Monge (Arago)/05

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 465-474).
◄  IV
VI  ►



MONGE PREND LA PART LA PLUS ACTIVE À LA CRÉATION DES MOYENS DE DÉFENSE DONT LA FRANCE AVAIT UN BESOIN IMPÉRIEUX.


La Convention avait décrété la levée de neuf cent mille hommes. Il ne fallait rien moins pour tenir tête à l’ouragan qui, de tous les points de l’horizon, allait fondre sur la France.

Bientôt un cri sinistre, un cri de détresse se fait entendre, et porte le découragement dans les esprits les plus fermes. Les arsenaux sont presque vides : on n’y trouverait pas la dixième partie des armes et des munitions que la guerre exigera. Suppléer à ce manque de prévoyance, d’autres disent à cette trahison calculée de l’ancien gouvernement, semble au-dessus des forces humaines.

La poudre ?

Depuis longtemps elle a en France, pour principale base, le salpêtre tiré de l’Inde, et l’on ne doit plus compter sur cette ressource.

Les canons de campagne ?

Le cuivre entre pour les quatre-vingt-onze centièmes dans l’alliage dont ils sont formés : or, les mines de France ne produisent du cuivre que dans des proportions insignifiantes ; or, la Suède, l’Angleterre, la Russie, l’Inde, d’où nous tirions ce métal précieux, nous sont fermées.

L’acier ?

Il nous venait de l’étranger ; l’art de le faire est ignoré dans nos forges, dans nos usines, dans nos ateliers.

La difficulté ne gît pas seulement dans la pauvreté des approvisionnements en matières premières. Si vous le voulez, remplissez, par la pensée, les magasins de l’État de salpêtre brut de l’Inde ; avant qu’il ait été purifié et rendu propre à la fabrication de la poudre, il s’écoulera un temps fort long, et le temps vous manque.

Possédez-vous d’immenses quantités de salpêtre déjà raffiné, on ne réussira pas à en faire un prompt usage ; car il n’existe, dans tout le royaume, qu’un nombre très borné de moulins à poudre, car on ne crée pas des établissements de cette espèce en quelques jours.

Les arsenaux regorgent-ils de cuivre ; avez-vous aussi de l’étain en abondance, cette richesse vous fera plus cruellement sentir encore la lenteur des moyens en usage pour mouler, pour forer et aléser les bouches à feu.

Tout annonçait que les neuf cent mille citoyens, déjà levés et enrégimentés, n’auraient à opposer aux légions ennemies que des bras désarmés, que des poitrines sans défense, et qu’après l’inutile sacrifice de tant de milliers de nobles cœurs, la république et l’indépendance nationale périraient sans retour.

Telles étaient les déductions douloureuses des faits, et l’impression générale des esprits, lorsque le comité de salut public fit un appel à la science.

Dans la première réunion des savants d’élite qui avaient été convoqués, la question de la fabrication de la poudre, la première de toutes par son importance et par sa difficulté, assombrit fortement les esprits. Les membres expérimentés de la régie ne la croyaient pas soluble. Où trouver le salpêtre ? disaient-ils avec désespoir. Sur notre propre sol, répondit Monge sans hésiter : les écuries, les caves, les lieux bas, en contiennent, beaucoup plus que vous ne croyez. Ce fut alors qu’appréciant avec hardiesse les ressources infinies que le génie possède, quand il s’allié à un ardent patriotisme, notre confrère s’écria : «On nous donnera de la terre salpêtrée, et trois jours après nous en chargerons les canons ! »

Parmi ceux qui entendaient cette exclamation de Monge, plusieurs peut-être se rappelèrent avec anxiété que le sublime touche souvent au ridicule ; mais les faits tranchèrent bientôt la question : l’exclamation resta sublime !

Des instructions méthodiques et simples furent répandues à profusion sur tous les points de la république, et chaque citoyen se trouva en mesure d’exercer un art qui jusque-là avait été réputé très-difficile ; et d’un bout de la France à l’autre, on voyait jour et nuit des vieillards, des enfants, des femmes, lessiver les terres de leurs habitations, et acquérir ainsi le droit de se dire : Moi aussi, j’ai contribué à la défense du pays !

On fouilla de même les demeures des animaux avec une ardeur sans exemple. Quant à l’approvisionnement de salpêtre brut, la plus entière sécurité succéda au désespoir.

La chimie inventa des moyens de purification nouveaux.

De simples tonneaux que des hommes faisaient tourner, et dans lesquels le soufre, le charbon et le salpêtre pulvérisés étaient mêlés avec des boules de cuivre, suppléèrent aux anciens moulins. La France devint une immense manufacture de poudre.

Le métal des cloches est un alliage de cuivre et d’étain, mais dans des proportions qui ne conviendraient pas aux armes de guerre. La chimie trouva des méthodes nouvelles pour séparer ces deux métaux. Les cloches des églises donnèrent ainsi tout le cuivre que les anciens centres d’approvisionnement nous refusaient. À défaut de l’Angleterre, de la Suède, de la Russie, de l’Inde, chaque village fournit son lingot du précieux métal.

Des hommes aveugles crièrent au sacrilège ! Leurs clameurs se dissipèrent comme un vain bruit. Quoi de plus religieux, dans la véritable acception de ce terme, que la défense de la liberté, de l’indépendance nationale !

À la voix de la patrie éplorée, les découvertes sur chaque objet naquirent aussi rapidement que les besoins. L’art de faire l’acier est ignoré, on le crée. Le sabre, l’épée, la baïonnette, la lance, la batterie de fusil, se fabriqueront désormais avec de l’acier français.

Le moulage en terre, en usage dans toutes les anciennes fonderies de canons, n’était pas assez expéditif pour les circonstances ; on le remplaça par le moulage en sable, beaucoup plus rapide.

Les moyens de forer, d’aléser les pièces reçurent aussi des perfectionnements importants. Le public suivait tous ces essais avec un intérêt très-vif, mêlé de quelque inquiétude.

Le jour où le premier canon moulé et foré très-rapidement put être essayé au Champ-de-Mars, la population parisienne se porta en foule sur les talus. Le succès fut salué par les plus bruyantes acclamations. De ce moment, on parut pouvoir compter avec assurance sur le triomphe de nos soldats, car chacun se disait : Ils auront des armes !

Pour mettre les établissements des départements au niveau de ceux de la capitale, on fit venir de chaque district de la République des citoyens choisis parmi les canonniers de la garde nationale. Fourcroy leur enseigna les moyens d’extraire et de raffiner le salpêtre ; Guyton-Morveau et Berthollet, la nouvelle manière de fabriquer la poudre ; Monge, l’art perfectionné de fondre, de forer et d’aléser les canons de bronze pour les armées de terre, et les canons de fonte de fer pour la marine.

Ces élèves d’une nouvelle espèce se montrèrent pleins de zèle, d’intelligence, et portèrent dans les districts l’instruction que nos confrères leur avaient donnée à Paris.

Monge consacrait ses journées à la visite des ateliers ; la nuit, il composait des notices propres à diriger les ouvriers, et même un ouvrage considérable, l’ Art de fabriquer les canons, destiné à servir de manuel dans les usines particulières et les arsenaux de l’État.

Monge, en un mot, était l’âme de ce vaste, de cet immortel ensemble de travaux ; il dominait ses collègues par l’ascendant que donne un vif enthousiasme ; il les entraînait par l’exemple d’une activité dévorante.

Pour diminuer le mérite de notre confrère, on a dit que tout autre à sa place serait arrivé aux mêmes résultats ; qu’au milieu de l’effervescence qui s’était emparée des esprits au commencement de notre révolution, les idées nouvelles n’avaient presque pas besoin de patrons ; qu’elles se propageaient pour ainsi dire d’elles mêmes.

Je voudrais que le temps me permît de faire ici une histoire détaillée de l’adoption du télégraphe aérien en 1793. On y verrait à combien d’objections futiles Chappe fut exposé, même de la part d’hommes très-éminents ; on y verrait un des commissaires de la Convention ne donner son appui à l’invention qu’après avoir reçu, à Saint-Martin-du-Tertre, cette dépêche partie de Paris : « La Convention vient d’autoriser son comité de sûreté générale à apposer les scellés sur les papiers des représentants du peuple. » (Le représentant du peuple commissaire avait des papiers à cacher.) On y verrait la Convention tout entière ne se rendre qu’après avoir entendu cette remarque de Lakanal : « L’établissement du télégraphe est la première réponse aux publicistes qui pensent que la France est trop étendue pour former une République. Le télégraphe abrége les distances, et réunit, en quelque sorte, une immense population en un seul point. »

On y verrait, enfin, que dans tous les temps l’homme s’est laissé dominer par la routine, par une tendance invincible à tout apprécier, à priori, du haut de sa vanité, du haut d’une fausse science ; que les vérités, les inventions les plus utiles ne parvinrent jamais à occuper la place qui leur appartenait légitimement que de vive force et grâce à l’intervention persévérante de quelques esprits d’élite.

Le monde fourmille de personnes qui confondent la froideur avec la sagesse. Avez-vous l’âme ardente, l’imagination vive, le caractère décidé ? Si vous mettez ces qualités au service d’un principe, d’un système politique, vous devenez aussitôt un démagogue. L’expression blesse le sens commun ; n’importe : elle se propage incessamment par la parole, par la presse ; on s’habitue à la considérer comme une partie intégrante de votre nom. C’est ainsi que certains historiens de notre révolution sont arrivés, bien entendu sans articuler aucun fait précis, à parler de l’ardent démagogisme de Monge.

Devant une Académie des Sciences, tout doit être soumis au calcul. Je vais donc donner en chiffres la mesure exacte de ce prétendu démagogisme.

Avant la révolution de 89, à peine réussissait-on à extraire annuellement du sol de la France un million de livres de salpêtre.

On en tira douze millions en neuf mois, par les soins de la commission que Monge avait animée de son activité sans pareille.

Il n’y avait dans tout le royaume que deux fonderies de canons de bronze, lorsque l’Europe menaça notre indépendance.

Sous l’action de notre confrère, le nombre de ces fonderies s’éleva à quinze, et leur produit annuel à 7,000 pièces.

Les fonderies de canons en fonte de fer furent portées de quatre à trente, et les produits annuels de 900 pièces à 13,000.

Les usines pour la fabrication des bombes, des obus, des boulets et des attirails de l’artillerie, se multiplièrent dans les mêmes proportions.

Il n’existait qu’une manufacture d’armes blanches ; il y en eut bientôt vingt.

Paris vit avec étonnement fabriquer dans son enceinte 140,000 fusils par an. C’était plus que n’en fournissaient auparavant toutes les manufactures d’armes réunies. On créa des établissements analogues dans plusieurs des départements de la République les moins exposés aux attaques de l’ennemi.

Enfin, car il faut mettre un terme à cette énumération, au lieu de six ateliers de réparation pour les armes de toute espèce que possédait le pays avant la guerre, on en compta bientôt cent quatre-vingt-huit.

Qui ne serait heureux de la pensée de rendre à son pays de si nombreux, de si patriotiques, de si magnifiques services, dussent-ils être qualifiés de démagogiques par des historiens mal informés ou étourdis ?

Il ne sera peut-être pas inutile de jeter un coup d’œil rapide sur les circonstances extraordinaires au milieu desquelles Monge accomplit son œuvre patriotique.

Quoique l’illustre géomètre n’eût pas alors de fortune, ses fonctions, comme délégué du comité de salut public auprès des manufactures d’armes, n’étaient pas rétribuées. Aussi (je copie textuellement ces mots dans une note de la respectable compagne de notre confrère), aussi arrivait-il souvent qu’après ses inspections journalières, si longues et si fatigantes, dans les usines de la capitale, Monge, rentrant chez lui, ne trouvait pour diner que du pain sec. C’est aussi avec du pain sec, qu’il emportait sous le bras en quittant sa demeure à quatre heures du matin, que Monge déjeunait tous les jours. Une fois (les détails qui peignent un caractère et une époque ne sont jamais bas), une fois la famille du savant géomètre avait ajouté un morceau de fromage au pain quotidien. Monge s’en aperçut, et s’écria avec quelque vivacité : « Vous alliez, ma foi, me mettre une méchante affaire sur les bras ; ne nous ai-je donc pas raconté qu’ayant montré la semaine dernière un peu de gourmandise, j’entendis avec beaucoup de peine le représentant Niou dire mystérieusement à ceux qui l’entouraient : « Monge commence à ne pas se gêner : voyez, il mange des radis ! »

Cette pénurie, dont aujourd’hui nous pouvons à peine nous faire une faible idée, faillit, vers la même époque, être fatale au célèbre géomètre.

Après une séance de douze heures dans les foreries de canons, il fut pris d’une esquinancie qui, dès le début, parut très-inquiétante. Berthollet ordonna un bain ; mais on dut renoncer à ce genre de traitement : il n’y avait pas de bois dans la maison de Monge pour faire chauffer de l’eau ; on n’aurait pas trouvé de baignoire dans le quartier.

De semblables incidents se présentaient chaque jour, sans faire aucune impression sur notre confrère. Il avait voué son esprit, son cœur, son âme, son corps, à la fabrication des armes dont les défenseurs de la patrie manquaient ; hors de ce cadre, tout lui paraissait petit, secondaire, insignifiant.

Voyez : madame Monge apprend que son mari et Berthollet ont été dénoncés. Tout éplorée, elle court aux informations, et trouve le célèbre chimiste assis paisiblement aux Tuileries, à l’ombre des marronniers ; le même avis lui est parvenu, mais il croit savoir que rien ne se fera ni contre lui ni contre son ami avant huit jours. « Ensuite, ajoute-t-il avec sa sérénité habituelle, nous serons certainement arrêtés, jugés, condamnés et exécutés. » Monge rentre ; sa femme, tout en pleurs, lui répète la terrible prédiction de Berthollet. « Ma foi, dit l’illustre géomètre, je ne sais rien de tout cela ; ce que je sais, c’est que mes fabriques de canons marchent à merveille ! »

On se demande souvent dans le monde comment, avec les plus faibles moyens, nos pères exécutèrent de si grandes choses ; ne viens-je pas, Messieurs, de répondre à la question ?