Ouvrir le menu principal
Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 46-49).

Livre deuxième - Le Gouvernement


Mens agitat molem

Au centre est l’homme ; l’homme que nous avons dit ; l’homme punique ; l’homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir, cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités ; quelque chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand, et, chez Louis Bonaparte, est petit ; l’homme qui tue, qui déporte, qui exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie ; cet homme au geste accablé, à l’œil vitreux, qui marche d’un air distrait au milieu des choses horribles qu’il fait comme une sorte de somnambule sinistre. On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part, car ces êtres étranges ont d’étranges flatteurs : « C’est un dictateur, c’est un despote, rien de plus. » C’est cela à notre avis, et c’est aussi autre chose. Le dictateur était un magistrat. Tite-Live et Cicéron l’appellent prætor maximus ; Sénèque l’appelle magister populi ; ce qu’il décrétait était tenu pour arrêt d’en haut ; Tite-Live dit : pro numine observatum. Dans ces temps de civilisation incomplète, la rigidité des lois antiques n’ayant pas tout prévu, sa fonction était de pourvoir au salut du peuple ; il était le produit de ce texte : salus populi suprema lex esto. Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches, signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi, au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois ; semestres dictatura, dit Tite-Live. Habituellement, comme si cet énorme pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme. Cincinnatus s’en alla au bout de huit jours. Il était interdit au dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et de sortir de l’Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission du peuple. Il pouvait être plébéien ; Marcius Rutilus et Publius Philo furent dictateurs. On créait un dictateur pour des objets fort divers, – pour établir des fêtes à l’occasion des jours saints, – pour enfoncer un clou sacré dans le mur du temple de Jupiter, – une fois, pour nommer le sénat. Rome république porta quatre-vingt-huit dictateurs. Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l’an 552 de Rome à l’an 711. Elle commença par Servilius Geminus et arriva à César en passant par Sylla. A César elle expira. La dictature était faite pour être répudiée par Cincinnatus et épousée par César. César fut cinq fois dictateur en cinq ans, de 706 à 711. Cette magistrature était dangereuse ; elle finit par dévorer la liberté. M. Bonaparte est-il un dictateur ? nous ne voyons pas d’inconvénient à répondre oui. Prætor maximus, général en chef ? le drapeau le salue. Magister populi, maître du peuple ? demandez aux canons braqués sur les places publiques. Pro numine observatum, tenu pour dieu ? demandez à M. Troplong. Il a nommé le sénat ; il a institué des jours fériés ; il a pourvu au « salut de la société » ; il a enfoncé un clou sacré dans le mur du Panthéon et il a accroché à ce clou son coup d’État. Seulement il fait et défait la loi à sa fantaisie, il monte à cheval sans permission, et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. César avait pris cinq ans, il prend le double ; c’est juste. Jules César cinq, M. Louis Bonaparte dix, la proportion est gardée. Du dictateur passons au despote. C’est l’autre qualification presque acceptée par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle sied au sujet. Le Despotès venait après le Basileus. Il était, entre autres attributs, général de l’infanterie et de la cavalerie, magister utriusque exercitus. Ce fut l’empereur Alexis, surnommé l’Ange, qui créa la dignité de despotès. Le despotès était moins que l’empereur et au-dessus du Sebastocrator ou Auguste et du César. On voit que c’est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despotès en admettant, ce qui est facile, que Magnan soit César et que Maupas soit Auguste. Despote, dictateur, c’est admis. Tout ce grand éclat, tout ce triomphant pouvoir, n’empêchent pas qu’il ne se passe dans Paris de petits incidents comme celui-ci, que d’honnêtes badauds, témoins du fait, vous racontent tout rêveurs : deux hommes cheminent dans la rue, ils causent de leurs affaires, de leur négoce. L’un d’eux parle de je ne sais quel fripon dont il croit avoir à se plaindre. « C’est un malheureux, dit-il, c’est un escroc, c’est un gueux. » Un agent de police entend ces derniers mots : Monsieur, dit-il, vous parlez du président ; je vous arrête. Maintenant, M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur ? Belle question ! Il est maître, il est cadi, mufti, bey, dey, soudan, grand-khan, grand-lama, grand-mogol, grand-dragon, cousin du soleil, commandeur des croyants, schah, czar, sophi et calife. Paris n’est plus Paris, c’est Bagdad, avec un Giafar qui s’appelle Persigny et une Schéhérazade qui risque d’avoir le cou coupé tous les matins et qui s’appelle le Constitutionnel. M. Bonaparte peut tout ce qu’il lui plaît sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les citoyens français veulent savoir la profondeur du « gouvernement » dans lequel ils sont tombés, ils n’ont qu’à s’adresser à eux-mêmes quelques questions. Voyons, juge, il t’arrache ta robe et t’envoie en prison. Après ? Voyons, sénat, conseil d’État, corps législatif, il saisit une pelle et fait de vous un tas dans un coin. Après ? Toi, propriétaire, il te confisque ta maison d’été et ta maison d’hiver avec cours, écuries, jardins et dépendances. Après ? Toi, père, il te prend ta fille ; toi, frère, il te prend ta sœur ; toi, bourgeois, il te prend ta femme, d’autorité, de vive force. Après ? Toi, passant, ton visage lui déplaît, il te casse la tête d’un coup de pistolet et rentre chez lui. Après ? Toutes ces choses faites, qu’en résulterait-il ? Rien. Monseigneur le prince-président a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-Elysées dans une calèche à la Daumont attelée de quatre chevaux, accompagné d’un seul aide de camp. Voilà ce que diront les journaux. Il a effacé des murs Liberté, Egalité, Fraternité. Il a eu raison. Ah ! français ! vous n’êtes plus ni libres, le gilet de force est là ; ni égaux, l’homme de guerre est tout ; ni frères, la guerre civile couve sous cette lugubre paix d’état de siège. Empereur ? pourquoi pas ? il a un Maury qui s’appelle Sibour ; il a un Fontanes, un Faciunt asinos, si vous l’aimez mieux, qui s’appelle Fortoul ; il a un Laplace qui répond au nom de Leverrier, mais qui n’a pas fait la Mécanique Céleste. Il trouvera aisément des Esménard et des Luce de Lancival. Son Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX. Son uniforme vert, on l’a vu à Strasbourg ; son aigle, on l’a vu à Boulogne ; sa redingote grise, ne la portait-il pas à Ham ? casaque ou redingote, c’est tout un. Madame de Staël sort de chez lui. Elle a écrit Lélia. Il lui sourit, en attendant qu’il l’exile. Tenez-vous à une archiduchesse ? attendez un peu, il en aura une. Tu, felix Austria, nube. Son Murat se nomme Saint-Arnaud, son Talleyrand se nomme Morny, son duc d’Enghien s’appelle le droit. Regardez, que lui manque-t-il ? rien ; peu de chose ; à peine Austerlitz et Marengo. Prenez-en votre parti, il est empereur in petto ; un de ces matins, il le sera au soleil ; il ne faut plus qu’une toute petite formalité, la chose de faire sacrer et couronner à Notre-Dame son faux serment. Après quoi ce sera beau ; attendez-vous à un spectacle impérial. Attendez-vous aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies les plus intrépides ; attendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au duc Mimerel, au marquis Lebœuf, au baron Baroche ! En ligne, courtisans ; chapeau bas, sénateurs ; l’écurie s’ouvre, monseigneur le cheval est consul. Qu’on fasse dorer l’avoine de son altesse Incitatus. Tout s’avalera ; l’hiatus du public sera prodigieux. Toutes les énormités passeront. Les antiques gobe-mouches disparaîtront et feront place aux gobe-baleines. Pour nous qui parlons, dès à présent l’empire existe, et, sans attendre le proverbe du sénatus-consulte et la comédie du plébiscite, nous envoyons ce billet de faire-part à l’Europe :

— La trahison du 2 décembre est accouchée de l’empire. La mère et l’enfant se portent mal. –