Muses d’aujourd’hui/Gérard d’Houville

Mercure de France (p. 47-60).


GÉRARD D’HOUVILLE

PORTRAIT ET AUTOGRAPHE

Autographe
Portrait

Mme de Régnier, qui signe ses romans et les chroniques qu’elle publie dans le Gaulois du pseudonyme de Gérard d’Houville, est encore l’auteur d’une série de poèmes, éparpillés en plusieurs revues, et qui n’ont pas encore été réunis en volumes. Les quelques pièces qu’ont rassemblées les anthologies nous permettent de juger de la maîtrise parfaite de son talent où il semble que l’art de Heredia s’est marié à celui de Henri de Régnier, en une simplicité d’un goût toujours sûr. Aucune femme ne manie avec plus de souplesse, dans les gestes de l’écriture, la langue française. Cette simplicité est savante ;

dans cette poésie, il y a un rythme doux et tendre, Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/64 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/65 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/66 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/67 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/68 Page:Gourmont - Muses d’aujourd’hui, 1910, 3e éd.djvu/69


C’est qu’elle a vu dormir parmi les peaux de bête
Cruel, mystérieux et terrible, l’Amour
Qui, dans son poing crispé, tenait ses flèches prêtes,
Et semblait tout sanglant sous la lampe et le jour !

Elle a vu le sourire inhumain de sa bouche,
Et sa fureur divine et son haineux désir,
Et soudain a senti, debout près de sa couche,
Une invincible horreur brusquement la saisir.

Elle fuit en pleurant son étrange démence ;
Son voile jaune s’enfle au vent du matin bleu,
Et ses yeux sont remplis de la terreur immense
D’avoir vu cet amour… qu’elle croyait un Dieu !

Du Bouquet de Pensées, suite de poèmes qui parurent dans la Revue des Deux Mondes de décembre 1900, je détache cette petite fleur au parfum sensuel. La poétesse chante la fragilité de la beauté féminine que l’art du sculpteur peut fixer pour quelques siècles ou quelques années, ce qui, dans l’infini du temps, s’équivaut. Éternité mensongère de l’art, aussi éphémère presque que les formes fugitives qu’il tente de sauver de l’oubli. La beauté d’une femme est autant dans le parfum et le rayonnement de sa chair que dans la ligne de son corps.

Aujourd’hui je suis triste. Écoute, ô cher potier !
Je t’apporte le don de mon corps tout entier.
Si tu veux avec art, dans ta durable argile
Peut-être, éterniser une forme fragile,
Dans une terre rose et semblable à ma chair
Modèle le contour de mon bien le plus cher :
Mes petits seins égaux aux deux pointes aiguës.
Qu’il reste au moins cela des grâces ingénues
Que j’offre à ton désir, si de chaque côté
De l’amphore funèbre où toute ma beauté
Doit dormir, poudre éparse et cendre inerte et grise.
Au lieu de l’anse, creuse à la main qui l’a prise.
Tu renfles la rondeur de ce double contour
Presque enfantin et prêt à peine pour l’amour.
… Et celui qui, pensif, sous le sol séculaire.
Trouvera quelque jour mon âme funéraire
Saura que je fus femme, et femme tendrement,
Amoureuse et malicieuse par moment ;
Et se demandera devant la terre sombre
Pourquoi tant de clarté dut naître pour tant d’ombre.