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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 41-42).

Livre deuxième - Le Gouvernement


Nouveautés en fait de légalité

La presse a le droit d’être censurée, le droit d’être avertie, le droit d’être suspendue, le droit d’être ruinée, le droit d’être supprimée ; elle a même le droit d’être jugée. Jugée par qui ? par les tribunaux. Quels tribunaux ? les tribunaux correctionnels. Et cet excellent jury trié ? Progrès ; il est dépassé. Le jury est loin derrière nous, nous revenons aux juges du gouvernement : « La répression est plus rapide et plus efficace », comme dit maître Rouher. Et puis, c’est mieux ; appelez les causes : police correctionnelle, sixième chambre ; première affaire, le nommé Roumage, escroc ; deuxième affaire, le nommé Lamennais, écrivain. Cela fait bon effet, et accoutume le bourgeois à dire indistinctement un écrivain et un escroc. – Certes, c’est là un avantage ; mais au point de vue pratique, au point de vue de la « répression », le gouvernement est-il bien sûr de ce qu’il a fait là ? est-il bien sûr que la sixième chambre vaudra mieux que cette bonne cour d’assises de Paris, par exemple, laquelle avait pour la présider des Partarieu-Lafosse si abjects, et pour la haranguer des Suin si bas et des Mongis si plats ? Peut-il raisonnablement espérer que les juges correctionnels seront encore plus lâches et plus méprisables que cela ? Ces juges-là, tout payés qu’ils sont, travailleront-ils mieux que ce jury escouade, qui avait le ministère public pour caporal et qui prononçait des condamnations et gesticulait des verdicts avec la précision de la charge en douze temps, si bien que le préfet de police Carlier disait avec bonhomie à un avocat célèbre, M. Desm. : – Le jury ! quelle bête d’institution ! quand on ne le fait pas, jamais il ne condamne ; quand on le fait, il condamne toujours. – Pleurons cet honnête jury que Carlier faisait et que Rouher a défait.

Ce gouvernement se sent hideux. Il ne veut pas de portrait, surtout pas de miroir. Comme l’orfraie, il se réfugie dans la nuit ; si on le voyait, il en mourrait. Or, il veut durer. Il n’entend pas qu’on parle de lui ; il n’entend pas qu’on le raconte. Il a imposé le silence à la presse en France. On vient de voir comment. Mais faire taire la presse en France, ce n’est qu’un demi-succès. On veut la faire taire à l’étranger. On a essayé deux procès en Belgique ; procès du Bulletin français, procès de la Nation. Le loyal jury belge a acquitté. C’est gênant. Que fait-on ? On prend les journaux belges par la bourse. Vous avez des abonnés en France ; si vous nous « discutez », vous n’entrerez pas. Voulez-vous entrer ? Plaisez. On tâche de prendre les journaux anglais par la peur. Si vous nous « discutez » – décidément, non, on ne veut pas être discuté ! – nous chasserons de France vos correspondants. La presse anglaise a éclaté de rire. Ce n’est pas tout. Il y a des écrivains français hors de France. Ils sont proscrits, c’est-à-dire libres. S’ils allaient parler, ceux-là ? S’ils allaient écrire, ces démagogues ? Ils en sont bien capables ; il faut les en empêcher. Comment faire ? bâillonner les gens à distance, ce n’est pas aisé. M. Bonaparte n’a pas le bras si long que ça. Essayons pourtant, on leur fera des procès là où ils seront. Soit, les jurys des pays libres comprendront que ces proscrits représentent la justice et que le gouvernement bonapartiste, c’est l’iniquité. Ces jurys feront ce qu’a fait le jury belge, ils acquitteront. On priera les gouvernements amis d’expulser ces expulsés, de bannir ces bannis. Soit, les proscrits iront ailleurs ; ils trouveront toujours un coin de terre libre où ils pourront parler. Comment faire pour les atteindre ? Rouher s’est cotisé avec Baroche, et à eux deux, ils ont trouvé ceci : bâcler une loi sur les crimes commis par les français à l’étranger, et y glisser les « délits de presse ». Le conseil d’État a dit oui et le corps législatif n’a pas dit non. Aujourd’hui c’est fait. Si nous parlons hors de la France, on nous jugera en France ; prison (pour l’avenir, en cas), amendes et confiscations. Soit encore. Ce livre-ci sera donc jugé en France et l’auteur dûment condamné. Je m’y attends, et je me borne à prévenir les individus quelconques, se disant magistrats, qui, en robe noire ou en robe rouge, brasseront la chose, que, le cas échéant, la condamnation à un maximum quelconque bel et bien prononcée, rien n’égalera mon dédain pour le jugement, si ce n’est mon mépris pour les juges. Ceci est mon plaidoyer.