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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 43-45).

Livre deuxième - Le Gouvernement


Les Adhérents

Qui se groupe autour de l’établissement ?

Nous l’avons dit, le cœur se soulève d’y songer.

Ah ! ces gouvernants d’aujourd’hui, nous les proscrits d’à présent, nous nous les rappelons lorsqu’ils étaient représentants du peuple, il y a un an seulement, et qu’ils allaient et venaient dans les couloirs de l’Assemblée, la tête haute, avec des façons d’indépendance et des allures et des airs de s’appartenir. Quelle superbe ! et comme on était fier ! comme on mettait la main sur son cœur en criant : vive la République ! Et si, à la tribune, quelque « terroriste », quelque « montagnard », quelque « rouge » faisait allusion au coup d’État comploté et à l’empire projeté, comme on lui vociférait : Vous êtes un calomniateur ! Comme on haussait les épaules au mot de sénat ! – L’empire aujourd’hui, s’écriait l’un, ce serait la boue et le sang ; vous nous calomniez, nous n’y tremperons jamais ; – l’autre affirmait qu’il n’était ministre du président que pour se dévouer à la défense de la Constitution et des lois ; l’autre glorifiait la tribune comme le palladium du pays ; l’autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et disait : Doutez-vous que ce soit un honnête homme ? Ceux-ci, ils sont deux, ont été jusqu’à voter et signer sa déchéance, le 2 décembre, dans la mairie du dixième arrondissement ; cet autre a envoyé le 4 décembre un billet à celui qui écrit ces lignes pour le « féliciter d’avoir dicté la proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte hors la loi… » – Et les voilà sénateurs, conseillers d’État, ministres, passementés, galonnés, dorés ! Infâmes ! avant de broder vos manches, lavez vos mains ! M. Q.-B. va trouver M. O. B. et lui dit. « Comprenez-vous l’aplomb de ce Bonaparte ? n’a-t-il pas osé m’offrir une place de maître des requêtes ? – Vous avez refusé ? – Certes. » – Le lendemain, offre d’une place de conseiller d’État, vingt-cinq mille francs ; le maître des requêtes indigné devient un conseiller d’État attendri. M. Q.-B. accepte. Une classe d’hommes s’est ralliée en masse : les imbéciles. Ils composent la partie saine du corps législatif. C’est à eux que le « chef de l’État » adresse ce boniment : « La Première épreuve de la Constitution, d’origine toute française, a dû vous convaincre que nous possédions les conditions d’ un gouvernement fort et libre… le contrôle est sérieux, la discussion est libre et le vote de l’impôt décisif… Il y a en France un gouvernement animé de la foi et de l’amour du bien, qui repose sur le peuple, source de tout pouvoir ; sur l’armée, source de toute force ; sur la religion, source de toute justice. Recevez l’assurance de mes sentiments. » Ces braves dupes, nous les connaissons aussi ; nous en avons vu bon nombre sur les bancs de la majorité à l’Assemblée législative. Leurs chefs, opérateurs habiles, avaient réussi à les terrifier, moyen sûr de les conduire où l’on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer utilement les anciens épouvantails, les mots jacobin et sans-culotte, décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot démagogue. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manœuvres, exploitaient le mot « la Montagne » avec succès ; ils agitaient à propos cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de l’alphabet, groupées en syllabes et accentuées convenablement : – démagogie – montagnards – partageux – communistes – rouges, ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils avaient trouvé le moyen de pervertir les cerveaux de leurs collègues ingénus au point d’y incruster, pour ainsi dire, des espèces de dictionnaires où chacune des expressions dont se servaient les orateurs et les écrivains de la démocratie se trouvait immédiatement traduite. – Humanité, lisez : Férocité ; – Bien-être universel, lisez : Bouleversement ; – République, lisez : Terrorisme ; Socialisme, lisez : Pillage ; – Fraternité, lisez : Massacre ; – Evangile, lisez : Mort aux riches. De telle sorte que, lorsqu’un orateur de la gauche disait, par exemple : Nous voulons la suppression de la guerre et l’abolition de la peine de mort, une foule de pauvres gens, à droite, entendaient distinctement : Nous voulons tout mettre à feu et à sang, et, furieux, montraient le poing à l’orateur. Après tel discours où il n’avait été question que de liberté, de paix universelle, de bien-être par le travail, de concorde et de progrès, on voyait les représentants de cette catégorie que nous avons désignée en tête de ce paragraphe se lever tout pâles ; ils n’étaient, pas bien sûrs de n’être pas déjà guillotinés et s’en allaient chercher leurs chapeaux pour voir s’ils avaient encore leurs têtes. Ces pauvres êtres effarés n’ont pas marchandé leur adhésion au 2 décembre. C’est pour eux qu’a été spécialement inventée la locution : « Louis-Napoléon a sauvé la société. » Et ces éternels préfets, ces éternels arbitres, ces éternels capitouls, ces éternels échevins, ces éternels complimenteurs du soleil levant ou du lampion allumé, qui arrivent, le lendemain du succès, au vainqueur, au triomphateur, au maître, à sa majesté Napoléon-le-Grand, à sa majesté Louis XVIII, à sa majesté Alexandre Ier, à sa majesté Charles X, à sa majesté Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, à monseigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis, apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces les clefs de leurs consciences ! Mais les imbéciles, c’est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes ; et quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s’est vu dans tous les temps. Rendons justice au régime de décembre ; il n’a pas seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne sont qu’à lui ; il a produit des notabilités tout à fait neuves. Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s’émerveillent de ce qui sort de la poussière. C’est splendide à contempler. Tel qui était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits d’Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d’honneur. Tout aventurier endosse un habit officiel, s’accommode un bon oreiller bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit dessus : Fin de mes aventures. – Vous savez bien ? un tel ? – Oui. Il est aux galères ? – Non, il est ministre.