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Névrosés
Hoffmann — Quincey — Edgar Poe
G. de Nerval
(pp. 159-264)
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EDGAR POE[1]

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L’ALCOOL

Il y a des noms qui éveillent des rumeurs de bataille, des réputations qui sentent la poudre. Edgar Poe a été longtemps, aux États-Unis, l’un de ces hommes dont on n’a pas le droit de parler avec calme. Il semblait que ce fût faire acte de faiblesse, et presque de relâchement moral, que de garder son sang-froid, de rester impartial, en face d’un si grand pécheur. On s’admirait si, d’aventure, on osait se taire par charité chrétienne. Quelques semaines après la mort de Poe, l’un de ses anciens collaborateurs écrivait avec des larmes dans la plume : « Un scrupule généreux porte tous ceux qui l’ont intimement connu à ensevelir dans l’ombre de l’oubli ses faiblesses, ou plutôt tous les traits distinctifs de sa personnalité[2]. » Quant à ceux que ne gênait aucun scrupule, loin d’ensevelir ses fautes, ils travaillaient à en déterrer, et les défouisseurs trouvent toujours quelque chose ; ils profitent de ce que les morts ne peuvent pas réclamer. Les inimitiés que Poe avait soulevées de son vivant se cristallisèrent en une biographie malveillante et dure[3], qui faillit fausser à jamais sa physionomie, même pour ses dévots, et l’on sait s’il en a manqué en France. Le monde crut qu’il avait été une façon de démoniaque, et les raffinés l’en trouvèrent plus grand, tandis que les simples s’en affligeaient.

Les amis personnels d’Edgar Poe n’abandonnèrent point sa mémoire, mais ils s’y prirent mal ; ils ont aidé à la légende, sans le vouloir, par un système de réticences qui multipliait les erreurs, ou aggravait les soupçons, alors qu’il n’y aurait eu de recours que dans une absolue franchise. Il fallait crier sur les toits, au lieu d’essayer de le cacher, que la nature l’avait marqué pour le delirium tremens et que les hasards de l’existence avaient encore diminué les chances qui lui restaient d’y échapper. Il fallait le montrer ivre, se maudissant lui-même à travers son délire, et appelant le poison ou la balle qui le délivrerait de sa honte. On ne lui reprochera pas, à celui-là, de ne pas avoir lutté. Ce n’est pas Edgar Poe qui aurait plaisanté, comme Hoffmann, de sa déchéance physique et morale, ou protesté cyniquement, comme Thomas de Quincey, qu’il ne regrettait que de ne pas avoir commencé plus tôt. Il a été touchant de bonne volonté dans ses efforts contre l’envahissement du vice, de sincérité dans ses remords après chaque défaite. Le premier venu pouvait le morigéner : il courbait la tête et remerciait. On le dénonçait publiquement : alors il mentait, mentait, avec la maladresse éperdue du criminel qui perd la tête en se voyant découvert. Il jura jusqu’au dernier jour qu’il guérirait, et se crut plusieurs fois sauvé ; l’alcoolisme le ressaisissait en pleine allégresse de délivrance, et lui faisait faire un pas de plus vers l’hôpital. Sa vie a été tragique, sa fin abominable, mais c’est ainsi qu’il est vrai, et émouvant, et attachant malgré tout ; et c’est ainsi que nous allons tâcher de le montrer[4].


I

Il descendait d’une bonne famille anglaise, établie en Irlande au temps de Cromwell. Vers le milieu du XVIIIe siècle, un Poe émigra en Amérique, où il ne trouva point la fortune. Son fils, qui fut le grand-père du poète, était simple charron à Baltimore, quand la guerre de l’indépendance lui fournit l’occasion de se distinguer et de gagner le surnom de général Poe, « en récompense de ses services révolutionnaires[5] », rapporte l’histoire. On raconte aussi que Lafayette, à son dernier voyage aux États-Unis, baisa la terre de son tombeau en disant : « — Ici repose un noble cœur. » C’était un rude homme, plein de vertu, énergique, le contraire d’un sentimental et d’un névrosé. Peut-être convient-il néanmoins de faire remonter jusqu’à lui, si ce n’est plus haut encore, les germes de l’alcoolisme qui a ravagé une partie de sa descendance. Je remarque les lignes que voici dans une lettre adressée à Edgar Poe par l’un de ses cousins : « — (15 juin 1843) … Il y a une chose contre laquelle je tiens à vous mettre en garde, et qui a été le grand ennemi de notre famille : l’usage immodéré de la bouteille[6]. »

On ne sait rien de la femme du « général », sinon qu’elle lui donna plusieurs enfants. L’aîné était un fils, David, qui apporta tout à coup dans cet intérieur puritain les surprises et les scandales d’un tempérament morbide et d’une âme mal affermie. C’était un impulsif, de vie décousue et inutile, que la phtisie dévorait et qui aiguillonnait la phtisie par son ardeur au plaisir, l’un de ces adolescents mal nés que leur instinct pousse parmi les mauvaises compagnies, et qui apparaissent dans les familles graves et pieuses comme une punition d’en haut pour quelque péché lointain et ignoré. Le Dieu du vieux Poe était Celui qui a dit : « — Je suis le Dieu fort et jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants en la troisième et quatrième génération… » David fut la verge divine sous laquelle cet homme de fer courba la tête : son fils, son propre fils, était fou de théâtre et jouait lui-même en amateur.

Le général Poe l’avait destiné au barreau. L’âge venu, il l’envoya au loin, chez un homme de loi, mais l’attrait des coulisses était devenu irrésistible. David s’enfuit pour rejoindre une troupe ambulante et y devenir ce qu’il y a peut-être de plus lamentable au monde, un cabotin sans talent, gouaillé par le public et traînant sa pitrerie où il peut. Son père ne voulut plus le connaître et l’abandonna à son sort.

Parmi les camarades de ce pauvre garçon se trouvait une jolie fille appelée Élisabeth, phtisique comme lui. C’était une enfant de la balle, née d’une comédienne de Londres et d’un père quelconque. Sa mère l’avait amenée toute petite en Amérique, où elle avait grandi sur les planches en jouant « les rôles d’enfants, les nymphes et les amours », puis, un beau jour, elle s’était trouvée seule au monde : sa mère était partie avec un pianiste qui avait consenti à l’épouser, et ni l’un ni l’autre n’avaient plus reparu. Élisabeth se tira d’affaire en fille de ressources. Le public l’aimait. Elle avait un jeu fripon et une petite voix aigrelette qui la servaient à merveille dans l’opérette, ou ce qui en tenait lieu il y a un siècle. Le répertoire de Shakespeare était aussi de son emploi, et elle s’en acquittait honorablement ; cependant, d’après la critique américaine du temps, Ophélie et Cordélia convenaient moins à ses dons naturels que les rôles un peu canailles. La même critique rendait hommage à ses vertus domestiques. Un premier mariage avec un acteur avait été très vite dénoué par la mort. Trois mois après, David Poe empruntait de l’argent pour se mettre en ménage et épousait la jolie veuve.

Il lui apportait un corps usé par la phtisie et la boisson. Ce n’était pas un ivrogne ; aucun témoignage n’autorise à l’en accuser ; c’était un alcoolique, chose très différente, puisque la médecine donne ce nom à des gens qui n’ont été coupables que d’excès légers, mais répétés. David Poe avait été connu dès sa première jeunesse pour aimer les sociétés joyeuses où les bouteilles circulent largement, et ce n’est pas sa vie de bohème parmi d’autres bohèmes qui avait pu le corriger. Sa femme étant aussi une dégénérée et une phtisique, leurs enfants à naître n’avaient qu’une chance d’être sains : c’était de ressembler par-dessus leurs têtes aux grands-parents Poe, et c’est, malheureusement, ce qui n’arriva pas.

L’existence des jeunes mariés ressemblait à celle que mènent les comédiens de nos troupes de sous-préfecture. Ils roulaient de ville en ville, très peu payés et comptant sur les représentations à bénéfice pour avoir du pain. On a conservé de leurs boniments au public. Ils y avouaient sans fausse honte qu’une salle vide serait « la misère », et la salle ne se remplissait pas toujours. Leurs enfants vinrent au monde entre des pots de fard et des notes impayées, au sortir d’une représentation et presque à la veille d’une autre, car la mère n’avait guère le loisir d’être malade.

Ils en eurent trois. William, l’aîné, fut un demi-fou, qui buvait, et qui mourut jeune après une existence de casse-cou. Une tradition de famille en fait un adolescent de génie, ayant écrit de très beaux vers qui se sont perdus. Edgar était le second ; il naquit le 19 janvier 1809. Leur sœur Rosalie était presque idiote et a fini dans un hospice.

Ainsi, l’hérédité s’était acharnée sur cette race. Sur trois, elle n’en avait pas pardonné un seul, et les désordres qu’on relève chez les enfants de David Poe sont précisément ceux qui menacent les enfants des alcooliques. — « L’observation clinique, dit le docteur Le Gendre, a révélé qu’il peut exister chez les enfants des alcooliques, soit un besoin inné de boire, soit des troubles purement fonctionnels du système nerveux, soit des altérations organiques des centres nerveux. Le goût des boissons alcooliques sommeille, comme tant d’aptitudes héréditaires, jusqu’au jour où une occasion le rend manifeste. C’est quelquefois de très bonne heure, pendant l’enfance, si l’individu grandit dans un milieu où règne l’abus de l’alcool ; c’est habituellement plus tard, entre quinze et vingt-cinq ans pour les garçons[7]. » Ces lignes s’appliquent admirablement à la famille d’Edgar Poe.

On croit que David Poe n’existait plus au moment de la naissance de sa fille. Quelques mois après, Élisabeth agonisait à son tour. Elle expira vers la fin de 1811, dans un dénûment profond.

S’il fallait une preuve que la vie morale des Puritains s’inspirait des duretés de l’Ancien Testament et des vengeances de Javeh, bien plus que des miséricordes de l’Évangile, on la trouverait dans la conduite du général Poe à la mort de sa belle-fille. Il y avait là trois orphelins, dont l’aîné avait cinq ans. Le général Poe ne s’occupa pas de ces innocents, et il ne paraît pas que sa femme se soit mise plus en peine que lui de ce que devenait la chair de leur chair et le sang de leur sang. Des étrangers charitables se partagèrent les petits abandonnés. Edgar échut à un riche négociant en tabac, nommé John Allan, qui n’avait pas d’enfant, et dont la femme avait été séduite par les yeux brillants et l’étrange précocité d’une figure parlante qu’elle ne comprenait point. Les jugements légers du monde vantèrent la bonne étoile de ce petit meurt-de-faim, destiné désormais à des lambris dorés, et il ne le crut lui-même que trop en grandissant. Son éducation fut faussée par ce malentendu énorme. M. Allan n’avait cédé qu’avec répugnance au caprice de sa femme pour le rejeton d’une souche méprisée, et, dans son for intérieur, il lui faisait la charité, alors qu’Edgar Poe, trompé par les apparences, s’accoutumait à penser et agir en fils adoptif, qui peut compter sur les privilèges attachés à ce titre. Il est impossible d’absoudre les faiseurs d’aumônes dont les imprudences préparent des amertumes aussi légitimes.

En attendant l’heure des déceptions et des rancunes, les Allan s’amusaient de ce joli petit garçon inquiétant qui ornait leur maison à la façon d’un animal exotique. On l’habituait à se donner en spectacle. Il était pomponné, adulé, bourré de cadeaux et d’argent ; il lui manquait d’être élevé, parce que les Allan, avec toutes leurs bonnes intentions, n’y pensaient pas, ne savaient pas s’y prendre. C’était le plus grand malheur qui pût lui arriver. On a constaté qu’à certains legs morbides correspond chez l’enfant un affaiblissement de l’être moral, une « insuffisance héréditaire du moi[8] », pour parler comme les médecins. L’éducation est alors le seul remède. Son efficacité, son heureuse puissance, ont été proclamées par la science, Dieu merci ! Que deviendrions-nous sans cela, nous les pères et les mères, à l’apparition dans le monde de cet inconnu, un nouveau-né ! L’éducation s’empare de ce moi « insuffisant », inconsistant, désagrégé pour ainsi dire, et elle lui reconstitue un « noyau solide », une charpente, au moyen de « complexus d’idées fortement enchaînées », qui lui deviennent des habitudes morales. À force d’emboîter et de cheviller l’enfant dans les attitudes d’esprit qui font l’honnête homme, l’éducation lui rend difficile de s’en écarter. Mais, sans elle, tout est perdu pour un Edgar Poe. Il le savait bien, et il en a voulu aux Allan de ne pas lui avoir imposé une discipline dans son enfance. Il s’en est plaint dans un de ses plus beaux contes, William Wilson[9], qui est aussi l’un de ceux où il a mis le plus de souvenirs personnels, arrangés et satanisés pour les besoins de l’intérêt dramatique : — « Je suis, raconte son héros, le descendant d’une race qui s’est distinguée en tout temps par un tempérament imaginatif et facilement excitable ; et ma première enfance prouva que j’avais pleinement hérité du caractère de famille. Quand j’avançai en âge, ce caractère se dessina plus fortement ; il devint, pour mille raisons, une cause d’inquiétude sérieuse pour mes amis, et de préjudice positif pour moi-même. Je devins volontaire, adonné aux plus sauvages caprices ; je fus la proie des plus indomptables passions. » Les parents de William Wilson furent misérablement impuissants à enrayer ses tendances mauvaises : — « Il y eut de leur côté quelques tentatives, faibles, mal dirigées, qui échouèrent totalement, et qui tournèrent pour moi en triomphe complet. À partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique ; et, à un âge où peu d’enfants ont quitté leurs lisières, je fus abandonné à mon libre arbitre, et devins le maître de toutes mes actions… »

Les panégyristes d’Edgar Poe ont aussi reproché aux Allan, et très durement, de ne pas l’avoir compris. Cela est facile à dire, lorsqu’eux-mêmes n’ont cessé de se contredire devant cet être mystérieux qui restait impénétrable, tout en ne pouvant jamais se dominer. Nous avons tous une part de ce que Thomas de Quincey appelait l’Incommunicable, mais elle est plus ou moins grande. L’Incommunicable était presque tout l’homme chez Poe, âme solitaire s’il en fut. Il a été dès l’enfance, même pour ses camarades de jeu, « celui qui ne se laisse pas lire », le « maître des secrets qui ne veulent pas être dits[10] ». Peut-être ne dépendait-il pas de lui de se livrer ; certaines natures se restent incompréhensibles à elles-mêmes ; leurs instincts sont trop obscurs. Plaignons ceux qui ont la responsabilité de ces sphinx.

En 1815, les Allan allèrent passer plusieurs années en Angleterre. Ils emmenèrent leur protégé, qu’ils mirent dans une pension des environs de Londres, longuement décrite, et délicieusement, dans le conte déjà cité : « Mes premières impressions de la vie d’écolier sont liées à une vaste et extravagante maison du style d’Élisabeth, dans un sombre village d’Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En vérité, c’était un lieu semblable à un rêve et bien fait pour charmer l’esprit que cette vénérable vieille ville. En ce moment même je sens en imagination le frisson rafraîchissant de ses avenues profondément ombreuses, je respire l’émanation de ses mille taillis et je tressaille encore, avec une indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche, déchirant à chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la quiétude de l’atmosphère brune dans laquelle s’enfonçait et s’endormait le clocher gothique tout dentelé. »

Ce poétique village abritait la plus poétique des pensions : — « La maison ! — quelle curieuse vieille bâtisse cela faisait ! — Pour moi, quel véritable palais d’enchantement ! Il n’y avait réellement pas de fin à ses détours, — à ses incompréhensibles subdivisions. Il était difficile, à n’importe quel moment donné, de dire avec certitude si l’on se trouvait au premier ou au second étage. D’une pièce à l’autre on était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à descendre. Puis les subdivisions latérales étaient innombrables, inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-mêmes, que nos idées les plus exactes relativement à l’ensemble du bâtiment n’étaient pas très différentes de celles à travers lesquelles nous envisageons l’infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je n’ai jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle localité lointaine était situé le petit dortoir qui m’était assigné en commun avec dix-huit ou vingt autres écoliers.

« La salle d’études était la plus vaste de toute la maison et même du monde entier ; du moins je ne pouvais m’empêcher de la voir ainsi. Elle était très longue, très étroite et lugubrement basse, avec des fenêtres en ogive et un plafond en chêne… Éparpillés à travers la salle, d’innombrables bancs et des pupitres, effroyablement chargés de livres maculés par les doigts, se croisaient dans une irrégularité sans fin, — noirs, anciens, ravagés par le temps, et si bien cicatrisés de lettres initiales, de noms entiers, de figures grotesques et d’autres nombreux chefs-d’œuvre du couteau, qu’ils avaient entièrement perdu le peu de forme originelle qui leur avait été réparti dans les jours très anciens. »

Dans un angle de la salle « d’où émanait la terreur », une enceinte solide contenait le révérend docteur Bransby, principal de la pension et pasteur du village ; deux fonctions que le jeune Poe avait peine à concilier, avec sa logique embarrassante d’enfant qui ignore les mascarades dont vit la société. Il n’arrivait pas à comprendre que le même homme qui avait grondé et fouetté toute la semaine se métamorphosât le dimanche, à heure fixe, en consolateur onctueux, porte-parole de la bonté divine et infinie : — « Avec quel profond sentiment d’admiration et de perplexité, dit-il, avais-je coutume de le contempler, de notre banc relégué dans la tribune, quand il montait en chaire d’un pas solennel et lent ! Ce personnage vénérable, avec ce visage si modeste et si bénin, avec une robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante, avec une perruque si minutieusement poudrée, si raide et si vaste, pouvait-il être le même homme qui, tout à l’heure, avec un visage si aigre et dans des vêtements souillés de tabac, faisait exécuter, férule en main, les lois draconiennes de l’école ? Oh ! gigantesque paradoxe, dont la monstruosité exclut toute solution ! »

La suite de William Wilson offre un curieux mélange du réel avec le chimérique. Les événements sont de pure fantaisie ; Poe n’a jamais assassiné personne, même symboliquement, et son héros se vante en se donnant pour une fleur de perversité. Les souvenirs qu’il avait laissés à la pension étaient plus doux : « C’était un enfant de beaucoup de vivacité et de moyens, disait le docteur Bransby quand on l’interrogeait sur son ancien élève. Il aurait été un très bon petit garçon si ses « parents » ne l’avaient pas gâté, mais ils le gâtaient et lui donnaient un argent de poche extravagant, ce qui lui permettait toutes sortes de sottises. Je l’aimais bien tout de même[11]. » D’autre part, la grande tragédie de la vie de Poe éclate d’une façon si saisissante dans William Wilson, que ce récit fantastique se trouve être ce qu’on a jamais écrit sur lui de plus profondément vrai.

Il s’agit, dans le conte, d’un enfant de génie qui est de naissance un impulsif, et dont les impulsions deviennent plus violentes et plus perverses avec les années. Sa nature impérieuse lui a donné un grand ascendant sur ses camarades, un seul excepté, qui s’est présenté à l’école le même jour que lui, et qui a même nom, même taille, même visage. Quand l’un paraît, on voit l’autre, et on ne les distinguerait point, sans une infirmité qui empêche l’étranger « de jamais élever la voix au-dessus d’un chuchotement très bas ». C’est la seule différence qui existe entre William Wilson et son double, car « sa voix, pourvu qu’il parlât bas, devenait le parfait écho de la mienne[12] ».

Autant le reste de la classe était soumis au despotisme de « l’enfant de génie », autant son double mettait de persistance à le contrarier. Il ne se contentait pas, comme celui de Musset dans la Nuit de décembre, de soupirer en montrant du doigt la colline ou les cieux. Il était la Conscience d’une âme violente, résolue à ne pas céder sans combat à des impulsions inexplicables non moins que honteuses. À toute heure, en tout lieu, il se plaçait entre la faute et le héros du conte, qu’il s’efforçait de retenir, tantôt lui insinuant un bon conseil dans un de ses « chuchotements significatifs », tantôt lui donnant d’un ton impératif un avertissement solennel. Repoussé avec impatience, et bientôt avec haine, il revenait à la charge et redoublait ses importunités, plus odieuses chaque jour à celui qui ne lui obéissait qu’en frémissant. Ce qu’il serait advenu de William Wilson dans d’autres conditions, avec la direction morale qui lui fit défaut par la faiblesse ou l’incurie des siens, chacun est libre d’en penser ce qu’il lui plaira, selon ses idées et selon sa foi. Abandonné à lui-même, il devint ce qu’est devenu Edgar Poe. Les germes morbides que l’enfant avait reçus en héritage grandirent chez l’adolescent, qui se mit à boire. À mesure qu’il s’enfonçait dans le vice, les reproches de « l’autre » lui étaient plus insupportables. Il essayait de fuir ce double abhorré, qui semblait trouver une volupté féroce à lui murmurer à l’oreille sa dégradation. Deux ou trois fois, il crut s’en être délivré ; mais sa conscience refusait de mourir et se réveillait au milieu d’une orgie, ou au moment de commettre une mauvaise action. Cette lutte monstrueuse est racontée par Poe avec une passion émouvante. Son William Wilson fuit de contrée en contrée dans une « agonie d’horreur », comme jadis Caïn sous la malédiction de l’Éternel, et ne trouve nulle part de sûreté contre la voix qui « pénètre la moelle de ses os. — Je fuyais en vain. Ma destinée maudite m’a poursuivi, triomphante, et me prouvant que son mystérieux pouvoir n’avait fait jusqu’alors que de commencer. À peine eus-je mis le pied dans Paris, que j’eus une preuve nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les années s’écoulèrent, et je n’eus point de répit. Misérable ! — À Rome, avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il s’interposa entre moi et mon ambition ! — Et à Vienne ! — et à Berlin ! — et à Moscou ! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du fond de mon cœur ? Frappé d’une panique, je pris enfin la fuite devant son impénétrable tyrannie comme devant une peste, et jusqu’au bout du monde j’ai fui, j’ai fui en vain ».

L’adolescent s’était fait homme, l’homme s’était entièrement adonné à la boisson, et l’alcool accomplissait son œuvre : — « Son influence exaspérante sur mon tempérament héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle. » En cet état, William Wilson résolut de s’affranchir coûte que coûte de souffrances dont l’inutilité était manifeste. Dans une nuit de plaisir, il assassina son double au fond d’une chambre écartée : « Quelle langue humaine peut rendre suffisamment cet étonnement, cette horreur qui s’emparèrent de moi au spectacle que virent alors mes yeux… Une vaste glace se dressait là où je n’en avais pas vu trace auparavant ; et, comme je marchais frappé de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et barbouillée de sang, s’avança à ma rencontre d’un pas faible et vacillant. »

Avant d’expirer, le mourant lui adressa ces paroles : — « Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi, — mort au Monde, au Ciel et à l’Espérance ! En moi tu existais, — et vois dans ma mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t’es radicalement assassiné toi-même ! »

Edgar Poe n’a pas eu le malheur, quelque bas qu’il ait pu tomber, de survivre à sa conscience ; en cela encore, j’oserai même dire en cela surtout, son conte est bien un conte ; mais un conte dont l’idée générale s’adapte si parfaitement à ce que l’on sait de lui à présent, qu’il fallait lui faire sa place dans une histoire de l’homme. C’est l’énigme douloureuse de sa propre destinée d’alcoolique que Poe a transportée ici dans le monde surnaturel ; c’est sa cause qu’il plaide quand il implore notre indulgence en termes hésitants et timides : « Je soupire… après la sympathie — j’allais dire la pitié — de mes semblables. Je voudrais leur persuader que j’ai été en quelque sorte l’esclave de circonstances qui défiaient tout contrôle humain. Je désirerais qu’ils découvrissent pour moi, dans les détails que je vais leur donner, quelque petite oasis de fatalité dans un Sahara d’erreur. » Combien cette prière humble et discrète est éloignée du droit au vice que tant de gens réclament de nos jours avec une sorte d’arrogance, au nom des mêmes fatalités héréditaires. On était moins coulant avec soi-même au temps de Poe. S’il arrivait — et cela est toujours arrivé — qu’on désertât la lutte contre les instincts mauvais, c’était sans se considérer comme justifié d’avance. On croyait alors qu’il restait le secours divin quand le secours humain manquait. Cette pensée avait heureusement supprimé l’inéluctable pour l’imagination, et c’est être déjà à moitié vainqueur que de croire à la victoire. La foi, qui fait marcher les paralytiques, donne aussi des forces contre la tentation. Les plus incroyants ne peuvent refuser à la religion d’avoir donné à l’homme un puissant tremplin pour les grands élans et les efforts désespérés, ne fût-ce que par la confiance qu’elle lui mettait au cœur, et qu’aujourd’hui il a perdue.

Edgar Poe était dans sa douzième année quand les Allan le ramenèrent en Amérique. L’ombre expiatoire qui ne devait pas tarder à l’envelopper devenait visible ; il faudrait avoir renoncé à tout sentiment d’humanité pour lui refuser la pitié qu’il sollicite.


II

À son retour d’Europe, il poursuivit ses études dans une école de Richmond, admiré des autres écoliers, plutôt qu’il n’en était aimé, pour ses brillantes facultés et son adresse aux exercices du corps : « Malgré toutes ses supériorités, raconte l’un d’entre eux[13], il n’était pas l’âme de l’école, ni même son favori… Poe était volontaire, capricieux, souvent impérieux et pas toujours bon, ni même aimable, quoiqu’il eût le premier mouvement généreux. » On lui reprochait aussi de rester un livre fermé, d’être toujours, comme il l’était déjà à six ans, « celui qui ne se laisse pas lire » ; la jeunesse a de l’éloignement pour ces âmes scellées qui semblent avoir quelque chose à cacher. Enfin, l’on n’était pas indifférent, dans cette démocratie, à la modestie de ses origines. Ses visées à la domination parurent déplacées chez un fils de cabotin, élevé par charité ; on le lui fit sentir ; il n’y fut pas insensible.

À dix-sept ans, il entra à l’université de Virginie[14]. Le jeu et les boissons fortes y causaient de grands désordres. Poe fit sa compagnie habituelle des plus ardents au plaisir, et les déconcerta par l’étrangeté de ses façons de s’amuser. L’usage était de se réunir entre étudiants pour jouer aux cartes en buvant du punch. Le nouveau venu apportait au jeu « une extravagance », selon l’expression d’un témoin, qui fut mal vue des coteries aristocratiques, et sa manière de s’enivrer leur parut populacière. Les autres étudiants buvaient parce qu’ils y trouvaient leur agrément. Poe, ainsi que l’a expliqué Baudelaire, « ne buvait pas en gourmand, mais en barbare,… comme accomplissant une fonction homicide ». On lit dans une lettre d’un de ses camarades d’université : « La passion de Poe pour les boissons fortes était aussi marquée et aussi particulière que sa passion pour les cartes. Ce n’était pas le goût du breuvage qui l’attirait ; il saisissait un plein verre, sans eau ni sucre, et l’avalait d’un trait, sans le goûter. Il en avait le plus souvent son compte ; mais quand il avait résisté, il était rare qu’il revînt à la charge. »

Il a bu « en barbare » sa vie durant. L’ivrognerie n’a jamais été pour lui une source de voluptés sensuelles, ni même intellectuelles ; elle ne lui apportait que la suppression d’un besoin douloureux. Il avalait l’alcool par grandes lampées, sous l’impulsion d’une espèce de volonté désordonnée qui sommeillait quelquefois des mois entiers, pour se réveiller en sursaut au moment le plus inattendu. Ses excès gardèrent jusque près de la fin ce caractère d’intermittence. Il redevenait sobre tandis qu’autour de lui tout n’était qu’occasions et tentations ; il cessait brusquement de l’être lorsqu’il paraissait le plus en sûreté. Ces bizarreries portent un nom en médecine, la dipsomanie. Si l’absence d’observations précises ne permet pas d’affirmer qu’Edgar Poe ait été en effet un dipsomane, ce qu’on sait de lui autorise assurément à le supposer. — « Tous les auteurs, écrit le docteur Magnan[15], distinguent aujourd’hui la dipsomanie de l’alcoolisme, celle-ci est une forme particulière de monomanie instinctive, puisant le plus souvent son origine dans l’hérédité ; l’alcoolisme, au contraire, est un simple empoisonnement qui se traduit chez tous de la même manière… »

« Les ivrognes, dit de son côté le docteur Trélat, sont des gens qui s’enivrent quand ils trouvent l’occasion de boire. Les dipsomanes sont des malades qui s’enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »

Selon les mêmes savants, l’accès en fait des manières d’aliénés. Le docteur Trélat a accueilli dans un ouvrage sur la Folie lucide le cas d’une femme à qui la dipsomanie avait coûté fortune et situation : « On ne pouvait, dit-il, sans être pris d’une vive compassion, entendre le récit des efforts qu’elle a faits pour se guérir d’un penchant qui lui a toujours été si funeste. Quand elle sentait venir son accès, elle mettait dans le vin qu’elle buvait les substances les plus propres à lui en inspirer le dégoût. C’était en vain. Elle y a mêlé jusqu’à des excréments. En même temps, elle se disait des injures… La passion, la maladie était toujours plus forte… que les reproches et que le dégoût. »

Si l’on veut bien rapprocher les efforts de cette malheureuse des luttes dont William Wilson nous a donné le spectacle, on ne pourra songer sans horreur à ces infortunés qui sont écartelés entre leur maladie et leur conscience, et à la légèreté avec laquelle tant d’hommes préparent ce supplice à leurs descendants. On a vu plus haut que la médecine est parvenue à constater, chez les enfants des alcooliques, des altérations anatomiques des centres nerveux. C’est la réponse à Baudelaire, lorsqu’il demandait, dans une de ses notices sur Poe : « Y a-t-il donc une Providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau ?… Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines ?… Leur destinée est écrite dans toute leur constitution, elle brille d’un éclat sinistre dans leurs regards et dans leurs gestes, elle circule dans leurs artères avec chacun de leurs globules sanguins[16]. » Baudelaire ne s’est trompé que sur un point. Celle qui prépare le malheur des Edgar Poe dès le berceau, c’est notre misérable imprévoyance, qui empêche les pères, au milieu des excès, de songer à leurs descendants. La « Providence diabolique » ne réside pas là-haut dans le ciel. Elle est beaucoup plus près. Elle est assise à notre foyer, elle nous berce sur ses genoux et rit à l’idée qu’elle pourrait nous vouloir du mal. Pauvre Providence humaine, ignorante et aveugle !

Poe ne resta qu’un an à l’université. En voyant le train des choses, le chiffre de ses dettes, M. Allan s’alarma et le prit dans ses bureaux. Il s’enfuit, comme avait fait son père vingt-trois ans plus tôt. « Il m’a quitté, écrivait M. Allan, à cause d’une affaire de jeu à l’université, à Charlottesville, parce que (je suppose du moins que c’est pour cela) j’ai refusé de sanctionner une règle adoptée là-bas par les fournisseurs et autres individus, qui baptisent dettes d’honneur toutes les inconséquences. » Le jeune révolté avait gagné Boston, la tête bourdonnante de rêves de gloire. C’était à la poésie qu’il comptait demander l’immortalité. Il publia une plaquette de mauvais vers auxquels personne ne fit attention, et se trouva bientôt à bout de ressources. Jusqu’à ces derniers temps, on n’avait su que par lui-même ce qu’il était alors devenu. Il en avait dicté un récit sur la fin de sa vie, un jour qu’il n’était pas dans son bon sens. L’histoire est longue ; j’abrège.

La Grèce était soulevée contre le Turc, et l’âme de l’adolescent tressaillait d’enthousiasme aux grandes actions d’une poignée de héros. Il partit pour offrir son bras aux insurgés. Passant par la France — est-ce à l’aller, est-ce au retour ? Poe laissait dans l’ombre sa campagne de Grèce, — il fut gravement blessé en duel, et soigné par une étrangère de haut rang, qui devint son ange tutélaire. Après des aventures « terribles », qu’il avait retracées en les adoucissant dans un roman intitulé la Vie d’un artiste[17], il s’était rembarqué pour l’Amérique sur les instances de sa bienfaitrice, qui lui montrait la gloire au bout de la carrière des lettres. Quand on lui demandait pourquoi il n’avait jamais publié son roman, il répondait que c’était impossible en anglais à cause de souvenirs trop personnels, qui auraient blessé sa famille, mais qu’il en avait été imprimé une traduction française, et que l’ouvrage avait été attribué chez nous à Eugène Sue.

Il n’y a pas un seul mot de vrai dans cette histoire, et elle n’en a que plus d’intérêt à titre de symptôme moral. Poe s’était fabriqué sans plus de façons les débuts dans la vie qui seyaient à un nourrisson du romantisme. On vient de découvrir qu’il s’était engagé tout prosaïquement dans l’armée américaine (le 26 mai 1827) quand il n’avait plus su que faire à Boston ; son dossier existe encore au ministère de la guerre de Washington. On le mit dans les bureaux de l’artillerie, et il fut un bon petit soldat, très sobre dans un milieu où ce n’était guère l’usage, et très occupé d’une seconde plaquette de vers[18] qui est beaucoup meilleure que la première. Il se trouvait dans un de ces heureux intervalles où sa manie le laissait en repos. L’apaisement se faisait en lui et autour de lui, les ténèbres se dissipaient de dessus sa route. M. Allan, informé de sa situation, l’aida à entrer à l’École militaire de West-Point, et son mauvais destin parut conjuré.

À peine à l’école, il fut repris de ses « accès », qu’accompagnèrent des redoublements de bizarrerie. — Il avait un air harassé et ennuyé qu’on n’oubliait plus, dit un de ses compagnons de chambrée. Un rien l’irritait. Mal noté, sans cesse puni, il fut finalement chassé pour indiscipline et se trouva devant la porte, un beau matin du mois de mars 1831, avec douze sous dans sa poche et pas d’asile. Mme Allan était morte, M. Allan remarié, sur le point d’être père de famille, et désireux d’avoir le moins possible à démêler avec le vivant souvenir d’une fantaisie malheureuse. Il est hors de doute qu’il n’avait pas le droit d’abandonner Poe après lui avoir donné des habitudes de luxe et l’avoir laissé se leurrer de l’espoir d’un grand héritage. Il n’est pas douteux non plus que le code de morale de M. Allan l’autorisait à ce crime. Sa conscience ne lui reprochait rien. Il avait beaucoup dépensé pour Edgar Poe, qui l’avait très mal récompensé de ses soins. Ce n’était pas sa faute si ce garçon « sans principes » et de cœur « ingrat » s’obstinait à se croire le fils de la maison alors qu’il n’était que l’un de ses pauvres et qu’il avait remis de ses propres mains au secrétaire de la guerre une lettre de recommandation où son bienfaiteur précisait la nature de leurs relations : « Je vous avoue franchement, monsieur, disait la lettre, que (ce jeune homme) ne m’est parent à aucun degré, et que je m’intéresse activement à beaucoup d’autres, guidé uniquement par le sentiment que ma sollicitude est acquise à tout homme dans le malheur. » Le Ciel préserve les malheureux de certains philanthropes ! Pour en finir avec un sujet pénible, Edgar Poe voulut revoir M. Allan pendant sa dernière maladie (1834). Le moribond, levant son bâton, lui commanda de sortir, et il obéit sans un mot, trop convaincu que les choses étaient dans l’ordre pour essayer de lutter. Il a dit dans un de ses premiers contes, composé un peu après vingt ans : « Le mal est la conséquence du bien,… c’est de la joie qu’est né le chagrin ; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l’angoisse d’aujourd’hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir été[19]. » Sa sortie honteuse du logis où son caprice avait longtemps fait loi donnait raison à ce précoce désenchantement. Il crut désormais que nos joies ne sont que des visions, d’où sortent des réalités, qui sont nos maux. C’est une des idées qui ont le plus contribué à la morne tristesse de son œuvre.

Le voilà avec ses douze sous dans une rue de West-Point. Il trouva le moyen d’arriver à New York, et même d’y publier des vers[20], où perçait enfin son génie et qui ne furent cependant pas plus remarqués que les précédents. De New York, il vint à Baltimore, où il colporta chez les éditeurs de singuliers récits qui « n’apprenaient rien » et « n’avaient pas de morale » ; tout le monde les lui refusa. Sans pain, sans vêtements, il périssait de misère, si un journal local ne s’était avisé pour se faire une réclame de proposer un prix de cent dollars au meilleur conte en prose. Poe en envoya un paquet et eut le prix d’emblée pour le Manuscrit trouvé dans une bouteille — qui n’est pourtant ni instructif ni édifiant, — tant était immense, irrécusable, sa supériorité sur ses concurrents. Ce ne fut qu’une trêve avec la faim. Il n’en fut pas plus avancé pour ses affaires littéraires, bien que le journal eût publié l’œuvre primée ; sa marchandise n’était pas de défaite aux États-Unis, il y a trois quarts de siècle. Au mois de mars 1835 — il y avait juste quatre ans qu’il agonisait, — un homme de lettres de Baltimore le trouva mourant d’inanition, « à deux doigts du désespoir[21] », et le secourut, le recommanda, tant et si bien qu’une revue de Richmond le prit dans ses bureaux et lui fit même la grâce de publier ses contes. C’était plus que n’aurait osé demander son protecteur, qui écrivait au directeur de la revue :

« — (13 avril 1835). Il a un volume de contes très bizarres entre les mains de ***, à Philadelphie, qui lui promet depuis plus d’un an de les publier. C’est un garçon de beaucoup d’imagination et un peu porté vers l’effrayant. Il travaille en ce moment à une tragédie, mais je le dirige vers les gros ouvrages quelconques qui rapportent de l’argent… » Il y a des situations où il faut en passer par les gros ouvrages. Poe le comprenait et s’y mit de bon courage, mais il devait entendre trop souvent, trop longtemps, le même conseil. Il lui en sourdit au cœur une grande amertume contre son pays, qui s’obstinait à le croire fourvoyé dans la poésie.

Sa physionomie parlait pourtant pour lui. De l’avis unanime, elle était criante de génie, et, qui plus est, du génie à la mode depuis Manfred et Lara. Edgar Poe y aidait par des collets et des cravates « à la Byron », des attitudes d’homme fatal et de longs regards perçants qui magnétisaient les femmes. Il n’aurait pas eu besoin de ces singeries : la nature s’était chargée de le grimer pour son rôle de poète romantique en lui mettant une bouche douloureuse et des yeux de fou, sombres et étincelants, dans une face spiritualisée par la pâleur du teint et l’énormité du front. On ne le vit jamais rire, très rarement sourire. Toujours replié sur lui-même, sans relations cordiales avec le reste de l’humanité, il ne lui déplaisait pas d’avoir l’attrait d’une énigme et de dérouter également la curiosité, soit qu’il parût accablé d’une tristesse tragique, soit que son visage décelât les orages de passions tumultueuses. Il ne passait nulle part inaperçu. Plusieurs femmes demeurèrent saisies en l’apercevant pour la première fois. — « Je n’oublierai jamais, raconte l’une d’elles, le matin où je fus appelée au salon pour le recevoir. Avec sa belle tête fière et droite, ses yeux noirs où passaient les éclairs électriques du sentiment et de la passion, un mélange particulier et inimitable de douceur et de hauteur dans son expression et dans ses manières, il m’adressa la parole avec calme et gravité, presque froidement et, pourtant, avec quelque chose de si sérieux, que je ne pus m’empêcher d’en être profondément impressionnée. »

Le Manuscrit trouvé dans une bouteille avait paru le 12 octobre 1833. Edgar Poe avait dès lors en portefeuille Bérénice, qui ne fut publié qu’en mars 1835, l’Ombre, Morella, Hans Pfaall, Metzengerstein, et je ne parle que des meilleurs. Il allait écrire trois de ses chefs-d’œuvre : Ligeia, William Wilson, la Chute de la maison Usher. Son dernier recueil de vers contenait quelques-unes de ses pièces les plus intéressantes. Il entrait dans l’arène sachant ce qu’il voulait faire et comment il le ferait, muni de principes arrêtés, dont il ne dévia jamais, sur l’essence de la poésie, son but, ses limites, le but et les limites de la fiction en prose. Il avait déjà commencé le patient travail sur lui-même qu’il poursuivit sans relâche jusqu’à sa mort, et qui finissait quelquefois par effacer de ses œuvres jusqu’aux dernières traces de spontanéité. Edgar Poe a beaucoup écrit, et peu créé. Il se refaisait indéfiniment, avec un goût très sûr, disent les critiques américains qui ont pu comparer entre elles les versions successives du même conte, réimprimées çà et là et quelquefois avec d’autres titres ou sous une autre signature. En Europe, il est impossible de se procurer les variantes[22], et c’est une difficulté de plus pour pénétrer sa laborieuse méthode.


III

Le petit volume de vers de 1831 contient une préface où Poe expose ses idées sur la poésie : « Dans mon opinion, dit-il, un poème diffère d’un ouvrage de science en ce qu’il a pour objet immédiat le plaisir, non la vérité ; et du roman en ce qu’il a pour objet un plaisir imprécis. Il n’est un poème que dans la mesure où ce dernier objet a été rempli. En effet, tandis que les images présentées par le roman éveillent des sensations précises, celles de la poésie doivent donner des sensations imprécises, et, pour atteindre cette fin, la musique est un élément essentiel, car rien n’est moins précis que notre interprétation d’un son harmonieux. Combinée avec une idée qui donne du plaisir, la musique est de la poésie. Sans cette idée, la musique est simplement de la musique ; et l’idée sans la musique est de la prose, par cela même qu’elle est précise. »

Il n’admit jamais qu’il pût exister de vraie poésie sans « l’indéfini de la sensation », pas plus que de vraie musique : « Si vous exprimez avec des sons des idées trop définies, écrivait-il beaucoup plus tard, dans sa maturité, vous enlevez tout aussitôt à la musique son caractère spirituel, idéal, intrinsèque et essentiel. Vous faites évanouir son caractère voluptueux de rêve. Vous dissolvez l’atmosphère de mysticité dans lequel elle flotte. Vous tarissez l’haleine de la fée. La musique devient une idée tangible et facile à saisir, — elle est une chose de la terre : elle est grossière. » Il en va de même pour les vers, et le plus grand éloge que l’on puisse faire d’un poète, c’est de dire qu’il « a l’air de voir avec son oreille[23] ».

Pour rester conséquent avec lui-même, il avait dû exclure du domaine de la poésie les passions en même temps que les idées. Ni les convoitises ni les haines des hommes ne sont dignes de la forme d’art qui procure à l’intellect ses voluptés les plus hautes ; elles exigent une clarté brutale dont ne sauraient s’accommoder les limites rigoureuses de l’expression poétique. — Et, continuait Poe, « si nous bannissons la passion de la vraie poésie, de la poésie pure,… si nous en écartons même l’émotion quasi divine de l’amour, — combien plus en rejetterons-nous tout le reste ?  ». « Tout le reste » comprenait bien des choses, mais tout particulièrement l’élément moral et didactique qui était pour les compatriotes de Poe la seule fin de la littérature, son unique raison d’être. Ce fut leur grande querelle. Nous la retrouverons, avec plus d’âpreté des deux côtés, à propos des œuvres en prose.

Ainsi qu’il arrive toujours, Edgar Poe avait déduit son système de son propre tempérament poétique. Il vivait dans un état de rêve où il n’avait que des sensations imprécises, quoique d’une extrême violence. Tous ceux qui l’ont approché ont été frappés des absences d’esprit de cet homme qui regardait sans voir, absorbé dans une vision à laquelle il ne s’arrachait qu’avec souffrance, et qu’il rappelait avec ardeur, convaincu qu’elle lui ouvrait le monde surnaturel. Il raconte qu’il avait trouvé des procédés pour se remettre à volonté dans l’état où les « extases » descendaient sur lui, et ces procédés n’étaient pas du tout ce que l’on pourrait croire d’après son vice. Loin de sortir de son verre, ses chères visions n’avaient pas de plus grand ennemi que l’alcool ; leur fuite était le résultat certain et la grande punition de ses excès. Chaque ivresse le rendait malade pour plusieurs jours, et c’en était fait des beaux songes, en attendant leur remplacement par les cauchemars du délire alcoolique. Quand sa « santé physique et mentale » lui permettait la contemplation avec « son œil de visionnaire », nous savons ce qu’il voyait ; il ne s’est pas lassé de le décrire, et n’a guère décrit que cela. Ses paysages mêmes sont bien rarement pris dans la nature. Ce sont presque tous des paysages de rêve, construits par son imagination avec les formes indécises et mouvantes que lui suggérait dans ses longues promenades son cerveau de névrosé.

Dans la pièce de vers intitulée Pays de songe, le poète traverse une région située hors de l’espace et hors du temps. Par une route obscure et solitaire, que fréquentent seuls les mauvais anges, il arrive dans le pays des songes, et voici ce qu’il voit : « — Vallées sans fond et fleuves sans fin, gouffres, cavernes et forêts titaniques, dont nul œil ne peut discerner les contours à travers la brume qui pleure ; montagnes s’abîmant éternellement dans des mers sans rivages ; mers se soulevant sans trêve et se gonflant vers des cieux enflammés ; lacs étalant à l’infini leurs eaux solitaires — leurs eaux solitaires et mortes, leurs calmes eaux — calmes et glacées sous la neige des lis penchés.

« Près des lacs qui étalent ainsi leurs eaux solitaires, leurs eaux mortes et solitaires — leurs tristes eaux, tristes et glacées sous la neige des lis penchés — sur les montagnes — le long des rivières qui murmurent tout bas, qui murmurent sans cesse — sous les bois gris, — dans les marécages où gîtent le crapaud et le lézard — près des mares sinistres et des étangs où les goules font leur demeure, — dans tous les lieux maudits, — dans les recoins les plus lugubres, — le voyageur rencontre avec terreur les Ombres voilées du Passé — fantômes drapés de blanc qui tressaillent et soupirent en passant — fantômes vêtus de linceuls, fantômes d’amis que l’agonie a depuis longtemps rendus à la Terre — et au Ciel… »

Il n’apercevait le monde réel qu’à travers des sortes de vertiges et à l’état de fantasmagorie. Des bouquets d’arbres sur un gazon sont pour lui « comme des explosions de rêves ». Il voit les ombres d’un bois arrosé par un ruisseau se détacher des troncs et tomber dans l’eau, qui les « boit » et « devient plus noire de la proie qu’elle avale », tandis que « d’autres ombres renaissent des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes ». Il y avait des jours — les bons, d’après lui, — où Poe pouvait dire comme le héros de Bérénice, son très proche parent : « — Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même. »

Il n’était peut-être rien dont il fût aussi fier que de ses relations, qui ne faisaient point doute pour lui, avec le monde occulte. — « Ceux qui rêvent éveillés, disait-il, ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité, et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. » La foule imbécile les traite de fous ; que leur importe ? La science les appelle des malades ; béni soit leur mal, bénies les souffrances dont l’excès leur fait perdre la conscience d’eux-mêmes : — « Celui-là qui ne s’est jamais évanoui n’est pas celui qui découvre d’étranges palais et des visages bizarrement familiers dans les braises ardentes ; ce n’est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l’air, les mélancoliques visions que le vulgaire ne peut apercevoir ; ce n’est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, — ce n’est pas lui dont le cerveau s’égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu’alors n’avait jamais arrêté son attention. » Dans le royaume des sensations, le superhomme, c’est le névrosé ; Poe le savait par expérience et s’en vantait volontiers.

Il ne prétendait pas garder de ses extases des idées nettes sur le monde occulte. Il avait été « au bord de la compréhension », et il était revenu sans avoir pu passer plus avant ; mais c’était déjà beaucoup, c’était plus que le reste des hommes, sauf quelques privilégiés de sa sorte, et encore, ajoutait-il, ils étaient presque tous dans les maisons de fous. Les idées confuses qu’il rapportait de ses incursions dans l’au-delà s’harmonisaient avec les paysages dont on a vu plus haut des échantillons. Elles produisent dans ses vers, qu’elles peuplent de fantômes aussi imprécis que le milieu dans lequel ils se meuvent, des effets inimitables, d’une poésie subtile et comme impalpable. C’est l’école du brouillard transportée dans la poésie, par quelqu’un qui vivait ce brouillard, si l’on me passe l’expression, pour lequel c’était une nécessité de nature et non un artifice.

L’une de ces idées confuses, à clarté pâle de nébuleuse, domine toute son œuvre, et ce n’est pas encore dire assez. Edgar Poe a été hanté, obsédé dès son enfance, par la pensée inéclaircie de la mort. Que savons-nous d’elle ? Rien ; pas même où elle commence. Est-on sûr de ne pas se tromper lorsqu’on descend au tombeau ceux qui vous furent chers ? Est-on sûr qu’il ne survive pas dans ce que nous appelons un cadavre de sourdes volontés et une obscure sensibilité qui suffisent pour de tragiques souffrances ? Est-on sûr que « la paix du sépulcre » ne soit pas une effroyable ironie ? Poe avait vécu depuis le collège sous l’oppression de ces doutes. À quinze ans, il avait vu mourir une jeune femme qui lui avait été bonne et maternelle. Il alla pendant des mois, lui superstitieux, lui qui eut toujours peur dans le noir, méditer la nuit, au cimetière, sur le mystère que renfermait cette tombe. Une pièce de sa jeunesse, la Dormeuse, indique que la mort lui parut tout d’abord un refuge, dont il souhaita la douceur à ceux qu’il aimait : « Vers minuit, au mois de juin, à la clarté mystique de la lune, une vapeur assoupissante, humide et trouble, s’exhalait du disque d’or, et, coulant doucement, goutte à goutte, sur le sommet tranquille de la montagne, se glissait, lente et harmonieuse, dans les profondeurs sans fin de la vallée. Le romarin se penche sur la tombe ; le lis s’incline indolemment vers l’onde ; s’enveloppant de brouillard, les ruines s’effritent et entrent dans le repos du néant ; le lac semble un Léthé ; il a l’air de vouloir s’endormir et ne jamais se réveiller. Toute Beauté sommeille ! »

Une jeune femme s’est couchée la fenêtre ouverte parmi ces vapeurs malsaines, qui se glissent dans sa chambre et l’enveloppent de leur suaire. Faut-il l’éveiller, l’avertir ? Non. Souhaitons-lui plutôt, nous tous qui l’aimons, de ne jamais rouvrir ses belles paupières aux longs cils : « — Elle dort ! Oh ! puisse son sommeil être plus profond encore ! Puisse le Ciel la prendre en sa garde sacrée ! Que cette chambre se change en une plus sainte, ce lit en une couche plus lugubre. Je supplie Dieu qu’il la fasse dormir pour toujours, tandis que les esprits aux formes incertaines flotteront au-dessus de ses yeux clos !

« Elle dort, mon amour ! Puisse son sommeil être profond aussi bien qu’éternel ! Que les vers du tombeau rampent doucement autour d’elle ! Qu’au loin, dans la forêt vague et vénérable, un sépulcre lui ouvre ses portes… »

Poe n’envisagea pas longtemps la mort avec cette confiance. Elle lui apparut de bonne heure accompagnée d’un cortège de spectres et d’épouvantements. À force de vivre par la pensée dans les tombeaux, en compagnie des vers et des cercueils, il entendit causer les putréfactions et sut les sensations des déliquescences. Les charniers lui enseignèrent leur métaphysique. Il reçut les confidences des mortes aux belles paupières, chastement drapées dans leur linceul de toile fine, et succomba à la hantise des secrets que lui murmuraient leurs bouches en décomposition. La préoccupation de la mort le tyrannisa au point de ne plus distinguer que cet unique chaînon dans le prodigieux miracle de la vie universelle, éternellement renaissante. De cette obsession est né (en 1843) un poème saisissant, le Ver conquérant, qu’Edgar Poe inséra plus tard dans une réédition de Ligeia, l’un des contes en prose de sa jeunesse. C’est là que Baudelaire le trouva et le traduisit, non sans profit pour lui-même. Quand Victor Hugo écrivait au poète des Fleurs du mal : « Vous avez doté le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre ; vous avez créé un frisson nouveau », Victor Hugo n’avait pas eu entre les mains une édition complète d’Edgar Poe : il y aurait vu que Baudelaire a été son disciple, le plus grand de tous.

Nous citerons le Ver conquérant en entier. C’est un des pôles de la pensée de Poe dans les dix dernières années de sa vie, la vision dans laquelle se résumaient la plupart des autres : « Voyez ! c’est nuit de gala depuis ces dernières années désolées ! Une multitude d’anges, ailés, ornés de voiles et noyés dans les larmes, est assise dans un théâtre pour voir un drame d’espérances et de craintes, pendant que l’orchestre soupire par intervalles la musique des sphères.

« Des mimes, faits à l’image du Dieu très haut, marmottent et marmonnent tous bas et voltigent de côté et d’autre ; pauvres poupées qui vont et viennent au commandement de vastes êtres sans forme qui transportent la scène çà et là, secouant de leurs ailes de condor l’invisible Malheur !

« Ce drame bigarré ! — oh ! à coup sûr, il ne sera pas oublié, avec son Fantôme éternellement pourchassé par une foule qui ne peut pas le saisir, à travers un cercle qui toujours retourne sur lui-même, exactement au même point ! Et beaucoup de Folie, et encore plus de Péché et d’Horreur font l’âme de l’intrigue !

« Mais voyez, à travers la cohue des mimes, une forme rampante fait son entrée ! Une chose rouge de sang qui vient en se tordant de la partie solitaire de la scène ! Elle se tord ! Elle se tord ! — Avec des angoisses mortelles les mimes deviennent sa pâture, et les séraphins sanglotent en voyant les dents du ver mâcher des caillots de sang humain.

« Toutes les lumières s’éteignent, — toutes, — toutes ! Et sur chaque forme frissonnante, le rideau, vaste drap mortuaire, descend avec la violence d’une tempête. — Et les anges, tout pâles et blêmes, se levant et se dévoilant, affirment que ce drame est une tragédie qui s’appelle l’Homme, et dont le héros est le Ver conquérant. »

Le rideau tombé, reste l’épilogue, qui se joue dans les dessous du théâtre. Les poupées humaines dont les ficelles sont tirées par les obscures puissances qui président à nos destinées retrouvent sous la terre d’autres volontés sans forme qui les tourmentent de plus belle. Poe rapporte dans un de ses contes qu’il entrevit une fois la scène complémentaire du drame, et l’on n’a rien écrit de plus propre à donner le cauchemar.

Une nuit, une voix inarticulée lui dit : Lève-toi, et regarde. — En même temps, une main le tirait. Il obéit : — « Je regardai. La figure voilée qui me retenait encore par le poignet avait entr’ouvert les tombes de l’humanité tout entière. De chacune d’elles s’échappait une faible lueur, la phosphorescence de la pourriture, en sorte que mon regard pouvait discerner les corps ensevelis, en proie aux vers, et dormant leur sommeil, lugubre et solennel. Mais, hélas ! ceux qui dormaient vraiment étaient de beaucoup les moins nombreux ; bien des millions ne dormaient pas du tout ; et ils semblaient se débattre faiblement ; et il y avait comme une inquiétude générale et douloureuse, et l’on entendait bruire sinistrement les linceuls dans les profondeurs de ces fosses sans nombre ; et parmi ceux qui avaient l’air de reposer tranquillement, j’en vis beaucoup qui avaient plus ou moins changé la position raide et incommode qui leur avait été donnée au moment où ils avaient été enterrés.

« Et, pendant que je regardais, la voix reprit : — N’est-ce pas là, — oh ! n’est-ce pas là un spectacle lamentable[24] ? »

Les poésies d’Edgar Poe où l’on ne sent point passer la mort sont en minorité, et ce sont rarement les plus belles.

Il avait débuté par des vers abominablement boiteux, dit un critique américain[25] qui a eu les éditions originales entre les mains. Sa forme s’épura sous l’influence d’un travail acharné, sans que ses progrès lui donnassent la tentation d’écrire des vers de plein soleil. La vraie poésie restait pour lui celle qui suggère, plutôt qu’elle ne peint ou n’explique. Il voulait que « chaque note de la lyre » allât réveiller l’un de ces « échos… indistincts mais augustes » qui sont les appels à l’âme, lancés de la région lointaine et supraterrestre où habite la poésie pure. Les poètes qui se contentent « d’imiter ce qui existe dans la Nature » n’éveillent jamais ces échos, quelque exacte que soit leur imitation ; aussi n’ont-ils pas droit au nom sacré d’artiste. Amiel a dit : « Un paysage est un état d’âme. » Poe avait complété d’avance sa pensée en écrivant : — « L’art est la reproduction de ce que les sens perçoivent dans la Nature à travers le voile de l’âme[26]. » Il résumait en ces termes le rôle de la poésie dans le monde : « Le sentiment poétique est le sens du beau, du sublime et du mystique. De là dérivent directement, — d’une part, l’admiration pour les choses de la Terre, les belles fleurs, les forêts plus belles encore, les vallées brillantes, les rivières et les montagnes éclatantes, — d’autre part, l’amour pour les étoiles scintillantes et les autres gloires enflammées du Ciel, — et enfin, inséparablement uni à cet amour et à cette admiration pour le Ciel et la Terre, l’invincible désir de savoir. La poésie est le sentiment de la félicité intellectuelle ici-bas et l’espérance d’une félicité intellectuelle supérieure au delà de ce monde. Elle a pour âme l’imagination. Bien qu’elle puisse exalter, enflammer, purifier ou dominer les passions humaines, il ne serait pas difficile de prouver qu’elle n’a avec elles aucune connexion nécessaire et inévitable… » De l’absence de connexion, Poe en arrivait très vite, ainsi qu’on l’a déjà vu, à conclure à l’incompatibilité.

Sa filiation poétique est extrêmement simple. Adolescent, il imitait Byron, prodiguait les apostrophes et les points d’exclamation et affectait des sentiments titaniques entièrement opposés à son naturel : — « Les sentiments ne me sont jamais venus du cœur et mes passions sont toujours venues de l’esprit », dit l’Egœus de Bérénice, l’un des personnages qui ne sont qu’un reflet de l’auteur. Les passions romantiques ne sont en général que des passions de tête. Edgar Poe aurait donc pu continuer à byroniser sans hypocrisie, et tout aussi bien que les autres, mais il y renonça de très bonne heure pour s’abandonner à l’influence de Coleridge. Il lui a fait de larges emprunts pour ses théories littéraires, et il avait étudié ses vers avec fruit, la Ballade du vieux marin en première ligne. De son intimité intellectuelle avec cet illustre mangeur d’opium, auprès duquel les désordres de Quincey n’étaient que jeux innocents, est résultée une œuvre poétique qui n’a pas cent pages, sur lesquelles on peut en négliger la moitié. L’autre moitié, dont la forme prête souvent à discussion, est néanmoins d’un grand poète, si l’on entend par là celui qui a reçu ce qui ne s’acquiert ni ne s’imite, une étincelle de l’essence divine. Il est facile d’avoir beaucoup plus de talent qu’Edgar Poe, sauf dans deux ou trois pièces de la fin de sa vie, où il n’y a malheureusement plus que du talent ; il ne dépend de personne d’avoir des sensations neuves, des perceptions qui révèlent au lecteur un aspect encore inaperçu de la beauté du monde, ou de ses joies, ou de ses douleurs, ou des « volontés sans forme » dont l’humanité est le jouet. Poe avait reçu le rayon d’en haut, devant lequel chacun de nous doit s’incliner avec respect, que l’on aime ou non les œuvres qu’il a fait éclore.


IV

Quand on veut être clair, on n’écrit pas en vers. On se sert de la prose. Elle est faite pour cela, et « il n’y a pas d’idée qui ne puisse s’énoncer clairement, poursuivait Poe en paraphrasant le vers de Boileau, du moment qu’on la conçoit bien ». Non seulement la prose peut toujours être claire, mais elle doit toujours l’être, quelque indistincts que soient les objets à dépeindre, quelque fugaces que soient les sensations à analyser. C’est une question d’application et de discernement. Poe ne croyait pas aux inspirés qui écrivent comme la Pythie rendait des oracles, sous la dictée du dieu : « Créer, disait-il, c’est combiner, soigneusement, patiemment, et avec intelligence. » En ce qui le concernait, il combinait les impressions « psychiques plutôt qu’intellectuelles » qu’il rapportait du pays des songes ou du monde occulte. Ses contes ne différaient pas sur ce point de ses poésies. Il y employait de même toutes les ressources d’un esprit lucide à saisir l’insaisissable, et à le saisir plus fortement, à l’étreindre, n’étant plus content ici de le suggérer, et exigeant qu’en prose ces choses obscures devinssent lumineuses, que ces sensations vagues devinssent aiguës et pénétrantes. La difficulté, qu’il ne se dissimulait pas, était de fixer en langage humain, sans leur enlever leur fluidité, des idées qui ne sont plus ou ne sont pas encore des idées, des phénomènes pour lesquels le mot impression est déjà trop désignatif. Il appelait ces brumes intellectuelles les fantaisies de l’âme. Leur demeure est sur les confins de l’inconnaissable ; aussi avait-il désespéré d’abord de les exprimer avec les moyens grossiers dont disposent les hommes ; il lui avait fallu « sa foi dans le pouvoir des mots » pour oser l’entreprendre. La confiance lui était venue en travaillant. Il avait trouvé tout de suite le procédé, qu’il nous livre complaisamment ; il aimait à donner ses recettes au public, sans doute parce qu’il en était fier.

Son art de conteur est extraordinairement méthodique et laborieux. Poe laissait le moins possible au hasard. Il voulait qu’avant de prendre la plume, on eût sa fin dans la tête : « Ce n’est, disait-il, qu’en ayant sans cesse son dénouement devant les yeux, en faisant concourir tous les incidents et le ton général du récit au développement de l’intention que nous pouvons donner à l’action l’air de logique et d’enchaînement qui lui est indispensable. » — L’intention de William Wilson, c’est la scène finale où un homme réussit à tuer sa conscience, ainsi qu’Edgar Poe tremblait de le faire lui-même dans un accès d’alcoolisme. L’intention du Cœur révélateur, c’est encore la scène finale, où la conscience est au contraire la plus forte et oblige un criminel à se livrer à la justice. L’homme a tué. Il a enterré le cadavre dans sa chambre et fait disparaître jusqu’aux dernières traces de son crime. Il assiste à la descente de la police avec un sourire de sécurité, lorsqu’il entend tout à coup le cœur de sa victime battre sous le plancher : « — C’était un bruit sourd, étouffé, fréquent, ressemblant beaucoup à celui que ferait une montre enveloppée dans du coton. » Chose étrange, les policiers ont l’air de ne rien entendre, et pourtant « le bruit monte, monte toujours ». L’homme s’efforce de le couvrir en parlant haut et en remuant les chaises ; mais le bruit devient « plus fort, — plus fort ! — toujours plus fort ! ». Il perd la tête, crie et se démène. Le bruit redouble, impérieux, dominant tous les autres bruits, jusqu’à ce que l’assassin vaincu s’écrie : « — J’avoue la chose ! — arrachez ces planches ! c’est là, c’est là ! — c’est le battement de son affreux cœur ! »

L’intention de l’Ombre — un chef-d’œuvre de trois pages, datant de sa première jeunesse, — c’est une « impression psychique » très vague, à peine exprimable, de la vie dans la mort. Des jeunes gens se sont enfermés pour noyer dans le vin la pensée de la peste qui dépeuple leur ville. Ils se forcent à rire et à chanter, mais leurs rires sonnent faux et il y a de l’hystérie dans leurs chansons, car l’un des convives vient d’être frappé devant son verre et gît aux pieds de ses amis, que ses yeux éteints ont l’air de fixer avec amertume. Un phénomène inexplicable réduit graduellement ces jeunes fous au silence. La chambre est tendue de draperies noires. « — Et voilà que du fond de ces draperies… s’éleva une ombre, sombre, indéfinie, — une ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel, peut dessiner d’après le corps d’un homme ; mais ce n’était l’ombre ni d’un homme, ni d’un dieu, ni d’aucun être connu. Et frissonnant un instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la surface de la porte d’airain. » Les convives baissaient les yeux, n’osant la regarder. À la longue, l’un d’eux se hasarda à lui demander sa demeure et son nom. Elle répondit : « — Je suis Ombre, et ma demeure est… tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l’impur canal de Charon ! — Et alors, nous nous dressâmes d’horreur sur nos sièges, et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés ; car le timbre de la voix de l’ombre n’était pas le timbre d’un seul individu, mais d’une multitude d’êtres ; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus. »

L’intention de Morella et de Ligeia, c’est la sensation singulière de déjà vu, de déjà ouï, que nous éprouvons quelquefois sans pouvoir la rattacher à aucun incident de notre existence. Edgar Poe inclinait à y reconnaître comme un écho d’une existence antérieure. Il croyait sans y croire à une métempsycose individuelle, dépendant de la force de volonté de chacun de nous. Pour qu’on ne s’y trompât point, il avait donné à Ligeia, son œuvre préférée, une longue épigraphe dont voici le passage essentiel : « — L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté. »

L’intention du Silence — un autre petit chef-d’œuvre — est la même qu’avait eue Pascal en écrivant son chapitre de la Misère de l’homme. Tel est le malheur naturel de notre condition, que nous ne la supporterions pas sans l’agitation perpétuelle de la vie, qui nous distrait et nous tire hors de nous-mêmes : « Rien ne peut nous consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser. » Le héros de Poe est assis dans un désert lugubre et désolé, sans autre compagnie que de gigantesques nénuphars qui « soupirent l’un vers l’autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs cous de spectres, et hochent de côté et d’autre leurs têtes sempiternelles ». L’homme est pâle et tremblant, mais il supporte son sort, car les manifestations de la vie emplissent le désert, et c’est autour de lui une agitation et un fracas perpétuels. Alors le démon, irrité, « maudit de la malédiction du silence la rivière et les nénuphars, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent frappés de la malédiction, et ils devinrent muets,… et il ne s’éleva plus… le moindre murmure, ni l’ombre d’un son dans tout le vaste désert sans limites… Et l’homme frissonna, et il fit volte-face et il s’enfuit loin, loin, précipitamment… ».

L’intention du Démon de la perversité, c’est de fournir une explication de la nature humaine moins insuffisante que celles des métaphysiciens et des phrénologues (Poe a l’air de croire que les deux n’en font qu’un). L’intention d’un groupe nombreux de récits, dont la Chute de la maison Usher est la perle, c’est de rendre sensible l’obsession de la Mort et des problèmes insolubles qu’elle soulève. D’autres contes ne sont que des rébus d’une ingéniosité supérieure, auxquels Poe n’attribuait avec raison qu’une valeur d’art très secondaire ; il aurait donné dix fois le Scarabée d’or ou l’Assassinat de la rue Morgue pour William Wilson. D’autres encore (le Canard au ballon, Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaal, etc.) annoncent sans l’égaler le roman scientifique de Jules Verne ; et d’autres ont été composés pour tenir de la place dans une revue à court de copie ou pour mettre quelques dollars dans la poche de l’auteur[27]. Mais quelle qu’eût été l’intention, c’est-à-dire, en bon français, le sujet, l’idée générale de l’œuvre, Poe ne s’y était arrêté qu’après avoir décidé en lui-même « l’effet à produire », qui peut varier beaucoup avec un même sujet, selon la façon de l’envisager. L’un ne se choisit pas sans l’autre ; la règle est absolue ; mais le reste va ensuite tout seul : « — Ayant fait choix d’un effet qui soit premièrement neuf, et secondement vigoureux, je cherche s’il vaut mieux le mettre en lumière par les incidents ou par le ton, — ou par des incidents vulgaires et un ton particulier, — ou par des incidents singuliers et un ton ordinaire, — ou par une égale singularité de ton et d’incidents ; — et puis je cherche autour de moi, ou plutôt en moi-même, les combinaisons d’événements ou de tons qui peuvent être les plus propres à créer l’effet en question[28]. »

Tous ceux qui ont lu le Cœur révélateur savent que l’effet à produire est ici la terreur, et que Poe a su la porter jusqu’au degré d’intensité où elle devient pénible. On n’oublie plus les angoisses du vieil homme qu’un mouvement de l’assassin a réveillé et qui s’est dressé sur son lit en criant : « — Qui est là ? » — L’assassin s’arrête. Il reste complètement immobile pendant une heure entière, et le vieillard est toujours sur son séant, aux écoutes, paralysé par la terreur et exhalant dans les ténèbres le gémissement « sourd et étouffé qui s’élève du fond d’une âme surchargée d’effroi… La Mort qui s’approchait avait passé devant lui avec sa grande ombre noire… Et c’était l’influence funèbre de l’ombre inaperçue qui lui faisait sentir — quoiqu’il ne vît et n’entendît rien, — qui lui faisait sentir la présence de ma tête dans la chambre ».

Edgar Poe se complaisait aux effets de terreur, sachant bien qu’il y excellait. Il en a qui semblent empruntés à de monstrueux cauchemars. Rappelez-vous l’épouvante de l’assassin, dans le Chat noir, lorsqu’il entend sortir du mur le miaulement du chat, muré par mégarde avec le cadavre : « — Une voix me répondit du fond de la tombe ! — une plainte, d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant, puis, bientôt, s’enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal et anti-humain, — un hurlement, — un glapissement, moitié horreur et moitié triomphe, — comme il peut en monter seulement de l’Enfer, — affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation. » — Il en a d’un raffinement barbare. Rappelez-vous, dans la Chute de la maison Usher, ce frère qui a enterré sa sœur vivante, qui entend ses efforts pour briser sa bière, et qui reste cloué sur son siège par une peur au-dessus de la raison humaine. — Il en a aussi de grossiers, qui s’en prennent à nos nerfs, dans le Puits et le Pendule par exemple, où un condamné contemple d’un œil hébété l’acier tranchant qui s’abaisse sur sa poitrine avec la lenteur d’un poids d’horloge. Il en a d’oppressants et d’aigus, de fous, de surnaturels, et tous, dans tous les genres, sont insurpassables : — « Depuis Pascal peut-être, écrivait Barbey d’Aurevilly, il n’y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de l’effroi et à ses mortelles agonies, que le génie panique qu’Edgar Poe ! »

La critique américaine lui reprochait d’avoir emprunté aux romantiques allemands le goût des histoires lugubres. Poe se défendait de s’être inspiré de n’importe qui et expliquait la tristesse de son œuvre par celle de son âme : « La vérité, disait-il, c’est qu’il n’y a pas un de ces récits — à une seule exception près — dans lequel un lettré puisse reconnaître les caractères qui distinguent la pseudo-horreur dite germanique… S’il est vrai que la terreur soit le thème d’un grand nombre de mes productions, je soutiens que cette terreur ne vient pas d’Allemagne, mais de mon âme[29]. » Il disait vrai. Sa science extraordinaire de la peur, à tous les degrés et dans toutes ses variétés, n’avait été empruntée à personne. Poe n’en avait pas eu besoin. Il n’avait eu, comme il le dit, qu’à regarder dans son âme, son âme misérable, vouée par l’alcool à toutes les épouvantes, car c’est ici que son vice rejoint son génie et influe puissamment sur son œuvre. Si l’ivrognerie nuisait au rêveur, dont elle faisait envoler les visions, il y avait d’autre part certaines impressions, semi-physiques et semi-morales, toujours brutales, que Poe devait aux boissons meurtrières avec lesquelles il s’assommait, au sens propre du mot, et la Peur venait en tête, conformément aux observations des médecins sur les alcooliques. Les phénomènes intellectuels qui accompagnent le délire alcoolique, a dit l’un d’eux[30], « consistent surtout en troubles hallucinatoires… presque toujours de nature pénible, éveillant des craintes de toute espèce, et pouvant déterminer des impressions morales dont la plus légère serait l’étonnement et la plus forte une terreur profonde ». Edgar Poe laissa de bonne heure derrière lui la phase de l’étonnement pour entrer dans celle de la terreur profonde et marcher de peur en peur vers le suicide et la folie. Ses contes en reçurent une coloration morbide, à force d’être lugubre, qui a été pour une bonne part dans leur succès en France.

L’alcool avait pareillement familiarisé Poe avec un autre de ses effets ordinaires, le vertige moral, si admirablement dépeint dans le plus philosophique de ses contes, le Démon de la perversité. Tout le monde connaît le trouble des sens qui fait qu’on se jette dans le vide de peur d’y tomber. Il a son pendant, infiniment plus redoutable, dans la sphère des maladies morales, où il prend le nom d’impulsion criminelle. D’après Edgar Poe, aucun de nous ne vient au monde complètement indemne de ce stigmate psychologique, qu’il faut se résoudre à compter parmi les mobiles primordiaux de l’âme humaine. Il nous arrive à tous de faire une chose « simplement à cause que nous sentons que nous ne le devrions pas ». Le vertige moral coexiste fort bien avec une lucidité parfaite de l’intelligence et de la conscience. Il semble alors qu’il y ait dans le même individu un acteur et un spectateur, une volonté aveugle et sourde qui va droit à un but qu’elle ne connaît pas, et une conscience muette qui la regarde faire avec horreur. Le héros du Démon de la perversité n’en est pas là ; il n’y a pas lieu de s’attendrir sur son sort, puisqu’il avait mérité depuis longtemps d’être pendu et que ses impulsions l’ont seulement contraint à prononcer tout haut, malgré lui et avec désespoir, le mot qui le dénonce et le perd. Autre est le cas du meurtrier du Chat noir, conte atroce, dans lequel l’effet de vertige moral se combine avec l’effet de terreur. Ici, un homme commet des abominations sous la brusque poussée d’une idée-force, et Poe a mis une insistance dramatique, qui fait de ces pages la plus poignante des confessions, à nous expliquer que ces mouvements irrésistibles, par lesquels un être doux et pur est changé en brute quand ce n’est pas en criminel, sont nés, ont crû, multiplié, éclaté, ont tué une âme et perdu toute une famille, sous la fatale influence, l’influence exécrée de l’alcool. On n’ose penser à ce qu’a été l’existence de ce malheureux qui y voyait si clair dans son mal et en était à se demander s’il finirait par le crime !

Les effets de fantastique, au rebours, sont purement artificiels dans les contes de Poe ; il est bien entendu que nous n’y faisons pas rentrer les phénomènes du monde occulte, qui ne lui présentaient rien de surnaturel ; il y reconnaissait comme Hoffmann les manifestations de forces qui ne demeuraient mystérieuses que faute d’avoir été étudiées scientifiquement comme on essaie de le faire de nos jours. Nous voulons parler du fantastique proprement dit. Poe y arrivait au degré d’illusion que l’on sait par des trucs habiles et prudents, dont il n’a pas plus fait mystère que des autres. Il a même pris un plaisir malicieux à démonter sous nos yeux l’un de ses « effets » les plus célèbres, celui du petit poème appelé le Corbeau, et à dévoiler comment il en était arrivé de fil en aiguille, sans l’avoir prémédité, à créer l’impression de surnaturel dont frissonnent les personnes nerveuses. Poe n’a rien écrit qui nous en dise aussi long sur les côtés artificiels de son œuvre que la Genèse d’un poème, rien aussi de plus imprudent ; il casse notre joujou pour nous montrer ce qu’il y a dedans. Bien que le Corbeau soit dans toutes les mémoires, j’en citerai quelques strophes afin de faciliter les rapprochements :

« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je dodelinais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. C’est quelque visiteur — murmurai-je — qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus.

« Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain, m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.

« Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même et rien de plus.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre : — il se percha, s’installa, et rien de plus.

« Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : Bien que ta tête — lui dis-je — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! Le corbeau dit : Jamais plus !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par le Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. — Le corbeau dit : Jamais plus !

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! — hurlai-je en me redressant. — Rentre dans ta tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! — Le corbeau dit : Jamais plus.

« Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever — jamais plus. »

Poe raconte qu’il a composé le Corbeau selon toutes les règles. Avant de se mettre en peine d’un sujet, il avait commencé par décider qu’il allait écrire en vers, que sa pièce serait courte, à la portée du premier venu et sans autre prétention que d’être une jolie chose, quoi qu’en pussent dire les puritains, adversaires scandalisés de l’Art pour l’Art. Ces préliminaires réglés, il avait adopté le ton de la tristesse comme le plus favorable à son objet, et cherché quelque curiosité artistique et littéraire qui donnât du ragoût à son morceau. Il trouva le refrain never more, jamais plus, qui est bref et sonore. Mais sous quel prétexte faire répéter indéfiniment never more à un être doué de raison ? L’idée d’un animal savant surgit dans son esprit, et il pensa « tout naturellement » à un perroquet, qui se métamorphosa immédiatement en corbeau à cause du « ton voulu », sans arriver encore à donner une impression de tristesse ; l’image d’un corbeau savant échappé de sa cage, déplumé comme ils le sont en captivité, n’a rien qui dispose l’esprit aux émotions mystiques ; elle le prépare plutôt à une scène comique. Le poète eut beau prendre pour sujet la mort d’une belle femme et donner pour interlocuteur à son oiseau l’amant pleurant sa maîtresse défunte, le danger du grotesque diminuait : il n’était pas aboli.

Il ne pouvait l’être que par un emploi discret du fantastique. L’amant fut chargé de créer par son trouble, par son excitation superstitieuse, l’atmosphère irréelle dont l’auteur avait besoin. Il est fait de main d’ouvrier, cet homme énervé par la fatigue et le chagrin, qui ne sait s’il veille ou s’il rêve, et s’excite à croire au caractère prophétique ou démoniaque de l’oiseau, tout en sachant parfaitement que celui-ci ne fait que répéter sa leçon. À mesure qu’il se persuade, il nous persuade. On n’aperçoit plus le corbeau qu’à travers une lumière extra-terrestre, évocatrice d’idées confuses, et le poète a si bien réussi, que des gens en furent hallucinés : « Quelle vie ! — Quelle puissance ! écrivait Élisabeth Browning, l’auteur d’Aurora Leigh[31]. Le Corbeau a fait sensation en Angleterre — une sensation d’horreur, ainsi qu’il convenait… J’entends parler de personnes qui sont hantées par le jamais plus, et l’une de mes connaissances, qui a le malheur de posséder un buste de Pallas, n’ose plus le regarder dès qu’il fait un peu nuit. »

Il n’est pas impossible qu’Edgar Poe ait inventé après coup les trois quarts de la Genèse d’un poème ; il était coutumier de ces sortes de mystifications. Le dernier quart suffit pour montrer les dangers que l’abus du procédé a fait courir à son originalité. À force de calculer, de se gratter et regratter, d’être méticuleux, son œuvre aurait senti l’huile, sans le grain de folie qui déconcertait sans cesse les plans les mieux ourdis et qu’il communique à tous ses personnages, puisqu’ils sont tous lui, toujours lui. Quand l’intérêt de l’histoire, ainsi qu’il arrive continuellement dans ses contes, « repose sur une imperceptible déviation de l’intellect, sur une hypothèse audacieuse, sur un dosage imprudent de la Nature dans l’amalgame des facultés[32] », alors ce n’est plus calcul de sa part, c’est la force même des choses, c’est la déviation de son propre intellect qui se réfléchit dans son récit et le protège contre l’excès de méthode et de clarté. Quand il décrit avec persistance « l’hallucination, laissant d’abord place au doute, bientôt convaincue et raisonneuse comme un livre ; — l’absurde s’installant dans l’intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique ; — l’hystérie usurpant la place de la volonté, la contradiction établie entre les nerfs et l’esprit, et l’homme désaccordé au point d’exprimer la douleur par le rire », — il ne choisit pas son sujet, son ton, son effet à produire : il les subit, et le reste n’est que vantardise. Quand il oppose[33] aux génies sereins qui n’ont pour habitacles que des cerveaux sains, harmonieusement équilibrés, ces autres génies qui sont « une maladie mentale, ou plutôt une malformation organique de l’intelligence », c’est à lui-même qu’il pense : « Les hommes m’ont appelé fou ; mais la science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence, — si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée, d’un mode de l’esprit exalté aux dépens de l’intellect général… Nous dirons donc que je suis fou[34]. » C’est parce qu’il nous traîne perpétuellement au spectacle des « chancellements et des abattements de la raison malade[35] », étudiés directement sur lui-même, que nous oublions ses procédés artificiels sous l’empire d’un malaise analogue à celui qu’on éprouve en visitant un asile d’aliénés. On peut dire d’Edgar Poe, en se servant de ses propres expressions, que la malformation organique de son intelligence a été son génie même. C’est marquer du même coup ses limites, et son rang secondaire dans l’échelle des esprits créateurs.

Edgar Poe conteur procède à la fois de Coleridge et des romantiques allemands, de Coleridge pour les idées générales, des romantiques allemands pour la technique. Il possédait son Hoffmann sur le bout du doigt[36]. Non content de lui emprunter son genre, il avait appris à son école à donner de la réalité, par la précision et la vérité du détail, aux fantaisies les plus extravagantes. Son instinct l’avait bien servi dans le choix d’un modèle. Poe s’était engagé dans la voie où toutes ses qualités devaient trouver leur emploi, les mauvaises comme les bonnes, les tares de l’intelligence aussi bien que les dons des fées. S’il n’avait eu devant lui d’autre pierre d’achoppement que son ivrognerie, l’alcool lui aurait certainement permis de donner tout ce qu’il avait à donner ; car l’œuvre d’un conteur fantastique ne saurait jamais être bien considérable.

Mais le malheur voulut qu’il n’eût pas de succès dans son pays, je parle du franc succès qui impose un écrivain aux masses. Pour beaucoup de raisons, qui n’étaient pas toutes mauvaises, les Américains de 1840 étaient incapables de goûter des histoires comme Morella ou Bérénice. Ils sentaient que l’auteur avait du talent, et ne s’en efforçaient que davantage de le pousser dans une autre route, par bonne intention, inattentifs aux blessures qu’ils infligeaient à une âme endolorie. Edgar Poe a cruellement souffert de cette lutte contre la critique et le public. Malgré son orgueil, qui était immense, il a dû plus d’une fois mendier son pain, et il lui a fallu trop souvent accommoder son œuvre au goût de l’acheteur et de l’abonné. À chacun ses responsabilités ; les compatriotes de Poe ne lui ayant fait grâce d’aucune des siennes, il est juste de leur rendre la pareille. Nous allons raconter un drame où les torts les plus graves ne sont pas du côté de l’accusé.


V

Edgar Poe n’a jamais eu, dans toute son existence, qu’un seul coin de ciel bleu. Les nuées orageuses qui ont enveloppé sa vie depuis le berceau jusqu’à la tombe se sont entr’ouvertes pour laisser percer jusqu’à lui un rayon lumineux, où flottaient tant de parfums légers et de tiédeurs caressantes qu’on ne peut dire complètement malheureux celui qui a eu ce sourire de la Fortune. Ce qu’il peut y avoir de douceur dans le monde s’était révélé à lui sous sa forme la plus adorable : la bonté infinie et inlassable d’une de ces femmes élues par la Providence pour fermer la bouche aux calomniateurs de la nature humaine. Le blasphème expire sur leurs lèvres devant certains miracles de tendresse et de dévouement. Leur haine impie de la vie n’ose plus s’affirmer ; elle prend honte d’elle-même en face de vaillances si humbles et si hautes. Si Poe a pu ne pas mourir avant quarante ans et donner ce qu’il a donné, s’il a eu, malgré tout, ses heures de paix et de bonheur, il l’a dû à sa rencontre avec une de ces admirables créatures qui ne se connaissent d’autre raison d’être que d’aider et de consoler les malheureux.

C’était une grande femme un peu hommasse, décemment et pauvrement vêtue de noir, une de ces personnes qui ont l’air de ne jamais avoir que de vieilles robes. Elle se nommait Mme Clemm, et était tante d’Edgar Poe du côté paternel. Son mari l’avait laissée veuve sans un sol et avec une fille à élever. Au temps où son neveu n’était aussi qu’un meurt-de-faim, frappant inutilement aux portes des éditeurs, ils s’étaient rencontrés et avaient associé leur misère. Ils ne se séparèrent plus. Poe finit par épouser sa cousine, la frêle Virginie, qui pouvait encore moins que lui se passer de Mme Clemm. Tous deux avaient besoin d’elle pour manger, pour penser, pour être contents, et surtout pour souffrir et pleurer. La tante Clemm était bonne à tout faire, commissionnaire, garde-malade, confidente littéraire, et ministre des finances, ce qui n’était pas le plus facile ou le plus gai de son métier de terre-neuve. Infatigable sous ses cheveux blancs, elle entretenait dans le petit ménage une propreté reluisante et trouvait le moyen de faire un salon de poète avec quatre chaises, une étagère et quelques nattes. Son industrie prolongeait les jours d’un gilet ou d’une culotte au delà de toute vraisemblance et leur donnait un certain air qui les faisait remarquer dans le monde ; on ne se serait jamais douté, à les voir, qu’ils avaient tant battu les murailles, et quelles murailles ! Elle restait assise à côté de Poe pendant qu’il travaillait, lui chauffant du café et écoutant ses systèmes de philosophie, passant les nuits, quitte à dodeliner de la tête, à le défendre contre la peur des ténèbres, qu’il croyait peuplées de mauvais esprits. Elle le soignait comme un petit enfant lorsqu’il rentrait ivre, le grondait après, mais n’admettait jamais, vis-à-vis de personne, dût-elle nier la lumière du soleil, que son « Eddie », cet être « généreux, affectueux et noble » (les italiques sont d’elle), pût avoir un tort quelconque en quoi que ce fût : il n’avait que des malheurs.

Et tout cela n’est rien encore auprès de l’inspiration qui lui avait fait écarter des lèvres de Poe le calice de l’écrivain pauvre qui ne réussit pas. Elle lui évita, autant que faire se put, les courses humiliantes chez les éditeurs et dans les bureaux de revues ou de journaux, sous prétexte qu’il n’entendait rien aux affaires d’argent. — « Comment, disait-elle, en aurait-il été autrement, ayant été élevé dans le luxe et l’extravagance ? » C’était elle qui allait « chercher de l’ouvrage » pour son pauvre homme de génie, offrir la copie et reprendre les manuscrits refusés, marchander avec les directeurs et leur demander des avances. La robuste tante Clemm, carrée, musclée, qui semblait ne porter jupon que par une erreur de la nature, était presque aussi connue que son neveu dans le monde de la presse et de la librairie ; et personne n’était tenté de rire d’elle. Un journaliste contait en ces termes leur première entrevue : « Nous apprîmes le retour de M. Poe (à New York) par la visite d’une dame qui s’annonça comme la mère de sa femme. Elle cherchait du travail pour lui, et elle s’excusa de sa démarche en nous apprenant qu’il était malade, sa femme complètement invalide et leur situation telle, que force lui était de prendre les choses sur elle. La physionomie de cette dame, imprégnée d’une véritable beauté par une expression de sainte vouée aux privations et aux tendresses douloureuses ; l’accent à la fois noble et désolé avec lequel elle plaidait sa cause ; ses manières, dont la distinction témoignait de jours plus heureux ; sa façon suppliante, mais digne, d’invoquer les droits et le talent de son fils : tout révélait au premier coup d’œil l’un de ces anges terrestres que les femmes savent être dans l’adversité. »

On donnerait une idée imparfaite des relations d’Edgar Poe avec la tante Clemm en se bornant à dire qu’il éprouvait pour elle de l’affection et de la reconnaissance. Il vénérait en sa personne une sorte de Providence universelle, à laquelle il fallait bien avoir recours dans toutes les circonstances de la vie, grandes ou petites, puisqu’elle avait le don, presque surnaturel aux yeux de son neveu, de se tirer des affreuses complications d’un monde évidemment mal fait, au moins pour les poètes romantiques. Absent, il lui soumettait par correspondance ses actes les plus insignifiants, comme à la sagesse souveraine, et on le sent un peu étonné, dans ses lettres, d’avoir osé prendre tout seul des responsabilités : « Il pleuvait très fort,… j’ai rencontré un homme qui vendait des parapluies, et j’en ai acheté un pour vingt-cinq sols. » Il a fait cette folie à cause de sa femme, qui l’accompagnait, et il est sûr que tante Clemm approuvera : « Virginie est occupée en ce moment à raccommoder mon pantalon, que j’ai déchiré à un clou. Je suis sorti hier soir à la nuit, et j’ai acheté un écheveau de soie, un de fil, deux boutons… » Ampère, le grand Ampère, pour qui un accident de toilette était aussi une catastrophe, confessait de même à sa charmante Julie qu’il avait taché sa culotte neuve en faisant une expérience ; mais leur pauvreté ne fut jamais la misère avilissante, et l’on ne saurait en dire autant de Poe et des siens : « Il nous reste quatre dollars et demi. J’irai demain essayer d’en emprunter trois autres, pour avoir devant nous une quinzaine d’assurée. Je me sens très en train et je n’ai pas bu une goutte, de sorte que j’espère être bientôt sorti de peine. Dès que j’aurai ramassé assez d’argent, je vous en enverrai. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien vous nous manquez à tous les deux. Sissy[37] a pleuré hier soir de tout son cœur de ne pas vous avoir… Aussitôt que l’article Lowell sera écrit, je vous l’enverrai, et vous tâcherez de vous le faire payer par Graham[38]. »

L’histoire pathétique des souliers crevés est de la même période. Poe habitait alors la banlieue de New York. Une femme de lettres était venue avec deux amis, dont un reviewer, lui rendre visite dans sa maisonnette « si pauvre, si nue, et pourtant si ravissante ». Le poète mena ses hôtes dans les bois et se prêta à un jeu où il fallait sauter. Ses deux souliers, « tout usés, et si soigneusement entretenus », crevèrent du coup, et ses visiteurs se sentirent coupables, n’ignorant pas que c’était un vrai malheur pour la famille : « J’étais sûre, écrivait la dame, Mrs Nichols, qu’il n’avait pas d’autres souliers, ni de bottes, ni de chaussures quelconques. Qui, parmi nous, pouvait lui offrir de quoi en acheter une autre paire ? En supposant que l’un de nous eût de l’argent, qui aurait l’effronterie de l’offrir au poète ? Je crois qu’en arrivant à la maison, nous avions tous le sentiment que nous ne devions pas entrer, pour ne pas voir ce malheureux nu-pieds au milieu de nous. » Contrainte d’entrer, malgré qu’elle en eût, Mrs Nichols assista à la rencontre de Poe avec la tante Clemm : « La pauvre vieille mère regarda ses pieds avec une consternation que je n’oublierai jamais : « Ô Eddie ! comment avez-vous fait cela ? » Poe était resté anéanti à l’aspect de sa belle-mère. J’expliquai comment le malheur était arrivé, et elle m’entraîna dans la cuisine : « Voudriez-vous, me dit-elle, parler du dernier poème d’Eddie à M*** ? S’il le prenait, Eddie pourrait avoir une paire de souliers. M*** l’a — je le lui ai porté la semaine dernière, et Eddie dit que c’est son meilleur. Vous lui en parlerez, n’est-ce pas ? » Nous avions déjà lu le poème en question, en conclave, et il nous avait été impossible, que le ciel nous pardonne ! de lui trouver ni queue ni tête. Il aurait été dans une langue perdue, que nous en aurions compris tout autant. Je me rappelle avoir émis l’opinion que c’était une charge, et que Poe avait voulu voir s’il réussirait, grâce à son nom, à la faire prendre au sérieux par le public. Mais la situation était dramatique. Le reviewer avait été la cause directe de l’accident des souliers. Je répondis : « Ils le publieront — cela va de soi, — et je prierai C*** de le faire passer « tout de suite. » Le poème fut payé immédiatement et publié peu de temps après. Je présume qu’aujourd’hui, dans l’édition complète, on le prend pour de la poésie ; mais, en ce temps-là, il rapporta à l’auteur une paire de souliers, plus 12 shillings[39]. » Il est très regrettable qu’on nous laisse ignorer le titre de cette pièce sans queue ni tête ; il y a des chances pour qu’elle soit l’une des plus belles d’Edgar Poe.

Virginie, la fille de tante Clemm, était une merveille de beauté, mais trop frêle et trop blanche, avec de grands yeux noirs trop brillants. Elle excitait l’admiration et la surprise des étrangers, qui ne se lassaient point de s’étonner que cette créature aérienne, à peine de la terre, fût l’enfant du grand gendarme femelle qui se faisait câlin pour la servir. La mère et la fille ne se ressemblaient que par un dévouement également absolu, sinon également actif, pour leur mélancolique ami. Poe nous a confié dans le plus délicat de ses contes, Éléonora, en transportant la scène au pays du bleu, comment, d’une amitié de petite fille à grand cousin, était né un soir, entre Virginie et lui, un amour qui ne fut vaincu que par la mort. Il se suppose élevé avec sa cousine dans une campagne heureuse et solitaire, la vallée du Gazon-Diapré, où coule sans bruit la rivière du Silence : « Pendant quinze ans[40], Éléonora et moi, la main dans la main, nous errâmes à travers cette vallée avant que l’amour entrât dans nos cœurs. Ce fut un soir, à la fin du troisième lustre de sa vie et du quatrième de la mienne, comme nous étions assis, enchaînés dans un mutuel embrassement, sous les arbres serpentins, et que nous contemplions notre image dans les eaux de la rivière du Silence. Nous ne prononçâmes aucune parole durant la fin de cette délicieuse journée, et, même encore le matin, nos paroles étaient tremblantes et rares. Nous avions tiré le dieu Éros de cette onde, et nous sentions maintenant qu’il avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions qui pendant des siècles avaient distingué notre race se précipitèrent en foule avec les fantaisies qui l’avaient également rendue célèbre, et toutes ensemble elles soufflèrent une béatitude délirante sur la vallée du Gazon-Diapré. »

Le printemps décrit en cet endroit par Edgar Poe est aussi éclatant que celui de Jocelyn, mais d’un autre genre ; c’est un printemps fantastique : « — Un changement s’empara de toutes choses. Des fleurs étranges, brillantes, étoilées, s’élancèrent des arbres où aucune fleur ne s’était encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus intenses ; une à une se retirèrent les blanches pâquerettes, et à la place de chacune jaillirent dix asphodèles d’un rouge de rubis. Et la vie éclata partout dans nos sentiers ; car le grand flamant, que nous ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes, étala son plumage écarlate devant nous ; des poissons d’argent et d’or peuplèrent la rivière, du sein de laquelle sortit peu à peu un murmure qui s’enfla à la longue en une mélodie berçante, plus divine que celle de la harpe d’Éole, plus douce que tout ce qui n’était pas la voix d’Éléonora. Et alors aussi un volumineux nuage, que nous avions longtemps guetté dans les régions d’Hespérus, en émergea, tout ruisselant de rouge et d’or, et, s’installant paisiblement au-dessus de nous, il descendit, jour à jour, de plus en plus bas, jusqu’à ce que ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur obscurité en magnificence, et nous enfermant, comme pour l’éternité, dans une magique prison de splendeur et de gloire. »

Virginie n’avait que treize ans lorsque ces choses arrivèrent, mais elle avait la précocité des filles du midi : « — La beauté d’Éléonora, poursuit Poe, était celle des Séraphins ; c’était d’ailleurs une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu’elle avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l’amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la vallée du Gazon-Diapré, et que nous discourions des puissants changements qui s’y étaient récemment manifestés. »

Ils se marièrent en 1836. Pour donner satisfaction, paraît-il, aux lois du pays, Poe produisit un témoin qui attesta sur la foi du serment que la fiancée avait vingt et un ans accomplis. Le pasteur qui les unissait trouva qu’elle avait l’air bien jeune pour son âge, et il n’en fut rien de plus.

Poe adorait sa femme-enfant. Le seul objet de luxe des jours moins durs était une harpe, ou un piano, pour accompagner la belle voix de Virginie. La beauté de Virginie remplissait son mari d’orgueil. Il mettait toute sa volonté à ignorer que cette mignonne créature ne lui était que prêtée par la Mort, et pour bien peu de temps ; la phtisie, qui lui avait déjà pris son père et sa mère, allait lui ôter encore ses amours, et Virginie le savait, s’il faut en croire jusque-là le conte où elle est célébrée : « — À la longue, m’ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus dès lors qu’à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens… Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme l’éphémère, elle n’avait été parfaitement mûrie en beauté que pour mourir. » Mais lui, disent les contemporains, il devenait fou à la moindre allusion au malheur suspendu sur sa tête. Nous reviendrons plus tard à Éléonora ; nous n’en aurons que trop l’occasion. Laissons quelque peu ces blêmes amoureux dans les poétiques greniers où se transportait de ville en ville leur foyer nomade, à Baltimore, à Richmond, à Philadelphie, à New York, selon que « l’ouvrage » donnait ici ou là. Oublions-les sur l’un de ces instants, toujours rapides pour eux, où nous pouvons nous les représenter dans une paix relative. Poe travaille, rêve et jardine, la tante Clemm récure énergiquement ; Virginie chante, et l’on dirait un oiseau-mouche malade.

Il y avait plusieurs raisons pour que le bonheur ne fût jamais chez eux qu’un hôte de passage, et chacune de ces raisons était si forte, qu’elle aurait dispensé de toutes les autres.


VI

Tout condamnait Edgar Poe à la misère. Quelques rares lettrés mis à part, l’Amérique entière aurait signé des deux mains l’aveu de la dame de tout à l’heure disant d’un de ses poèmes : « — Il aurait été dans une langue perdue, que nous en aurions compris tout autant. » On désoblige aujourd’hui ses compatriotes en rappelant des souvenirs qui n’ont pourtant rien d’humiliant : il n’est arrivé que ce qui devait arriver. Ce peuple était trop nouvellement né à la vie intellectuelle pour goûter un art décadent. Les émigrants puritains et quakers du XVIIe siècle n’avaient pas importé en vain dans le nouveau monde leur haine des élégances de l’esprit, dissolvant de la foi, d’après eux, et de la fibre morale. Leurs descendants demeurèrent longtemps incapables de discerner un bon vers d’un mauvais. Ils ne l’essayaient même pas : ils ignoraient qu’il y en eût de bons et de mauvais, de justes et de faux. Ils ne distinguaient que deux espèces de poésies : les pieuses, celles qui se bêlent, et les autres, qu’on ne saurait trop décourager dans une nation vertueuse. Les premières régnèrent sans partage pendant tout le XVIIIe siècle et le début du nôtre ; un historien de la littérature américaine[41] place en 1819 le premier poème, réellement en vers, qui ne soit pas un prêche déguisé.

Il n’y aurait eu que demi-mal si les Américains n’avaient pas fait de vers, ni de prose. Les chefs-d’œuvre d’outre-mer leur auraient formé le goût petit à petit, en attendant l’heure où les peuples au berceau ont amassé assez d’idées et de sensations leur appartenant en propre pour être tourmentés du besoin de leur donner une expression, ce qui est l’origine des littératures. Telle était autrefois la marche invariable des choses, aux résultats heureux et féconds, avant que l’imprimerie et l’instruction primaire se fussent liguées pour noyer les germes d’originalité intellectuelle sous un flot de pensées et de sentiments tout faits. Un peuple naissant qui sait lire et qu’on abreuve de journaux et de magazines a fort à faire pour ne pas s’acoquiner dans la banalité et la vulgarité. Les États-Unis n’avaient pas traversé impunément cette épreuve dangereuse, et ils en étaient au dernier degré de la platitude, en matière de goût, à l’époque des débuts de Poe. Une nuée d’écrivains insipides, brouillés avec la prosodie et la syntaxe, entretenaient dans le pays, par l’entremise de la presse soi-disant littéraire, une fausse culture cent fois pire que la barbarie, car celle-ci réserve l’avenir. L’apparition dans ce fade milieu d’un artiste subtil et compliqué, en avance de plusieurs générations, devait dérouter les Américains, les mécontenter, et ce fut en effet ce qui arriva. Edgar Poe leur parut un esprit dévoyé, et ils joignirent leurs efforts, auteurs et éditeurs, critiques et amis, pour le remettre sur la route du sens commun et de la simplicité. On ne leur ôtait pas de la tête que cet homme-là était né pour écrire des farces, malgré ses airs de porter le diable en terre, et que c’était lui rendre service que de l’y contraindre bon gré mal gré. Comment, pourquoi, ils avaient eu cette idée saugrenue, je ne me charge point de l’expliquer, mais c’est un fait. Le romancier John Kennedy — le même qui avait habillé et nourri Poe au plus fort de sa détresse — lui écrivait à titre d’ami, le 19 septembre 1835 : « — Est-ce que vous ne pourriez pas écrire quelques farces dans la manière des vaudevilles français ? Je suis sûr que vous le pourriez, et vous en tireriez très bon parti en les vendant aux directeurs de théâtres de New York. Je souhaite que vous méditiez mon idée. » Du même, le 9 février 1836 : « — Votre défaut, c’est votre goût pour l’extravagant. Je vous supplie de vous en défier. On trouve cent écrivains où l’effort est sensible, pour un qui est naturel. Quelques-unes de vos bizarreries ont été prises pour de l’ironie — et admirées en qualité de satires,… à tort, puisque vous ne songiez à rien moins. J’aime votre grotesque ; il est d’excellent aloi, et je suis sûr que vous feriez merveille dans le comique… Soyez absolument sobre de corps et d’esprit — et je vous garantis… le succès et le bien-être[42]. »

Presque à la même date, une grande librairie à laquelle il avait offert ses contes lui fit répondre : « — (3 mars 1836.) C’est obscur ; on ne distingue pas à quoi cela s’applique. Les lecteurs ordinaires ne comprendraient pas où l’auteur veut en venir, et ne pourraient point, par conséquent, jouir de la fine satire qui y est contenue. Il faut être familier avec beaucoup de choses qu’ils ignorent pour être en état de goûter cette plaisanterie-là ; c’est un plat trop raffiné pour leur palais. Cependant… si M. Poe consentait à s’abaisser au niveau de l’intelligence de la généralité des lecteurs… » on pourrait s’entendre, et la maison lui ferait de bonnes conditions. — La « plaisanterie » des contes de Poe ! Et l’éditeur l’avait comprise, le malheureux ! La lettre se terminait par des indications sur ce qui plaisait au public. On conseillait amicalement à Poe d’écrire de petites satires toutes simplettes, faciles à saisir, sur les défauts de ses concitoyens, ou, mieux encore, sur « les affectations ridicules et les extravagances de la littérature anglaise du jour ». M. Poe, ajoutait le correspondant, n’aurait qu’à vouloir ; il est plein d’humour, ainsi qu’en témoigne son Blackwood, un morceau « capital », et que « tout le monde a compris[43] ».

Blackwood[44], ce chef-d’œuvre d’un Poe humoriste resté inconnu en France, était une grosse bouffonnerie, dans le genre satirique préconisé par les amis de l’auteur. Celui-ci y avait soulagé son cœur de l’amertume dont l’emplissaient les opinions esthétiques et littéraires de ses concitoyens. Son héroïne, miss Zénobie, bas-bleu de son métier, va demander à M. Blackwood, directeur du magazine du même nom, le secret du succès prodigieux de sa publication. M. Blackwood lui livre généreusement sa recette. « — La grande affaire pour nos collaborateurs, lui dit-il, c’est d’avoir des sensations à raconter. Les sensations, voyez-vous, il n’y a que ça. Si jamais vous êtes noyée ou pendue, et que vous puissiez prendre des notes, ça vaudra dix guinées la feuille. Tenez ; nous avons eu l’Expérimentateur malgré lui, — c’est l’histoire d’un monsieur cuit au four, — sorti vivant ; il se porte très bien, — ça vous a eu un succès ! Et le Mort vivant ! Ce sont les sensations d’un monsieur enterré vif. Vous auriez juré que l’auteur avait passé sa vie dans un cercueil. Je vous citerai encore, parmi les bons modèles, les Confessions d’un mangeur d’opium. On a fait courir le bruit que c’était de Coleridge. Allons donc ! C’est de mon singe Juniper — je lui avais fait avaler un bon grog, chaud et sans sucre. — Voulez-vous que je lâche mes chiens ? Ce serait le plus simple. Ils vous auront avalée en cinq minutes, montre en main. Pensez donc ! quelles sensations ! — Tom ! ici, Tom ! lâchez-les, Dick ! » Miss Zénobie, à son grand regret, n’avait pas le temps d’être mangée, même en cinq minutes. M. Blackwood se dispensa de lâcher Tom, mais il donna à la bonne demoiselle une excellente leçon de style : « — Il y a beaucoup de manières d’écrire, lui disait-il judicieusement. Nous avons le ton didactique, le ton enthousiaste, le ton naturel, — fini, tout ça, usé jusqu’à la corde. Dans ces derniers temps, nous avons eu le style abrégé, qui a très bien pris. Jamais de virgules — Trois mots — Un point — Toujours un point — Et à la ligne ; jamais de paragraphe. Quelques-uns de nos meilleurs romanciers ont pris sous leur patronage le style élevé, un peu amphigourique et avec beaucoup d’interjections. Il faut que ça fasse rrrrrrrrrr, comme une toupie d’Allemagne ; le ronflement tient lieu de sens. Pas mauvais non plus, le ton métaphysique ; vous parlez objectivité et subjectivité ; vous ne manquez pas d’éreinter en passant un nommé Locke, vous saupoudrez de noms savants : le Gorgias, l’école éléate, Archytas de Tarente, Xénophane de Colophon ; et quand vous craignez d’avoir dit une bêtise par trop forte, vous mettez en note : Critique de la raison pure. — À propos, n’oubliez pas d’avoir un cahier de citations en toutes langues ; vous les placez adroitement — ça donne l’air savant. » M. Blackwood n’avait pas jeté ses perles devant des pourceaux. Miss Zénobie monta dans un clocher où se trouvait une horloge, et passa sa tête par un trou du cadran. Son premier article décrivit ses sensations tandis que la grande aiguille « lui sciait lentement le cou ». Réduit à une page, Blackwood peut faire rire ; en vingt grandes pages, la plaisanterie paraît longue.

Poe avait appris sans étonnement qu’il possédait le don du comique. Il avait la prétention d’être un génie universel, aussi apte à bâtir une tragédie ou un système du monde qu’à bâcler une parodie ou un article de journal. Il ne se fit pas prier pour exploiter la veine bouffonne illustrée par Blackwood, et de cette erreur sont sortis des contes que Baudelaire, en homme de goût, s’est gardé d’admettre dans sa traduction. Imitons sa discrétion et passons sur les Lunettes, la Mille et deuxième Nuit, le Duc de l’Omelette, et quelques autres du même genre.

Passons aussi sur de nombreux travaux, sans valeur aucune, où il s’était abaissé en conscience « au niveau de l’intelligence de la généralité des lecteurs ». La nécessité en a seule été responsable. On lui demandait une compilation, un manuel d’écolier, des articles « d’actualité » : il compilait, professait, parlait sport, histoire naturelle, inventions nouvelles, pavage des rues, cuisine, au gré du « patron ». S’il n’a pas fait de sermons c’est qu’on ne lui en a pas commandé ; que lui importait un sujet ou un autre, pourvu que Virginie eût chaud et tante Clemm de quoi aller au marché ? Au surplus, ces besognes passaient inaperçues. Poe eut beau se prodiguer en écrits médiocres et incolores, il resta toujours, pour la foule, l’auteur apocalyptique de deux ou trois douzaines de contes qu’elle ne comprenait pas ; la foule avait deviné, avec l’un de ces instincts inexplicables qui sont en elle, qu’il n’y avait que cela qui comptât. Le directeur de journal dont nous avons cité plus haut un joli fragment sur la tante Clemm[45] disait dans le même article, pour excuser les États-Unis d’avoir laissé leur plus grand poète dans le besoin : « M. Poe écrivait… dans un style beaucoup trop au-dessus du niveau populaire pour pouvoir être bien payé. »

Ses articles de critique méritent qu’on s’y arrête un instant. On lui a reproché leur terre à terre, et avec raison ; mais on ne voit pas comment il aurait pu l’éviter, alors que sa mauvaise étoile l’obligeait à parler de productions qui n’étaient encore que les balbutiements d’une littérature au maillot. Des devoirs d’écoliers appellent le maître d’école et sa férule. Celle d’Edgar Poe était lourde. Dès qu’il la saisissait, ce n’étaient que pleurs et grincements de dents parmi la gent écrivassière, à laquelle il ne passait ni une faute de prosodie, ni une faute d’orthographe : « Comptez donc sur vos doigts, disait-il à l’un ; vous verrez qu’il manque un pied au second vers. Le suivant est trop long. Essayez de scander la dernière strophe ; je vous en défie. Vous avez confondu les anapestes avec les spondées ; un anapeste se compose de deux brèves et une longue. Voilà un mot qui n’existe pas en anglais ; l’adjectif infini n’a pas de comparatif. Et vos prépositions ! Toutes à contresens ! Prenez modèle sur la populace ; vous ne confondrez plus de et avec. » — À d’autres : « Vous aussi, miss Margaret Fuller, vous feriez bien de repasser votre grammaire ; vous en prenez trop à votre aise avec la syntaxe, sous prétexte de carlyliser. C’est dommage, car votre style est un des meilleurs que je connaisse. — M. Flaccus[46] — rien d’Horace, ni même de son ombre — a mis le mal de mer en vers. C’est une entreprise hardie, sans précédent si je ne m’abuse. Son volume est un des plus sots qu’on puisse rêver. Il a des métaphores extraordinaires. Lui seul était capable de trouver les « fleurs sans épines qui sautent tout armées d’un cerveau de femme ». Ou ceci : « Il prend les grands arbres par les cheveux, et en balaie l’air comme avec des balais. » Flaccus n’est même pas un poétereau de second ou de troisième ordre ; il est tout au plus de quatre-vingt-dix-neuvième ordre. — M. English se plaint encore des typographes ; mais nous connaissons le truc. Toutes les fois que M. English s’aperçoit qu’il a estropié un mot, ou mis un verbe au singulier avec un nom au pluriel, nous sommes sûrs de voir apparaître des lamentations sur les fautes d’impression « absolument inconcevables » qui se sont glissées dans son dernier volume. Il est parfaitement dans son droit en ignorant l’orthographe, puisqu’il n’a pas été à l’école. Nous trouvons seulement fâcheux qu’il dirige une revue. Il n’y a pas de spectacle plus pitoyable que celui d’un homme n’ayant même pas l’instruction primaire et qui se fait pourvoyeur de belles-lettres pour l’humanité. »

Il est vrai qu’il n’y aurait pas eu de revues en Amérique — toujours d’après Edgar Poe, — s’il avait fallu attendre de trouver des directeurs instruits. À défaut de science, accordons-leur une philosophie indulgente, puisqu’il s’en trouva un pour publier le conte impertinent que Poe a intitulé : la Vie littéraire de Bob Thingum, esq. C’est l’histoire d’un jeune Yankee très avisé, qui a résolu d’arriver à la gloire et à la fortune par la littérature. Il commence par acheter quelques vieux bouquins « complètement oubliés ou inconnus », qu’il traduit ou copie avec discernement. À l’un, il prend l’histoire « d’un certain Ugolin, qui avait une potée d’enfants » ; à l’autre, un long passage sur « la colère d’Achille » ; à un troisième, qui est aussi d’un bonhomme aveugle, des tirades sur « la Sainte-Lumière » et sur Adam, « premier-né du ciel ». Bob recopie proprement « ses poèmes » et les envoie aux quatre magazines les plus importants. Ils sont refusés, non pas qu’on ait reconnu les vers de Dante, d’Homère ou de Milton, mais parce qu’ils sont traités de fatras. Instruit par l’expérience, Bob débute modestement par un distique sur un produit de parfumerie. Il apprend d’un éditeur influent l’art de la réclame, celui de tuer la concurrence en déshonorant les confrères et de supprimer les frais de rédaction en se faisant payer par ses collaborateurs. La fortune lui sourit aussitôt. Il devient propriétaire de « trois périodiques », l’argent afflue dans sa caisse et les échos de la presse quotidienne retentissent de son nom : il est le grand Bob, le fameux Bob, « l’immortel Bob ».

Poe résumait dans les termes que voici — ou à peu près — le spectacle offert aux environs de 1840 par le monde des lettres américain : « En tant que nation littéraire, nous sommes un immense humbug ; il n’est pas un homme raisonnable qui n’en convienne dans son for intérieur. Nous sommes la proie des coteries et des sociétés d’admiration mutuelle. Tous nos poètes et nos poétesses ont du génie, tous nos romanciers sont « grands », tous les écrivailleurs en n’importe quel genre sont « admirables ». Nous n’aurions pas à chercher bien loin pour citer vingt ou trente soi-disant « personnages littéraires » auxquels ces lignes feront faire un retour sur eux-mêmes et sur « leur gloire », et qui rougiront de honte, à moins qu’ils ne soient à moitié idiots, ce que je serais assez disposé à croire, ou endurcis par une habitude prolongée de la mauvaise foi. Il appartiendrait à la critique de faire justice de ce puffisme éhonté, de ces charlatans pleins d’impudence ; mais il est de notoriété publique que notre critique est à vendre. Les uns empochent purement et simplement ; ce sont les moins malfaisants ; on les prend pour ce qu’ils valent. Les autres pratiquent le pot-de-vin indirect et savant ; ils sont considérés ; ce sont les véritables empoisonneurs de l’esprit public. Les relations d’éditeur à critique sont, de nos jours, des relations de forban à forban. Je défie bien qu’on me donne un démenti[47]. »

Ce sont là des paroles courageuses, quand on se reporte à la situation difficile de celui qui les traçait. Maintenant que les victimes de Poe sont mortes et oubliées, leurs descendants commencent à reconnaître qu’il a rendu un grand service à son pays en remettant les choses au point et en réduisant à néant les ridicules pantins de lettres qui donnaient aux États-Unis, à force de s’agiter, l’illusion de posséder une littérature. Les plus francs avouent qu’on ne peut lui reprocher que d’avoir été encore trop indulgent et d’avoir fait l’éloge de mainte nullité. Mais de son vivant, lorsque ses articles éclataient comme des bombes dans les petites chapelles littéraires où les fidèles étaient occupés à s’encenser les uns les autres, ils provoquaient d’inexpiables rancunes, trop faciles à satisfaire. Il aurait fallu ne pas donner prise soi-même pour mener une campagne aussi violente, et ce n’était point le cas. L’ivrognerie de Poe faisait généralement les frais des réponses à ses articles de critique. Les plus écorchés ne s’en tenaient pas là et l’accusaient d’actes infamants, voire criminels. Ce fut le cas de M. English, le directeur de revue qui faisait des fautes de pluriel. Poe lui intenta un procès en diffamation et le gagna, mais ces sortes de victoires coûtent cher ; il en reste dans le public le vague souvenir qu’on a été mêlé à de vilaines affaires, et cette impression était entretenue avec soin par les ennemis du poète.

Edgar Poe, hélas ! prêtait aussi le flanc aux reproches de charlatanisme qu’il adressait à ses confrères. Il ne le cédait à personne pour la science de la réclame, et, si sa probité lui interdisait les moyens déshonnêtes, sa vanité d’auteur lui conseillait les moyens ingénieux. On dirait vraiment qu’à force de s’entendre dire que Blackwood était un « morceau capital », il en était venu à penser qu’il y avait du bon dans les conseils de M. Blackwood à miss Zénobie, puisqu’il les suivit à la lettre ; c’est à croire qu’il s’y était moqué de lui-même. Lui aussi, il eut sa petite provision de citations en toutes langues, les langues qu’il savait et celles qu’il ne savait pas, et il les plaça et replaça « adroitement », avec un mépris superbe de la prosodie, de la syntaxe et du reste. Il faisait dire à Voltaire : — « Les Grecs font paraître ses acteurs… le visage convert d’un masque… », et à Boileau : « Le plus fou souvent est le plus satisfait. » Il copia effrontément les notes des savants européens, transcrivant ingénument les fautes d’impression et prenant le Pirée pour un homme. Il attribua Œdipe à Colone à Eschyle, et mit Ver-Vert et le Belphégor de Machiavel parmi les livres ténébreux qui contribuaient à troubler la raison de Roderick Usher. Il poussa la confiance en l’ineptie de ses compatriotes jusqu’à se pourvoir d’une discussion savantissime, prise je ne sais où, sur le sens d’un texte hébreu dont il aurait été bien en peine de déchiffrer une lettre. Il était très fier de sa « polémique » à propos d’Isaïe et d’Ézéchiel, et il est de fait qu’elle lui a rendu de bons et loyaux services : il l’a reproduite à satiété.

C’était par trop de sans-gêne avec des lecteurs qui se formaient rapidement sous l’influence des Longfellow, des Emerson et des Hawthorne. On s’avertissait entre éditeurs de se défier de la science de M. Poe : « — Il fait des citations de l’allemand, mais il n’en sait pas un mot… Quant à son grec, vous saurez à quoi vous en tenir pour peu que vous y mettiez le nez… » Les revues ne lui en demandaient pas moins des articles de critique ; on l’y poussait, on l’y cantonnait, car ses éreintements faisaient monter le tirage. Et Poe leur en fournissait avec sécurité ; il ne songeait pas que tout se découvrirait un jour, que bien des choses se découvraient déjà, et que son érudition de carnaval fournissait des armes à qui ne demandait qu’à lui rendre œil pour œil.

La foule ne s’inquiétait pas de ces vétilles ; il lui était fort indifférent que M. Poe se fût trompé sur la densité de Jupiter, ou qu’il eût volé des notes à quelque savantasse du vieux continent. Mais il existait entre elle et l’auteur des Contes fantastiques un malentendu profond, qui fut le grand obstacle à la popularité de Poe dans sa patrie, plus encore que ses obscurités et ses bizarreries. Ces petits-fils de puritains s’obstinaient à exiger de la littérature une action morale, directe, évidente, qui fût le but avoué de l’auteur et la raison d’être de son œuvre. Il ne leur suffisait pas qu’une page fût pure : il fallait qu’elle apportât son enseignement, qu’elle apprît ou insinuât une vérité saine et utile. Edgar Poe se hérissait à la pensée de faire servir la poésie à l’éducation de la nation autrement qu’en élevant les âmes dans la sphère de l’éternelle beauté. Il se retranchait dans la doctrine de l’art pour l’art avec une intransigeance qui le rendait agressif envers les écrivains d’une autre opinion. Non content d’avoir banni de son œuvre la créature morale, comme l’a très bien dit Barbey d’Aurevilly, il était impitoyable pour ceux qui lui réservaient la première place, ou seulement une grande place, dans leurs ouvrages. Il reprochait à Longfellow d’avoir la manie de réformer le monde par ses poésies, au lieu de se borner à tâcher de faire de bons vers : « — C’est un grand artiste, disait-il, et un idéaliste de haut vol. Mais sa conception de l’objet de la poésie est entièrement fausse… Sa didactique est invariablement hors de sa place. Il a écrit des poèmes brillants — par accident ; c’est-à-dire, quand il a permis à son génie de l’emporter sur des habitudes de pensée conventionnelles… Nous ne voulons pas dire qu’on ne puisse faire circuler un enseignement moral tout au fond d’une œuvre poétique ; mais on a toujours tort de l’imposer avec insistance, comme il le fait dans la plupart de ses œuvres… M. Longfellow… croit essentiel d’inculquer une morale… Le ton didactique prévaut dans sa poésie. Idées et images, tout est subordonné chez lui à la mise en lumière d’un ou plusieurs points qu’il considère comme la vérité. Et, tant que le monde sera plein de conventicules parlant le patois de Chanaan, il ne faudra pas s’étonner que ce système conserve d’austères défenseurs[48]. »

Ces lignes sont de 1842. Poe s’y montre très modéré, puisqu’il demande seulement que l’élément moral soit subordonné dans l’œuvre d’art à l’élément esthétique. Trois ans plus tard, à propos d’une anthologie publiée sous la direction de Longfellow, il devenait dur pour les braves gens qui persistaient à voir dans la sanctification de l’âme le but final de la littérature. « — Nous ferons remarquer pour finir, écrivait-il, que (ce volume), quoique rempli de beautés, est infecté de morale[49]. » Il affectait de proclamer très haut qu’on ne le prendrait jamais à coudre une morale à la queue d’une histoire, et il n’avait pas assez de railleries pour les critiques qui découvrent des enseignements profonds jusque dans une chanson de rouliers. « — C’est donc bien à tort, poursuivait-il ironiquement, que certains ignorantissimes m’accusent de n’avoir jamais écrit une histoire morale, ou, pour parler plus exactement, une histoire avec une morale. D’autres qu’eux ont été prédestinés à me dévoiler et à développer ma morale — voilà tout le secret… En attendant, désireux d’alléger les charges qui pèsent sur moi,… j’offre la triste histoire que voici ; sa morale ne pourra pas être mise en doute, puisque le titre en est caution. » Le récit annoncé avec ce fracas est un des plus insipides qui soient sortis de la plume de Poe ; il s’appelle : Ne pariez jamais votre tête avec le diable ; Conte avec une morale.

Poe avait donc sa part de torts dans la mauvaise fortune qui ne lui laissait guère de répit, mais il les expiait lourdement. Quelles que fussent sa diligence, son assiduité au travail, sa bonne volonté à se plier aux besognes infimes, il ne pouvait être question pour lui de vivre de sa plume. Le poème qui lui avait rapporté « une paire de souliers, plus 12 shellings », n’avait pas été l’un des plus mal payés. Il reçut 10 dollars pour le Corbeau, 52 pour le Scarabée d’Or, qui a cinquante pages dans la traduction française. Il travailla pour les journaux à raison d’un dollar la colonne et donna le Silence, ou telle autre petite merveille, pour « cinq ou dix dollars, si ce n’est même pour rien ». En 1841, l’éditeur de son premier volume de contes se récusa pour le second : « — Nous n’avons pas fait nos frais », dit la lettre de refus. Poe remarquait avec amertume que le succès lui venait d’Europe : « — Que de fois, disait-il, mes écrits sont passés entièrement inaperçus jusqu’à ce qu’ils eussent été réimprimés à Londres ou à Paris. » Force lui était de se rejeter sur le « gros ouvrage », qui lui dévorait son temps et ses forces, et ce n’était pas encore le plus grave ; le « gros ouvrage » l’obligeait à vivre parmi les autres hommes, au contact irritant, dans les rues peuplées de cabarets, au lieu d’apaiser ses nerfs dans la solitude de la campagne, loin des tentations et sous la garde vigilante de la tante Clemm. Les conséquences furent désastreuses.


VII

Poe a eu des « places » dans beaucoup de revues ou de journaux américains. Il a été le rédacteur à tout faire qui manie les ciseaux, corrige les épreuves, remet les phrases sur leurs pieds et fabrique au commandement un article sur mesure pour boucher un trou. Il a été le sous-sous-secrétaire « assis à un pupitre dans un coin de la salle de rédaction[50] », et dont les fonctions consistent à être dérangé par tout le monde. Il a été le monsieur qui alimente l’abonné de province de jeux d’esprit et promet des primes aux meilleures solutions ; le boniment que voici eut l’honneur d’être rédigé de la même main qui avait tracé la Chute de la maison Usher : « — Nous donnerons un abonnement d’un an à la revue, plus un abonnement d’un an au Saturday Evening Post, à toute personne, ou plutôt à la première personne, qui résoudra cette énigme. » Il a été le directeur inventif auquel on confie un magazine aux abois, et qui trouve moyen de faire monter le tirage de quarante mille numéros. Il a occupé toutes ces situations au contentement général. Directeur, il remplissait la caisse. Relégué dans les emplois inférieurs, il était le modèle du petit employé, ponctuel, laborieux, ne se permettant ni une volonté ni une opinion : « — Il était à son pupitre à neuf heures du matin, racontait un de ses anciens chefs, et ne s’en allait pas avant que le journal — un journal du soir — fût sous presse. » Les observations le trouvaient toujours de bonne humeur ; il les accueillait avec une déférence qui nous paraît, à nous, exagérée, suspecte par conséquent, mais qui lui valait de bonnes notes dans les bureaux de rédaction de New York : — « Quand nous lui demandions de glisser sur une critique, d’effacer un passage trop vif, il le faisait avec empressement et courtoisie ; il était infiniment plus maniable, dans ces questions délicates, que ne le sont la plupart des hommes. »

Sa facilité de travail le rendait précieux dans les mauvais jours, quand la caisse était à sec : il rédigeait le journal à lui tout seul. Enfin il était sans rival pour les jeux d’esprit ; il se consacra une fois pendant six mois à deviner les cryptogrammes que les abonnés adressaient au journal de tous les points des États-Unis. Il y en avait en plusieurs langues, écrits avec tous les alphabets connus. Un seul lui résista, et il put démontrer que l’auteur avait triché et que cela ne voulait rien dire.

Plût au ciel que le tableau fût complet ! Mais on n’en a vu que la partie lumineuse, celle qui représente la lune de miel d’Edgar Poe avec ses patrons. Il les quittait quelquefois de lui-même ; on le regrettait, et tout était pour le mieux. Le plus souvent, il désirait rester. Quelques mois se passaient, ou quelques semaines — cela dépendait — et la comédie tournait en drame. Le modèle des employés devenait soudain « inexact, bizarre et grincheux » ; le plus modeste et le plus souple des collaborateurs se transformait en une sorte de matamore arrogant ; la perle des directeurs oubliait de faire paraître le numéro. L’opinion de ses chefs ou de ses associés changeait avec la même rapidité, et ils étaient outrés après avoir été charmés ; tel l’avait adoré pendant un hiver et s’était accusé publiquement de l’avoir méconnu, qui n’en voulait plus entendre parler l’été suivant, et la cause du revirement était invariablement la même : son vice l’avait ressaisi. Il était entré en fonctions contrit et repentant, pétri de bonnes résolutions et confiant dans l’effort de sa volonté, et puis, brusquement, le mal l’avait terrassé : « — Je crois, écrivait un de ses directeurs pendant une crise, qu’il n’avait absolument rien bu pendant dix-huit mois, mais en voici trois qu’on le rapporte continuellement chez lui dans des états pitoyables. » C’était alors une métamorphose complète, la substitution d’une personnalité à une autre. Il ne restait plus rien de l’homme raffiné qui frappait les habitués des salles de rédaction par ses manières aristocratiques, légèrement cérémonieuses. On n’avait plus devant soi qu’un ivrogne d’allures vulgaires, un braillard qu’on s’empressait de mettre à la porte et que chacun se croyait le droit de chapitrer. Je ne crois pas que jamais poète ait été autant sermonné, aussi durement, et je suis certain qu’il ne s’en serait pas trouvé un second pour l’endurer avec cette humilité.

Presque au début de sa carrière, il est chassé d’un magazine qu’il venait de sauver, parce que deux numéros de suite n’ont pu paraître à leur date. Le propriétaire du journal lui écrit : « — Mon cher Edgar,… je crois fermement à la sincérité de toutes vos promesses ; mais j’ai peur que vous ne manquiez à vos résolutions en remettant le pied dans nos rues et que vous ne buviez encore jusqu’à y laisser votre raison. Vous êtes perdu si vous comptez sur vos propres forces. Il n’y a de salut pour vous qui si vous implorez l’aide de votre Créateur. Combien j’ai regretté de me séparer de vous, Lui seul le sait. Je vous étais attaché, je le suis encore, et je dirais volontiers : — « Revenez », si le passé ne me faisait craindre une nouvelle rupture à brève échéance. Si vous vouliez vous contenter de prendre vos quartiers chez moi, ou dans toute autre famille n’usant pas de boissons alcooliques, j’aurais quelque espoir. Mais si vous allez soit à la taverne, soit dans tout autre lieu où l’on fait usage de ces boissons, vous êtes perdu. J’en parle par expérience. Vous avez de belles facultés, Edgar, et vous leur devez de leur assurer le respect aussi bien qu’à vous-même. Apprenez à vous respecter, et vous vous apercevrez bien vite que les autres vous respecteront. Séparez-vous pour toujours de la bouteille et des compagnons de bouteilles. Dites-moi si vous pouvez et voulez le faire. Si jamais vous rentrez dans mes bureaux, il faut qu’il soit bien entendu que je serai délié de tous mes engagements le jour où vous vous serez enivré. Tout homme qui boit avant son déjeuner est perdu ; il n’est plus possible de faire convenablement ce qu’on a à faire[51]. »

Il est dur pour tout le monde de recevoir de pareilles semonces, et Poe savait fort bien qu’il n’était pas tout le monde ; il lui échappa un jour, dans une discussion sur le panthéisme, de s’écrier avec feu : « Ma nature tout entière se révolte à l’idée qu’il y ait dans l’univers un être supérieur à moi. » Il n’en courbait pas moins la tête sous les reproches, avec une humilité qui a sa grandeur : « Bien que je ne vous aie jamais accusé réception de vos conseils d’il y a plusieurs mois, écrivait-il à un autre donneur d’avis, votre lettre n’en a pas moins eu sur moi une grande influence ; j’ai depuis lors combattu l’ennemi en homme, et je suis maintenant, sous tous les rapports, confortable et heureux. Je sais vous faire plaisir en vous l’apprenant (22 janvier 1836). »

Tous les procédés semblaient permis avec lui. En 1840, il travaillait pour une revue où il recevait 50 dollars par mois pour « corriger les épreuves, surveiller l’imprimerie, lire les manuscrits et les mettre au point, compiler les articles de cuisine, de sport, etc. », recopier les auteurs illisibles et donner dans chaque livraison un morceau inédit. Une crise de boisson le fit chasser, comme toujours. Le propriétaire de la revue eut l’indignité de faire imprimer sur la couverture[52] une note transparente, au sujet de « la personne dont « les infirmités » lui avaient causé tant d’ennuis ». Un peuple qui lit autant la Bible aurait pourtant dû se souvenir du manteau de Noé. Le coup fut terrible pour le poète infortuné. Il existe de lui une lettre d’homme affolé, adressée à la suite de ce scandale à un médecin qui avait pris sa défense. Poe essaie de nier et ment, puis il avoue à demi, puis il ment encore, et ce sont des mensonges si grossiers, qu’à peine peut-on l’accuser d’avoir voulu tromper : « J’ai à vous remercier de m’avoir défendu… Je vous jure devant Dieu que je suis d’une sobriété rigoureuse. Depuis l’instant où j’ai vu pour la première fois ce vil calomniateur, jusqu’à celui où j’ai quitté ses bureaux, vaincu par le dégoût que m’inspiraient son esprit de chicane, son arrogance et sa brutalité, aucune boisson plus forte que l’eau n’a jamais passé mes lèvres. » Il explique ensuite, « pour être parfaitement franc », qu’il y eut une époque où il cédait de loin en loin à la tentation : « En un mot, il m’est arrivé quelquefois de me griser complètement. Après chaque excès, j’étais invariablement au lit pour plusieurs jours. Mais il y a maintenant quatre ans que j’ai entièrement renoncé à toute espèce de boisson alcoolique — quatre ans, sauf une seule infraction… » Il justifie son « infraction », patauge, et répète à tout hasard, pour le cas où l’on voudrait bien faire semblant de le croire : « Je ne bois que de l’eau. »

Plus pénible encore est une autre lettre où il dissimule sa honte sous un ton de badinage. Des amis l’avaient mandé à Washington, dans l’espoir de lui procurer une sinécure dans la douane. Poe accourt, s’enivre, fait scandale ; il ne lui reste plus qu’à fuir et à se cacher. De retour chez lui, il écrit aux amis de Washington : « Je suis arrivé tout à fait dégrisé… je suis seul à blâmer… Merci mille fois, mon cher, de votre bonté et de votre grande indulgence, et ne soufflez mot à personne du manteau mis à l’envers, ni des autres peccadilles du même genre. Exprimez à votre femme mes profonds regrets pour la contrariété que je dois lui avoir causée… Ce qui suit est pour Thomas. Mon cher ami, pardonnez-moi ma vivacité, et n’allez pas croire que je pensais tout ce que je disais. Croyez que je vous suis très reconnaissant de toutes vos attentions et indulgences, et que je ne les oublierai jamais, non plus que vous… Veuillez exprimer mes regrets à M. Fuller pour m’être conduit dans sa maison comme un animal, et dites-lui (si vous le croyez nécessaire) que son excellent porto ne m’aurait pas grisé la moitié autant, sans le café au rhum qu’il m’a fallu avaler par-dessus. »

Qu’on ne s’y méprenne point ; c’est un cœur navré qui parle. Edgar Poe eut la pleine, la torturante conscience de sa dégradation, et jamais ne s’y habitua. Il l’a dépeinte en termes flamboyants dans une pièce de vers, le Palais hanté, qui symbolise le changement apporté dans son âme, et aussi dans sa physionomie, par les ravages de l’alcool :

« Dans la plus verte de nos vallées, où n’habitent que de bons anges, un vaste et beau palais dressait jadis son front. C’était dans les États du monarque Pensée, c’était là qu’il s’élevait. Jamais séraphin ne déploya ses ailes sur un édifice à moitié aussi splendide.

« Des bannières éclatantes, jaunes comme l’or, flottaient et ondoyaient sur le faîte. (Cela, tout cela, c’était dans les temps anciens, très lointains.) Et à chaque brise caressante qui se jouait dans la douceur du jour, tout le long des blanches murailles pavoisées s’envolaient des parfums ailés.

« Les voyageurs, passant par l’heureuse vallée, apercevaient, à travers deux fenêtres lumineuses, des esprits se mouvant harmonieusement, au rythme d’un luth bien accordé, tout autour d’un trône où se laissait voir, assis comme un Porphyrogénète dans tout l’éclat de sa gloire, le souverain de ce royaume.

« Éclatante partout de perles et de rubis, rayonnait la porte du beau palais, par laquelle s’écoulait à flots pressés, toujours étincelante, une troupe d’Échos, dont la douce fonction n’était que de chanter, avec des voix d’une beauté exquise, l’esprit et la sagesse du roi.

« Mais des êtres funestes, en vêtements sinistres, vinrent donner assaut à la puissance du monarque (Ah ! gémissons ! car l’aube d’aucun lendemain ne luira pour lui, le désespéré), et la splendeur qui rayonnait et s’épanouissait tout autour de son palais n’est plus qu’une légende, un souvenir obscur de l’ancien temps enseveli.

« Et maintenant les voyageurs passant par la vallée n’aperçoivent plus, à travers les fenêtres enflammées de lueurs rouges, que des formes monstrueuses s’agitant de façon fantastique au bruit d’une discordante mélodie, tandis que pareille à un flot rapide et spectral, à travers la porte pâle une foule hideuse se précipite sans relâche et rit, mais ne sait plus sourire. »

Hideuse, en effet, était la foule de ses pensées. Les ruines s’amoncelaient en lui et autour de lui, dans son corps ravagé et émacié, dans son cerveau plus souvent trouble et lassé, dans sa carrière amoindrie et finalement anéantie, dans son foyer, que les prodiges de la tante Clemm ne sauvaient plus de la famine. Il avait perdu jusqu’aux chimères qui avaient été son refuge et son soutien. Edgar Poe avait toujours rêvé d’avoir un journal à lui, un journal qui serait son bien et sa chose et lui apporterait la fortune avec l’indépendance, et il l’eut un jour, en 1845, par un hasard imprévu, mais ce ne fut que pour voir cette dernière branche de salut se rompre entre ses mains ; son journal ne vécut que deux mois. Enfin, effondrement suprême, Virginie succombait au mal qui la minait. Ses beaux yeux brillaient de fièvre, son teint si pur était d’une pâleur de lis : « Elle n’avait plus l’air de ce monde », dit un témoin. Edgar Poe s’était obstiné longtemps à espérer contre toute espérance. Virginie était son bonheur ; les besoins de Virginie étaient son courage, sa raison de ne pas se laisser abattre. Pour elle, il se forçait à sourire ; pour elle, il devenait expansif et tendre. Au mois de juin 1846 — ils habitaient les environs de New York, — une circonstance inattendue le contraignit à passer la nuit en ville. De peur que Virginie ne s’inquiétât, il lui dépêcha le billet que voici :

« (12 juin.) Mon cher cœur, — ma chère Virginie, — notre mère vous expliquera pourquoi je reste loin de vous cette nuit. L’entrevue qu’on me promet aura pour résultat, j’en ai toute confiance, quelque bien substantiel. — Pour l’amour de vous, ma chérie, et pour celui de notre mère — conservez un cœur plein d’espoir et ayez encore un peu confiance. Lors de mon dernier grand désappointement, j’aurais perdu tout courage si ce n’eût été pour vous, — chère petite femme adorée. Vous êtes à présent mon plus grand, mon seul stimulant, dans mes batailles avec cette existence ingrate, pénible et antipathique.

« Je vous reverrai demain (mot illisible) dans l’après-midi et soyez sûre que je garderai amoureusement en mémoire jusque-là vos dernières paroles et votre fervente prière.

« Dormez bien, et que Dieu vous donne un été tranquille avec votre

« Edgar. »

Quelques mois plus tard, Virginie se mourait. L’illusion n’était plus possible même pour son époux, qui errait çà et là, à demi fou, incapable de tout travail et de toute pensée. La même visiteuse qui avait assisté à la scène des souliers crevés revint au petit cottage lorsque la bise glaçait la campagne défeuillée, et son cœur se serra au spectacle qui l’attendait. On avait descendu le lit de la mourante, de sa mansarde basse et sans air, dans le petit salon du rez-de-chaussée, demeuré aussi nu que par le passé, et aussi charmant de propreté méticuleuse. Les draps de Virginie étaient d’une blancheur éblouissante, mais elle était couchée sur de la paille, sans couverture, son corps fiévreux secoué par de grands frissons. Poe l’avait enveloppée dans le seul vêtement chaud qui lui restât ; c’était le manteau d’ordonnance qu’il portait au régiment — ou à l’école des cadets, — près de vingt ans auparavant. Il lui réchauffait les mains dans les siennes, Mme Clemm pressait les petits pieds d’enfant, les petits pieds engourdis par le froid, et le chat familier du poète, couché sur sa chérie, « avait l’air de comprendre combien il était utile ». Edgar Poe n’était plus qu’une ombre ; il y avait des semaines qu’on ne mangeait plus dans la maison, afin de réserver les derniers liards au soulagement de Virginie. La tante Clemm était la statue du désespoir.

La visiteuse retourna en hâte à New York, conter ce qu’elle avait vu à une personne charitable, Mrs Shew. Les secours arrivèrent aussitôt sous forme de literie, de linge, de vin vieux, de tout ce qui pouvait prolonger une existence condamnée ou en adoucir les derniers moments. Un journal fit appel à la charité publique, comme d’autres l’avaient fait jadis pour la mère de Poe. Celui-ci, le rouge au front, lut ces lignes contre lesquelles il crut devoir protester : « Nous apprenons avec regret qu’Edgar Poe et sa femme sont tous les deux dangereusement malades de consomption, et que la main de l’adversité pèse lourdement sur leurs affaires temporelles. Nous sommes peinés de devoir dire qu’ils sont gênés au point de manquer des objets de première nécessité. C’est vraiment dur, et nous espérons que les amis et admirateurs de M. Poe viendront promptement à son aide, à l’heure amère du besoin. » Les amis et admirateurs envoyèrent quelque argent ; mais le résultat le plus clair de cette note — rougissons, à notre tour, pour l’humanité — fut de déchaîner dans la presse américaine un orage d’injures contre le poète aux abois. Un bas-bleu qu’il avait eu le malheur d’offenser eut soin d’envoyer à Virginie, dont elle empoisonna ainsi les derniers jours[53], les articles les plus venimeux contre son mari.

Le 29 janvier 1847, Poe mandait précipitamment la bienfaitrice à laquelle sa Virginie devait d’avoir chaud pour mourir. « Elle veut vous remercier encore une fois, écrivait-il. Son cœur — comme le mien — déborde d’une reconnaissance pour laquelle il n’y a pas de paroles. Elle me charge, pour le cas où elle ne vous reverrait plus, de vous dire qu’elle vous envoie son baiser le plus tendre et qu’elle mourra en vous bénissant. Mais venez — oh ! venez demain ! Oui, je serai calme, je serai tout ce que vous voudrez… » Mrs Shew accourut sans attendre au lendemain. Ce que Virginie lui voulait, c’était de lui montrer des lettres très anciennes, précieusement conservées, qui lavaient son époux d’une certaine calomnie sans cesse rééditée. La tante Clemm va nous apprendre la suite. On lit dans une de ses lettres que deux ans plus tard, dans un moment d’affreuse misère, elle était allée confier leur détresse à une « amie riche, qui avait fait beaucoup de promesses… Je lui avouai franchement ce qui en était, poursuivait Mme Clemm encore bouillonnante d’indignation. Elle me proposa de quitter Eddy[54], disant qu’il pourrait parfaitement se tirer d’affaire tout seul… Me proposer, à moi, d’abandonner mon Eddy, — quelle cruelle insulte ! Il n’a que moi au monde pour le consoler et le soutenir, pour le soigner quand il est malade et hors d’état de s’aider ! Est-ce que je peux oublier ce doux visage, si tranquille, si pâle, et ces chers yeux qui me regardaient si tristement tandis qu’elle disait : — Ma bien-aimée, ma Muddy bien-aimée, tu consoleras mon pauvre Eddy et tu en auras bien soin, — tu ne le quitteras jamais, jamais ? Promets-le-moi, ma chère Muddy, et je pourrai mourir en paix. Et j’ai promis. Et quand je la retrouverai au ciel, je pourrai dire : J’ai tenu ma promesse, ma chérie… ».

Virginie expira le 30 janvier 1847. Mrs Shew apporta une fine toile pour l’ensevelir, et il n’y eut aucun bienfait dont Mme Clemm lui ait été aussi reconnaissante. « Sans elle, disait la mère désolée, ma Virginie chérie aurait été descendue au tombeau dans du coton. Je ne peux pas dire ma reconnaissance de ce que ma mignonne a été enterrée dans de la belle toile. » Mrs Shew aida à la mettre dans son linceul. Elle prit le manteau d’ordonnance qui lui avait servi de couverture et le cacha, à cause des pénibles souvenirs qu’il réveillait ; mais il fallut le rendre à Poe pour l’enterrement, car il n’en avait pas d’autre, et le ciel hivernal était « de cendre et morne », ainsi qu’il l’a décrit dans Ulalume. Quand il revint du cimetière, le monde était décoloré à ses yeux. Le printemps ne ramena que des fleurs de deuil ; les mêmes campagnes que l’amour avait parées d’une beauté surnaturelle se changèrent en lieux revêches et déserts. Il avait dépeint d’avance cette seconde métamorphose dans Éléonora. « Les fleurs étoilées s’abîmèrent dans le tronc des arbres et ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s’affaiblirent ; et un à un dépérirent les asphodèles d’un rouge de rubis, et à leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes de rosée. Et la Vie s’éloigna de nos sentiers ; car le grand flamant n’étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s’envola tristement de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d’argent et d’or s’enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l’extrémité inférieure de notre domaine, et n’embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe d’Éole et que tout ce qui n’était pas la voix d’Éléonora, mourut peu à peu en murmures qui allaient s’affaiblissant graduellement, jusqu’à ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s’éleva, et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs anciennes ténèbres, retomba dans les régions d’Hespérus et emporta loin de la Vallée du Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence. »

Poe tomba dangereusement malade après l’enterrement et fut longtemps à se remettre. Mrs Shew rapporte qu’à force de privations héroïques, à force d’avoir eu faim et froid pour pouvoir acheter à Virginie des remèdes ou des aliments, il en était arrivé à un état d’épuisement qui faillit le mettre au tombeau. Il guérit cependant, mais ce fut pour son malheur, et il ne le savait que trop ; on le surprenait, dans les bois du voisinage, assis à l’écart et « murmurant son désir de mourir ». Jamais, du moins, la crainte d’être abandonné par la tante Clemm n’effleura son esprit. C’est dans ce crépuscule de sa vie qu’il composa le sonnet dédié À ma mère, digne pendant à la lettre de Mme Clemm qu’on a lue tout à l’heure :

« Parce que je sens que là-haut dans les cieux les Anges, quand ils se parlent doucement à l’oreille, ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants d’amour d’expression plus fervente que celle de Mère,

« Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom, vous qui êtes plus qu’une mère pour moi et remplissez le sanctuaire de mon cœur, où la Mort vous a installée en affranchissant l’âme de ma Virginie.

« Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure, n’était que ma mère à moi ; mais vous, vous êtes la mère de celle que j’aimais si tendrement,

« Et ainsi, vous m’êtes plus chère que la mère que j’ai connue de tout un infini, — juste comme ma femme était plus chère à mon âme qu’à celle-ci sa propre essence. »

Après la mort de Virginie, les ténèbres s’épaississent autour de Poe. Il n’y a plus de répit, plus d’épisode rafraîchissant.


VIII

Il vécut dans une retraite farouche les premiers temps de son veuvage. Il marchait beaucoup, rêvait beaucoup et ne buvait que de l’eau ; mais il était trop tard pour fuir la catastrophe finale. Depuis longtemps, il suffisait d’un verre d’une boisson forte pour lui donner la fièvre, le délire et des souffrances aiguës. Une agitation maladive le chassait de nuit hors de la maison, par les plus grands froids, enveloppé dans le manteau militaire et cramponné à la tante Clemm, qui faisait les cent pas avec lui jusqu’à ce qu’elle tombât de fatigue. Les rares personnes qui l’approchaient sentaient poindre la démence. Les signes précurseurs du delirium tremens étaient visibles ; ils n’attendaient qu’un accident pour éclater, et il était impossible que l’accident n’arrivât pas.

Au mois de décembre, la pièce de vers intitulée Ulalume parut dans une revue, après avoir été refusée par une autre. Elle raconte l’histoire intérieure d’Edgar Poe durant cette année tragique, et comment il avait failli être infidèle au souvenir de Virginie. La morte avait pourtant triomphé de l’aube d’un sentiment nouveau : « Les cieux, ils étaient de cendre et mornes ; les feuilles, elles étaient crispées et desséchées ; elles étaient flétries et desséchées. C’était la nuit, dans l’Octobre solitaire d’une année qui, pour moi, n’a plus de place dans le temps. C’était tout près du lac brumeux d’Auber, dans l’humide région de Weir ; — c’était le long de l’étang fangeux d’Auber, dans les bois de Weir, hantés par les goules.

« Ici, jadis, par une allée titanique de cyprès, j’errais avec mon âme ; j’errais sous les cyprès, avec Psyché, mon Âme… Notre entretien avait été sérieux et grave ; mais nos pensées, elles étaient paralysées et desséchées, nos souvenirs étaient traîtres et desséchés — car nous ne savions pas que le mois était Octobre et nous ne remarquions pas la nuit de l’année (ah ! la nuit de toutes les nuits de l’année !). »

L’étoile du matin se lève sur cet entretien, et sa lumière figure aux yeux du poète une aurore d’espérance. Il sent son cœur « encore jeune et vivace », il veut revivre, aimer, malgré l’effroi de son Âme, qui sait bien que tout est fini pour lui : « Ainsi je calmai Psyché et lui donnai un baiser, et je la tirai de son abattement, et je vainquis ses scrupules et son abattement ; et nous allâmes jusqu’à la fin de l’allée, mais là, nous fûmes arrêtés par la porte d’une tombe — par la porte d’une tombe avec une légende ; et je dis : Qu’y a-t-il d’écrit, douce sœur, sur la porte de cette tombe ?… Elle répondit : Ulalume ! Ulalume ! — C’est le caveau de ton Ulalume que tu as perdue !…

« Alors mon cœur devint de cendre et morne, comme les feuilles crispées et desséchées, — comme les feuilles qui étaient flétries et desséchées. Et je m’écriai : C’était sûrement la même nuit d’Octobre, cette nuit de l’an passé, où je voyageai, — je voyageai par ici, — où j’apportai ici un fardeau terrible ! Oh ! quel démon m’a ramené ici, justement cette nuit entre toutes les nuits de l’année. Je connais bien maintenant ce lac brumeux d’Aubert, — cette humide région de Weir, — je connais bien maintenant cet étang fangeux d’Auber, ces bois de Weir, hantés par les goules. »

Ulalume a été l’objet des jugements les plus divers. La pièce fut peu comprise en sa nouveauté ; elle devançait les temps du symbolisme et du mot imprécis à dessein. Un ami de l’auteur[55] la recommanda dans une revue « comme un exercice de langage », une « jonglerie de mots rares, exquise d’adresse et très piquante », bref, une « curiosité philologique » ; et ce miracle d’inintelligence ne fut pas isolé, tant s’en faut. Aujourd’hui encore, ceux qui mettent tout le prix de la poésie dans la perfection de la forme goûtent médiocrement Ulalume. Elle exerce sur d’autres un charme irrésistible ; ils y entendent la plainte d’une âme blessée à mort ; ils y sentent la confession personnelle « la plus spontanée et la plus sincère[56] » de toute l’œuvre d’Edgar Poe.

Peu de temps après sa publication, on annonçait à New York une conférence sur l’Univers, par M. Poe. Elle eut lieu le 3 février 1848 devant une salle à peu près vide. À l’entrée de l’orateur, ses rares auditeurs furent « affectés presque péniblement », rapporte l’un d’eux, par son air « inspiré » et l’éclat étrange de ses yeux : « Ils brillaient comme ceux de son corbeau. » Pendant deux heures et demie, Poe leur développa une « Proposition générale » qu’il formulait ainsi : « C’est parce qu’il n’y avait rien, que toutes choses sont. » D’après sa correspondance, les journaux louèrent sa conférence, mais pas un n’y avait compris un traître mot. Le mois suivant, l’un des grands éditeurs de New York voyait entrer dans son bureau un agité qui réclama son attention pour une affaire de la dernière importance : « Il s’assit auprès de mon bureau, me regarda fixement une bonne minute de son œil étincelant et dit enfin : « Je suis M. Poe. » Je fus naturellement tout oreilles… Il reprit après une pause : « Je ne sais par où commencer. C’est une chose d’une immense importance. » Nouvelle pause ; il était tout tremblant d’excitation. Il expliqua enfin qu’il venait proposer une publication d’un intérêt capital. Les découvertes de Newton sur la gravitation ne comptaient pas auprès de celles qu’on verrait dans son livre, lequel causerait une telle sensation, que son éditeur pourrait abandonner toutes ses autres entreprises, et faire de ce seul ouvrage l’affaire de toute sa vie. On pourrait se contenter pour entrée de jeu d’une édition de cinquante mille exemplaires, mais ce ne serait qu’un petit commencement. Il n’y avait pas dans toute l’histoire du monde un événement scientifique qui approchât en importance des développements originaux de ce livre. J’en passe, et tout cela était dit, non pas avec ironie ou en plaisantant, mais avec un sérieux intense ; il me tenait avec son œil, comme le Vieux marin… Nous risquâmes l’affaire, mais avec cinq cents exemplaires au lieu de cinquante mille[57]. »

L’ouvrage, très court, qui allait, d’après l’auteur, « révolutionner le monde des sciences physiques et de la métaphysique », s’appelait Euréka, poème en prose. Il parut au printemps de 1848 avec cette dédicace : « À ceux-là, si rares, qui m’aiment et que j’aime ; — à ceux qui sentent plutôt qu’à ceux qui pensent ; — aux rêveurs et à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités, — j’offre ce Livre de Vérités… À ceux-là je présente cette composition simplement comme un objet d’Art, — disons comme un Roman, ou, si ma prétention n’est pas jugée trop haute, comme un Poème. » Il ajoutait que la vérité contenue dans son livre ressusciterait dans la vie éternelle, si quelque accident la tuait sur la terre.

Dans l’été qui suivit, Mrs Shew, sa fidèle amie, fut alarmée du trouble de son esprit, un jour qu’il n’avait certainement pas bu. Euréka n’est pourtant pas un livre de demi-fou. Cela vaudrait mieux, les demi-fous ayant quelquefois des illuminations. C’est simplement un livre manqué, pour avoir visé plus haut que ne le comportaient le degré d’instruction d’Edgar Poe et les forces de son intelligence. Il voulut faire un système du monde, et il ne comprenait qu’imparfaitement les ouvrages de science sur lesquels il s’appuyait, d’où les erreurs grossières qu’on a relevées dans ses pages. Il prétendit renouveler la science, et il parla de la science en poète, qui ignore, usant de son droit de poète, la séparation entre la physique et la métaphysique, irrévocable depuis plus de deux mille ans. Euréka contient de hautes pensées ; on a pu, sans trop de complaisance, y apercevoir une analogie avec les idées d’Herbert Spencer sur l’évolution de l’homogène vers l’hétérogène et le retour éventuel de l’hétérogène à l’homogène. Mais, cela dit, on peut se dispenser d’en donner une analyse[58].

Edgar Poe a peu écrit depuis Euréka. Son imagination était forte ; elle n’avait jamais été abondante, et ce qu’elle avait possédé de fécondité tarissait, à mesure que les crises alcooliques s’exaspéraient. La faculté créatrice ne se réveillait plus que de très loin en très loin, avec des irrégularités et des apparences de caprice qui ne peuvent étonner que si l’on ignore les irrégularités et les caprices de ses accès d’ivrognerie. Il est impossible de suivre chez lui les ravages de l’alcool avec la minutie et la certitude qui donnent tant d’intérêt aux observations de Thomas de Quincey sur les effets de l’opium. Les données font défaut pour Edgar Poe, qui cherchait à se cacher, à s’oublier soi-même, avec autant de soin que Quincey en mettait à s’analyser, à se noter et à se faire connaître au monde entier. Nous ne sommes même pas en mesure de nier ou d’affirmer que Poe ait aggravé son cas en prenant, lui aussi, de l’opium ; les témoignages sont aussi contradictoires qu’ils sont formels. Il faut se borner à dire qu’il avait le cœur gravement atteint et qu’il dépérissait rapidement. Par une anomalie dont il y a d’autres exemples[59], les facultés intellectuelles, tout intermittentes qu’elles fussent devenues, retrouvaient à certains moments une partie de leur ancien éclat. Plus que jamais, il y avait deux Edgar Poe, deux personnalités que le public ne parvenait pas à concilier, l’une touchante et poétique, l’autre absolument répugnante. Ceux qui ne connaissaient que la première gardaient un souvenir inoubliable de cette face pâle et farouche, d’une tristesse qui ne se peut dire, et de la grâce courtoise, des façons chevaleresques de ce mourant à la voix musicale. Les autres n’oubliaient point non plus, mais c’était avec horreur qu’ils se rappelaient le misérable dépeint avec tant de vigueur par Émile Hennequin, l’être dégradé qui « en vint… à avoir cette face de vieille femme hagarde et blanche que nous montre un dernier portrait, cette face creusée, tuméfiée, striée de toutes les rides de la douleur et de la raison chancelante, où sur des yeux caves, meurtris, tristes et lointains, trône, seul trait indéformé, le front magnifique, haut et dur, derrière lequel son âme s’éteignait ». Tel il apparut à mesure qu’approchait l’inévitable dénouement ; et c’est l’image qui a surnagé dans la mémoire de son peuple.

On est sans doute curieux de savoir ce qu’il écrivait aux heures de répit, et à quoi cela ressemblait dans le passé. En 1848 — nous négligeons ce qui n’a point de valeur, — parurent des vers intitulés les Cloches, qui sont un aimable tour de force d’harmonie imitative. L’année suivante, presque à la veille de la mort, autre pièce de vers, À Annie, où il se représente dans son tombeau :

« Grâce à Dieu ! — La crise — le danger est passé, et l’interminable maladie est finie, à la fin — et la fièvre nommée « Vivre » est vaincue, à la fin.

« Je n’ai plus aucune force, je le sais bien, et je suis là, couché tout de mon long sans pouvoir remuer un muscle. — Mais qu’importe ! Je sens que je suis enfin mieux.

« Et je repose si tranquillement dans ma couche, à présent, qu’on pourrait croire en me regardant que je suis mort. — On pourrait tressaillir en me regardant, me croyant mort… »

Deux curieux fragments en prose, le Domaine d’Arnheim et le Cottage Landor, terminent son œuvre. Poe y développe une esthétique du paysage qui est aujourd’hui bien démodée. D’après lui, un paysage naturel n’est jamais parfaitement beau ; il ne le devient que grâce à l’intervention et au travail de l’homme. Poe nous décrit deux paysages modèles, idéaux, et, pour les deux, l’effort de l’homme a tendu tout entier vers l’artificiel, ses mains ont effacé avec une sorte de rage les dernières traces de la glorieuse liberté de la Nature ; il en a aboli jusqu’au souvenir, autant qu’il dépendait de lui. Dans le Domaine d’Arnheim, des lieues entières de terrain sont propres et peignées comme l’unique plate-bande d’un amateur de tulipes : — « L’idée de la nature, dit-il, subsistait encore, mais altérée déjà et subissant dans son caractère une curieuse modification ; c’était une symétrie mystérieuse et solennelle, une uniformité émouvante, une correction magique dans ces ouvrages nouveaux. Pas une branche morte, pas une feuille desséchée ne se laissait apercevoir ; pas un caillou égaré, pas une motte de terre brune. L’eau cristalline glissait sur le granit lisse ou sur la mousse immaculée avec une acuité de ligne qui effarait l’œil et le ravissait en même temps. » L’ordre est encore plus parfait autour du Cottage Landor. La route est tapissée de gazon anglais, parfaitement uni et d’un vert éclatant : — « Pas un fragment de bois, pas un brin de branche morte. Les pierres qui autrefois obstruaient la voie avaient été soigneusement placées, non pas jetées, le long des deux côtés du chemin, de manière à en marquer le lit avec une sorte de précision négligée tout à fait pittoresque. » Cette route unique entre toutes les routes, où l’on ne trouverait même pas un « caillou égaré », mène à un jardin qui a des fleurs en pots et des trottoirs pour allées. Nous voilà loin du paysage à la Salvator Rosa de la Maison Usher.

Poe était déjà au fond de l’abîme lorsqu’il porta le Cottage Landor à une revue. En novembre 1848, il avait essayé de se suicider. — « Comment vous expliquer, écrivait-il à une amie après cette tentative, l’angoisse amère, amère, qui m’a torturé depuis que je vous ai quittée ? Vous avez vu, vous avez senti, l’agonie de désespoir avec laquelle je vous ai dit adieu, — vous vous rappelez mon air de profonde tristesse, — l’air que donne le pressentiment terrible, horrible, du Mal. En vérité, — en vérité, il me semblait que la mort approchait et m’enveloppait de son ombre… Je ne me rappelle plus rien nettement jusqu’à mon arrivée à Providence. Je me couchai, et je pleurai pendant toute une longue, longue, une atroce nuit de Désespoir. » Au matin, il alla acheter du laudanum et l’avala, sans autre résultat qu’un accès de folie : — « Un ami se trouvait là, qui me secourut et me sauva (si cela peut s’appeler sauver), mais il n’y a que trois jours que je peux me rappeler ce qui s’était passé[60]… »

Une autre lettre à la même amie contient une peinture lugubre de la mélancolie à forme maniaque qui était désormais son lot. Il vient de lui raconter que les revues sur lesquelles il avait compté lui font défaut : — « Vous attribuez sans doute ma sombre tristesse à ces événements, continue Poe. Vous avez tort. Il n’est pas au pouvoir de considérations de ce genre, purement mondaines, de m’abattre… Non, ma tristesse est inexplicable, et cela me rend d’autant plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne me réconforte ou ne me console. Ma vie me semble une ruine — l’avenir morne et vide : mais je lutterai, et j’espérerai contre toute espérance… » La tante Clemm avait ajouté quatre lignes en post-scriptum : « … J’ai cru plusieurs fois qu’il allait mourir. Dieu sait que je nous souhaite tous les deux dans nos tombes, — cela vaudrait bien mieux… »

Le premier accès de delirium tremens dont il soit fait mention par ses biographes date des premiers jours du mois de juillet 1849. Les hallucinations furent effroyables. Il se voyait poursuivi par des ennemis, se débattait contre des fantômes, et implorait du laudanum avec des cris déchirants ; la raison ne lui revint qu’au bout de plusieurs jours. Les deux mois qui suivirent amenèrent deux autres accès. Au troisième, son médecin l’avertit que le quatrième l’emporterait. Ils eurent ensemble, à ce sujet, une longue conversation que le médecin a racontée : « Poe manifesta le plus sincère désir d’échapper à l’esclavage du péché qui le possédait, et raconta ses efforts répétés, mais inutiles, pour s’en affranchir. Il était ému jusqu’aux larmes, et il finit par déclarer de la façon la plus solennelle que, cette fois, il aurait la volonté de se dominer, de résister à n’importe quelle tentation[61]… »

Deux épisodes tragi-comiques viennent rompre la monotonie de ces horreurs. Ils lui ont fait grand tort aux États-Unis, bien injustement à mon sens ; on l’accusa de marcher sur les traces de don Juan, alors qu’il était tout simplement sur la route des Petites-Maisons.

Il avait entrepris in extremis, moins pour lui-même que pour la fidèle tante Clemm, d’épouser quelque bonne âme dont la fortune les mît à l’abri du besoin. C’était outrecuidant, mais on ne peut pas dire qu’il ait cherché à tromper son monde. Son choix tomba d’abord sur une poétesse vieille et laide, excellente femme au demeurant. On la nommait Mrs Whitman. Poe lui adressa sans la connaître des lettres enflammées : « Je vous ai déjà dit que j’ai entendu parler de vous, pour la première fois, par X***, qui avait prononcé votre nom en passant. Elle avait fait allusion à ce qu’elle appelait vos excentricités, et touché un mot de vos chagrins… Une sympathie profonde s’empara sur-le-champ de mon âme. Je ne puis mieux vous exprimer ce que je ressentis qu’en disant que votre cœur inconnu sembla passer dans ma poitrine — pour y habiter à jamais, — tandis que le mien était transféré dans la vôtre. Je vous ai aimée depuis cet instant. Jamais, depuis, je n’ai lu ou entendu votre nom sans un frisson, moitié de délice, moitié d’anxiété… Mais je ne vous ai pas encore dit que vos vers me sont parvenus le jour même où j’allais prendre un parti qui m’aurait emporté loin, bien loin de vous, douce, douce Hélène, et de ce rêve divin qu’est votre amour[62]. » Le parti qu’il avait failli prendre consistait à demander une autre veuve, vieille et laide elle aussi, Mrs Shelton. Les vers de Mrs Whitman, où il était question de lui, avaient fixé sa résolution en l’encourageant.

Il obtint une entrevue de sa « douce Hélène », alla se promener avec elle dans un cimetière et lui demanda sa main séance tenante. Une correspondance extravagante s’engagea entre eux. Poe jurait — les vieux moyens sont toujours les meilleurs — qu’il « aimait pour la première fois ». Mrs Whitman hésitait, alléguant ses quarante-cinq ans, sa mauvaise santé et sa figure disgraciée : — « Quand ce serait vrai, répliquait Poe… Ne voyez-vous pas — j’en appelle à votre raison, ma bien-aimée, non moins qu’à votre cœur — que c’est ma nature supérieure — mon être spirituel, qui brûle et halette de se confondre avec le vôtre ? L’âme a-t-elle un âge, Hélène ?


Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises !

Mrs Whitman se laissa convaincre, en dépit d’une scène horrible où les éclats de voix de l’ivresse s’entendirent dans toute la maison : « Je n’ai jamais rien entendu d’aussi effrayant ; c’en était sublime », disait-elle ensuite avec indulgence. Ils prirent jour pour se marier, mais Poe ne dégrisait pas, et Mrs Whitman rompit l’avant-veille, au grand soulagement du fiancé si l’on pouvait l’en croire : « Je suis si, si heureux », répétait-il, et il s’occupa incontinent d’épouser Mrs Shelton, qu’il n’avait pas revue depuis le temps où il était collégien. Elle habitait Richmond. Il se présenta chez elle et lui demanda sa main : « Je lui dis, racontait la dame, qu’il me fallait du temps pour réfléchir. Il répondit : L’amour qui hésite n’est pas de l’amour. » Il fallait qu’il fût, malgré tout, bien séduisant, car il put bientôt écrire à la tante Clemm : « Je crois qu’elle m’aime plus profondément que personne ne m’a jamais aimé, et je ne puis m’empêcher de l’aimer en retour… Ma pauvre, pauvre Muddy, je suis encore hors d’état de vous envoyer même un dollar. Mais ayez bon courage. J’espère que nous sommes au bout de nos peines » (10 sept. 1849).

Moins de deux semaines plus tard, il quittait Richmond pour aller mettre ordre à ses affaires et revenir se marier. En passant à Baltimore, il s’enivra. Quelqu’un le reconnut dans un cabaret et prévint un ami, qui accourut et le trouva en proie au delirium tremens. On le transporta à l’hôpital. Nous laissons la parole au médecin qui le soigna. La lettre qu’on va lire est adressée à Mme Clemm ; elle met fin à la légende qui s’était formée autour de la mort d’Edgar Poe[63] :


  « Chère madame,

« … Présumant que vous êtes déjà informée de la maladie à laquelle M. Poe a succombé, je n’ai qu’à en relater brièvement les détails depuis son entrée jusqu’à son décès.

« Quand on l’a apporté à l’hôpital, il n’avait pas sa connaissance ; il ne savait ni qui l’avait apporté, ni avec qui il s’était trouvé auparavant. Il resta dans cette condition depuis cinq heures de l’après-midi (moment de son admission) jusqu’au lendemain matin, trois heures. Cela se passait le 3 octobre.

« À cet état succéda un tremblement des membres et un délire accompagné, au début, d’une grande agitation, mais sans violences, — il parlait sans arrêter, — il avait une conversation dépourvue de sens avec des spectres et des êtres imaginaires qu’il voyait sur les murailles. Sa figure était pâle et tout son corps baigné de sueur. Nous ne parvînmes à ramener le calme que le second jour après son entrée.

« Conformément aux ordres que j’avais laissés aux infirmières, je fus appelé dès qu’il eut repris connaissance. Je lui adressai des questions sur sa famille, sa résidence, ses parents, etc. Mais je n’obtins que des réponses incohérentes et point satisfaisantes. Il me dit pourtant qu’il avait une femme à Richmond (ce que j’ai su depuis être inexact) et qu’il ne savait ni quand il avait laissé cette ville ni ce qu’étaient devenus sa malle et ses effets. Voulant relever son moral, qui s’affaissait rapidement, je lui exprimai l’espoir qu’au bout de peu de jours il pourrait jouir de la société de ses amis, et j’ajoutai que je serais très heureux de contribuer de tout mon pouvoir à son soulagement et à son bien-être. Il répondit avec véhémence que le meilleur service que pût lui rendre le meilleur de ses amis serait de lui faire sauter la cervelle d’un coup de pistolet, — que lorsqu’il contemplait sa dégradation, il souhaitait que la terre l’engloutît, etc. L’instant d’après, M. Poe eut l’air de s’assoupir, et je le quittai pour quelques moments. À mon retour, je le trouvai en proie à un délire violent ; les efforts de deux infirmières ne parvenaient pas à le maintenir dans son lit. Cet état persista jusqu’au samedi soir (il était entré le mercredi). Il commença alors à appeler un certain Reynolds, et il continua toute la nuit, jusqu’à trois heures du matin. À ce moment — le dimanche matin, — un changement marqué s’opéra en lui. Les efforts qu’il avait faits l’ayant affaibli, il devint calme et sembla reposer quelque temps. Puis, remuant doucement la tête, il dit : Dieu vienne en aide à ma pauvre âme ! et il expira. »

Il était mort le 7 octobre 1849. L’enterrement eut lieu le lendemain, par un temps pluvieux et froid. Une partie de sa famille habitait la ville où le hasard l’avait mené mourir. Il n’eut cependant que cinq personnes en tout à son enterrement, y compris le pasteur qui prononça les dernières prières. Aucune pierre ne marqua sa tombe.

Mme Clemm le pleura passionnément ; ses lettres sont pathétiques. Elle le défendit mort comme elle l’avait défendu vivant, avec autant de fidélité et sans plus de succès. Des amies de son « Eddy » la recueillirent et la gardèrent de longues années. Elle a fini ses jours, à un âge très avancé, dans un établissement de charité.

Plusieurs femmes, qui n’y étaient pas tenues, conservèrent pieusement le souvenir du malheureux Poe. Mrs Shelton porta son deuil. Mrs Whitman, chez qui la vertu et la bonté le disputaient inutilement au ridicule, ne voulut être le reste de sa vie que « la fiancée de Poe ». Vêtue de blanc et les cheveux teints, l’air d’une « personne embaumée toute vive » et son fauteuil à contre-jour, elle fut jusqu’à près de quatre-vingts ans « celle que le poète a aimée[64] ».

On eut de la peine à trouver un libraire pour la première édition des Œuvres complètes d’Edgar Poe, à cause de « l’incertitude de sa gloire[65] ».

Le vieux monde n’eut point de ces hésitations. En Angleterre, Poe conquit rapidement une réputation. En France, on le comprit sans effort, on l’aima tout de suite[66]. Il en a été pour lui comme pour Hoffmann et Henri Heine, deux génies également contraires au nôtre et dont nous avons aussi, en grande partie, fait la gloire, avec des enthousiasmes et des tendresses qu’éveillent seules certaines affinités électives nées de contrastes. Nous eûmes Edgar Poe dans les moelles à partir de la belle traduction de Baudelaire (1856-1865), dont l’école se rattache ainsi aux romantiques allemands par Poe et Hoffmann, aux romantiques anglais par le même Poe et Coleridge. On sait combien l’influence de Baudelaire a été persistante chez nous. Il n’est que juste d’en reporter une part à son maître et de reconnaître que c’est bien souvent d’Edgar Poe qu’on s’inspire en croyant suivre Baudelaire[67].

Les États-Unis ont à présent une littérature, des savants, des lettrés ; ils n’ont garde de méconnaître un de leurs premiers écrivains, et ils se sont mis en règle avec lui. On a transporté ses restes, du coin ignoré où ils reposaient, dans un endroit « qu’on peut voir de la rue[68] ». Poe a son monument, qui fut inauguré à Baltimore, en 1875, avec l’accompagnement obligé de discours, de musique et de récitations. On remarque toutefois chez les Américains un peu d’étonnement à l’idée que nous le prenons tout à fait au sérieux. Les mieux disposés ont ouvert de grands yeux en lisant dans un Dialogue des morts de M. Jules Lemaître (qui ne prenait peut-être pas lui-même ses « morts » tout à fait au sérieux) les lignes éloquentes que voici : « Edgar Poe. Vous dites bien. J’ai vécu vingt-trois siècles après Platon et trois cents ans après Shakspeare, à quelque douze cents lieues de Londres et à quelque deux mille lieues d’Athènes, dans un continent que nul ne connaissait au temps de Platon. J’ai été un malade et un fou ; j’ai éprouvé plus que personne avant moi la terreur de l’inconnu, du noir, du mystérieux, de l’inexpliqué. J’ai été le poète des hallucinations et des vertiges ; j’ai été le poète de la Peur. J’ai développé dans un style précis et froid la logique secrète des folies, et j’ai exprimé des états de conscience que l’auteur d’Hamlet lui-même n’a pressentis que deux ou trois fois. Peut-être aurait-on raison de dire que je diffère moins de Shakspeare que de Platon : mais il reste vrai que nous présentons trois exemplaires de l’espèce humaine aussi dissemblables que possible. »

Plus inattendue encore a dû sembler aux Américains cette note de Baudelaire, trouvée après sa mort dans ses papiers : « Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie : — Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs : les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et… obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier est la suppression de tous les excitants, quels qu’ils soient. » On a beau être pénétré d’indulgence pour Poe, à cause des fatalités de sa naissance et de sa vie, l’idée d’en faire un ange gardien ne laisse pas de surprendre.

Il est clair qu’aux États-Unis, l’homme fait tort à l’écrivain ; on l’a vu de trop près. Pour nous, qui ne saurions prendre aussi à cœur les erreurs du « pauvre Eddy », l’écrivain demeure un artiste original, quoique très incomplet. Il n’y a de vraiment important, chez un poète ou un romancier, que ce qu’ils nous apportent de neuf, de non encore exprimé, sur les quelques grands événements de la vie humaine, les quelques sentiments éternels de l’humanité, qui valent la peine qu’on s’en occupe. Poe a apporté du neuf, du très neuf, mais sur deux sentiments seulement, celui de la peur et celui du mystérieux, et sur un seul événement, la mort. Son domaine a été l’un des plus restreints, parmi tous les écrivains qui comptent. En revanche, il y a été unique, et en art, encore une fois, c’est l’unique qui importe, et qui importe seul.

On ne doit pas finir sans alléguer quelque chose en faveur de l’homme. Toute biographie d’Edgar Poe devrait partir de l’idée que c’était un malade, ne possédant de naissance qu’une force de résistance amoindrie, soit contre la tentation, soit contre les conséquences de son vice. Il paya les fautes de ses pères. Ne dites pas que la responsabilité humaine en est diminuée ; elle en est au contraire élargie, étendue en dehors de nous, au delà de nous, avec une force et une évidence qui accablent. Nos pères répondent de nous, nous répondons de ceux qui sortent de nous. Voilà ce qu’on ne saurait trop se répéter, trop faire entrer dans l’esprit des jeunes gens, afin qu’ils soient maintenus par la pensée des comptes formidables que leur demanderont un jour leurs enfants. À la lumière de cette justice plus haute et plus vraie, on a le droit de réclamer un peu d’indulgence pour l’infortuné Poe, qui fut assurément un grand pécheur, mais aussi un grand malheureux.


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  1. Œuvres complètes et lettres. — Edgar Allan Poe, par John Ingram (2 vol. Londres, 1880). — Edgar Allan Poe, par George Woodberry (1 vol. Boston, 1894).
  2. Écrivains étrangers, par Teodor de Wyzewa (1896, Perrin).
  3. Memoir of Poe, par Rufus Wilmot Griswold. Le révérend Rufus Griswold avait accepté de Poe la mission d’éditer ses œuvres après lui. Il inspirait toute confiance à la famille, qui lui livra les papiers du mort. L’usage qu’il crut devoir en faire — par conscience, à ce qu’on assure — prouve à quel point les esprits étaient montés contre Poe en Amérique.
  4. Parmi les nouvelles publications qui ont aidé à rendre à Poe sa physionomie véritable, une mention spéciale est due à la biographie de M. George Woodberry : Edgar Allan Poe. — M. Woodberry est le premier qui ait pu nous dire ce qu’Edgar Poe avait fait de son temps, entre dix-huit et vingt et un ans, et qui ait enfin éclairci le mystère de sa mort. Son livre est riche en documents inédits et écrit avec modération, sinon avec sympathie.
  5. Woodberry, Edgar Allan Poe.
  6. The Century illustrated (New York, septembre 1894).
  7. L’Hérédité et la pathologie générale.
  8. Le Gendre, loc. cit.
  9. William Wilson ; traduction de Baudelaire. J’avertis, une fois pour toutes, que j’aurai recours à cette admirable traduction le plus souvent possible, c’est-à-dire pour presque tous les Contes et plusieurs pièces de vers.
  10. L’Homme des foules.
  11. Athenæum, 19 octobre 1878.
  12. Les italiques ne sont pas de nous. Poe en faisait un grand usage.
  13. Le colonel John Preston.
  14. À Charlottesville, dans la Virginie.
  15. Magnan, De l’Alcoolisme.
  16. Écrit en 1856.
  17. Voici le titre complet : The life of an artist, at home and abroad.
  18. Publiée en 1829.
  19. Bérénice.
  20. Poems, New York, 1831.
  21. Journal de Kennedy.
  22. La grande édition, qui vient d’être publiée à Chicago (chez Stone et Kimball), et qui est destinée à être définitive, donne toujours le dernier texte. Elle contient toutefois les variantes des poésies.
  23. Marginalia. Voir aussi les articles de critique d’Edgar Poe, en particulier celui qui a pour titre : The poetic principle.
  24. The premature burial. Ce conte ne figure point parmi ceux que Baudelaire a traduits.
  25. Woodberry.
  26. Marginalia.
  27. Ses œuvres d’imagination en prose comprennent une soixantaine de contes, quelques fantaisies qui échappent à tout classement, un roman : Aventures d’Arthur Gordon Pym qui offre peu d’intérêt malgré deux ou trois scènes très dramatiques, et un fragment d’un autre roman d’aventures, le Journal de Julius Rodman, qu’il ne termina jamais, sentant lui-même que c’était manqué. Edgar Poe n’était pas fait pour les œuvres de longue haleine, et il s’en rendait compte.
  28. The Philosophy of Composition. Baudelaire a traduit ce morceau sous ce titre : la Genèse d’un poème, et l’a placé à la fin du volume de contes intitulé : Histoires grotesques et sérieuses.
  29. Préface (1840).
  30. Magnan, loc. cit.
  31. Lettre à Poe. Le Corbeau a paru le 29 janvier 1845. J’ai à peine besoin de rappeler que Mrs Browning n’était encore, à cette date, que miss Barrett.
  32. Baudelaire, préface des Histoires extraordinaires.
  33. Fifty suggestions.
  34. Éléonore.
  35. Écrivains francisés, par Émile Hennequin.
  36. On se rappelle peut-être certaine consultation d’Hoffmann, dédiée aux artistes, sur les rapports qui existent entre les différents crus de vin et l’inspiration. Il recommandait le bourgogne pour l’opéra sérieux, le vin du Rhin pour la musique d’église, et ainsi de suite. Poe s’est approprié ce passage peu connu, en le démarquant, dans un conte appelé Bonbon, qui n’a pas été traduit en français.
  37. Sissy : le petit nom de sa femme.
  38. Lettre du 7 avril 1844.
  39. Ingram, vol. II.
  40. En réalité, deux ans.
  41. American literature, par Richardson (New York, 1895).
  42. Poe in the South (The Century, août 1894, New York).
  43. The Century, loc. cit.
  44. Voici le titre complet : How to write a Blackwood article. — A predicament. Miss Zenobia’s Blackwood article.
  45. Voir p. 213. L’article avait paru dans le Home Journal du 13 octobre 1849. Edgar Poe était mort depuis huit jours.
  46. Pseudonyme de Thomas Ward.
  47. The Quacks of Helicon.
  48. Longfellow’s Ballads.
  49. Evening Mirror, 14 janvier 1845.
  50. Lettre de Willis, du 17 octobre 1859.
  51. White à Edgar Poe. Cette lettre a une histoire, qui prouve la difficulté d’arriver à la vérité sur Poe. Elle avait été insérée par M. George Woodberry dans sa biographie d’Edgar Poe, dont la première édition, parue à Boston, est, si je ne me trompe, de 1885. Elle y était donnée comme sans date, mais de 1837 ou de la fin de 1836. En 1894, au mois d’août, M. George Woodberry la publiait à nouveau dans une revue de New York, le Century illustrated monthly magazine. Cette fois, elle est datée : Richemond, 29 septembre 1835, et le texte présente de nombreuses différences. Ce n’est pas encore tout. Presque en même temps, une nouvelle édition de la biographie de M. George Woodberry reproduisait l’ancien texte et le « sans date ». Où est la vérité ?
  52. Gentleman’s Magazine de septembre 1840.
  53. Ingram, vol. II, p. 98.
  54. Nous rappelons qu’Eddy, ou Eddie, était le petit nom de Poe dans l’intimité, Muddy celui de la tante Clemm.
  55. Le poète Willis.
  56. Woodberry, loc. cit.
  57. Putnam’s Magazine, 2e série, vol. IV.
  58. Baudelaire a donné une traduction complète d’Euréka dans le volume VII de ses Œuvres complètes (Calmann Lévy). On en trouvera une analyse approfondie et sympathique dans les Écrivains francisés d’Émile Hennequin (Perrin).
  59. Les Maladies de l’esprit, par le Dr Pichon, chap. II.
  60. Lettre du 16 novembre 1848. — Ingram, vol. II.
  61. Ingram, loc. cit.
  62. Pour ces épisodes, voir Ingram.
  63. Nous rappelons qu’on doit à son dernier biographe américain, M. Woodberry, d’avoir éclairci plusieurs points de l’histoire de sa vie qui étaient demeurés jusque-là impénétrables.
  64. Th. Wentwort Higginson (The literary World, 15 mars 1879 ; Boston).
  65. Préface générale des Œuvres complètes (Chicago, Stone et Kimball).
  66. Les journaux traduisaient ses contes à mesure. Mme Isabelle Meunier en publia un choix en volume à la suite de l’essai élogieux donné par Forgues, le 15 octobre 1846, dans la Revue des Deux Mondes. Les articles sur Edgar Poe publiés en France rempliraient des volumes. Barbey d’Aurevilly lui en a consacré quatre, pour sa part, de 1853 à 1883.
  67. Sur l’influence persistante de Baudelaire en France, voir l’article de M. Brunetière : Charles Baudelaire (Revue des Deux mondes du 1er juin 1887).
  68. Ingram, vol. II, appendice E.