’elle était toujours une mère. Sévère pour elle-même, elle n’aimait ni la table ni la causerie, parlait peu, avec des gestes lents et tranquilles, ses mains très belles étendues à plat sur la table, devant elle. Longues et fines, aux ongles bien taillés, couleur fleur de pêcher, ces mains résumaient ses dernières coquetteries de femme. Toujours vêtue de noir, sans bijoux ni dentelles, sa robe à corsage plat tombait à plis droits derrière elle, comme une jupe de béguine. Telle était cette simple et honnête personne, plus tolérante pour les autres que pour elle-même.

Madame Dubois, en entrant, donnait la main à madame Spring et à madame Peulleke, déposait soigneusement son châle, son chapeau et ses gants en un coin, puis, sans rien dire, se mettait près du feu, entre ses amies. C’étaient les seules qu’elle vit encore, et probablement elle prenait plaisir à les voir, malgré sa désaffection de tout.


III


Quand toutes quatre étaient ainsi réunies, ma tante Michel commençait les apprêts de la collation. Elle prenait d’abord sa boite à Peko, luisante à l’intérieur comme un miroir étamé et peinte à l’extérieur d’un vernis noir où s’épanouissait un bouquet de fleurs d’or. Du bout des doigts elle cueillait trois pincées de petits grains noirs, sans qu’il y eût dix grains de plus dans une pincée que dans l’autre. Ensuite elle découvrait la boite à Tchoulan, y puisait pareillement trois fois et jetait les pincées l’une après l’autre dans la théière. Puis elle versait l’eau qui se mettait à grésiller, fermait le couvercle et laissait bouillir.

Je la voyais alors extraire de sa grande armoire en acajou, à portes vitrées, les belles assiettes en porcelaines peintes d’un bouton de rose au milieu et les jolies tasses de Sèvres avec leurs soucoupes minces comme une feuille de papier. Elle en retirait aussi les couteaux à manche d’argent, les cuillers gravées au chiffre de la famille, la boite en fer-blanc où étaient les bonbons et le grand sucrier lézardé et craquelé que j’ai sur ma table à côté de ma cafetière, au moment où j’écris cette page.

Et pendant qu’elle préparait ainsi le couvert, des brioches chauffaient dans le four, érigeant leurs petits dômes bruns qui fumaient légèrement.

— Je vais servir le thé, disait enfin ma tante d’une voix presque solennelle. Mettez-vous.

Soyez certain qu’en ce moment le thé avait suffisamment tiré ; non, personne n’aurait pu dire que le thé n’avait pas assez tiré, car ma tante savait exactement le nombre de minutes et de secondes qu’il fallait laisser la théière sur le feu.

Une à une madame Spring, madame Peulleke et madame Dubois s’en allaient prendre dans leur cabas soit des gâteaux à la crème, soit des amandes soit de la galantine, ou du pâté de lièvre ou du foie gras, car c’était une affaire convenue que chacune apportât quelque chose pour le souper : et l’on se mettait ensuite à table.

Ah ! la bonne odeur qui se répandait dans la chambre, tandis que ma tante, un doigt sur le couvercle, versait le thé dans les petites tasses ! Une fumée blonde montait vers la lampe dont le verre s’amatissait de vapeur, et, à mesure que les tasses se remplissaient, la transparente porcelaine se dorait de tons ambrés. Oui, je voyais à travers la mince paroi croître graduellement l’eau parfumée, tandis que la bordure brillait comme du jaspe à la lumière. Quel bonheur de boire dans cette fine porcelaine reluisante au fond de laquelle se balance une tache d’or pâle où se reflètent, dans une lumière gaie, le nez, les yeux et le menton pendant qu’on boit ! J’avais toujours envie d’avaler la tasse avec le thé et même j’ai pressé plus d’une fois ma dent contre le bord, pour voir si ça ne casserait pas comme de la galette.

Sur les assiettes à fleurs s’étalaient les bonbons, le beurre et les tranches de charcuterie, mais les brioches restaient au four, d’où on les tirait à mesure de la consommation, afin de les sentir croquer, toutes chaudes, sous la dent.

Je regardais de mon petit coin madame Spring qui prenait du sucre et tournait sa cuillère dans sa tasse, après y avoir mêlé une goutte de lait. Et le lait formait un petit nuage gris qui rapidement s’élargissait parmi les pellicules de crème.


IV


— Est-il possible, Cadie, de prendre du lait avec le thé, disait ma tante en remuant de sa cuillère les bulles argentées qui crevaient et se reformaient au milieu de sa tasse. On n’a jamais vu des goûts pareils.

— Mais, Thérèse, je ne fais de mal à personne en prenant du lait, je pense. Ne suis-je pas à plaindre de ne pouvoir même prendre du lait sans que quelqu’un y trouve à redire ?

Inopinément madame Peulleke poussait un cri et laissait retomber sa tasse. Elle s’était brûlé la langue en buvant son thé trop vivement. Coup sur coup elle ouvrait alors la bouche et se mettait à souffler sur sa langue à petites fois, puis prenait son mouchoir, étouffant, très rouge.

— Je n’y comprends rien, disait madame Spring. Le thé n’est pourtant pas trop chaud.

— Est-ce à dire qu’il est froid ? repartait tout de suite ma tante. Je sais pourtant bien quand le thé est chaud et qu’il faut le boire. Oui, je le sais mieux que personne.

— Le thé n’est ni trop chaud ni trop froid, Thérèse. Mais je ne dis pas un mot que vous ne le preniez tout de travers. C’est comme M. Spring.

— Trempez votre brioche dans le thé et sucez-la, Betzy, conseillait madame Dubois, toute droite, sans tourner la tête.

Et d’autres fois, ma tante disait :

— Nous aurons de la pluie demain, Élisabeth.

— C’est aux petits ronds du sucre que vous voyez cela, Thérèse ?

— Oui, ils vont à droite et à gauche, sans pouvoir se tenir au milieu.

Madame Spring. — Je crois que Thérèse a raison. Il pleuvra demain. Je sens mes engelures.

Madame Peulleke. — Et où avez-vous vos engelures, ma chère ?

Madame Spring. — Où j’ai mes engelures, Sisy ? Ce n’est pas dans le dos, je crois.

Madame Peulleke. — Dans le dos, Cadie ? Est-il possible que vous ayez vos engelures dans le dos ?

Ma Tante. — Comme vous êtes sotte, Sisy ! Ma parole d’honneur ! je n’ai jamais vu de tête comme la vôtre.

Madame Peulleke, en rougissant. — Est-ce que j’ai dit une sottise, ma chère ? (Se tournant vers madame Spring.) Je vous demande bien pardon, ma chère Cadie, mais je n’ai pas pensé mal dire.

Madame Spring. — C’est comme Lise. Je dis blanc : elle comprend noir. A-t-on jamais vu des souillons comme on en voit au jour d’aujourd’hui ? Non, il n’y a plus de braves servantes. Mademoiselle porte chapeau. Comprenez-vous qu’une servante porte chapeau, vous ? Voyons : est-ce qu’il y a du bon sens à laisser porter des chapeaux par sa servante ? Ma fille, lui ai-je dit, si vous voulez continuer à porter ça sur la tête, vous sortirez de chez moi. Oh ! je le lui ai dit. Eh bien ! le croirez-vous ? Elle est sortie avec son chapeau dimanche. J’étais derrière le rideau. Oui, je suis restée une heure cachée derrière mon rideau pour la voir sortir. Quand je l’ai vue, vous concevez, j’en ai eu assez. Je lui ai donné ses quinze jours.

Madame Dubois. — La punition est plus grande que la faute, Léocadie.

Madame Spring. — Je voudrais vous y voir, ma chère. Il n’y a rien de plus insupportable que cette engeance. Des chapeaux ! Vous plaisantez, je pense !

Ma Tante, aigrement. — Cadie n’est pas une sainte.

Madame Dubois. — Il vaut mieux souffrir un peu soi-même que d’être exposé à jeter ces malheureuses sur le pavé.

Madame Peulleke. — Sur le pavé, ma chère ? Jésus mon Dieu ! qui est-ce qu’on a jeté sur le pavé ? N’avez-vous pas dit qu’on a jeté quelqu’un sur le pavé ? Continuez, je vous en prie, ma chère Lisbeth. Je suis toute chose.

Madame Spring. — Mais non, il ne s’agit de rien de cela.

Madame Dubois. — Ma chère Betsy, vous m’avez mal comprise. Je disais…

Ma Tante. — Vous n’allez pas répéter ce que vous avez dit, je suppose, Lisbeth ?

Madame Dubois. — Comme vous voudrez, ma chère Thérèse.

Madame Peulleke. — Certainement j’aurai mal compris. Est-ce que vous n’avez pas entendu un bruit sous la table ? Je vous assure que j’ai entendu un bruit. Seigneur Dieu ! si quelqu’un était caché dessous ! Regardez, Stéphane, pour l’amour du ciel !

Moi. — Je ne vois rien.

Madame Peulleke. — Ne voyez-vous rien, Stéphane ? Est-il possible que vous ne voyiez rien ? J’ai pourtant bien cru entendre… Mon mari m’a raconté l’histoire d’un homme qui s’était tenu trois jours entiers sous une table, ma chère. Oui, et à cause de sa… Comment diriez-vous ? Je ne sais plus à cause de quoi il était resté trois jours sous la table, mais il y resta vraiment trois jours. Hi ! Hi ! Ha ! Ha !

Ma Tante. — Taisez-vous, Sisy, et prenez un peu de fromage. Vos histoires n’ont pas le sens commun.

Madame Peulleke. — Est-ce que j’aurais dit quelque chose de mal ? Je croyais pourtant savoir cette histoire. (Avec éclat.) Voyez un peu si cet homme était mort de faim !

Madame Spring, à ma tante. — Merci ; j’ai encore du thé. Passez-moi la marmelade. Vous faites bien la pêche, Thérèse. N’est-ce pas, Élisabeth, que Thérèse fait bien la pêche ?

Madame Dubois. — Tout à fait bien.

Madame Spring. — Un peu plus cuite, cependant… Moi j’aime la marmelade très cuite. M. Spring, lui ne l’aime pas du tout. C’est caprice, pur caprice, car il y a dix ans, il en mangeait. Non, vous ne savez pas quel homme c’est ! Je finirai par en mourir.

Madame Peulleke. — Mourir, ma bonne Cadie ! Ne parlez plus jamais de mourir. Ah ! vous me fendez le cœur avec votre mourir.

Et ainsi de suite. J’écoutais de mes deux oreilles, sans perdre une bouchée. Madame Spring, tout en poussant des soupirs, dépeçait ses brioches avec un appétit véritable, et elle en absorbait beaucoup. Quand elle prenait de la marmelade au fond du pot, elle serrait les coins de sa mince bouche, la lèvre humide et brillante. Malgré ses chagrins et sa maigreur, il n’y avait pas de femme qui aimât plus qu’elle les douceurs et les petits plats fins. Elle suçait sa brioche avec gourmandise, trempant les morceaux dans la tasse et se coulant pendant les pauses d’énormes cuillerées de confiture. Elle n’était jamais sans grignoter quelque chose, bien qu’elle se défendît de manger plus que ne mange un poulet d’un mois ; et sa main allait constamment de son assiette à sa bouche. Chaque fois qu’on lui offrait d’un plat, elle disait qu’elle n’y toucherait plus et elle finissait toujours par y revenir.

— Encore ceci, disait-elle. N’est-ce pas trop gros ? Vous verrez que je n’en viendrai pas à bout. Attendez. Voici mon affaire. C’est incroyable comme j’ai tout à fait cessé de manger depuis que je suis si malheureuse.

Madame Peulleke, elle, se livrait à ses distractions familières : elle prenait le pot de marmelade pour le sucrier et y plongeait les doigts ; ou bien elle jetait une amande dans sa tasse, à la place du morceau de sucre qu’elle avait cru y mettre. Elle mangeait très vite par moments et d’autres fois très lentement, la tête sur l’épaule, regardant fixement la lampe. Tout à coup on la voyait se tourner en riant d’un côté ou d’un autre quand personne ne pensait à rire ; et plus souvent elle poussait un gros soupir en croisant les mains et disait :

« — Est-il possible, Jésus Dieu ! » alors qu’il n’y avait pas lieu du tout de soupirer.

Madame Dubois buvait deux tasses de thé, repliait sa serviette après la seconde brioche, immobile, les deux mains croisées sur la table, attendant qu’on eût fini pour se mettre au tricot ou à la broderie qu’elle apportait toujours avec elle. Et quelquefois, joyeuse, ma tante la dévisageait en dessous, le sourcil froncé, pensant en elle-même :

— Je suis sûre qu’elle enrage contre moi.

Mais l’on n’aurait jamais su dire à quoi songeait la grande madame Dubois.

Ah ! c’étaient là de bonnes soirées ! Le poêle ronflait comme un tambour, pendant que la neige fouettait la vitre ; on entendait par moments dans la rue sourde tinter les grelots d’une voiture passant au loin ou la sonnette de la verdurière d’en face, avec son petit carillon qui n’en finissait pas ; puis le canari, réveillé par le bruit des assiettes, se mettait à rossignoler à tue-tête. Et dans l’escalier montait le bruit du moulin à café que tournait l’une ou l’autre des demoiselles Hoftje, car c’était l’heure de leur souper.

Alors ma bonne tante ouvrait à demi la porte, reniflait un instant l’odeur du palier, puis rentrait, disant :

— Pouah ! c’est tout chicorée ! Qu’est-ce qu’elles ont à boire de la chicorée comme ça ? Il y a de quoi s’empoisonner.

Je n’oublierai pas Poussette, la grande chatte, ni Castor, le petit épagneul : non, je ne puis pas les oublier.

Poussette grimpait sur l’épaule de ma tante et s’y roulait en boule, regardant aller et venir sa main et allongeant par moments la griffe pour accrocher au passage un morceau de brioche. Castor, de son côté, sautait autour de la table, dressé sur ses jambes de derrière et le bout de sa langue rose entre ses dents, ou bien se posait sur son séant en jappant et remuant ses petites pattes à manchettes blanches, comme un lapin à cymbales. Oh ! ils auront leur part : ma tante leur donnera un peu de brioche émiettée dans du lait, et Castor, par-dessus le marché, lappera le thé qui a coulé dans les soucoupes. Saute, Castor ! Et après avoir éternué une dizaine de fois, Castor prendra son élan et happera finalement le quartier de sucre auquel il a droit tous les soirs.

À dix heures, madame Dubois se levait en disant :

— Je me retire, Thérèse. C’est mon heure.

Madame Peulleke s’écriait :

— Est-il déjà dix heures, Élisabeth ? Êtes-vous sûre qu’il est déjà dix heures ?

Et soudain elle embrassait ma tante, reprise à ses attendrissements :

— Quel malheur, ma chère ! Nous allons donc nous quitter. Dieu m’est témoin que je serais parfaitement restée jusqu’à minuit. Oui, je n’ai jamais eu moins l’envie de dormir.

— Ah ! ma bonne Thérèse, disait de son côté madame Spring, quelle bonne soirée ! Votre thé était vraiment bon. N’est-ce pas, Sisy, que le thé était bon ? Un peu trop vanillé peut-être. Moi je ne mets jamais de vanille, M. Spring veut au contraire que j’en mette : c’est ce que je ne prétends pas. Ah ! ma pauvre amie, que je suis à plaindre !

Puis madame Spring chaussait ses galoches, madame Peulleke rentrait dans ses fourrures et madame Dubois faisait l’agrafe de son long manteau noir.

— Eh ! bien, Sisy, après quoi courez-vous comme ça, demandait ma tante à la grasse madame Peulleke qui trottait affairée dans les coins.

— Mon Dieu ! ma chère, est-ce croyable ? J’avais mis dans ce coin mon minou et je ne le trouve plus. Est-ce que le chat ne l’aurait pas mangé, par hasard ? À moins qu’un voleur ne soit entré pendant que nous prenions le thé. Oh ! ma chérie, il y a des choses si singulières ! Stéphane, voyez donc ce que j’ai dans le dos. Mais, voyez donc, Stéphane. Je suis bien sûre que c’est Poussette. Est-ce mon minou, vraiment ? J’ai failli me trouver mal. Pensez donc : Poussette dans mon cou ! Et mon parapluie ? Avais-je un parapluie ? Oh ! je ne serai jamais prête. »

Ma tante descendait avec la lampe, suivie de Castor et de Poussette, déposait la lumière sur la dernière marche de l’escalier, ouvrait elle-même la porte de la rue. Et la clarté, se répandant au dehors, rougissait la neige ou faisait scintiller le verglas.

Ma bonne tante tendait alors les deux mains et disait : « à mercredi » ; elle secouait très fort les doigts de madame Spring et de madame Peulleke et touchait légèrement la main que lui présentait madame Dubois.

Puis les trois amies remontaient la rue jusqu’au réverbère qui est au bout. Je voyais la mince silhouette de madame Dubois se détacher raide et droite sur la neige, pendant que madame Spring, repliée sur elle-même, tapait ses socques à terre pour ne pas glisser et que madame Peulleke, les bras ouverts, essayait de se tenir en équilibre sur ses talons, s’arrêtant à chaque pas et criant :

— Je sens que je vais tomber. Ouf ! Je m’arrête ici. Non, je ne fais plus un pas. Quand je serai à terre, il sera trop tard, je suppose.

Et de loin elles entendaient ma tante qui appelait Castor.

— Castor ! Castor ! Ah ! le petit polisson ! Rentrez, Castor !

Puis la porte se refermait et ma tante Michel se mettait à lire ses romans jusqu’à minuit.


V


Un matin, c’était la veille du jour de l’an, ma tante trouva sur le palier, devant sa porte, une enveloppe à son adresse, avec le timbre de Paris. Elle me dit plus tard que, dès l’instant qu’elle eut reconnu l’écriture, elle ressentit un fort battement de cœur, comme si elle se fût attendue à quelque chose d’extraordinaire. Elle rentra avec la lettre et l’ouvrit, en me disant, d’une voix basse, presque effarée :

— C’est Clotilde qui m’écrit.

Je sais assurément la figure qu’elle avait pendant qu’elle lisait, toute droite dans le petit jour gris de la fenêtre, pour y voir plus clair, car le brouillard était très épais dans la rue, et la chambre, sous la clarté brouillée des vitres, nageait dans une demi-obscurité. Oui, je le sais puisque j’étais moi-même près du feu, mes pieds dans la chancelière, la suivant de mon regard curieux. Ses mains tremblèrent d’abord en faisant sauter le cachet ; puis, à mesure que se prolongeait sa lecture, elle devint pâle, sa bouche se pinça, elle finit par froncer fortement le sourcil.

Je me demandai alors quelle pouvait bien être cette Clotilde et pourquoi la lettre impressionnait si vivement ma tante. À force de chercher en moi-même, il me revint à l’esprit que Clotilde était le nom de la sœur de madame Dubois. Ce nom quelquefois avait été prononcé dans les causeries du mercredi, mais avec une sorte de retenue, et seulement quand madame Dubois n’était pas là.

Ma tante jeta brusquement la lettre sur la table, croisa les bras et s’écria, les yeux perdus devant elle :

— Eh bien ! il ne me manquait plus que ça !

Elle reprit la lettre et de nouveau se planta devant la fenêtre ; mais elle ne la relut pas sans avoir braqué ses lunettes sur son nez, ses tirebouchons gris agités de petites secousses ; et ses lèvres remuaient rapidement, car, cette fois, — je n’eus pas de peine à m’en apercevoir, — elle semblait épeler les mots pour mieux en percer le sens.

Puis elle se prit à marcher à grands pas par la chambre dans le bruit de son jupon de boucran battant ses genoux ; elle fit ainsi six fois le tour de la table, ni une fois de moins ni une fois de plus ; et toujours elle marmottait des paroles qui ne sortaient pas de ses lèvres. Alors il arriva ceci : Castor, qui s’était oublié dans un coin, s’imagina qu’elle lui donnait la chasse, et se mit, lui aussi, à courir en rond autour de la table, de toute la vitesse de ses courtes jambes, la queue entre les cuisses, mais pas assez vite pour que ma bonne tante dont les enjambées s’accéléraient, ne l’atteignît et ne lui écrasât la patte de toute la largeur de ses chaussons. En un instant toute la maison retentit des glapissements du pauvre roquet. Ce qui n’empêcha pas mon excellente parente de lui administrer une correction soignée. Et tout à coup elle revint se piéter devant moi, hochant la tête, tout attristée et me disant :

— Oui, Stéphane, me voilà dans de jolis draps. Sac à papier, mon garçon, c’est une belle affaire qui me tombe sur le dos. Qu’est-ce que j’ai à voir, moi, dans toutes leurs bisbilles ?

Elle se montra ce matin-là, d’une humeur tout à fait détestable ; un moment même elle fut sur le point de descendre chez les demoiselles Hoftje pour se plaindre du bruit qu’elles faisaient en nettoyant leur cuisine : car c’était le samedi ; mais elle ne descendit pas. Elle s’assit devant son encrier, après avoir pris dans son armoire une plume et un petit cahier d’Angoulême ; ensuite elle mit la plume dans ses dents, se gratta le sourcil, posa son menton sur ses mains, eut l’air de chercher ; mais bientôt, repoussant résolument le papier, elle s’écria : — Non, je ne veux pas lui écrire. Qu’est-ce que je lui écrirais d’ailleurs ? C’est une ancienne amie après tout. Je ne veux pas lui refuser ce qu’elle me demande. Ma parole d’honneur, Stéphane, j’en deviendrai folle.

Puis, courant et tournant en tous sens, son plumeau à la main, elle commença la toilette de son petit appartement, le corps agité de mouvements saccadés ; mais, comme elle s’arrêtait souvent pour songer, la besogne n’avançait pas ; et elle finit par jeter son plumeau sur un fauteuil, vexée contre elle-même, sa bouche toujours plus plissée, au point qu’elle semblait avoir avalé ses lèvres.

Le canari, déjà excité par les gémissements perçants de Castor, choisit ce moment pour filer ses notes les plus aiguës ; et tout en s’égosillant, il la suivait de son petit œil noir avec l’espoir qu’elle lui donnerait, comme d’habitude, le morceau de biscuit qui le récompensait de ses adresses de chanteur. Mais elle lui cria avec colère :

— Te tairas-tu, vilaine bête !

Et en même temps elle faisait tourner ses bras comme des ailes de moulin pour le réduire au silence. Fifi ne l’entendit pas ainsi, et prenant au contraire ces grands gestes inaccoutumés pour des encouragements, il redoubla de gaîté, tellement qu’on cessa d’entendre le ronflement de la bouilloire sur le poêle, le bruit des demoiselles Hoftje dans la cuisine et le tintement de la sonnette chez la verdurière d’en face.

À midi ma tante Michel parut se calmer un peu et me dit, presque froidement :

— Si vous aviez dix ans de plus, mon garçon, je vous demanderais un conseil.

Je me sentis encouragé à lui adresser une question :

— Qui est-ce, madame Clotilde ?

Elle darda sur moi un regard pointu et m’examinant avec défiance :

— Qui vous a dit, Stéphane, que c’est Clotilde qui m’écrit ?

— Mais vous-même, tantôt.

— L’ai-je dit ? Eh bien, oui, c’est Clotilde, Clotilde Dubois. Je vous demande un peu : elle m’écrit à moi de lui faire voir sa sœur. Des choses impossibles ! J’en suis tout à fait malade.

J’aurais bien voulu m’enquérir pourquoi il était impossible de faire voir la grande madame Dubois à sa sœur Clotilde ; mais je n’osais pas, soupçonnant là dessous un mystère qui m’irritait délicieusement et aussi me remplissait du trouble secret de la femme.

Maintenant elle semblait se reprendre vis-à-vis de moi à une plus grande circonspection. Après le déjeuner de midi, elle se jeta dans son fauteuil, étendit un mouchoir sur ses yeux afin de faire en paix sa sieste, étira ses jambes devant le feu. Mais elle ne parvint pas à trouver le sommeil ; et tout à coup lançant le mouchoir au loin, elle se redressa, poussa deux gros soupirs et me dit :

— Stéphane, votre tante aime certainement ce qui est bon, mais elle préférerait se priver de thé et de brioche pendant une semaine plutôt que de se charger d’une commission semblable.

Chaque fois qu’elle passait devant la lettre, ouverte à présent sur l’armoire, elle la prenait, la relisait, sans sauter un mot, croyant toujours que quelque chose lui avait échappé d’abord.

— Ah ! les femmes ! les femmes ! disait-elle entre ses dents, c’est si plein de secrets !

J’aurais donné bien des choses pour connaître le contenu de cette fatale missive ; oui, ma curiosité était à ce point éveillée que j’aurais fait, je crois, sans remords, le sacrifice de mes prochaines étrennes, en exceptant cependant le cheval de carton.

Dans l’après-midi, ma tante passa une robe de soie verte dont elle se parait seulement les dimanches, se coiffa d’un chapeau à plumes noires, tout petit, qui lui donnait un air de vieille jeune fille et faisant ensuite les boutons de ses gants :

— Je vais chez Lisbeth, me dit-elle. Mettez-vous près du feu, Stéphane, et amusez-vous à regarder les images de mon Monte-Christo ; je ne serai pas longtemps. Mais surtout faites bien attention au feu, Stéphane.

Je lui promis tout ce qu’elle voulut et elle partit, après avoir fourré la lettre dans son manchon.

— Certainement, pensais-je en moi-même, madame Clotilde demande une chose bien extraordinaire, puisque voilà ma tante Michel toute pareille à une folle ce matin. Qu’est-ce qu’il y a pourtant d’extraordinaire à ce qu’une sœur cherche à voir sa sœur ? À moins qu’elles n’aient des torts l’une envers l’autre. Mais quels torts madame Dubois, qui est si bonne, pourrait-elle avoir envers madame Clotilde ? Si j’avais une sœur, moi, je ne voudrais pas me brouiller avec elle pour tout l’or du monde. Non, je ne le voudrais pas.

— Ah ! mon garçon, s’exclama ma tante en rentrant à la tombée du jour et en jetant dans un coin ses galoches, je ne m’y laisserai plus prendre. Quelle femme ! Dieu ! quelle femme !

Elle se déshabilla, mit sa petite jaquette blanche par dessus son jupon de boucran, chaussa ses pantoufles, puis se détendit dans cette parole de bien-être :

— Quelle bonne chose d’être près de son feu, Stéphane ! Il fait un temps ! sûrement nous aurons de la neige pour le jour de l’an.

Et elle ajouta, en se tapotant les anglaises d’un petit geste délié et heureux :

— C’est égal. Je suis contente pour cette pauvre Clotilde. Mon cher garçon, je vous ai apporté du bonbon. Allez me prendre mon cabas.


VI


Le mercredi suivant, juste le lendemain du jour de l’an, les trois amies se firent chez ma tante leurs compliments de bonne année : on prit, ce soir-là, après le thé, du vin chaud, et le vin chaud fut suivi d’un punch qui flamba, pendant cinq bonnes minutes, dans l’obscurité de la chambre, sous la vague clarté du carcel dont la mèche avait été baissée.

Madame Peulleke montra toute la soirée une sensibilité et une distraction vraiment intéressantes : dans la même minute sa grosse et luisante figure rose passait du rire aux larmes. Madame Spring, de son côté, fit paraître tant de chagrin, à cause des étrennes que lui avait données M. Spring, qu’elle but positivement un petit coup de trop. Mais madame Dubois, toujours sévère, ne voulut toucher ni au punch ni au vin chaud. Quant à ma bonne tante, elle raconta des histoires de nouvel an passés, expliqua comment elle aurait épousé, si elle l’avait voulu, un monsieur le baron de Quatrebras, qui était manchot, mais possédait 50,000 francs de rentes, et bouda, caressa, caressa, bouda madame Dubois avec une bizarrerie d’humeur qui frappa tout le monde.

— Ma chère Lisbeth, un peu de bonbon, disait-elle. Ne prendrez-vous pas un peu de bonbon ? Voyons, pour me faire plaisir.

Et l’instant d’après :

— Vraiment, ma chère, vous êtes insupportable avec vos airs. Il n’y a pas moyen de vous tenir compagnie.

Au moment de partir, madame Dubois dit à ma tante, très bas :

— À demain.

Celle-ci lui serra les mains de toutes ses forces et répondit :

— Oui, à demain, six heures.

Ce jour-là, je ne devais pas aller chez ma digne parente, mais mon désir de connaître madame Clotilde était si vif que je lui demandai, sur le point de la quitter à mon tour :

— Est-ce que je ne pourrai pas voir madame Clotilde une petite fois, moi aussi ?

— Et pourquoi veux-tu voir madame Clotilde, mauvais sujet ?

— Mais, tante, pour la voir, lui répliquai-je, un peu confus.

Il fut convenu que j’arriverais vers cinq heures et que je ne demeurerais qu’un instant.

Quand, très rouge d’avoir couru, je pénétrai enfin le lendemain dans le petit appartement soigneusement épousseté et tout éclairé par la douce lueur tranquille de la lampe, une petite personne de trente à trente-cinq ans, qui tenait à la main un album de photographies, leva les yeux et regarda avec une fixité extraordinaire la porte que je venais d’ouvrir discrètement : on eût dit qu’elle voulait percer les murailles pour voir si quelqu’un n’arrivait pas derrière moi.

Lorsqu’elle s’aperçut que j’entrais seul, elle mit les deux mains sur son cœur et dit :

— Mon cœur s’est brisé, Thérèse, j’ai cru que c’était elle.

— Allons, entrez, Stéphane, dit ma tante Michel. C’est mon neveu, Clotilde.

Alors cette singulière créature me prit tout à coup dans ses bras et m’embrassa avec transport, en s’écriant :

— Je l’ai vu tout petit, tout petit. Dieu ! comme tout change ! Le voilà grand garçon maintenant. Mon cher enfant, ne reconnaissez-vous plus la Clotilde qui vous faisait sauter ?

Elle m’embrassait coup sur coup, de toutes ses forces, au point de me faire mal.

— Dis, mon enfant, vraiment, ne me reconnais-tu pas ? répétait madame Clotilde. Regarde-moi bien dans les yeux. Est-ce que je te fais peur ?

Puis, se tournant vers ma tante et me montrant de la main :

— Thérèse ! Thérèse ! cria-t-elle. Voilà ce qui m’a manqué toute ma vie !

Petite et brusque, très maigre, avec une grande bouche, des yeux gris sous des cheveux noirs crêpelés, presque laide, telle était madame Clotilde. Elle avait les joues pâles, les paupières rouges et sous les pommettes des creux profonds comme des trous de vieilles douleurs. Ses fines mains de petite fille se chargeaient de bagues presque à chaque doigt, mais elle était mal chaussée et il y avait un certain désordre dans sa toilette. Elle se levait, s’asseyait, se mouvait constamment, avec une vivacité inquiète dans le geste et la parole. Elle avait repris l’album et considérait la photographie de madame Dubois en une attention extasiée.

— C’est bien elle, disait-elle entre ses dents. Oui, je la vois comme si elle était là. Sainte et chère sœur !

Elle fixait sur la pendule son petit œil couleur d’étain, en cillant.

— C’est incroyable comme l’heure est lente. Elle ne viendra donc jamais !

Je remarquai que ses narines battaient d’un petit mouvement égal et continu, chaque fois qu’elle respirait ; et sa sèche poitrine se soulevait sous son corsage, avec force.

— Un peu de patience, lui disait ma tante.

— Oui, ma bonne Thérèse, de la patience. J’ai peur et je voudrais y être déjà. Huit ans sans la voir ! Non, je ne pouvais plus vivre sans la serrer dans mes bras.

Puis elle embrassait sa vieille amie dans la nuque et lui disait :

— Ah ! ma chérie, je vous ai toujours aimée comme une sœur. Non, après Élisabeth, il n’y a personne que j’ai plus aimée que vous.

— Ta, ta, ta, restons calme, faisait ma tante en se mouchant pour surmonter son attendrissement.

Clotilde souriait alors :

— Calme, ma pauvre amie ! Oui, soyons calme. Après huit ans, j’ai bien le droit d’être un peu calme près de vous deux.

À la demie, ma tante me renvoya.

— Tiens, me dit madame Clotilde, garde ça en souvenir de moi, cher enfant.

Et elle me tendit un petit carnet d’ivoire garni d’un crayon d’or ; mais tout à coup, me retirant des mains le carnet, elle le refourra dans sa poche et me laissa seulement le crayon.

— Un carnet ? On ne sait pas, murmurait-elle, toute tremblante. On écrit quelquefois des choses…

Là-dessus, sans en dire davantage, elle me serra à m’étouffer, et je m’en allai.


V


J’ai su depuis par ma tante les fautes et les malheurs de cette pauvre femme.

« — Stéphane, me dit un soir cette excellente personne, plus vieille alors de dix ans, je ne vous ai jamais montré la lettre de cette pauvre Clotilde qui vient de mourir. Je ne vous l’ai pas montrée, parce que vous êtes seulement à l’âge où ces choses-là peuvent être montrées. Prenez cette cassette, sur la deuxième planche, à côté de la caisse à l’argenterie, et apportez-la moi. Bien. Maintenant jetez une pelletée de charbon sur le feu et mettez-vous ensuite près de moi. Voici la lettre : vous pouvez la lire.

« Ma tante me passa un vieux morceau de papier jauni par le temps, et je lus ces mots d’une grosse écriture raboteuse et tourmentée :

« Ma chère Thérèse, vous souvenez-vous encore de moi ? Moi, je vous aime comme au premier jour. Je suis comme une morte ici, toute seule dans ce Paris que j’ai aimé et que je n’aime plus, et je n’ai plus la force de vivre. Le cœur me danse dans la poitrine. Vous verrez que ça me jouera un tour. Il y a bientôt huit ans que j’ai cessé d’avoir des nouvelles d’Élisabeth. Je ne veux pas mourir sans la revoir. Oh ! Thérèse, faites que je la voie, mais chez vous, car je n’oserais jamais chez elle, je ne sais pourquoi. Oh ! ma chère Thérèse, je traverserais le feu pour être auprès d’elle une heure seulement. Dites-lui que je n’ai pas osé lui écrire. Je vous en prie, Thérèse, faites cela pour moi. Je prendrai le train mercredi, deuxième jour de l’an et serai chez vous jeudi. Votre amie jusqu’à la mort.

» Clotilde. »

« — C’est bien cela, dit ma tante. Je n’oublierai jamais l’embarras dans lequel me jeta cette lettre. J’aimais Clotilde, oui, je l’ai toujours aimée, et j’étais émue de voir qu’elle se souvenait de moi. Mais Élisabeth ! comment la faire venir chez moi ? Comment lui dire que Clotilde désirait la voir ? Élisabeth est une vieille maniaque et elle a le cœur un peu dur, pensais-je en moi-même. Elle n’a jamais voulu qu’on lui parlât de sa sœur et certainement elle me fermera la bouche dès que je lui dirai qu’il s’agit de Clotilde. Qu’est-ce qu’il arrivera ? C’est que je me fâcherai, oui, je casserai les vitres, je lui dirai ses vérités, et au lieu de raccommoder les deux sœurs, je me serai tout simplement brouillé avec l’une et l’autre. Voilà ce que je me disais, mon garçon, car je suis vive, et quoique j’aie toujours beaucoup aimé cette singulière Élisabeth, je n’ai jamais pu supporter qu’elle me contredise en rien. Une bonne femme après tout, mais vous savez, sans expansion, concentrée en elle-même. Un moment, je pensai à écrire à Clotilde qu’elle ne devait pas compter sur moi ; mais, sac à papier, envoyez donc promener une amie malheureuse ! J’allai voir Élisabeth. — Non, je n’aurais rien pu faire de plus que d’aller voir Élisabeth pour une pareille chose. Elle s’apprêtait à sortir quand j’entrai chez elle.

« — Lisbeth, lui dis-je, mettez là votre chapeau. J’ai à vous parler.

» Elle s’attendait si peu à me voir qu’elle me demanda s’il était arrivé quelque chose. Je tremblais, mon cœur battait, j’avais envie de lui sauter aux yeux et en même temps de l’embrasser. Alors nous causâmes pendant une heure de toute sorte de choses, excepté de celle pour laquelle j’étais venue. Elle me regardait avec un peu d’inquiétude et me dit enfin :

» — Il me semble, Thérèse, que vous deviez me parler de quelque chose.

» — Oui, Lisbeth, répondis-je en faisant un effort, de Clotilde.

» Elle se leva toute droite et dit :

» — C’est inutile.

» Je me levai à mon tour et lui dis froidement :

» — Oui, de Clotilde. Elle m’a écrit. Voici sa lettre.

» — C’est inutile, répliqua-t-elle avec force.

» Alors, Stéphane, je perdis un peu la tête. Je sentais que j’allais me mettre en colère, et en même temps j’avais peur de Lisbeth. Je ne l’avais jamais vue dans une telle agitation : elle était blanche comme ses manchettes et sa figure était entièrement contractée.

» — Vous la lirez, Lisbeth, lui dis-je ; et je lui présentai la lettre.

» — Je ne veux pas la lire. Cette femme n’est pas ma sœur et je ne la connais pas.

» — Eh bien, si c’est comme cela, m’écriai-je, vous l’écouterez, malgré vous, car je vais vous la lire, moi, nom d’un petit bonhomme ! Et je me mis à lire la lettre si haut qu’on aurait pu m’entendre de la rue, mais je pensais bien à cela dans ce moment. Lisbeth parut tout à coup se calmer et me dit quand j’eus fini :

» — C’est bien, Thérèse. Vous avez fait ce qu’on vous demandait. Mais je ne veux pas. Que tout soit dit !

— Non, tout n’est pas dit, Lisbeth. Une sœur ne doit pas fermer l’oreille à la voix de sa sœur. Il faut voir Clotilde.

» Elle avança la main et me dit :

» — Thérèse, vous ne pouvez pas comprendre…

« Mais je ne la laissai pas achever et je criai :

» — Malheureuse que vous êtes ! Savez-vous que vous êtes plus coupable qu’elle, puisque vous ne lui avez pas tendu la main ? Moi, Lisbeth, j’aurais été la chercher au bout du monde pour la sauver.

» Alors elle se jeta dans mes bras en pleurant :

» — Thérèse, je vous obéirai. Vous valez mieux que moi.

» Ce qui n’est pas vrai, Stéphane, en supposant que je vaille quelque chose.

» C’est égal, j’avais le cœur bien content quand, le soir venu, je me retrouvai chez moi, les pieds dans mes pantoufles, songeant à ce qui s’était passé. Ma parole d’honneur, je n’aurais pas recommencé.

» J’aurais voulu écrire à Clotilde, mais sa lettre était sans adresse et je savais seulement qu’elle habitait Paris.

» Le jeudi, enfin, une voiture s’arrête devant la maison.

» On sonne : j’entends un pas dans l’escalier ; j’ouvre la porte. C’était Clotilde. Jour de Dieu ! quelle journée ! Et moi qui aime les pleurnicheries ! C’était bien elle, Stéphane, oui, ce n’était que trop bien ma pauvre Clotilde si aimante, si dévouée, si bonne et en même temps si mauvaise tête. Saperlipopette ! j’y suis encore ; je la revois tombant dans mes bras, m’étreignant à bras le corps, m’embrassant dans le cou et me disant :

» — Ah ! Thérèse ! ma chère Thérèse ! c’est ta pauvre Clotilde ! Vois, je n’ai plus que les os. Pardonne-moi aussi. Je n’en ai plus pour longtemps.

« Elle regardait les moindres choses, les prenait dans ses mains et se demandait si elle ne les avait pas vues autrefois. J’avais un petit tableau de tapisserie dont elle m’avait fait cadeau à ma fête, dans le temps ; elle l’embrassa en disant :

» — J’étais encore jeune fille alors. Oh ! comme c’est bon de ne rien savoir de la vie !

» Vous êtes venu, ce jour-là, à cinq heures, Stéphane, et vous êtes parti à la demie, je m’en souviens. Clotilde allait sans cesse de la pendule à la porte.

» — Thérèse, me disait-elle, comment ferai-je pour attendre ? Ah ! que ne puis-je aller au devant d’elle ?

» Quand il fut près de six heures, son cœur se mit à battre si fort qu’elle le comprimait à deux mains, tenez, comme cela, et, toute pâle, elle me dit :

» — Voilà que j’ai peur à présent.

» Puis elle m’attirait à elle et me demandait :

» — Quelle figure me fera-t-elle ? Dites-moi bien ce qu’elle vous a dit, Thérèse, afin de me calmer. J’ai le sang qui bout. Ah ! mon cœur ! mon pauvre cœur !

» Un peu avant six heures, on sonna. Elle sauta sur ses pieds comme un ressort, au milieu de la chambre, les mains toujours à la poitrine. C’était le boulanger.

» — Tant mieux, fit-elle. Je n’y étais pas encore assez préparée.

» Mais presque aussitôt on sonna de nouveau, et cette fois deux coups.

» — C’est Lisbeth, dis-je à Clotilde.

» Elle s’assit, se leva, s’assit encore, prit sa tête à deux mains et enfin se mit toute droite. Ah ! il aurait fallu la voir. Je n’ai jamais vu personne dans un pareil état. Il me sembla qu’elle… »

Ma tante s’interrompit pour tousser.

« — Je ne saurai jamais continuer, Stéphane, me dit-elle, si vous ne me donnez un verre d’eau. »

« Je versai un verre d’eau et, après l’avoir sucré, elle y mit elle-même deux gouttes de fleur d’oranger.


VI


» — Il me sembla, continua ma tante après avoir bu à petites gorgées, il me sembla qu’elle allait tomber sur le plancher, si je la quittais. Et pourtant il fallait ouvrir. Je savais que c’était Lisbeth ; j’avais reconnu ses deux petits coups, car il n’y avait qu’elle pour sonner de cette manière. Je descendis enfin. Oui, c’était bien Lisbeth. Elle était très pâle. Elle me dit en entrant :

» — Eh bien ?

» Je lui répondis en levant le doigt :

» — Elle est en haut.

» Alors la voilà qui monte tout droit sans rien dire et moi derrière, assez sotte et ne sachant comment tout cela allait tourner. Lisbeth pousse la porte, fait un pas, puis s’arrête ; j’entre à mon tour, et voyant qu’elle s’arrête, je la pousse dans le dos. Non, je n’oublierai jamais cette scène, Stéphane. Clotilde immobile les yeux fixes, regardait Lisbeth en lui tendant à demi les bras, comme quelqu’un qui n’ose pas ; mais tout à coup Lisbeth ouvre les siens et Clotilde s’y abat de tout son corps. Et elle murmurait dans ses sanglots des mots :

» — Élisabeth ! Beth ! Beth ! Lisbeth ! Élisabeth !

» Comme une femme qui vient de retrouver son petit enfant après l’avoir longtemps cru perdu.

» Lisbeth, de son côté disait :

» — Clotilde ! Ah ! Clotilde ! À la fin ! Non, vous ne savez pas !

» Je la regardais ; elle faisait des efforts pour ne rien montrer de ce qu’elle avait dans le cœur. Elle se tenait à quatre comme un rameur qui sent que le courant l’emporte, et ses narines battaient, battaient, là, tenez ! comme des rubans au vent.

» Et je me disais en moi-même :

» — Mais va donc, grande bête. Crie donc, pleure donc, fais donc quelque chose, toi aussi.

» Oui, Stéphane, à la voir ainsi se pincer pour dissimuler son sentiment, tandis que l’autre, si bonne, cette pauvre aimante Clotilde, la nouait dans ses bras et s’abandonnait à sa tendresse, à son repentir, à sa frayeur, à toutes les émotions qui déchiraient son âme, je l’aurais battue. C’est la faute à ma nature un peu vive qui me fait faire quelquefois des choses dont j’ai lieu de me repentir après. Mais voilà, chacun a ses défauts. Où en étais-je, dites, Stéphane, où en suis-je resté ? Minute, patience ! Je sens que ça me revient. Je vous disais donc que je l’aurais battue, tant je me rongeais de la voir faire ses manières. Et tout à coup, le temps de tourner la tête, j’entends un cri. C’était Lisbeth qui partait à son tour.

» Ah ! elle n’en pouvait plus non plus, elle ! Est-ce qu’on commande à ces choses-là d’ailleurs ? Mettez plutôt une paille en travers du goulot de la pompe, pour empêcher l’eau de couler, Stéphane, que votre froide raison en travers de votre cœur, pour en comprimer les élans.

» C’est ce que je pensais, mon garçon, en voyant les grosses larmes qui roulaient dans ses yeux, tandis que des sanglots soulevaient sa poitrine. Oui, c’est ce que je pensais, ou du moins c’est ce que j’aurais pensé si j’avais été capable de penser dans ce moment. Mais j’avais les yeux brouillés comme quand la fumée de la bouilloire couvre le verre de mes lunettes, et dans mes larmes je voyais tourner le quinquet, la table, Poussette, Castor, Lisbeth et Clotilde, en rond, ainsi que les carabitjes qu’on fait tourner pour un cens aux tourniquets des kermesses, Stéphane. À présent, je l’aurais embrassée, cette grande Lisbeth, tant elle était elle-même abattue par la force de son émotion. Pensez donc ! Une sœur, votre propre sang, une branche du même arbre, un être dont en est presque l’autre moitié et qu’on n’a plus revu depuis huit ans, qui était comme mort, qui revient tout à coup se jeter dans vos bras et qu’on retrouve si changé qu’il en est à peine reconnaissable, si ce n’est à ce qu’on se sent dans le cœur pour lui ! Voilà l’histoire.

» Et Lisbeth pressait dans ses longues mains blanches, trop longues, la tête de Clotilde et la regardait avec des yeux qui lui entraient jusqu’à l’âme. On eût dit qu’elle demandait sans le demander, à ce pauvre cher cœur du bon Dieu, si confiant, si tendre, si fou, ses peines, ses fautes, ses déceptions, ses angoisses, tant ses yeux clairs pénétraient profondément dans ceux de Clotilde. Et, pendant ce temps, ses sanglots faisaient dans sa gorge le bruit d’une eau qui ne passe pas.

» — Viens que je te voie. Près de la lumière, plus près, disait Clotilde. Ah ! mon cher cœur, que tu es belle ! Tu as toujours été la plus belle, vois-tu, tu es plus belle que tu n’as jamais été.

Ce qui n’était pas vrai, Stéphane ; mais Clotilde avait le cœur et la tête ainsi faits qu’elle voyait tout en beau et en bien, et elle s’enflammait pour tout ce qui la touchait comme de la paille sur laquelle on a laissé tomber du feu. Et puis, qu’elle était câline ! Elle lui souriait, l’embrassait, lui faisait les yeux doux, prenait sa tête et ses bras et ses mains dans les siennes ou se roulait contre elle, entre ses genoux, en pleurant, en parlant, en lui murmurant des choses, je ne sais quoi. Je n’ai jamais vu cœur pareil et plus sur la main ; tout ce qu’elle pensait, le bon et le mauvais, elle le disait, sans rien pouvoir garder pour elle, vite, très vite, comme les premières pierres d’un tombereau qu’on déverse à terre et que poussent celles qui sont derrière. Lisbeth, au contraire, plus froide, moins expansive, la regardait souriant, l’écoutant, parlant peu, presque gênée par moment de la ressemblance qu’avaient avec l’amour les choses que lui disait Clotilde. Et quelquefois ses yeux se tournaient vers le plafond ou vers le feu, comme si elle eût rêvé à ce qui était si loin et perdu pour jamais.

» Et elle disait :

» — Pauvre Clotilde ! Pauvre sœur ! Pardonne-moi ! C’est à moi la faute.

» — Ne dis pas cela, non, ne le dis pas, répondait Clotilde. Tu n’as rien à voir dans les tristes choses de ma vie. Tu es un ange, toi. Tu pleures, tu pries, tu souffres aussi, mais tu n’appartiens pas à cette terre, vois-tu. Et puis, moi, je suis une folle. Une tête en l’air, tu sais bien comme on m’appelait en classe. Est-ce que tu te souviens ? On disait : cette tête fêlée, de Clotilde ! C’était moi. Ha ! on avait raison. Je ne suis pas autre chose. Mais qu’est-ce que ça me fait à moi que je sois une folle et que j’aie eu le sort d’une folle dans ce monde, puisque tu es là, toi, que je te revois, que je te tiens contre moi, que ce sont bien tes pieds, tes mains, tes bras, que c’est toi, enfin. Toi ! Et que je puis te le dire à toi-même ! Toi ! c’est comme un fruit savoureux pour une bouche qui a soif ! Non, je ne puis pas te dire ce qui se passe en moi.

De temps à autre elle posait une main sur son cœur ou ses deux mains, et alors elle devenait pâle.

— Ah ! ne me le cache pas, Clotilde, disait tristement Lisbeth, je le vois bien présent, c’est là que tu souffres !

Clotilde souriait, un triste sourire, Stéphane, et répondait :

— Oui, un peu, ce n’est rien. C’est la joie, la peur, le saisissement. Et puis cela tourne tout à coup, tu sais, comme une roue. Mais si c’est là que j’ai mal, Élisabeth, un peu mal, pas beaucoup, c’est aussi là que j’aime, que je t’aime, que je sens le bonheur de te revoir, de causer de toi avec toi, et d’être sous ta main, comme ta petite chose. Toute ma vie est à présent là, et plus il bat, plus je sens qu’il est content de battre. Et puis, pourquoi parler de cela ? Il n’y a que toi ici. Moi, ce n’est plus moi, c’est encore toi, sais-tu ?

» Elles parlaient ensemble du passé, mais du passé joyeux, du temps où elles allaient à l’école. Lisbeth ne fit pas une allusion aux huit années que sa sœur avait vécues à Paris, mais quelquefois elles se représentaient à la mémoire de Clotilde et il en perçait quelque chose dans ce qu’elle disait. À présent, toutes deux se souriaient, riaient. Il y avait des moments où Lisbeth disait : « vous, » et Clotilde alors la reprenait doucement :

— Dis-moi « tu » toujours.

» Oh ! elle aurait été bonne mère ! Elle aurait donné à son enfant tout l’amour qui remplissait son cœur et dont s’emparèrent des hommes indignes. Elle aimait si bien, si profondément ! Elle aimait tant à aimer, Stéphane ! Je le vis bien ce soir-là ; ses mains, son corps, sa bouche n’étaient qu’une caresse. C’était plus fort qu’elle ; comme le feu perce toujours la fumée, des baisers, de l’amour, des caresses sortaient d’elle, comme ceux qu’on donne à un petit enfant.

» Mais qu’est-ce que je vous raconte là, Stéphane ? Ni moi ni vous ne comprenons rien à ces choses-là et Lisbeth était un peu effrayée par moments, ne les comprenant peut-être plus. »

Ici ma tante s’interrompit de nouveau pour tousser.

« — Ne trouvez-vous pas, Stéphane, que le froid commence à monter dans la chambre ? Jetez une pelletée de charbon sur le feu, mon garçon. »

Je chargeai le poêle, comme elle me le demandait, et quand elle se fut passé trois ou quatre fois les mains l’une sur l’autre, elle reprit son histoire.


VII


« — Qu’est-ce que je vous disais ? Ah ! je sais. C’est de Clotilde que je parlais. Figurez-vous, garçon, que je l’ai vue à ses pieds, oui, blottie contre elle, toute petite, et disant :

» — Pourquoi ne peut-on pas choisir l’heure de sa fin, Élisabeth ? Tenez, ce serait à présent la mienne. Ma tête entre tes genoux, comme ceci. Ah ! quel bonheur ! mourir ! Et mourir maintenant de préférence à demain !

» Et cette froide femme répondait :

» — Ah ! Clotilde ! pensez à celui qui seul peut frapper et marquer l’heure à laquelle nous serons frappés.

» Votre vieille tante allait et venait dans la chambre, pendant ce temps, rangeant les objets, toussant, faisant du bruit, tourmentant Poussette et Castor. La bouilloire ronflait sur le feu, comme à cette heure, Stéphane. Un silence régnait dans la maison, car les souillons d’en bas étaient parties se confesser. Et dans la chambre on n’entendait que le bourdonnement de leurs paroles. Savez-vous ce que je fis ? Je remontai d’un cran la mèche de la lampe et je sortis pour les laisser causer plus librement entre elles.

» La tête emmitouflée d’une capeline, je courus chez le pâtissier du Treurenberg. Oui, j’allai jusque-là, avec l’idée de leur faire passer une agréable soirée, et j’achetai des brioches, des macarons, du pain d’amandes et des figues. Mes jambes marchaient comme des jambes de gendarme, droit devant elles, sans que mon esprit les guidât, car il était resté là-bas, avec cette bonne Clotilde que j’aimais de tout mon cœur.

» Et quand je rentrai, au coup de huit heures, après cette course dans la petite neige qui tombait, fine comme de la pluie, j’étais bien mouillée, Stéphane, mais je n’aurais pas troqué mes bottines crottées de boue fondue contre les bottines des « madames » qui, à cette même heure, étaient assises dans une bonne loge à la Monnaie.

» J’avais le cœur à l’aise, oui, le cœur me riait dans la poitrine et le froid devenait pour moi le chaud, parce que je les trouvai près du feu, l’une à côté de l’autre et la main dans la main, contentes de moi et heureuses d’elles-mêmes, comme de vieilles amies qui se sont juré de ne plus jamais se quitter.

» Et ce fut vraiment une bonne soirée, Stéphane, bien qu’il n’y eut pas d’oie aux marrons sur la table ; mais jamais je ne réussis mieux mon thé, et après le thé nous bûmes du vin chaud.

» Je crois bien que votre vieille tante en prit plus que de raison, mon neveu, car la tête lui tourna cette nuit-là, au point de lui faire prendre le matin pour le soir et le côté où le soleil se lève pour celui où il se couche.

» Quels efforts cette bonne Clotilde faisait pour égayer notre thé ! Elle m’embrassait, elle plaisantait, elle avait mille souvenirs qui me faisaient rire. Lisbeth, elle, parlait peu, taciturne comme à l’ordinaire, mais continuait à lui sourire d’un sourire qui ne finissait pas.

» À dix heures elle se leva.

» — Clotilde, dit-elle, on m’a demandé de la charpie pour un pauvre homme blessé en tombant d’un échafaudage. Je vais retourner à la maison, afin que la charpie soit prête pour demain matin.

» — Quoi ! déjà ? s’écria Clotilde.

» Je vis bien que son cœur se serrait. Lisbeth avait dit cela si froidement ! Après huit ans ! Elle partait comme tous les mercredis à l’heure accoutumée.

» — Pardonnez-moi, Clotilde, reprit Lisbeth en souriant, je veille peu hors de chez moi, et mon temps appartient aux malheureux.

» Elle mit lentement son châle et son chapeau, puis tendit la joue à la bonne Clotilde, en lui disant :

» — Ma chère Clotilde, je sens que je suis remise avec Dieu depuis que nous nous sommes pardonné. Aidons-nous chacune dans notre vie.

» Elle me tendit la main et me dit :

» — Grâce à vous, Thérèse, nous le pourrons désormais.

» Un froid mortel, que n’auraient pu réchauffer toutes les bûches de Noël, était tombé dans la chambre, sur la petite table où le carcel éclairait les restes de notre repas ; oui, autour de Clotilde et de moi, régna tout à coup le froid du tombeau. Elle me regardait, elle regardait Élisabeth, elle tremblait en nous regardant. Et moi ! ah ! mon cher enfant, toute ma colère me revenait. Quand elle me prit ma main dans ses longs doigts secs comme du vieux bois où il n’y a plus de sève, je la retirai. Certainement, si elle avait vu mes yeux en ce moment, je crois, Dieu me pardonne, qu’ils l’auraient clouée sur place. Mais ni Clotilde ni moi ne disions rien.

» Elle fit quelques pas du côté de la porte, puis revint tout à coup en arrière, et ouvrit ses bras en disant :

» — Ah ! Clotilde ! ne te trompe pas sur mon cœur ! Mais j’en ai donné une moitié à ceux qui souffrent.

» Alors Clotilde éclata :

» — Quoi ! s’écria-t-elle, je t’ai retrouvée pour te perdre aussitôt.

» Lisbeth la regarda sévèrement et lui dit :

» — Clotilde ! Clotilde ! si vous parlez ainsi, c’est vous-même que je dois perdre de nouveau, car je l’entends bien, vous voulez repartir.

» Clotilde tendit brusquement la main, comme si elle allait faire un serment, mais son geste ne s’acheva pas et elle baissa la tête. Et Lisbeth reprit :

» — Clotilde ! je vois bien que votre cœur n’est pas ferme.

» — Si ! si ! dit Clotilde, il est ferme jusqu’à la mort pour ceux qu’il aime. Mais c’est ma tête qui n’est pas ferme. Devant Dieu, Élisabeth, mon cœur n’a jamais trahi.

» — Ah ! je le sens, s’écria Lisbeth, c’est la route la plus dure que tu as prise, toi, la plus faible. Mais Dieu voit dans les cœurs. Adieu, Clotilde. N’oublions jamais que nous sommes deux sœurs.

» — Et toi, tu es pour moi sur la terre comme l’image de ma mère. Laisse-moi te demander, comme je l’aurais fait à notre mère, ta bénédiction. Elle me protégera. Et qui sait ? J’en ai peut-être plus besoin que si j’étais déjà moribonde dans mon lit.

» Ah ! Stéphane, mon cœur était déchiré, car je comprenais ce qu’il y avait sous ces paroles. Je ne sais quoi me disait que des morceaux de ce pauvre cœur ce qu’il restait encore pour la faire vivre se briserait bientôt, et que tout serait fini d’elle. Qui peut expliquer ces choses-là ?

» Alors elles se dirent adieu ; l’une et l’autre évitaient de parler du lendemain ; elles s’embrassèrent comme si elles ne devaient plus se revoir.

» Et quand Lisbeth fut partie, Clotilde se jeta dans mes bras et me dit en sanglotant :

» — Ah ! Thérèse, il en est peut-être mieux ainsi ! Est-ce que je puis répondre de moi ? Je suis une malheureuse.

» Et comme son cœur battait violemment, elle ajouta :

» — Les joies et les peines ne sont plus qu’une même chose pour mon cœur : elles le mettent en pièces.

» Je lui parlai de repos.

» — Des jours plus calmes viendront, lui dis-je. Restez parmi nous. Vous oublierez le passé.

» — Oui, me répondit-elle, j’oublierai. Vous avez raison, Thérèse, je devrais rester ; je resterai.

» Nous parlâmes longtemps de la vie que nous mènerions ensemble : Lisbeth et Clotilde ne se quitteraient plus. C’est une si bonne chose que de revenir parmi les siens, de revivre où l’on a grandi, de reprendre ses habitudes d’autrefois, de recommencer la vie ! Pourquoi n’avait-elle pas parlé de tout cela à Lisbeth ? Elle s’en repentait. Et comment lui venait-il à la pensée de me dire à moi des choses qu’elle n’avait pas su dire à Lisbeth ? Elle s’en étonnait, riait et puis s’en attristait. Elle l’avait trouvée si au-dessus d’elle ! Elle l’exaltait ; c’était une sainte. Et puis, elle avait eu de bien grandes douleurs aussi.

» Dieu sait quelle heure de la nuit marquait la pendule quand nous pensâmes à nous coucher. Il était entendu qu’elle partagerait mon lit. Elle était si accablée que je pensais qu’elle dormirait jusqu’au matin ; mais son cœur la faisait beaucoup souffrir et elle s’agita toute la nuit, sans pouvoir trouver le sommeil.

» Le lendemain, Stéphane, ah ! quel temps ! un froid si piquant que je n’eus garde de laisser Castor plus de deux minutes à la porte de la rue. La pompe était gelée. Votre tante sortit, pourtant, parce que c’était jour de marché. Je comptais préparer un bon dîner en l’honneur de Clotilde et j’achetai, en effet, un poulet que j’emportai triomphalement à la maison.

» Clotilde était près du feu, le chapeau sur la tête, dans son manteau, et gantée.

» Elle me prit dans ses bras.

» — Ah ! Thérèse, me dit-elle, je ne puis pas. C’est plus fort que moi. Je sais bien qu’il me battra. Il m’a toujours battue. Mais il m’attend. Et puis, vois-tu c’est quand je souffre que je sens que je vis. Ne te fais pas de chagrin à cause de moi. Je n’en vaux pas la peine. Non, je ne suis qu’une…

» Il n’y eut rien à faire ; elle était décidée. Nous dînâmes ensemble, tristement, malgré ses efforts pour mettre un peu de joie entre nous. Mais je crois que j’aurais ri plutôt au chevet d’une personne qui va trépasser. Positivement, Stéphane, j’entendais des cloches de mort autour de moi. Ce n’était que trop vrai, d’ailleurs, qu’elles sonneraient bientôt pour cette malheureuse Clotilde. Mais si loin de nous ! si loin d’ici !

» Qu’est-ce que je vous dirais encore, Stéphane ? Voilà bientôt deux ans qu’elle est morte. Toute seule, peut-être ! Et qui sait ? Celui qu’elle a tant aimé, cet homme fourbe et cruel, peut-être l’a-t-il tuée.

» Ah ! j’ai bien pleuré ; je ne puis dire que Lisbeth ait pleuré autant que moi. Mais vous qui l’avez vue dernièrement, vous savez comme elle a vieilli. »

Ma tante prit sa tête dans ses mains, comme si elle eût voulu se recueillir après ce triste récit ; et quand elle sortit enfin de sa rêverie, elle me dit :

— Mon cher enfant, celles qui n’ont jamais péché, parmi les femmes, ne valent pas toujours celles qui ont effacé leurs fautes avec les larmes de leurs yeux et le sang de leur cœur. — Passez l’eau sur le thé.


FIN