Monge (Arago)/06

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 474-482).
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FUITE DE MONGE APRÈS LE 9 THERMIDOR. — RÉFUTATION DES CONSÉQUENCES QUE LA MALVEILLANCE EN AVAIT DÉDUITES.


Peu de jours après le 9 thermidor, Monge, dénoncé comme partisan de la loi agraire par son portier de la rue des Petits-Augustins, fut décrété d’accusation, et crut devoir se dérober par la fuite aux conséquences périlleuses de ce décret ; car, sous les thermidoriens, le tribunal révolutionnaire, d’odieuse mémoire, et les poignards des assassins, firent autant de victimes qu’avant la chute de Robespierre. La calomnie profita de la circonstance pour répandre son noir venin sur le caractère politique de notre confrère.

Il n’est dans ma nature ni de jeter un voile sur les difficultés que je rencontre ni d’essayer de les tourner. J’ai donc porté franchement mes investigations sur les imputations diverses qu’on fit planer sur Monge. Il est résulté de mon travail, je me plais à le proclamer, que jamais on n’avait accumulé autant de faits d’une fausseté plus manifeste, plus palpable. Quand cette biographie aura vu le jour, il ne restera plus aucune trace, j’en ai la certitude, de la trame odieuse dont notre confrère faillit devenir la victime. Je me bornerai ici, par le besoin d’abréger, à déclarer, avec la conviction de ne céder à aucune illusion, de ne me laisser aveugler ni par la reconnaissance ni par l’amitié, que Monge eut une véritable aversion pour les hommes qui avaient demandé à la terreur, à l’échafaud, la force d’opinion dont ils croyaient avoir besoin pour diriger la marche de la Révolution. L’illustre géomètre ne s’est jamais associé à la pensée méprisable que nos compatriotes ne pussent être poussés à la frontière que par l’horreur et la crainte des supplices quotidiens ; il aurait couvert de son indignation ces paroles d’un auteur légitimiste célèbre : « Le gouvernement révolutionnaire avait besoin d’endurcir le cœur des Français en le trempant dans le sang. » Enfin, Monge, qui dans ses travaux ne recourut jamais ni à un acte de rigueur ni, qui plus est, à une parole blessante ; Monge, qui exécuta de si grandes choses en se contentant d’exalter à propos l’amour du pays et de la liberté, aurait protesté de toutes les forces de sa belle âme contre cette décision de M. de Maistre, si déplorablement adoptée de nos jours : « Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer un prodige, pouvait seul briser l’effort de l’Europe conjurée ! »

Le tribunal révolutionnaire, cet instrument docile et odieux, ne fut pas détruit immédiatement après le 9 thermidor ; néanmoins, on se berçait de l’espérance que les jugements cesseraient sans retour d’être une amère dérision ; qu’un sentiment général d’humanité succéderait enfin à la plus aveugle barbarie !

En prenant la fuite, Monge montra qu’il ne partageait pas ces illusions, et les événements justifièrent complétement ses défiances. Remarquons d’abord que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, avaient été exécutés sans jugement préalable, après une simple constatation d’identité, à la suite de la mise hors la loi.

Peu après, le tribunal révolutionnaire régénéré envoya soixante-douze membres de l’ancienne commune à l’échafaud, avec quelques tempéraments dans les formes de la procédure, mais sans plus d’hésitation que n’en montrait l’ancien tribunal lorsque, avant le 9 thermidor, il obéissait si aveuglément aux injonctions du comité de salut public. Les montagnards s’étaient défaits des girondins après le 31 mai ; les girondins victorieux se défirent, à leur tour, par l’échafaud ou par la proscription, de soixante-seize montagnards conventionnels. La tyrannie s’était seulement déplacée ; on fit, dans le Midi surtout (je cite le langage de l’époque), la chasse aux jacobins ; bien entendu que cette classe jacobine, alors maudite, s’étendait indéfiniment au gré des inimitiés personnelles et de la cupidité. Quand les meurtres individuels ne suffirent plus aux implacables réacteurs, on vit des massacres par masses, on égorgea dans les prisons : l’événement le plus justement flétri dans les désordres de la capitale se reproduisit sur beaucoup de points du territoire ; un grand nombre de villes eurent, comme Paris, d’horribles 2 septembre à enregistrer dans leurs annales.

Fallait-il vraiment s’étonner qu’un père de famille, qui avait su prévoir ces épouvantables désordres, eût voulu se soustraire aux poignards des réacteurs ? Vous ne le penserez pas, Messieurs ; et cependant, je dois le répéter, la fuite momentanée de Monge, après le 9 thermidor, a été une des bases fragiles sur lesquelles on s’est fondé pour faire de notre confrère soit un terroriste farouche (c’est l’imputation dans toute sa crudité), soit un démagogue, car telle est l’épithète que les histoires de la Révolution les plus répandues accolent sans hésiter au nom de l’illustre géomètre.

J’avais résolu de porter mes investigations non-seulement sur les imputations écrites, celles dont quelqu’un répond, mais encore sur les imputations plus dangereuses qui se propagent par la conversation. J’ai dû renoncer à mon projet. En temps de révolution, les partis songent beaucoup plus à frapper fort qu’à frapper juste ; ils se servent d’armes empoisonnées ; ils ne reculent pas même devant l’emploi de la plus dangereuse de toutes : la calomnie !

La calomnie orale a plusieurs fois répandu son venin sur le caractère politique de l’illustre géomètre ; mais elle a oublié qu’on manque le but en le dépassant ; elle s’est tuée elle-même par le dévergondage de ses inventions hideuses ; elle ne peut plus exciter que le profond mépris des honnêtes gens de toutes les opinions. Ainsi, je relèverai seulement trois ou quatre imputations contenues dans des ouvrages où le public pouvait espérer de trouver la vérité sur toutes choses.

Je vois, dans une multitude d’écrits, des allusions très directes aux votes de Monge dans nos assemblées. Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène, citait notre confrère comme ayant voté la mort de Louis XVI.

Voilà de bien singulières erreurs. Les unes doivent être qualifiées d’involontaires ; les autres ont été propagées par les méchants, que toute vie honnête importune, ou par des esprits légers, presque aussi dangereux que les méchants. Deux mots, et il n’en restera plus de trace.

Monge n’a jamais figuré dans aucune de nos assemblées politiques. Peu de temps avant la campagne d’Égypte, la ville de Marseille l’avait choisi pour la représenter au conseil des Cinq-Cents, mais le départ de l’expédition l’empêcha de siéger.

Monge était sans frein, sans mesure, contre quiconque n’adoptait pas ses idées politiques ! Les actes du ministre ont déjà répondu. — Voici un fait non moins décisif :

Monge se donna pour collègue à l’École polytechnique, en 1794, d’Obenheim, un de ses anciens élèves de Mézières, qui avait déserté en octobre 1793 l’armée républicaine et pris du service parmi les Vendéens.

À l’époque où les besoins de la défense nationale exigeaient que la population presque en masse se portât à la frontière ; à l’époque où l’on pouvait craindre que nos armées ne fussent pas assez nombreuses pour résister aux efforts des innombrables légions ennemies marchant à la curée de la France, Monge promit de donner ses deux filles en mariage aux deux premiers soldats qui seraient blessés à la frontière. Napoléon racontait cette anecdote à ses compagnons d’exil à Sainte-Hélène.

Supposons un moment le fait exact, qu’en pourra-t-on conclure ? Le citoyen voulait évidemment dire qu’aucun sacrifice ne doit coûter quand l’indépendance nationale est menacée, et le père de famille, pour rendre sa pensée en quelque sorte palpable, citait ce qu’il avait de plus précieux au monde.

Puisque les paroles de Monge ont été prises dans leur sens littéral, on peut regretter qu’il les ait prononcées ; mais j’affirme que personne n’osera blâmer le sentiment honorable qui les a inspirées.

J’ajoute maintenant, d’après le témoignage de madame Monge, que son mari n’a probablement jamais tenu le propos qu’on lui a prêté. Notre illustre confrère avait trop de délicatesse dans le cœur et dans l’esprit pour avoir jeté le nom de ses filles dans l’arène des partis.

Lisons les biographies, et nous y verrons que Monge conservait les habitudes révolutionnaires à une époque où tout le monde les répudiait ; on rappelle, par exemple, qu’à l’École normale, en 1794, dans les séances qui portaient le nom de débats, il était le seul professeur qui tutoyât les élèves.

On aurait pu étendre le reproche : ce n’est pas seulement aux écoles normales que Monge commettait l’immense faute qu’on lui impute ; deux mille élèves se rappellent qu’il les tutoyait à l’École polytechnique. De la part de tout autre professeur, cette familiarité eût semblé peut-être extraordinaire ; elle coulait de source, pour ainsi dire, de la bouche de Monge : un père ne pouvait parler autrement à ses enfants.

Si l’excuse n’est pas acceptée, je me soumettrai, car je n’ai point entendu faire de Monge un personnage idéal, absolument sans défauts ; je m’engagerai même, pour peu qu’on en manifeste le désir, à demander à la commission chargée de présider à l’exécution de la statue qui doit être érigée à notre confrère, sur la principale place de Beaune, d’écrire sur un des bas-reliefs, à côté des mots sonores d’École polytechnique, de géométrie descriptive, d’analyse appliquée : Monge tutoyait ses élèves.

Pendant que Monge était ministre de la marine, plusieurs actes du gouvernement blessèrent à la fois les principes éternels de la justice, les sentiments sacrés d’humanité et les règles d’une saine politique ! Voilà le texte d’un des principaux reproches adressés à notre confrère. Qu’on me permette quelques lignes de commentaire.

Pendant que Monge remplissait les fonctions de ministre de la marine, sous la Convention, lui et ses collègues n’étaient guère que les serviteurs très-subordonnés de la terrible assemblée. Ceux qui, trompés par l’identité du titre, s’imagineraient que les ministres de 1793 possédaient quelque chose d’analogue à la puissance d’un Richelieu, d’un Mazarin, d’un Louvois, d’un Fleury, etc., ou même à l’influence des ministres des gouvernements constitutionnels ; ceux-là, dis-je, seraient très-peu préparés à apprécier les événements de notre révolution.

Il est des temps, a-t-on dit, où l’homme de cœur ne doit pas rester dans les emplois publics ! Il est des temps où donner sa démission est l’accomplissement d’un devoir.

J’accepte ces aphorismes en thèse générale ; je dirai seulement qu’ils sont sans application quand l’indépendance nationale est en péril. En de pareilles circonstances l’honnête homme peut aller jusqu’à s’écrier, avec un personnage fameux dans nos fastes révolutionnaires : « Périsse ma réputation plutôt que mon pays ! »

Ajoutons cependant que, tout en contribuant avec une activité sans pareille et un succès vraiment inouï à la défense de la patrie, Monge n’a jamais eu besoin de mettre sa réputation en péril.

Pour se débarrasser du ministère de la marine, en 1793, Monge avait parlé de ce qu’il appelait son incapacité politique et administrative en des termes si catégoriques, si positifs, que beaucoup de personnes le prirent au mot. Il en fut tout autrement des corps constitués. Le nom de notre confrère figura, en effet, deux fois dans les listes des candidats aux fonctions de membre du Directoire exécutif.

On était alors bien près des événements terribles pendant lesquels tous les hommes publics s’étaient montrés à nu ; on savait la source des calomnies, écrites ou verbales, que les partis se renvoyaient mutuellement pendant nos troubles. Ce fut donc avec une connaissance complète des faits, avec tous les moyens de les apprécier, que des sociétés populaires donnèrent à Monge la plus haute marque de confiance et d’estime, et qu’elles le désignèrent pour une des cinq places de directeur de la république, ou, comme disaient les adversaires du gouvernement d’alors, pour un des cinq rois de France. En présence d’un pareil hommage, ne serait-il pas insensé de s’arrêter à des inculpations anonymes et sans aucune apparence de fondement ?

Monge réunissait en lui deux choses qui semblent s’exclure mutuellement : la fougue et la douceur. Telle est l’origine des jugements si divers qu’on a portés sur son caractère politique.