Monge (Arago)/04

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 461-464).
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MONGE S’ASSOCIE AVEC ENTHOUSIASME AUX IDÉES DE RÉGÉNÉRATION PROCLAMÉES PAR L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. — SA NOMINATION AU MINISTÈRE DE LA MARINE.


Notre confrère venait de poser seulement les bases de son important travail sur la composition des machines, lorsque la Révolution de 1789 éclata. Les principes de justice, de liberté, d’égalité, qui retentirent alors d’une extrémité de la France à l’autre, excitèrent dans l’âme de Monge des sentiments de sympathie et d’enthousiasme. Pendant sa jeunesse, irrévocablement attaché par les préjugés nobiliaires à la section de l’école du génie nommée dédaigneusement la Gâche, il se transportait avec bonheur, dans ses rêves, à une époque éloignée où le génie pourrait prendre librement son essor, où chacun recevrait du pays l’emploi le plus approprié à son mérite, à ses facultés. Cette utopie allait devenir une réalité ; les événements s’étaient déroulés avec une rapidité que les plus fervents amis du progrès n’avaient osé espérer. Monge attendait avec anxiété une occasion de mettre son dévouement au service d’une si belle cause. Elle lui fut d’abord offerte par le projet d’établissement d’un nouveau système de poids et mesures. Le nom de notre confrère figure honorablement parmi ceux des commissaires que l’Académie chargea d’éclairer le public sur les avantages de mesures assujetties à la division décimale, et d’étalons pris dans la nature.

Lorsque la désaffection des faubourgs, entretenue par la commune, et surtout par Danton ; lorsque l’arrivée à Paris de cinq cents révolutionnaires marseillais pleins d’exaltation ; lorsque l’inqualifiable manifeste du duc de Brunswick, eurent amené, le 10 août 1792, un sanglant combat sur la place du Carrousel, la prise du château des Tuileries et la suspension provisoire de l’autorité royale, autant dire la déchéance définitive de Louis XVI, l’Assemblée législative eut à pourvoir sans retard à la création d’un conseil exécutif. C’est le nom qu’elle donna au ministère de son choix. Roland fut placé à l’intérieur, Servan à la guerre, Clavière aux fmances, Lebrun aux affaires étrangères, Danton à la justice. On avait songé à Condorcet pour la marine, mais il ne crut pas devoir accepter. Sur sa proposition, l’Assemblée nomma Monge, qui, après quelque hésitation, se dévoua.

Je vois, dans les écrits du temps, qu’on trouva très extraordinaire qu’un savant eût refusé d’être ministre, et plus encore, qu’il se fût décidé à désigner un confrère pour occuper cette position. Je ne prendrai pas la peine de discuter sérieusement l’épigramme, même en thèse générale. J’observerai seulement que le caractère loyal et élevé de Condorcet l’avait placé toute sa vie hors des atteintes de pareils traits.

Le jour de son installation, Monge ayant remarqué dans les appartements du ministre beaucoup plus de pièces qu’il ne lui en faudrait pour ses besoins personnels et pour ceux de sa famille, songea aussitôt à logei chez lui tous les officiers de marine qui viendraient à Paris en mission. Si je ne me trompe, Monge alla au delà du projet, et les ports militaires furent officiellement informés des intentions du ministre.

La Fontaine n’aurait pas fait autrement.

À l’époque où Monge devint ministre de la marine, toutes les régions de la France, et la ville de Paris en particulier, étaient dans la plus grande fermentation. Un décret de l’Assemblée législative venait de frapper de destitution les employés du gouvernement qui avaient adhéré à la pétition dite des dix mille. Presque tous les chefs de division, les chefs de bureau et les simples commis du ministère se trouvaient dans cette catégorie. Ils se présentèrent en masse à notre confrère, s’avouèrent signataires de la pétition fatale, et déclarèrent vouloir résigner leurs fonctions.

«Vous êtes signataires ? repartit Monge ; et qui vous le demande ? Non, non ! Messieurs ! parlons avec franchise ; vous désirez vous retirer, parce que le nouveau ministre n’a pas vos sympathies. Eh bien ! patientez : je suis ici pour peu de temps, soyez-en certains ; mon successeur vous conviendra peut-être mieux. »

Ces paroles naïves, affables, changèrent les dispositions de la plupart des employés, et l’administration centrale ne fut pas désorganisée.

Notre confrère ne réussit pas toujours aussi heureusement dans les démarches qu’il fit auprès des officiers de la flotte. Le plus grand nombre émigra. Monge eut au moins le bonheur, par ses prières, par ses supplications, car il crut s’honorer en allant jusque-là, de conserver à la France l’homme supérieur qui, à cette époque, était à la fois une des lumières de l’Académie des sciences et une des gloires de la marine. Tout le monde a déjà nommé M. de Borda.

Dans sa sollicitude inépuisable, Monge n’oublia pas M. Dubouchage, son prédécesseur au ministère. Pour lui assurer un refuge contre la terrible tempête qui menaçait déjà tous les favoris de l’ancienne cour, il le nomma inspecteur général de l’artillerie de marine.

Vous le savez, Messieurs, l’ennemi foulait le sol de la France, le trésor public était vide, des factions acharnées se disputaient déjà le pouvoir, lorsque Monge prit le timon de nos affaires maritimes ; l’activité énergique de notre confrère suppléa à tout dans les limites des possibilités. Les arsenaux se repeuplèrent ; on construisit, on arma plusieurs bâtiments. Enfin, quand le savant géomètre crut apercevoir qu’il pourrait quitter ses hautes et périlleuses fonctions sans se rendre coupable du crime de lèse-patrie, il donna sa démission.

C’était le 12 février 1793 ; Monge fut réélu le 17. Sa retraite définitive est du 10 avril. Il eut Dalbarade pour successeur.

Notre confrère quitta le pouvoir avec une sérénité d’âme, une tranquillité d’esprit que ne montrent guère ni les ministres disgraciés, ni même les ministres démissionnaires. Je puis sur ce point défier toute dénégation, car j’ai eu entre les mains quatre grandes pages couvertes de formules de mathématiques transcendantes, écrites par Monge le jour même de sa retraite.