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I

Maria Alexandrovna vient de perdre sa mère ; son père est mort l’année d’avant. Elle est seule, avec sa petite sœur Sonia, dans leur campagne de Vokrovka. Auprès de la jeune fille et de la fillette, leur institutrice, Katia, qui est depuis si longtemps dans la maison, que c’est presque une parente. Nous assistons à la première véritable rencontre entre Maria et son tuteur Serge Mikhaïlitch, ami d’enfance de son père.


J’avais dix-sept ans. Cette année-là justement, maman voulait me présenter dans le monde, et elle se proposait à cet effet, peu de jours encore avant sa fin, de passer l’hiver à la ville avec nous. La perte de ma mère était certes pour moi une très vive douleur, mais je dois avouer qu’au fond de ma douleur il y avait aussi le vague regret de devoir passer un second hiver dans cette campagne perdue, alors que j’étais jeune et que tous me disaient si belle. Vers la fin de la saison, ce sentiment pénible de solitude et d’ennui devint si intense, que je fus presque prise d’un spleen véritable ; je ne quittais plus ma chambre, je n’ouvrais plus mon piano et ne touchais pas à un livre. Lorsque Katia forçait de me distraire et voulait que je prisse un peu de courage pour surmonter ma tristesse, je répondais : « Je n’ai envie de rien ! » Et je me disais en moi-même : « À quoi bon s’occuper de quoi que ce soit, puisque mes meilleures années se flétrissent dans cette campagne exécrée ? » Et à ce « à quoi bon ? » je ne trouvais d’autre réponse que des larmes. On me disait que je maigrissais, que j’enlaidissais même, mais cela m’était presque indifférent. À quoi bon, et pour qui être belle ? Il me semblait que toute ma vie s’écoulerait dans ce désert, et dans cette prostration que je n’avais même pas la force de secouer. Katia commença à s’alarmer sérieusement, et décida de m’enmener à l’étranger pour me guérir d’un mal qu’elle croyait organique. Mais pour cela il fallait de l’argent, et nous ignorions complètement l’état de notre fortune ; nous attendions l’arrivée de notre tuteur, qui devait arranger définitivement nos affaires. Il vint dans le courant de mars.

Serge Mikhaïlitch était notre voisin et l’ami le plus intime de notre pauvre père, quoiqu’il fût bien plus jeune que lui. Son arrivée changeait nos projets et nous donnait la possibilité de quitter cette campagne abhorrée. J’étais habituée depuis mon enfance à l’aimer et à l’estimer, et Katia, en me disant de me secouer, avait bien deviné qu’entre tous son avis seul avait un poids réel pour moi, et que j’aurais été vexée de lui donner mauvaise impression de ma personne. Katia, Sonia sa filleule, et jusqu’à notre vieux cocher, aimaient Serge Mikhaïlitch, mais quant à moi un autre sentiment avait germé dans mon cœur à son égard depuis que ma mère m’avait dit un jour qu’elle désirait pour moi un mari comme lui. Cela alors m’avait semblé bien drôle, et même désagréable. Le héros de mes rêves était tout autre ; il était grand, svelte, pâle, avec un visage sombre et fatal, tandis que Serge Mikhaïlitch était pour moi un homme presque vieux, robuste et d’un visage riant ; mais malgré tout, les paroles de ma mère, sans que je m’en fusse doutée, hantaient mon imagination.

À l’heure du dîner, auquel Katia avait ajouté un gâteau, une crème et quelques autres friandises, Serge Mikhaïlitch arriva. Je vis par la fenêtre son traîneau entrer dans la cour. Je voulais l’attendre cérémonieusement dans la salle, mais je ne pus résister à mon impatience lorsque j’entendis dans le vestibule sa voix sonore, et je m’élançai à sa rencontre. Il tenait la main de Katia et lui parlait en riant. En m’apercevant, il me regarda quelques instants sans me saluer ; ce regard me gêna, et je rougis beaucoup.

« Ah ! est-ce bien vous ? dit-il enfin de sa voix ferme, en s’approchant. Peut-on changer ainsi ! que vous avez grandi ! Ce n’est plus la violette d’autrefois ; maintenant c’est une rose. »

Il pressa ma main dans sa main large et musclée, et cela si fort qu’il me fit presque mal. Je crus qu’il allait l’embrasser et je m’inclinai légèrement, mais il la pressa seulement encore une fois et me regarda attentivement pendant une minute.

Je ne l’avais pas vu depuis six ans. Il avait beaucoup changé et vieilli ; il avait laissé pousser sa grande barbe, ce qui ne lui allait guère, mais c’étaient bien là toujours ses manières simples, le même visage franc aux traits expressifs, et les mêmes yeux brillants et bons ; c’était surtout son sourire demi-taquin, demi-tendre.

Au bout de cinq minutes il n’était plus un étranger, il était des nôtres ; les gens eux-mêmes le servaient avec un empressement particulier, et on voyait qu’il était le bienvenu pour nous tous. Il ne nous fit point de banales condoléances et ne soupira guère ; il tâchait au contraire d’éviter le sujet douloureux, et au commencement cette indifférence apparente me parut presque inconvenante. Mais lorsque, le soir, Katia se mit à la place qu’occupait jadis maman, et nous deux Sonia à ses côtés, et que le vieux Grégorii apporta une vieille pipe de papa, il se mit à marcher de long en large dans la grande salle ; puis, s’arrêtant tout à coup, il dit d’une voix profonde :

« Grand Dieu ! que de terribles changements dans cette maison !

— Oui, répondit Katia déjà prête à pleurer.

— Vous rappelez-vous votre père ? me demanda-t-il.

— Fort peu, répondis-je.

— Et comme vous seriez heureuse maintenant avec lui ! » murmura-t-il pensif, en regardant mon front et mes yeux qui lui rappelaient sans doute ceux de son ami d’enfance. « J’ai beaucoup aimé votre père », ajouta-t-il plus bas ; et il me sembla que ses yeux devenaient plus brillants.

« Et Dieu nous l’a prise aussi, elle, dit Katia en couvrant sa figure de son mouchoir.

— Oui, il y a eu de terribles changements, répéta-t-il, en se tournant vers la fenêtre. Allons, Sonia, montre-moi tes joujoux », dit-il en changeant brusquement de ton et de sujet ; et il passa avec ma petite sœur dans la pièce à côté.

Je le regardai, silencieuse et émue, tandis que Katia me disait :

« Oh ! c’est un ami si fidèle et si sûr ! »

Et, en effet, cette compassion délicate de la part de cet étranger si bon me réchauffait le cœur.

Dans la pièce voisine on entendait les cris de Sonia taquinée par Serge Mikhaïlitch ; puis il commença à taper sur le piano avec les menottes de ma petite sœur, et tous deux riaient aux éclats.

« Maria Alexandrovna, dit-il tout à coup, venez ici et jouez-nous quelque chose. »

Cela me fut agréable d’être traitée par lui en amie. Je me levai et m’approchai.

« Jouez cela », continua-t-il en me désignant l’adagio de la sonate : Quasi una fantasia. « Nous allons voir comment vous vous en tirerez. » Et il s’en alla dans un coin avec son verre de thé.

Je compris qu’avec lui il eût été maladroit de faire des préambules, de dire que je jouais mal, etc. Je me mis donc simplement au piano et commençai à jouer comme j’en étais capable, mais cependant je redoutais son jugement, sachant qu’il aimait la musique et s’y connaissait. L’adagio était dans le ton des souvenirs qui me troublaient le cœur, et sous la fraîche impression de cette entrevue soudaine, après des années d’absence, je jouai ce morceau assez convenablement, à ce qu’il paraît. Mais il ne me laissa pas finir le scherzo.

« Vous ne jouez pas bien cela, me dit-il simplement ; mais vous avez bien joué l’adagio. »

Cette louange, si modérée qu’elle fût, m’alla droit au cœur, et je rougis de plaisir. C’était si neuf et si bon de sentir que lui, l’ami démon père, me parlait aujourd’hui gravement et non plus en badinant comme jadis.

Katia alla coucher Sonia, et nous restâmes quelques instants seuls lui et moi dans la grande salle. Il me parla de mon père, me raconta de quelle façon ils étaient devenus amis, comme ils étaient heureux dans le temps où, toute petite, j’étais assise au milieu de mes poupées ; et dans son récit mon père m’apparut pour la première fois comme un homme simple, distingué et aimable. Il me questionnait sur les choses que j’aimais, sur les livres que je lisais, et sur mes projets d’avenir. Il n’était plus maintenant le plaisant taquin d’autrefois qui me faisait tour à tour pleurer et rire, mais un ami sérieux et aimant, pour lequel j’éprouvais de la sympathie et une estime profonde. Pourtant, en parlant je sentais une certaine gène, j’avais peur que chacune de mes paroles ne lui déplût, et je désirais vivement mériter son affection que, sans le savoir, j’avais déjà conquise, par cela même que j’étais la fille de mon père.

Après avoir endormi Sonia, Katia revint, et commença à se plaindre devant lui de mon apathie et de mon désœuvrement maladif dont je m’étais bien gardée de lui souffler mot.

« Elle ne m’a donc pas confié le plus important, cette demoiselle ? » fît-il en me souriant avec un accent de doux reproche.

« Que pouvais-je raconter ? C’est un ennui qui passera, voilà tout. »

Et il me semblait en effet, à ce moment, que non seulement mon ennui passerait, mais qu’il était passé déjà, ou plutôt qu’il n’avait jamais existé.

« C’est mal de ne pas savoir supporter la solitude, dit-il. Êtes-vous ou n’êtes-vous pas encore une grande demoiselle ?

— Bien entendu, je le suis, répondis-je en riant.

— Alors vous êtes une méchante demoiselle, qui ne vit que lorsqu’on la caresse, et quand elle reste seule la voilà comme morte, et plus rien ne lui est agréable ! Tout pour soi-même et rien pour les autres ! C’est bien mal !… dit-il, demi-sérieux, demi-riant.

— Vous avez une bonne opinion de moi, répliquai-je pour dire quelque chose.

— Non ! reprit-il après un silence. Vous ressemblez à votre père, et en vous certes il y a quelque chose » ; et le bon regard de ses yeux profonds m’émut et me réjouit.

Ce fut alors la première fois que j’aperçus dans son visage, insouciant en apparence, une expression particulière, claire et douce avec une nuance de tristesse tout au fond.

« Il ne faut pas et on ne doit pas s’ennuyer, dit-il encore. Vous avez la musique que vous comprenez, les livres et l’étude. Vous avez toute une vie devant vous, à laquelle il y a juste le temps de se préparer, afin de ne pas avoir à le regretter plus tard. Le temps s’envole, et dans un an il sera déjà trop tard peut-être… »


II

Maria est demeurée tout l’automne et tout l’hiver sans revoir Serge, mais elle ne s’ennuie plus, absorbée qu’elle est maintenant par un sentiment que nous allons voir se développer.

Le printemps arriva. Mon ennui se changea en rêverie tendre, pleine de désirs et d’espoir. Je n’étais plus désœuvrée, je m’occupais de Sonia, de musique, de lectures, mais pourtant je m’en allais rôder pendant de longues heures dans les allées de notre vieux parc, pensant à Dieu sait quoi, agitée par des pensées sans nom. Parfois, pendant les nuits claires surtout, je restais jusqu’à l’aurore accoudée à ma fenêtre, et il m’arrivait dans la nuit de m’envelopper dans mon châle et de parcourir le parc silencieux et baigné dans la lueur pâle de la lune ; et j’allais même jusqu’à m’aventurer dans les champs déserts. Aujourd’hui il m’est difficile de me rappeler et de comprendre les rêves qui hantaient mes nuits inquiètes d’alors. Et lorsque je m’en souviens, j’ai de la difficulté à croire que c’étaient bien là des rêves à moi, tellement ils étaient bizarres et éloignés de la réalité.

À la fin de mai, Serge Mikhaïlitch revint comme il nous l’avait promis. C’était un soir que nous ne l’attendions point. Nous étions assises sur la terrasse et nous apprêtions à prendre le thé. Le parc était rempli de verdure et de fleurs, et dans les touffes de jasmin et de lilas les rossignols chantaient déjà. Il faisait une soirée délicieuse. La rosée brillait sur l’herbe, et derrière les jardins on entendait le murmure confus d’une journée de labeur à son déclin, les chants des travailleurs, le beuglement des troupeaux et le hennissement des chevaux qui revenaient du pâturage. Le vieux jardinier Nikon allait et venait dans le parc avec un grand baril d’eau et arrosait les plantes, les fleurs et les arbres. Sur la terrasse était dressée la table, couverte d’une nappe blanche, sur laquelle luisait le samovar qui chantait déjà, et jaunissait de ses reflets les gâteaux et les craquelins aux amandes ; un pain chaud encore, le beurre et la crème étaient rangés symétriquement dans un angle. Katia, de ses mains potelées, rinçait les tasses et les essuyait avec une serviette posée sur son bras. Lasse d’attendre et venant de prendre un bain, j’avais si grand’faim que j’avalai de l’épaisse crème et du pain. J’étais en blouse avec des manches ouvertes, et mes cheveux humides étaient enserrés d’un fichu. Ce fut Katia qui aperçut la première Serge Mikhaïlitch.

« Le voilà, s’écria-t-elle avec joie. Savez-vous que nous venons justement de parler de vous ? »

Je me levai d’un bond, toute confuse, afin d’aller me rhabiller. Mais lui me barra le passage.

« On ne fait pas de cérémonies à la campagne, et avec un vieil ami surtout, dit-il en regardant ma coiffure avec un sourire. Vous ne vous gênez pas avec Grégorii, n’est-ce pas ? Eh bien, moi, ne suis-je pas aussi un Grégorii pour vous ?… »

Mais malgré ses paroles, je crus remarquer qu’il me regardait tout à fait autrement que Grégorii, et j’étais mal à mon aise.

« Je vais revenir à l’instant même, dis-je en courant vers ma chambre. Comme il m’a regardée drôlement ! pensais-je. Enfin, Dieu merci, il est revenu ; de nouveau la vie sera plus gaie », et après avoir lancé un dernier coup d’œil à mon miroir, je redescendis tout essoufflée. Il parlait de nos affaires à Katia. « Tout était, disait-il, dans le meilleur état du monde. Il nous fallait, selon son avis, passer l’été à la campagne, puis vers l’automne aller à Pétersbourg ou à l’étranger.

— Vous devriez venir avec nous à l’étranger, fit Katia, car si nous entreprenions seules un pareil voyage, nous nous croirions perdues comme dans une forêt.

— Oh ! j’irais volontiers avec vous au bout du monde », répliqua-t-il en plaisantant ; mais sa voix avait une intonation sérieuse.

« Eh bien, pourquoi pas ? Faisons le tour du monde ! » m’écriai-je. Il sourit.

« Et ma mère ? et les affaires ? Au reste, ce n’est pas en question ; racontez-moi plutôt comment vous avez passé votre temps. Vous êtes-vous encore ennuyée ? »

Je lui racontai que je m’étais beaucoup occupée, et pas ennuyée du tout, et Katia confirma mes paroles ; il me récompensa par un compliment et un bien doux regard, comme il en avait eu le droit. Il me parut nécessaire de lui raconter tous les détails de ma vie, et de lui avouer tout le bien et tout le mal que j’avais pu faire. La soirée était belle, et quoiqu’on eût emporté le samovar, nous restâmes sur la terrasse. La conversation était si intéressante pour moi, que je ne m’aperçus point que la nuit et le silence se faisaient plus profonds autour de nous. Les parfums des fleurs, de l’herbe et de la rosée devinrent plus enivrants. Le rossignol gazouillait légèrement dans les lilas d’à côté, mais, effrayé par nos voix, il se tut subitement. Le ciel étoile paraissait se pencher vers nous. Une chauve-souris vint voleter sur la terrasse, et j’avais envie de crier, mais elle s’en alla dans les arbres du jardin et disparut dans la pénombre.

« Que j’aime votre Vokrovka, dit tout à coup Serge Mikhaïlitch ; je voudrais rester ainsi toute ma vie sur cette terrasse.

— Eh bien ! qui vous en empêche ? dit Katia.

— Oui, c’est cela, restez ; mais la vie, reste-t-elle aussi ?

— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? ajouta Katia vous seriez un mari parfait.

— Parce que j’aime à rester, quoi ! répliqua-t-il en riant. Non, Katerina Karlovna, vous et moi nous ne sommes plus bons au mariage. Il y a bien longtemps déjà qu’on ne me regarde plus comme un monsieur à marier, et il y a longtemps aussi que je n’y songe plus moi-même. »

Je crus m’apercevoir qu’il y avait dans sa voix rieuse quelque chose qui n’était pas naturel.

« Comment ! à trente-six ans vous vous dites vieux continua Katia.

— Oui, et bien vieux. Je n’ai plus qu’un désir : c’est de rester en place, et pour se marier il faut autre chose. Demandez-le-lui, poursuivit-il en me regardant. Voilà qui doit se marier ; et, quant à nous, il ne nous reste autre chose à faire qu’à nous réjouir de son bonheur. »

Mais encore une fois dans sa voix sonore vibrait une tristesse secrète, et presque de l’amertume. Il se tut un moment, puis reprit :

« Supposez que par un malheureux hasard j’en vienne à épouser une jeune fille de dix-sept ans, comme Macha… Maria Alexandrovna… C’est un très bon exemple, et je suis bien aise qu’il me soit venu à l’esprit… »

Je me mis à rire aussi, quoique sans trop comprendre pourquoi il trouvait cette supposition si ridicule.

« Eh bien, répondez-moi franchement, la main sur la conscience, Maria Alexandrovna ; ne serait-ce pas un malheur pour vous de lier votre vie à celle d’un homme vieux, blasé, qui ne désire plus que de rester tranquille, alors que vous désirez quantité de choses, et que Dieu sait les idées qui trottent dans votre petite tête ? »

J’étais si embarrassée que je ne savais que répondre.

« Je ne vous fais pas là une proposition sérieuse, mais répondez comme cela, tout simplement : ce n’est pas à un mari comme moi que vous visez lorsque vous vous promenez tout le soir dans les allées sombres, et une telle alliance serait pour vous un malheur, n’est-ce pas ?

— Pas un malheur…, murmurai-je.

— Mais pas un bonheur non plus ?…

— Oui, mais je peux me trom… »

Il m’interrompit encore.

« Elle a raison, dit-il à Katia, et je lui suis reconnaissant de sa franchise, et suis très content de notre conversation. Oui, non seulement pour elle, mais pour moi aussi ; cela nous fera éviter un plus grand malheur, ajouta-t-il pensivement.

— Vous êtes toujours le même être singulier et bizarre, et les années ne vous ont pas changé. »

Katia, mécontente, sortit commander le souper. Nous nous tûmes tous deux après la sortie de Katia, et le rossignol reprit ses arpèges harmonieux, tandis que dans le ravin, près de l’étang, un autre rossignol lui répondait par des accords plus amples encore. Leurs voix majestueuses résonnaient dans le silence qui nous entourait mystérieux. Je ne savais de quoi commencer à parler, après l’étrange discussion de tout à l’heure ; je regardai Serge Mikhaïlitch, et fus surprise de m’apercevoir que ses yeux brillants ne me quittaient pas.

« Il fait bon vivre lorsque le monde est si beau, dis-je enfin en soupirant.

— Pourquoi ? me demanda-t-il.

— Il fait bon vivre lorsque le monde est si beau… répétai-je. Et de nouveau nous retombâmes dans le silence. Je m’imaginais que je l’avais attristé avec mon absurde réplique à propos du mariage ; je voulais le consoler, mais je ne savais comment faire, et peut-être n’avais-je pas assez d’audace.

« Il est tard ; adieu, Maria Alexandrovna. Ma mère m’attend pour souper, et je ne l’ai presque pas encore vue depuis mon retour.

— Et moi qui voulais vous jouer une nouvelle sonate…

— Ce sera pour une autre fois », répondit-il froidement. Il me semblait de plus en plus, maintenant, qu’il était offensé. Nous le reconduisîmes avec Katia jusqu’à sa britchka, puis nous écoutâmes tous deux le cahotement de son équipage sur la grande route. Ensuite je retournai sur la terrasse, et longtemps, dans le brouillard et la rosée du soir, j’entendis les voix de la nuit qui disaient tout haut ce que mon cœur désirait tout bas.

Serge Mikhaïlitch vint une seconde, une troisième fois, et la gêne qu’avait causée cette malencontreuse discussion s’évanouit complètement et ne reparut plus jamais. Pendant tout l’été il vint à la maison deux ou trois fois par semaine, et je m’étais tellement habituée à sa présence, que lorsqu’il ne venait pas je trouvais que c’était mal à lui de me laisser seule. Il me traitait en camarade, me questionnait, provoquait mes confidences, me donnait des conseils, et quelquefois même me grondait doucement. Mais quoiqu’il s’efforçât de paraître mon égal, je sentais qu’à côté de ce que je voyais et comprenais en lui il y avait dans son âme tout un monde auquel je restais étrangère. Peut-être ne me jugeait-il pas digne d’y pénétrer, et cette supériorité, dissimulée avec tant de bonté, était encore un attrait pour moi et augmentait mon estime, presque mon culte pour lui. Je savais par Katia qu’outre les soins assez fatigants qu’il prodiguait à sa vieille mère, et ses affaires et les nôtres, dont il avait charge, il avait de fréquentes et pénibles discussions avec les gentilshommes voisins, qu’il effarouchait par ses tendances libérales à l’égard de ses paysans, qu’il aimait sincèrement. Mais quels étaient ses convictions, ses projets, ses espoirs, je ne pouvais jamais rien tirer de lui à ce sujet, et dès que je faisais quelque timide allusion, il fronçait le sourcil et paraissait me dire : « Mais qu’est-ce que tout ceci peut vous faire, à vous ? »

D’abord cela me fut pénible ; puis, avec le temps, je m’habituai à ne parler avec lui que de moi et de ce qui me concernait, et ensuite ce qui chez lui me déplaisait le plus d’abord me devint agréable ; je fais allusion à ce que jamais il ne me disait ni ne cherchait à me faire comprendre que j’étais jolie, tandis que tous les autres me le répétaient sans cesse. Il aimait même à me chercher des défauts et à me taquiner à ce propos. Les robes et les coiffures à la mode dont ma bonne Katia aimait à me parer les jours de fête, provoquaient ses moqueries, et cela rendait Katia plus penaude que moi, qui n’étais que confuse. Katia, qui savait bien que je lui plaisais, ne pouvait pas comprendre comment, lorsque j’étais en grande toilette, je lui paraissais moins belle. Mais lui affectait de croire qu’il n’y avait pas ombre de coquetterie en moi, et je lui plaisais surtout dans mes simples robes de tous les jours. Dès que je m’en fus rendu compte, coiffures et robes à la mode disparurent, mais aussitôt se développa en moi une coquetterie plus dangereuse que l’autre, celle de la simplicité. Je savais qu’il m’aimait, était-ce comme enfant ou comme femme ? Je ne me le demandais pas encore ; mais cet amour m’était devenu cher, et sentant qu’il me croyait la meilleure jeune fille du monde, je ne pouvais pas ne point désirer que cette illusion durât. Je m’efforçais de le tromper, mais en le trompant je devenais meilleure par cela même. Je lui montrais les meilleurs sentiments de mon âme. S’il connaissait trop bien mon extérieur pour se tromper sur quelque détail, je savais qu’il ne connaissait réellement pas mon âme, car, sous son influence, elle s’éveillait et se développait, et c’est de la sorte que je lui donnais nécessairement des illusions sans que jamais il s’en aperçût. Et comme il me parut bon lorsque enfin je compris son cœur ! Les gènes sans cause aucune, les allures compassées des premiers temps disparurent tout à fait. J’étais certaine que de profil ou de face, avec les cheveux épars ou nattés, debout ou assise, il était content de moi, et que je lui plaisais telle que j’étais ; je sentais que si, contre son habitude, il m’avait, à l’imitation des autres hommes, adressé quelque compliment banal, cela m’aurait choquée comme une dissonance. Mais en retour, quelle délicieuse sensation j’éprouvais lorsque, après quelqu’une de mes actions ou de mes paroles, il me disait d’une voix émue :

« Oui, oui, il y a en vous quelque chose ; vous êtes une délicieuse fille, je vous le déclare, Maria Alexandrovna. »

Ces paroles m’emplissaient le cœur de fierté et de joie. Si, par exemple, je lui disais que j’aimais la tendresse du vieux Grégorii pour sa petite fille, que j’avais pleuré en lisant quelque poème ou quelque roman, ou que je préférais Mozart à Schoulhoff, c’était parce que je devinais, par un instinct étrange, ce qu’il fallait apprécier ou mépriser pour lui plaire. La plupart de mes goûts ou de mes habitudes d’auparavant lui déplaisaient, mais il n’avait besoin que de plisser le front ou de faire une mine dédaigneuse, pour qu’il me semblât que je n’aimais plus ce que j’avais aimé jusque-là. Quelquefois, avant qu’il eût parlé je devinais ce qu’il allait dire. S’il me questionnait, son regard lisait la pensée intime cachée dans mon âme, sans que je voulusse la lui dévoiler. Toutes ses pensées et tous ses sentiments devinrent les miens, et s’incarnèrent dans ma vie et dans mes actes en y projetant une sorte de lumière. Tout à fait inconsciemment, je commençais à envisager le monde autrement, et à regarder avec d’autres yeux, Katia, Sonia, nos vieux domestiques, nos paysans, et moi-même. Les livres que je lisais d’abord pour me distraire, devinrent pour moi une occupation profonde, et je lus avec lui quelques ouvrages sérieux. Les soins que je donnais à Sonia m’ennuyaient autrefois comme l’accomplissement d’un devoir aride, mais il assista à quelques leçons, et, depuis lors, épier le développement du petit cerveau de l’enfant et éveiller son intelligence sommeillante, devint pour moi un plaisir intense. Je croyais dans le temps qu’il était impossible d’étudier sérieusement un morceau de musique, et maintenant, sachant qu’il m’écouterait et serait content, je ne me lassais plus de répéter quarante fois de suite le même passage.

Enfin Katia, que j’avais toujours aimée cependant comme moi-même, me parut tout autre. Je compris alors seulement l’étendue du dévouement et l’abnégation de cet être si doux qui nous servait de mère, d’amie, d’esclave presque, n’ayant d’autre pensée que nous.

C’est lui encore qui m’enseigna à regarder nos paysans et nos filles de service autrement que comme des êtres sans âme. Jusque-là, quoique ayant vécu au milieu d’eux, ils m’étaient demeurés étrangers, et il ne m’était jamais venu à l’esprit que ces êtres pouvaient aimer, penser et sentir comme moi. Notre parc, nos jardins, nos champs et nos forêts avaient revêtu un charme inconnu à mes yeux. Ils disaient que dans la vie le seul bonheur est de vivre pour les autres, et, avant encore que je l’eusse complètement compris, cette conviction germait déjà dans mon cœur. Il m’avait ouvert des horizons de joie et d’imprévu, quoiqu’il n’eût apporté cependant aucun événement nouveau dans mon existence, excepté son influence, qui agissait sur chacune de mes sensations. Tout mon passé et mon enfance revivaient devant moi, et je n’y voyais rien, absolument rien ! Je ne croyais vivre que depuis qu’il était revenu, comme si sa présence seule donnait une voix à tout ce qui gisait impassible et muet dans mon âme.

Souvent, pendant cet été, je me jetais sur mon lit, et les rêves impossibles, les espoirs insensés, les désirs sans nom, et la peur que le bonheur du présent ne fût éphémère, s’emparaient violemment de moi. Lorsque je ne pouvais m’endormir, je réveillais Katia pour lui confier que je me sentais heureuse de vivre. Elle m’embrassait tendrement et me disait qu’elle aussi était heureuse. Mais elle pouvait dormir, tandis que moi je passais la nuit entière à me demander pourquoi j’étais contente. Parfois je me mettais à genoux : dans la chambre tout se taisait ; la respiration régulière de Katia et le tic-tac de la pendule rompaient seuls le silence. J’avais alors l’illusion que mes rêves, mes pensées, mes prières, étaient des êtres vivants et inséparables de mon être. Chacune de mes pensées était une pensée à lui, chacun de mes sentiments, un sentiment à lui. Je ne devinais pas encore que c’était de l’amour, mais j’étais sûre déjà que c’était quelque chose d’autre que l’amitié et l’estime.


III

Le fragment qui suit — cueillette des cerises, puis promenade au clair de lune — offre, avec la cueillette des champignons dans Guerre et Paix, et quelques autres passages, une note rare dans la littérature russe ; on ne l’y trouve, en dehors de l’œuvre de Tolstoï, que chez Tourgueniev. C’est l’idylle savoureuse, telle qu’elle foisonne, trop souvent affadie, dans le roman anglais.

Un jour, dans l’après-midi, Katia, Sonia et moi nous allâmes dans le jardin nous asseoir sur notre banc favori près d’un ruisseau, à l’ombre des vieux tilleuls, d’où l’on avait une splendide vue sur les champs et les bois. Serge Mikhaïlitch n’était pas venu depuis trois jours, et nous l’attendions ; le régisseur nous avait dit qu’il devait venir visiter les travaux des champs. Vers les deux heures, au milieu des glaneurs et des glaneuses, nous aperçûmes sur le terrain sa silhouette élancée. Katia avait apporté des cerises et des abricots, qu’il aimait beaucoup, et s’était endormie en l’attendant.

Arrachant une branche d’arbre, je commençai à écarter les mouches de son visage tout en lisant et en interrompant parfois ma lecture de regards furtifs jetés vers le chemin par lequel je croyais qu’il viendrait. La chaleur était étouffante. Katia ronflait, et Sonia s’amusait sur l’herbe. Le soleil descendait déjà à l’horizon, et Serge Mikhaïlitch n’apparaissait pas. Tout à coup, je le vis s’approcher de nous du côté de l’allée où je ne l’attendais pas. Il nous aborda avec un visage riant, joyeux, et le chapeau à la main. Voyant que Katia dormait, il mordit ses lèvres et marcha sur la pointe des pieds, et je voyais qu’il était dans cet état de gaieté sans cause que nous appelons une extase farouche’’; il avait l’air d’un écolier échappé.

« Salut, belle violette, dit-il à voix basse, en portant militairement sa main au front. Moi, j’ai toujours treize ans, j’ai envie de jouer aux chevaux et de grimper sur les arbres.

— Dans une extase farouche ? fis-je alors, en regardant ses yeux riants et sentant que sa gaieté commençait à s’emparer de moi aussi.

« Oui, reprit-il avec un bon sourire ; mais pourquoi chatouiller ainsi le nez de Katerina Karlovna ? »

Et il éclata de rire pour tout de bon.

Je n’avais pas vu, en le regardant, qu’en remuant machinalement la branche j’enlevais le fichu de Katia et j’abattais en même temps les feuilles sur son nez.

« Elle prétendra n’avoir pas dormi du tout », dis-je, à voix basse sous prétexte de ne pas éveiller Katia, mais en réalité parce qu’il m’était agréable de lui parler en chuchotant. Dès qu’il aperçut les cerises, il s’en empara, s’en alla sur l’herbe vers Sonia et se mit à la taquiner à propos de ses poupées. Elle se fâcha d’abord, mais bientôt ils redevinrent les meilleurs amis du monde, lorsqu’il lui eut proposé de jouer à qui mangerait le plus de cerises.

« Si vous voulez, j’en ferai apporter encore, ou nous irons nous-même en cueillir. »

Il prit l’assiette, y plaça les poupées de Sonia, qui courait derrière nous en le tirant par les pans de sa jaquette, et nous nous dirigeâmes vers le verger.

« Eh bien, n’êtes-vous pas une vraie violette ? » fit-il toujours à voix basse, quoiqu’il n’y eût plus personne autour de nous à réveiller ; « dès que je vous ai approchée, après la fatigue, la chaleur et la poussière, j’ai senti un parfum délicieux » et non pas celui de la violette d’été, mais de celle qui sent encore la neige de l’herbe printanière.

— Qu’y a-t-il de nouveau chez vous ? » demandai-je afin de dissimuler la joyeuse émotion que me causaient ses paroles.

« Tout va fort bien ! ce sont de braves gens que nos paysans ; plus on les connaît, plus on les aime.

— C’est vrai ; avant que vous vinssiez je regardais les glaneurs, et j’étais presque honteuse de les voir travailler si durement, tandis que moi je ne faisais rien…

— Il ne faut pas parler à la légère d’un tel sujet, interrompit-il sévèrement C’est presque un sacrilège.

— Mais je vous dis ce que je pense.

— Oui, je le sais. Mais…, les cerises ? où sont-elles ? »

Le verger était fermé, les jardiniers étaient absents. Sonia courut chercher la clef, mais dans son impatience il grimpa sur le mur et sauta dans l’intérieur.

« Faites passer l’assiette, me cria-t-il.

— Non, je veux en cueillir moi-même, je vais aller chercher la clef, car je crains que Sonia ne la trouve pas. »

Mais à ce moment il me vint une grande envie de voir ce qu’il faisait, tandis qu’il croyait que personne ne pouvait le surprendre. Je courus à l’autre bout du mur, et comme il n’était pas très haut, je grimpai à l’aide des arbres sur la crête, et en m’appuyant à la branche d’un vieux cerisier je regardai à l’intérieur. Serge Mikhaïlitch, nu-tête, était assis sur un tronc d’arbre, et les yeux demi-clos, la tête inclinée, il murmurait quelque chose. J’entendis ce murmure et je tressaillis de joie : « Mâcha, ma chère Mâcha ! » Mon cœur battit avec violence, tandis qu’une émotion inconnue et presque défendue s’emparait de moi. Je chancelai comme si j’avais été ivre et poussai un léger cri ; il m’entendit, me regarda tout effaré et rouge. Cependant il sourit, et je lui rendis son sourire. Ses yeux, qui devenaient de plus en plus brillants, exprimaient une ineffable tendresse. Ce n’était plus l’oncle qui donnait des conseils, qui m’interrogeait et me grondait : c’était l’homme égal à moi qui m’aimait et qui avait peur, que j’aimais et dont j’avais peur aussi. Tout à coup son visage changea et ses yeux perdirent leur éclat. Il me regarda de nouveau paternellement en disant d’un ton froid :

« Descendez, vous allez vous faire du mal ; vos cheveux sont ébouriffés et vous avez l’air de Dieu sait quoi. »

« Pourquoi dissimule-t-il ? pourquoi veut-il me faire de la peine ? » me demandai-je avec colère. Il me vint le désir insensé de l’effrayer et d’éprouver ainsi mon pouvoir sur lui. Je sautai du mur dans le jardin avant qu’il eût eu le temps de s’élancer pour me soutenir.

« Quelles idées folles voua prennent donc aujourd’hui ! » fît-il tout pâle d’émotion et en voulant paraître en colère. Vous pouviez vous faire bien du mal. Puis, comment sortirez-vous d’ici ? »

J’étais maintenant troublée à mon tour : je n’osais le regarder, et je me repentais de mon étourderie, croyant que par ma légèreté j’avais perdu à jamais son estime. Sonia arriva enfin avec la clef, et nous sortîmes du verger, sans nous être dit un mot de plus, et retournâmes près de Katia, qui soutint n’avoir pas dormi du tout et avoir tout entendu. Je me calmai un peu, et lui reprit de nouveau son accent et ses manières de protection affectueuse ; mais tout cela ne me trompait plus, et je me rappelais ce qu’il avait, dit un jour à Katia.

« Un homme peut avouer qu’il aime, mais une femme, cela lui est défendu, déclarait Katia.

— Moi je crois, avait-il répondu alors, qu’un homme ne peut pas et ne doit pas dire qu’il aime.

— Pourquoi ? avais-je demandé.

— Parce que toujours ce ne sera que mensonge. Il semble que lorsqu’un homme prononce cette parole solennelle, quelque chose d’extraordinaire va se passer, que des météores quelconques vont, traverser le ciel et que toutes les foudres vont gronder. À mon avis les gens qui disent « je vous aime » se trompent eux-mêmes et, ce qui est pis, ils trompent les autres.

— Mais alors comment la femme saura-t-elle qu’elle est aimée ? avait poursuivi Katia,. que cette théorie d’amour choquait dans ses idées romanesques.

— Je l’ignore ; chaque homme a ses paroles à lui. Et si ce sentiment existe, il se ri^vélera toujours tôt ou tard.

— C’est là un paradoxe, avait riposté Katia ; vous, par exemple, est-ce que tous n’avez jamais dit à une femme que vous l’aimez ?

— Non, jamais je n’ai mis le genou en terre, et sans doute je ne le ferai jamais. »

« II m’aime, me disais-je, en me rappelant ces paroles, il a beau se dissimuler et se taire, j’en suis sûre maintenant. »

Toute cette soirée il me parla peu directement, mais dans chacune des paroles qu’il adressait à Katia ou à Sonia je sentis l’amour. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait à tout prix paraître froid et indifférent, alors qu’il aurait été si simple et si facile de me rendre tout à fait heureuse. Toutefois je me reprochais mon irruption subite dans le verger comme un péché, et je croyais qu’il était réellement fâché contre moi. Après le thé, je me dirigeai vers le piano.

« Oui, jouez quelque chose, je ne vous ai pas entendue depuis longtemps, dit-il en me suivant de près.

— Serge Mikhaïlitch, vous ne m’en voulez pas ?

— Pourquoi ?

— Pour la folie que j’ai faite cet après-midi. »

Il comprit et me regarda en hochant la tête et en souriant. Ses yeux disaient que je méritais bien d’être grondée, mais qu’il n’en avait pas la force.

« N’est-ce pas ? nous sommes toujours amis ? dis-je encore.

— Certainement », fit-il.

La grande salle haute n’était éclairée que par les deux bougies du piano. Par les fenêtres ouvertes on voyait une nuit claire. Il était assis derrière moi ; je ne le voyais pas ; mais partout, dans l’ombre de la pièce, dans les sons du piano et au dedans de moi-même, je sentais sa présence. Chacun de ses regards et de ses mouvements se reflétait dans mon cœur, doué en ce moment de la double vue de l’amour. Je jouais la sonate-fantaisie de Mozart, qu’il m’avait apportée et que j’avais étudiée pour lui. Je ne pensais pas du tout à mon instrument, et cependant je jouais bien et sentais que mon jeu lui plaisait. J’éprouvais une ivresse qu’il devait éprouver aussi, et sans le voir je comprenais que son regard était fixé sur moi. Au bout d’un instant, tout en continuant à promener mes doigts sur les touches, je me retournai et vis sa tête se détacher sur le fond plus clair de la lune. Ses yeux brillants me regardaient avec tendresse. Je souris et m’arrêtai. Lui me sourit aussi et me fît signe de continuer. La lune montait et nous éclairait davantage, tandis que Katia sur le seuil de la porte déclarait que j’avais mal joué, et que c’était absurde de couper court au plus bel endroit du morceau. Lui, au contraire, prétendit que j’avais joué mieux que jamais, et il commença à se promener, et chaque fois qu’il passait près de moi il m’envoyait un sourire. Moi, je riais follement ; j’étais si heureuse ! Dès qu’il approchait, je saisissais Katia, toute abasourdie, et je l’embrassais à ma place favorite, sous le menton, puis, dès qu’il s’éloignait, je prenais un air sérieux de gamin en train de faire une niche et me moquais de lui.

« Mais qu’a-t-elle donc aujourd’hui ? » demanda Katia. Il ne répondit rien, mais je savais qu’il avait deviné ce que j’avais.

« Regardez quelle splendide nuit », fit-il en ouvrant la porte vitrée de la terrasse. Nous approchâmes ; c’était une nuit splendide, telle que depuis je n’en ai plus jamais vu. Comme la pleine lune était là-haut au-dessus de la maison, on ne la voyait points et la moitié de l’ombre du toit, des colonnes et de la toile de la marquise était reproduite en raccourci sur le sable luisant du sentier et sur le demi-cercle de la pelouse. Tout le reste était clair et baigné dans la rosée argentée que faisait scintiller la lumière de l’astre immobile, tandis que du ravin et de l’étang s’élevait um brouillard bleuâtre.

« Allons nous promener un peu », fîs-je.

Katia consentit, mais me dit de mettre des galoches, afin de ne pas m’enrhumer.

« Non, Katia, Serge Mikhaïlitch me donnera le bras », répondis-je étourdiment.

Comme si son bras pouvait m’empécher de m’enrhumer. Alors pourtant cela nous paraissait fort naturel à tous deux. Il ne me donnait jamais le bras d’habitude, mais cette fois, je le pris de moi-même et il ne parut pas s’en étonner. Nous descendîmes les marches de la terrasse, et il me sembla que ces gens, ce ciel, ce parc, cet air, n’étaient point ceux que je connaissais. Lorsque je regardai devant moi dans l’allée, il me semblait qu’il était impossible d’avancer, que là finissait le monde possible. Mais au fur et à mesure, que nous avancions, le mur enchanté s’éloignait. Et nous marchions sur les ombres et les lumières ; à côté de moi j’entendais son pas régulier, et je sentais son bras qui serrait le mien avec précaution. Pendant ce temps la lune nous regardait, là à travers les branches…

« Ah ! ciel !… un crapaud ! s’écria Katia avec effroi.

— Et vous, vous n’avez pas peur ? » me demanda-t-il.

Je me tournai vers lui sans répondre. Dans l’éclaircie des arbres je vis son visage transfiguré de bonheur. Il avait dit : « Vous n’avez donc pas peur ? » Mais moi j’avais entendu autre chose dans ses paroles. » Je t’aime ! je t’aime ! » me murmuraient son regard, sa main, et l’ombre et l’air paraissaient confirmer cet aveu. Katia fatiguée déclara qu’il était temps de rentrer. Je la plaignais, la pauvrette ! Pourquoi ne ressent-elle pas ce que nous ressentons ? Pourquoi le monde entier n’est-il pas jeune et heureux comme nous le sommes en cet instant ?

Nous rentrâmes, mais Serge Mikhaïlitch resta longtemps encore, quoique tout le monde dormît dans la maison et que son cheval piaffât impatiemment sous la fenêtre. Katia ne nous rappela point qu’il était tard, et nous causâmes de choses insignifiantes jusqu’à trois heures du matin. Il prit congé de moi comme d’habitude, sans rien me dire de significatif, mais je savais que depuis ce jour je ne le perdrais plus. Il était à moi. Aussitôt que je me fus avoué mon amour, je racontai tout à Katia, qui en fut touchée, mais elle alla se coucher tranquillement, tandis que moi je descendis dans le parc et parcourus les allées solitaires en me ressouvenant de chaque parole qu’il avait dite et de chaque mouvement qu’il avait fait. Je ne fermai pas les yeux de la nuit, et pour la première fois je vis le lever du soleil. Je n’ai plus eu dans ma vie une nuit et un matin semblables. Seulement, pourquoi ne me dit-il pas simplement qu’il m’aime ? Pourquoi invente-t-il des difficultés qui n’existent pas ? Pourquoi enfin perd-il un temps plus précieux que l’or, et qui peut-être ne reviendra jamais ? Qu’il me dise : « Je t’aime ! » qu’il prenne ma main dans les siennes, qu’il y cache sa tête en soupirant, et alors je lui avouerai tout, moi aussi. Non, je ne lui avouerai rien, mais je l’embrasserai, je me presserai contre son cœur et je pleurerai. Mais… si je me trompais ?… s’il ne m’aimait point ?… Quelle idée terrible ! Mes larmes se mirent à couler et je me jetai à genoux ; puis de nouveau tout se calma et l’espoir reparut dans mon cœur. Je décidai que le jour de mon anniversaire je ferais une belle toilette, que je lui confierais tout, et que je serais sa fiancée ce même jour. Comment cela devait-il arriver ? Je ne le savais pas, mais dès cet instant je m’en crus certaine.


IV

Maria a épousé Serge depuis plusieurs mois. Ils vivent maintenant dans sa campagne à lui. L’inactivité de son existence l’énerve peu à peu ; elle s’ennuie. Puis, en dépit de l’amour profond qu’elle a voué à son mari, elle sent d’instinct que son cœur recèle un autre sentiment qui veut déborder, et elle ne s’avoue pas, ou n’a pas encore démêlé, que c’est le germe de l’amour maternel. Elle s’imagine que dans le monde elle va trouver à satisfaire son besoin d’activité physique et apaiser sa Vague, mais poignante inquiétude morale. Elle veut aller à Pétersbourg. Lui, qui sait ce que valent la cour et la ville, ne cède qu’à la dernière extrémité. Ce sont les premiers nuages dans leur ciel.

J’étais heureuse ; il me semblait que tout ce qui était devait être, et que tout le monde était comme nous. Cependant j’avais souvent comme une idée vague qu’il devait exister quelque part un autre bonheur, pas plus grand peut-être, mais différent, et je devenais pensive. Ainsi que je l’ai dit, deux mois se passèrent de la sorte ; l’hiver arriva avec ses bises glacées et ses bourrasques, et quoique mon mari fût auprès de moi, je commençai à ressentir comme le sentiment de la solitude. Je crus m’apercevoir que la vie se répète, mais ne change pas, et que non seulement il n’y a rien de nouveau en nous, mais qu’au contraire nous retournons sans cesse aux sensations déjà vécues. Il s’occupait maintenant plus assidûment de ses affaires, restait plus longtemps loin de moi, et une fois de plus j’eus le pressentiment qu’il y avait dans son âme un monde à part dans lequel il ne voulait point me laisser pénétrer. Son calme perpétuel et imperturbable m’agaçait. Je ne l’aimais certainement pas moins qu’avant, et je n’étais pas moins heureuse de me sentir aimée, mais, malgré tout, un sentiment inconnu s’emparait de mon âme. C’était trop peu pour moi d’aimer, après avoir éprouvé la volupté d’avoir aimé. Je voulais du mouvement, de la diversion, et non pas une vie calme et monotone. Je désirais des sensations, des luttes, des dangers, un sacrifice à faire pour mon amour. Le trop-plein de mon cœur ne trouvait pas assez d’espace dans cette vie tranquillement heureuse. J’avais des élans insensés que je tâchais de lui dissimuler comme quelque chose de mal ; ou bien c’était une tendresse ineffable ou une gaieté folle que je laissais percer et qui l’effrayaient presque.

Un jour, sans aucune confidence de ma part et comme s’il eût compris ce qui se passait en moi, il me proposa de partir pour Pétersbourg afin de me distraire un peu. Mais je le priai de ne pas changer notre vie et de ne pas toucher à notre bonheur. Je ne mentais pas, j’étais heureuse ; je ne me sentais que tourmentée que mon bonheur ne me coûtât aucune souffrance, alors que les forces trop vivaces et inépuisées de mon être me travaillaient comme un feu souterrain. Je l’aimais, je voyais que j’étais tout pour lui ; mais j’aurais voulu que tout le monde vît notre amour, que ce même monde voulût m’empêcher de l’aimer, et que je l’aimasse néanmoins. Mon esprit et mon cœur étaient assouvis, mais un autre sentiment plus impérieux peut-être, celui de la jeunesse qui ne trouvait pas d’élément dans cette existence isolée et calme, fermentait en moi. Pourquoi m’avait-il dit que nous pourrions partir pour la ville quand je voudrais ? S’il ne m’avait pas parlé de la sorte, j’aurais peut-être conclu que le sentiment d’inquiétude qui me travaillait était une mauvaise folie, et j’aurais compris que le sacrifice que je recherchais était là, tout près de moi, et consistait précisément dans la lutte avec mes désirs passionnés. La pensée que je pouvais me sauver de l’ennui en partant pour Pétersbourg me poursuivait, et cependant, en même temps, j’éprouvais de la honte et des remords de l’arracher au pays qui lui était cher et aux travaux auxquels il s’adonnait avec ardeur. Le temps fuyait, et la neige devenait plus épaisse, nous étions de plus en plus seuls et toujours les mêmes, tandis que là-bas dans une ville qui m’était inconnue, au milieu du luxe, du bruit et du tumulte, il y avait des masses de gens qui vivaient une vie intense, se réjouissaient, s’amusaient, pleuraient et souffraient, ignorant notre existence végétative. Le pire était que je sentais que chaque jour les habitudes moulaient notre existence dans une même forme régulière, et que nos sentiments paraissaient presque se rétrécir en se subordonnant au temps qui s’écoulait indifférent et monotone. Le matin nous étions toujours plus ou moins gais ; à dîner, respectueux et attentifs ; à souper, tendres. Cela devenait ennuyeux. Le bien, me disais-je, c’est de faire du bien et de vivre honnêtement comme il le dit, mais ce bien nous aurons encore le temps de le faire plus tard ; tandis que pour ce quelque chose que je ne saurais définir il sera trop tard après, il me fallait plus que je n’avais, il me fallait la lutte, il fallait que la passion guidât ma vie. Je désirais approcher de quelque abîme avec lui et pouvoir me dire : un pas de plus et je m’y engloutis, un mouvement en avant et je suis perdue ! Tandis que lui, pâlissant au bord de l’abîme et me saisissant dans une étreinte passionnée, m’aurait maintenue un moment au-dessus du précipice pour m’emporter ensuite au loin, n’importe où, mais loin, bien loin ! Cet état d’esprit réagissait sur ma santé, et mes nerfs endoloris commençaient à se tendre de plus en plus.

Un autre matin, je me sentais plus mal à l’aise que d’ordinaire, et lui aussi revint mal disposé de son bureau, ce qui était rare. Je lui en fis l’observation en demandant ce qu’il avait ; mais il me donna une réponse évasive, ajoutant que cela ne valait pas la peine d’être raconté. Comme je l’ai appris plus tard, la cause avait été le juge, qui, après avoir convoqué nos paysans à cause d’une brouille récente avec mon mari, avait voulu se venger sur eux en les frappant de taxes illégales. Mon mari ne parvenait pas à se calmer à la suite de cette affaire qui l’avait ému, malgré que tout cela lui semblât misérable et ridicule. De là venait sa mauvaise humeur. Mais dans ce moment sa réponse me froissa, et je crus que s’il ne me disait rien, c’est parce qu’il me croyait toujours une enfant incapable de le comprendre. Je me détournai, et, en me levant de table, je pris le bras d’une de nos vieilles résidentes. Maria Minitchna, et commençai à discuter avec elle vivement sur un sujet quelconque. Mon mari me regardait de temps à autre. Mais, je ne sais pourquoi, ses regards m^agaçaient encore plus, et je riais et je parlais vivement encore, sans trop savoir pourquoi je riais et je parlais si bruyamment. Mon mari se retira dans son cabinet et en referma la porte sans dire un mot. Aussitôt ma gaieté factice disparut, et Maria Minitchna me demanda tout étonnée ce que j’avais. Je ne répondis rien et me mis à pleurer.

À quoi pense-t-il ? à quelque chose d’insignifiant sans doute, qui lui paraît grave à lui ; il se plaît à m’humilier avec son calme et sa supériorité imaginaire, me disais-je avec colère. Il croit que je ne peux pas le comprendre et veut paraître grand devant moi. Peut-être a-t-il raison, mais j’ai raison, moi aussi, lorsque je sens que je me meurs d’ennui, que tout est sourd ici, et que je veux vivre, me mouvoir, agir, et non moisir sur place et sentir que le temps passe sans rien apporter de nouveau. Je veux aller en avant, je veux, je désire la vie. Tout est entre ses mains ! Non, il ne me faut pas seulement la ville, il faut aussi qu’il devienne plus confiant avec moi, qu’il cesse de vouloir paraître plus qu’il n’est réellement, qu’il soit simplement lui-même. Refoulant des larmes amères, je sentais que je lui en voulais, sans savoir pourquoi. J’eus peur de moi-même et j’allai près de lui. Il était assis devant sa table et écrivait. En entendant mes pas il se retourna un instant avec indifférence, puis se remit à écrire. Ce regard furtif me déplut ; au lieu de m’approcher, je pris un livre et me mis à le feuilleter. Il leva, la tête encore une fois et me regarda.

« Macha, tu es de mauvaise humeur ? »

Je répondis par un regard froid qui signifiait : À quoi bon le demander ? Voilà une amabilité tardive ! Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/278 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/279 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/280 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/281 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/282 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/283 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/284 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/285 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/286 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/287 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/288 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/289 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/290 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/291 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/292 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/293 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/294 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/295 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/296 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/297 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/298 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/299 Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/300
TROIS PARABOLES


Les Trois Paraboles sont une réponse du comte Léon Tolstoï à ses détracteurs, par laquelle il prouve que ses théories et son enseignement évangélique ont été mal compris.


I


L’ivraie vint à pousser dans un bon pré. Pour s’en débarrasser, les propriétaires du pré se mirent à la faucher, et naturellement elle n’en repoussa que plus dru. Or, un bon et sage propriétaire du voisinage, rendant visite aux possesseurs du pré, leur donna maints conseils, et entre autres celui de ne point faucher l’ivraie, sous peine de la voir par là même se propager, mais de l’arracher avec la racine.

Les propriétaires du pré, soit que dans le nombre des instructions de leur bon voisin ils n’eussent pas remarqué celle relative à la nécessité d’extirper l’ivraie au lieu de la faucher, soit qu’ils ne l’eussent pas comprise, ou encore que pour des calculs personnels ils ne voulussent pas s’y conformer, continuèrent à faucher l’ivraie et par conséquent à la multiplier. Page:Pages choisies des auteurs contemporains Tolstoï.djvu/302