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MAÎTRE ET SERVITEUR




Tel est le titre d’une nouvelle publiée par Tolstoï tout récemment, au début de 1895. Cette œuvre témoigne d’une maturité singulièrement puissante, et sa perfection de forme, sa psychologie pénétrante, son élévation philosophique, n’ont pu que rassurer grandement les admirateurs du maître, à un moment où les plus fervents commençaient à se lasser presque.

Vassili Andréitch Brekhounov, l’un de ces moujiks enrichis qui jouent au fond de la province aux gros brasseurs d’affaires, est en voyage pour aller acheter un bois. Sur les instances de sa femme, il a emmené avec lui Nikita, le seul de ses serviteurs qui ne fût pas ivre en ce jour de Saint-Nicolas le Thaumaturge, fête de la paroisse. La nuit les a pris en chemin, puis le chasse-neige. Ils s’égarent jusqu’à se retrouver deux fois de suite dans le même village, Grichkino. À la fin ils se décident à se renseigner et prendre quelque repos chez un vieil habitant de l’endroit, Tarass.

Ici se place le premier de nos extraits. On y trouve une peinture exquise de maints traits de caractère et mœurs du paysan russe, avec des indications suggestives sur le trouble apporté dans sa vie par le passage de l’antique état de communauté familiale aux conditions économiques et sociales qui ont prévalu en notre âge.

Pétrouchka, l’un des petits-fils de Tarass, les accompagne jusqu’à un certain tournant de route. Mais à peine les a-t-il quittés, qu’ils se perdent de nouveau, tandis que la tourmente redouble de furie. Nous avons choisi là un second extrait, qui se passe de tout argument et commentaire, et que nous avons interrompu sur l’exclamation qui constitue le dénouement réel de la nouvelle et qui résume sous une forme saisissante le sens philosophique et moral de celle-ci.


I


Vassili Andréitch suivit le vieillard dans l’isba ; Nikita avec le traîneau pénétra dans la cour, dont Pétrouchka venait de lui ouvrir la porte, et se dirigea vers le hangar, où on lui offrait d’abriter son cheval. Le sol de ce hangar était couvert, pour plus de chaleur, d’une épaisse couche de paille, aussi la douga[1], qui du reste était assez haute, heurta-t-elle une poutre de la charpente. Aussitôt le coq et les poules, qui perchaient sur la poutre, gloussèrent, indignés qu’on les secouât ainsi de leur sommeil. Les moutons, effarés, se pressèrent dans le coin le plus reculé. Un jeune chien hurla éperdu.

Nikita adressa à la société quelques mots aimables, s’excusant à l’égard des poules et promettant de ne plus les déranger, reprochant doucement aux moutons leur frayeur peu raisonnable, et s’expliquant avec le chien tout en attachant Moukhorty.

« Voyons, cesse donc, petit niais. Nous ne sommes pas des voleurs, et tu te fatigues pour rien.

— Ça me fait penser aux trois conseillers, dit Pétrouchka.

— Quels conseillers ? demanda Nikita, qui maintenant secouait la neige dont il était couvert.

— Mais c’est imprimé dans Paulson. Un voleur rôde autour de la maison. Le chien aboie, c’est pour dire au maître : « Prends garde. » Le coq chante, c’est pour dire : « Lève-toi. » Le chat se débarbouille, c’est pour dire : « Un hôte va venir, prépare-toi à le bien recevoir. »

Pétrouchka était un lettré. Il savait par cœur presque toute la chrestomathie de Paulson, le seul livre qu’il connût d’ailleurs, et il se plaisait, surtout quand il avait bu un tant soit peu, comme en ce jour de fête, à citer de ce manuel les passages qu’il jugeait appropriés aux circonstances…

La famille chez laquelle s’était arrêté Vassili Andréitch était une des plus aisées de l’endroit. Elle cultivait cinq lots de terrain et en louait plusieurs autres. Elle possédait dix chevaux, trois vaches, deux veaux et vingt moutons. Elle était composée, outre le père et la mère, de quatre fils mariés, dix petits-fils, dont Pétrouchka seul était marié, cinq arrière-petits-fils dont trois orphelins, et quatre brus veuves avec leurs enfants. C’était une des rares familles qui ne s’étaient pas encore partagé la terre.

Deux fils travaillaient à Moscou comme porteurs d’eau, un autre était au service. Il y avait en ce moment à la maison le vieux, la vieille, le fils-maître, un fils venu de Moscou à l’occasion de la fête, et toutes les femmes avec tous les enfants. Il s’y trouvait aussi le staroste leur voisin.

La lampe suspendue au milieu de l’isba éclairait vivement sur la table les verres à thé, une bouteille de vodka et la collation, et tout autour les briques rouges des murs et les icones dans leur coin d’honneur.

Vassili Andréitch, débarrassé de sa première pelisse, s’était assis auprès de la table. Tout en suçant les glaçons de ses moustaches, il examinait l’isba et ses habitants de ses yeux proéminents d’épervier. À son côté se trouvait le vieux, avec son crâne dénudé, sa barbe blanche, et sa blouse tissée à la maison ; et un peu plus loin le fils venu de Moscou, avec une blouse d’indienne fine sur ses larges épaules ; puis l’autre fils, l’aîné, qui dirigeait la maison, et enfin le staroste, un moujik maigre et roux.

La compagnie, après avoir mangé un morceau arrosé de vodka, se préparait à prendre le thé. Le samovar chantait déjà par terre près du poêle. Les enfants étaient sur celui-ci et sur la soupente[2], et une femme assise sur le lit de camp[3] balançait un berceau. La vieille maman, dont le visage était sillonné en tous sens de petites rides qui plissaient jusqu’à ses lèvres, s’empressait auprès de Vassili Andréitch, à qui elle présentait un verre de vodka au moment où Nikita pénétra de la cour dans l’isba.

« Fais-nous honneur, Vassili Andréitch ; tu ne peux pas refuser un jour de fête. »

La vue et l’odeur de la vodka, surtout alors qu’il était ainsi transi et las, ne laissèrent pas de troubler Nikita. Il fronça les sourcils, secoua la neige de son bonnet et de son caftan, et, tournant le dos à la table, se signa par trois fois en s’inclinant devant les icones. Ensuite il salua le vieux et l’un après l’autre tous les hommes présents, et collectivement toutes les femmes assises sur des bancs auprès du poêle, souhaita à la société une bonne fête et ôta son caftan. Tout cela sans que ses yeux se fussent une seule fois égarés vers la table.

« Comme te voici couvert de givre, petit oncle ! » dit le fils aîné en regardant la barbe du bonhomme.

On offrit à celui-ci de la vodka. Il y eut chez lui une seconde d’hésitation douloureuse : il faillit saisir le verre. Mais il jeta un coup d’œil à Vassili Andréitch, se souvint du serment qu’il s’était fait, du caftan et des bottes qu’il avait bus au dernier carnaval, de son gamin à qui il avait promis d’acheter un cheval au printemps. Il soupira.

« Merci, je n’en prends pas. »

Et il s’écarta du côté de la fenêtre.

« Pourquoi n’en prends-tu pas ?

— Je n’en prends pas parce que je n’en prends pas, répliqua Nikita sans lever les yeux.

— Ça lui est défendu, fit Vassili Andréitch en mâchant un craquelin.

— Du thé, alors, dit la bonne vieille. Tu dois être glacé, pauvre. Eh, vous, là, les babas, qu’attendez-vous avec votre samovar ?

— Voilà », répondit une jeune femme.

Et, ayant épousseté de son tablier le samovar qui bouillait à flots, elle le souleva non sans effort et vint le poser lourdement sur la table.

Vassili Andréitch se mit à raconter comment ils s’étaient égarés au point de se retrouver à deux reprises dans ce même village, après bien du chemin parcouru. On s’étonnait, on lui expliquait pourquoi il s’était perdu et par où il fallait aller.

« Ou plutôt, si vous couchiez ici ? proposa la vieille. Les babas vous feront un lit, ce ne sera pas long.

— Ce serait le mieux, insista le vieux, et vous repartiriez d’aussi bon matin que vous voudriez.

— Merci, frère, mais je ne puis absolument pas. Que je perde une heure, et une année ne me suffirait pas pour la rattraper. Nous arriverons bien, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en se tournant vers Nikita.

— C’est à vous de juger, Vassili Andréitch. Si vous décidez de partir, partons », fit le bonhomme en prenant le verre de thé qu’on lui tendait.

« Buvons, et en route ! »

Nikita versa avec précaution du thé sur la soucoupe et se réchauffa les mains à la vapeur. Puis, après avoir cassé avec les dents un petit morceau de sucre, il salua la compagnie :

« À votre santé. »

Et il huma le liquide brûlant.

« Quelqu’un ne voudrait-il pas, demanda Vassili Andréitch, nous conduire jusqu’au tournant de route dont le staroste parlait tout à l’heure ?

— Rien de plus simple, répondit le fils aîné. Pétrouchka va atteler et vous guidera jusque-là.

— Attelle donc, frère, je t’en serai bien reconnaissant.

— Tu plaisantes, ma petite âme, dit la vieille, nous sommes trop heureux de t’obliger. »

Pétrouchka décrocha son bonnet et sortit.

La conversation reprit au point où l’avait interrompue l’arrivée des voyageurs. Le vieux se plaignait devant le staroste que son troisième fils ne lui eût rien envoyé pour la fête, non plus qu’à sa vieille, alors qu’il avait adressé à sa jeune femme un fichu français.

« Les enfants aujourd’hui ne respectent plus leurs parents.

— C’est bien vrai, dit l’autre. Il n’y a plus moyen de venir à bout de ses fils. Tous se croient plus malins que leur père. Ainsi Démotchkine, qui a cassé un bras au sien ; voilà qui est intelligent ! »

Nikita écoutait, examinait les physionomies, et avait visiblement envie de caser son mot, mais il était trop occupé par son thé et ne pouvait qu’approuver de la tête. Il avalait verre sur verre et sentait une agréable chaleur pénétrer tout son corps peu à peu.

On en vint à parler des malheureuses conséquences du partage des terres familiales. Et la question était brûlante, car ce partage était demandé par le second fils, qui se trouvait là et gardait un silence maussade. On causa d’abord de la chose d’une manière tout à fait impersonnelle, en raison de la présence des étrangers. Mais à la fin le vieux n’y tint plus, et, les larmes aux yeux, s’écria que tant qu’il vivrait il ne consentirait pas au partage ; que sa maison, grâce à Dieu, ne manquait de rien, et que si l’on partageait, chacun n’aurait plus qu’à mendier.

« Ce serait comme les Matvéïev, appuya le staroste. C’était une vraie maison ; et quand ils se sont séparés, personne n’a rien eu.

— Voilà ce que tu veux, n’est-ce pas ? » conclut le vieux en se tournant vers son fils.

Celui-ci ne répondit pas, et le silence commençait à devenir embarrassant, lorsque Pétrouchka, qui était rentré depuis quelques instants, prononça :

« Ça me fait penser à certaine fable de Paulson. Le père a ordonné à ses enfants de briser un faisceau de verges. Ils n’ont pas pu le rompre d’un coup, mais ils y arrivent en cassant chaque verge l’une après l’autre… C’est attelé, ajouta-t-il.

— En route donc, dit Vassili Andréitch en se levant. Quant au partage, grand-père, ne cède pas. Va plutôt chez le juge de paix.

— Il fait tant de chicanes ! geignit le vieux, tant de chicanes, c’est le diable ! »

Cependant Nikita venait de vider son verre pour la cinquième fois et ne se décidait pas à le retourner. Il l’avait couché, au contraire, en travers de sa soucoupe espérant qu’on le remplirait de nouveau. Mais le samovar était vide. D’ailleurs, Vassili Andréitch endossait sa pelisse. Il n’y avait plus qu’à partir. Nikita se leva à son tour, remit dans le sucrier son morceau de sucre rongé de tous côtés, essuya du pan de sa blouse la sueur de son front et se dirigea vers son caftan, qu’il avait suspendu auprès du poêle pour le faire sécher.

S’en étant revêtu, il poussa un profond soupir, remercia ses hôtes, salua à la ronde, et quitta la salle chaude et claire pour le vestibule obscur et froid où le vent piaulait et où la neige pénétrait par les fentes de la porte. Puis il gagna la cour.


II


L’endroit où Nikita venait d’arrêter le traîneau était un peu garanti du vent par une faible élévation de terrain. Par instants l’ouragan se calmait, seulement ce n’était pas pour longtemps, et ensuite, comme pour rattraper les quelques secondes perdues, il soufflait et tourbillonnait avec plus de violence.

Un de ces coups de vent survint au moment où Vassili Andréitch ressortait du traîneau et s’approchait de son domestique pour examiner avec lui la situation et y chercher remède. Ils n’eurent que le temps de se baisser sous la fureur du chasse-neige. Moukhorty, lui aussi, se ramassait sur lui-même, et il serrait les oreilles contre l’encolure.

Quand la bouffée fut passée, Nikita retira ses moufles, les enfonça dans sa ceinture, souffla dans ses mains, et commença à détacher les rênes de la douga.

« Que fais-tu là ? s’écria l’autre.

— Dame ! que puis-je faire sinon dételer ? Je suis à bout de forces.

— Ne pourrions-nous tâcher d’arriver n’importe où ?

— Nous n’arriverions qu’à fatiguer le cheval inutilement. Vois dans quel état il est déjà, le pauvre. »

Moukhorty, en effet, n’en pouvait plus, ses flancs fumants de sueur se soulevaient péniblement.

« Il faut passer la nuit ici », fit Nikita, du même ton qu’il eût employé s’ils se fussent trouvés dans une bonne auberge.

« Mais nous allons mourir gelés !

— Eh bien, nous mourrons, s’il n’y a pas moyen de faire autrement… »

Sous ses deux pelisses, Vassili Andréitch avait chaud, surtout après les efforts qu’il avait faits naguère. Pourtant un frisson lui courut tout le long du dos lorsqu’il comprit qu’il était inéluctable pour eux de demeurer là la nuit entière. Il remonta sous la capote et, pour se calmer un peu, tira de sa poche des cigarettes et des allumettes.

Nikita achevait de dételer. Tout en défaisant la sous-ventrière, les rênes, la mancelle, la douga, il ne cessait d’exhorter le cheval.

« Viens, ma colombe, disait-il en le faisant sortir des brancards. Tu vois, je vais t’attacher ici. À présent, je vais te débrider. Et puis je vais te mettre un peu de paille. Mange, et tu ne seras pas triste. »

Mais Moukhorty ne semblait pas tranquillisé du tout. Il piaffait, se serrait le long du traîneau, tournait la croupe contre le vent et frottait sa tête sur la manche de Nikita. Il arracha avidement une bouchée de la paille qu’on lui présentait, mais aussitôt, réfléchissant sans doute que ce n’était pas le moment de s’occuper de paille, il la laissa tomber.

« Maintenant nous allons établir un signal, dit Nikita en tournant l’avant-train du traîneau contre le vent et dressant les deux brancards en l’air. Quand la neige nous aura recouverts, il restera toujours bien un bout de brancard pour la dépasser, et les bonnes gens pourront ainsi nous retrouver. C’est mon père qui m’a appris à faire ça. »

Vassili Andréitch frottait allumette sur allumette en tenant la boîte à l’abri derrière sa pelisse écartée. Mais ses mains tremblaient, et le vent éteignait le feu avant qu’il eût eu le temps de le porter à la cigarette. Enfin une allumette prit. La flamme éclaira un instant la fourrure de son col, sa main avec la bague d’or passée au médius, la sacoche qui avait glissé par devant ; la cigarette s’alluma. Il aspira deux exquises bouffées, avala la fumée, la fit ressortir par le nez ; mais avant qu’il eût pu mettre la cigarette à ses lèvres une troisième fois, le vent emporta le tabac embrasé. Cependant ç’avait été assez de ces deux bouffées pour le réconforter.

« Puisqu’il faut coucher ici, couchons-y ! » murmura-t-il avec décision.

Il voulut d’abord rendre le signal plus apparent, et par la même occasion se prouver à soi-même qu’il avait autant de savoir-faire qu’un Nikita. Il prit le foulard qu’il avait quitté tout à l’heure et jeté dans le traîneau, ôta ses gants, et, se dressant de toute sa hauteur, noua solidement l’étoffe au bout d’un des brancards. Ce drapeau improvisé flotta aussitôt, tantôt déployé et claquant au vent, tantôt collé le long de sa hampe.

« Vois-tu comme ça fait bien ! » s’écria Vassili Andréitch, fier de son œuvre.

Il rentra dans le traîneau.

« Nous aurions plus chaud l’un et l’autre si tu pouvais venir là auprès de moi, mais il n’y a pas de place pour deux.

— Je trouverai bien où me mettre, répondit Nikita. Mais avant tout il faut que je couvre le cheval, la pauvre bête est tout en sueur. »

Il vint prendre sous la capote la pièce de toile à sac, la plia en deux, l’étala sur Moukhorty, et posa par-dessus, pour la maintenir, la sellette et la pesante avaloire.

Puis il regagna encore le traîneau :

« Vous vous passerez bien aussi de l’autre toile. Et donnez-moi en plus un peu de paille. »

Il passa derrière la capote, fit un trou dans la neige, y mit la paille, rabattit son bonnet sur les oreilles, arrangea autour de soi son caftan, s’enveloppa de la pièce de toile et s’assit sur la paille en s’adossant à l’arrière-train du traîneau pour se garantir du vent et de la neige.

Vassili Andréitch hocha la tête en signe de désapprobation des agissements de Nikita, aussi ignorant et aussi bête, décidément, que tous les autres moujiks, et prit ses dispositions pour la nuit. Il égalisa la paille, enfonça ses mains dans les manches de sa pelisse, et installa sa tête dans le coin du devant, qui l’abritait à peu près.

Il n’avait guère envie de dormir. Il réfléchissait, et toujours à la même chose, à l’unique, à ce qui était le but, le sens, la joie et l’orgueil de sa vie : l’argent ; ce qu’il en avait gagné déjà et ce qu’il en pouvait gagner encore ; ce que d’autres en gagnaient ou auraient pu gagner ; les moyens enfin d’en gagner.

« Le chêne, se disait-il, songeant au bois qu’il allait acheter, le chêne ne sera pas seulement débité pour la charpenterie, il servira aussi à fabriquer des patins. Il y aura, j’imagine, en bois coupé, une trentaine de sagènes[4] par désiatine. Mais le pomiechtchik n’aura pas ses dix mille roubles. C’est bien assez de huit mille, et encore ne comptera-t-on pas les clairières. Je graisserai la patte à l’arpenteur ; pour cent à cent cinquante roubles il m’attribuera au moins cinq désiatines de plus sous prétexte de clairières. Du reste, quand mon pomiechtchik verra que je suis prêt à lui remettre séance tenante trois mille roubles de la main à la main, il n’hésitera pas à accepter mon prix. »

Et Vassili Andréitch tâtait machinalement son portefeuille à travers ses deux pelisses.

« Mais comment donc avons-nous fait pour nous écarter de la route ? C’est inconcevable. Nous aurions dû rencontrer la forêt avec la maison du garde. Il est vrai, on n’entend pas les chiens, ils n’aboient jamais quand il le faut. »

Il rabattit son col et se mit à écouter et regarder. Il n’apercevait que la silhouette confuse de Moukhorty, avec la toile qui flottait au vent. Il n’entendait que le piaulement de la tempête, les claquements du foulard contre le brancard, le froissement de la neige contre la capote. Il s’enveloppa de nouveau.

« J’aurais mieux fait de rester à Grichkino chez le vieux Tarass. Enfin, nous arriverons bien demain, il n’y aura qu’une nuit de perdue. Par un temps pareil, les autres ne voyageront pas non plus, et j’aurai toujours une avance sur eux. »

Il se rappela que le lendemain, il devait recevoir du boucher le prix des moutons qu’il lui avait vendus.

« Il a promis de venir lui-même. Il ne me trouvera pas chez moi, et ma femme ne saura pas se faire payer. Elle est si niaise ! Et pas le moindre usage. Ainsi, comment a-t-elle reçu l’ispravnik, qui a tenu à me rendre visite hier à l’occasion de la fête !

« Il est vrai, où aurait-elle pu s’éduquer ? Pas chez ses parents, toujours. Le père, un simple petit villageois, pas plus : un méchant moulin et une auberge, voilà tout ce qu’il avait. Tandis que moi, que n’ai-je pas fait en quinze ans ! Un magasin d’épicerie et un de blé, deux débits de boisson, un moulin, deux métairies en fermage, une maison avec une grange en fer, énumérait-il en extase. Qui connaît-on aujourd’hui dans tout le district ? Brekhounov, moi !

« Et pourquoi ? Parce que je m’applique à mes affaires au lieu de me laisser aller, comme tant d’autres, à dormir ou m’occuper de sottises. Est-ce que je dors, moi ! Qu’il vente, qu’il neige, comme à présent, je suis en route, intrépide. C’est ainsi que l’on ne manque pas une affaire…

« Mais voyez comme ça souffle ! Ça va si bien nous ensevelir, qu’au matin nous n’en pourrons plus sortir. »

L’ouragan se déchaînait avec une telle furie, qu’il soulevait à demi dans ses tourbillons de neige l’avant-train du traîneau.

« Pourquoi ai-je écouté Nikita ! Il fallait continuer ; nous aurions fini par arriver quelque part, quand ce n’eût été qu’à Grichkino une troisième fois. Nous aurions couché chez Tarass. »

Il se redressa sur son séant, tira son étui à cigarettes, et se tourna contre le fond de la capote pour s’abriter. Mais le vent pénétrait dans l’étroit espace et éteignait les allumettes l’une après l’autre. Enfin le bout de la cigarette s’embrasa, et Vassili Andréitch en fut tout joyeux. Bien que sa cigarette fût fumée par le vent beaucoup plus que par lui-même, le peu de bouffées qu’il en put aspirer lui firent grand plaisir.

Puis il se blottit de nouveau dans son coin et au milieu de ses rêvasseries ne tarda pas à s’assoupir.

Tout à coup il fut réveillé comme par un choc. Était-ce Moukhorty qui avait tiré brusquement de la paille hors du traîneau ? N’était-ce pas plutôt en lui-même que quelque chose s’était agité ? Toujours est-il que son cœur battait, au point qu’il lui sembla que le traîneau entier tressautait.

Il ouvrit les yeux. Rien n’avait changé, seulement il faisait un peu moins sombre.

« C’est l’aube », pensa Vassili Andréitch.

Mais il réfléchit aussitôt que ce pouvait être également le lever de la lune.

Il regarda le cheval Moukhorty, la croupe contre le vent, tremblait de tout son corps. La toile, couverte de neige, s’était relevée d’un côté et l’avaloire avait glissé. Puis Vassili Andréitch se pencha et jeta un coup d’œil derrière la capote. Nikita n’avait pas bougé. La toile dont il s’était enveloppé, ainsi que ses jambes, disparaissaient sous une épaisse couche de neige.

« Pourvu que le moujik ne meure pas gelé ! Ses vêtements ne sont guère chauds. Et puis il est si exténué. Avec ça qu’il n’a pas le coffre trop solide… Je serais encore responsable de sa mort. »

Il eut l’idée d’enlever la toile du cheval pour la mettre sur Nikita. Mais décidément il faisait trop froid pour sortir du traîneau. Et puis Moukhorty en eût souffert, et c’était une bête qui avait coûté gros.

« Pourquoi ai-je écouté ma femme et emmené ce bonhomme ! »

Et il se laissa retomber dans le coin du traîneau.

« Une fois déjà il a passé toute une nuit dans la neige, et il n’a rien eu… Il est vrai que Sévastian, lui, quand on l’a retiré, était mort, raide ainsi qu’un quartier de bœuf gelé… Ah ! que n’ai-je couché à Grichkino ! Rien n’aurait pu m’arriver. »

Et s’enveloppant avec soin de ses deux pelisses de manière à ne rien perdre de la chaleur de la fourrure et à être dans la mesure du possible protégé de la tête aux pieds, il ferma les yeux pour essayer de se rendormir. Cependant, loin de retrouver le sommeil, il se sentait de plus en plus nerveux. Il recommença à supputer les bénéfices de l’affaire entreprise, à récapituler ce qu’on lui devait de droite et de gauche, à s’extasier enfin sur la situation qu’il avait par lui-même conquise. Mais toutes ces délicieuses méditations étaient sans cesse troublées par une inquiétude qui allait croissant d’instant en instant, et où il s’ingéniait à ne voir que le regret de n’avoir pas couché à Grichkino. Il avait beau se tourner et retourner à la recherche d’une position plus commode et mieux garantie du chasse-neige, il était de moins en moins à l’aise. Les jambes, immobiles dans les grandes bottes, commençaient à lui faire, à force d’engourdissement, un mal insupportable. Et puis le vent n’était jamais en peine de découvrir par où s’insinuer quand même.

Un moment il crut entendre un chant de coq dans le lointain. Il se dégagea du col de sa pelisse et prêta l’oreille, mais il ne perçut plus que le rugissement de la tourmente et les coups de fouet des paquets de neige qui s’abattaient sur la capote.

Nikita, lui, demeurait comme figé. Andréitch l’appela à deux reprises, sans que le bonhomme tressaillît seulement.

« Parbleu, il dort sans souci de rien… Cette nuit ne finira jamais ! Le matin doit pourtant être proche maintenant. Si je regardais l’heure ? Non, ma foi, il fait trop froid pour que j’ouvre ma pelisse… Cependant, si je savais que nous n’avons plus longtemps à attendre l’aube, je serais un peu tranquillisé et nous nous mettrions toujours à atteler. »

Au fond, il savait parfaitement que la nuit n’était pas si avancée, et s’il hésitait à regarder l’heure, c’était qu’il avait peur de la connaître. Il ne tarda pas néanmoins à céder à la tentation, et entr’ouvrant sa pelisse de dessus et dégrafant celle de dessous juste assez pour pouvoir insinuer sa main, il chercha sa montre. Ayant non sans peine retiré celle-ci, qui était d’argent avec des fleurs d’émail bleu, il se colla contre le fond de la capote, choisit des doigts une allumette garnie de beaucoup de phosphore, et s’y prit si bien cette fois qu’il la fit flamber du premier coup. Il présenta le cadran à la lueur, regarda, et n’en crut pas ses yeux… Il n’était que minuit dix.

Un frisson lui passa dans le dos. Refermant sa pelisse, il se réinstalla, morne.

Soudain, à travers le bruissement monotone du chasse-neige, il perçut nettement un son nouveau, un son émanant à n’en pas douter de quelque chose qui avait vie. Ce son allait augmentant progressivement, pour décroître ensuite graduellement aussi. C’était un loup, il n’y avait pas à se tromper, et un loup qui hurlait à si petite distance que l’on distinguait chaque fois jusqu’à ses changements d’intonation. Moukhorty, remuant ses oreilles dressées, n’écoutait pas avec moins d’attention que son maître, et lorsque le fauve eut terminé sa roulade, le cheval changea de pied et s’ébroua comme pour avertir les gens.

Ce nouveau danger interdisait à Vassili Andréitch tout sommeil, et même lui ôtait toute possibilité de calme d’esprit. C’était en vain à présent qu’il s’efforçait de ramener sa pensée sur ses affaires, sa richesse, sa notoriété, son influence, la peur l’envahissait de plus en plus, et tout était dominé par le désespoir de n’être pas resté à Grichkino.

« Après tout, n’ai-je pas, grâce à Dieu, assez d’affaires sans celle de ce bois… Que n’y ai-je pas renoncé !… On assure que ce sont surtout les ivrognes qui meurent de froid, et justement, à cause de cette maudite fête, et tout à l’heure encore chez Tarass, j’ai bu plus qu’à l’ordinaire. »

Il observa son état, et constata qu’il grelottait de tout son corps. Était-ce de froid ou de terreur ? Il serra ses vêtements autour de lui, se recroquevilla dans son coin. Mais il ne pouvait plus tenir en place. Il voulait descendre du traîneau, agir de quelque façon, pour secouer l’épouvante qui grandissait en lui, et qu’il se sentait désormais impuissant à dompter.

Il tira de nouveau cigarettes et allumettes. Il ne restait plus que trois de celles-ci, et elles ratèrent l’une après l’autre.

« Que le diable t’emporte ! » grommela-t-il en rejetant sa cigarette.

Il allait la faire suivre de son porte-allumettes, mais il retint son bras déjà prêt à se détendre et remit dans sa poche le petit étui d’argent.

Il sortit de dessous la capote, se secoua les jambes, et, tournant le dos au vent, resserra sa ceinture.

« Pourquoi demeurer ainsi couché à attendre la mort ? pensa-t-il soudain. Enfourchons le cheval, et au large !… Pour Nikita, que lui importe de trépasser ! Sa vie n’est pas telle qu’il ait lieu de la regretter. Tandis que la mienne… »

Il détacha Moukhorty, lui rejeta les guides sur l’échine, et voulut monter, mais, empêtré dans ses longues pelisses, n’y put réussir. Il renouvela sa tentative en se soulevant à l’aide du traîneau ; la voiture vacilla sous son poids, et ce fut encore un élan de perdu. Enfin, ayant rapproché le cheval contre l’avant-train, il parvint à s’étaler sur le ventre en travers du dos de Moukhorty. Il demeura un moment dans cette position, puis, se poussant de-ci de-là, arriva à passer une jambe de l’autre côté, et s’assit, les pieds dans les courroies de l’avaloire en guise d’étriers. La secousse imprimée au traîneau avait réveillé Nikita. Il releva la tête, et Vassili Andréitch crut l’entendre parler.

« Ah bien, si l’on vous écoutait, vous autres rustres !… Périr comme çà sans rien tenter ? Par exemple ! »

Il arrangea sur ses genoux les pans flottants de sa pelisse, et lança le cheval dans la direction où il supposait rencontrer la forêt et la maison du garde.

Comme tous les hommes vivant en pleine nature et en proie permanente au besoin, Nikita était d’une endurance à peu près illimitée. Les heures, les jours même, pouvaient passer sans qu’il s’irritât, s’impatientât ou s’inquiétât.

Il avait parfaitement entendu les appels du maître, mais il avait jugé inutile de se déranger pour y répondre. La pensée qu’il pouvait ou plutôt, selon toute probabilité, qu’il devait mourir cette nuit, lui était venue au moment même où il prenait ses dispositions pour attendre le jour derrière le traîneau. Bien qu’il conservât encore la chaleur déterminée par les cinq verres de thé bouillant et les pénibles efforts multipliés dans la neige depuis le tournant de route où les avait quittés Pétrouchka, il savait que cette chaleur irait décroissant rapidement. Et il n’aurait plus la force de réagir contre le froid par de nouveaux mouvements, car il était exténué autant que cheval fourbu le fut jamais. Et puis voilà que celui de ses pieds dont la botte était trouée s’était engourdi au point qu’il n’en sentait plus le pouce.

La mort imminente ne lui parut ni trop regrettable, ni trop effrayante. Sa vie n’était pas si joyeuse : pure servitude qui commençait à lui peser. D’autre part, il se disait qu’au-dessus des maîtres terrestres comme Vassili Andréitch, il y avait le Maître des maîtres qui l’avait envoyé ici-bas, et qui saurait compenser pour lui les vicissitudes de sa triste existence.

« Quitter les lieux où l’on a vécu, la vie à laquelle on s’est habitué ? Bah, il s’agira simplement de s’habituer à une nouvelle vie, et ce n’est qu’un instant à passer… Les péchés ? »

Il se remémora son ivrognerie d’antan, ses violences envers sa femme, ses jurons, sa négligence à remplir ses devoirs religieux…

« Certes, j’ai péché beaucoup. Mais en ai-je cherché les occasions ? »

Et il s’abandonna aux souvenirs qui l’assaillaient, son mariage, son récent refus de prendre de la vodka, son petit, l’isba de Tarass, le jour où il avait bu son caftan et ses bottes, la conversation de tantôt sur le partage, et Moukhorty qui ne devait tout de même pas étouffer de chaleur, et Vassili Andréitch, qui en se remuant faisait à chaque instant craquer le traîneau. À la fin tout se brouilla dans sa tête, et il s’endormit.

Au moment où le maître, en se hissant sur le cheval, ébranla la voiture contre l’arrière-train de laquelle était accoté Nikita, celui-ci fut réveillé par un des patins qui lui heurta le dos. Il dégagea sa tête, regarda et comprit qu’on l’abandonnait. Il cria pour qu’on lui laissât la toile dont le cheval n’avait plus besoin, mais l’autre, sans se retourner, s’éloigna précipitamment dans la blanche poussière.

Nikita, tirant ses jambes à lui non sans peine, se leva. Aussitôt un froid douloureux pénétra tout son corps. Il réfléchit un instant. Partir à la recherche d’une habitation, il n’en avait plus la force. Se rasseoir là derrière la capote n’était plus possible, la neige avait déjà comblé la place. Il soupira, et se laissa choir dans le traîneau, bien qu’il prévît qu’il ne pourrait s’y réchauffer : avec quoi se couvrir, par-dessus son mauvais caftan, qui le protégeait si peu, qu’il lui semblait n’avoir que sa chemise sur la peau ?

Il s’accroupit tout au fond, grelottant comme feuille au vent. Et bientôt il commença à défaillir.

Mourait-il, ou s’endormait-il seulement ? Il ne savait, mais il se sentait aussi prêt pour la première chose que pour la seconde. Si Dieu veut qu’il se réveille encore vivant dans ce monde pour continuer à soigner les chevaux des autres, à porter au moulin le blé des autres, à boire et faire vœu de ne plus boire, à abandonner tout son argent à sa femme, à attendre de pouvoir acheter un cheval au petit, que Sa volonté soit faite. Si Dieu veut qu’il se réveille dans un autre monde où tout soit aussi nouveau et joyeux qu’étaient nouvelles et joyeuses ici-bas, dans son enfance, les tendresses de sa mère et les parties avec les camarades à travers bois et prairies, que Sa volonté soit faite.

Et Nikita perdit conscience.

Pendant ce temps, Vassili Andréitch poussait sa monture, de la bride et des talons, dans la direction où il espérait trouver la forêt et la maison du garde. La neige l’aveuglait, et le vent était si violent, que Moukhorty parfois s’arrêtait un instant, comme près de renoncer à la lutte. Le cavalier, penché sur l’encolure, avait fort à faire de sans cesse ramener la pelisse entre ses jambes et la sellette glaciale.

Il allait ainsi depuis cinq minutes, toujours tout droit, croyait-il, sans rien voir que la tête de Moukhorty et le désert blanc, sans rien entendre que le mugissement de la tempête autour de lui.

Tout à coup, quelque chose de noir lui apparut. Son cœur battit de joie. Il approcha, persuadé qu’il distinguait déjà la silhouette confuse d’une isba. Mais ce n’était qu’une haute touffe d’armoise que le vent secouait sur les confins d’un champ.

À la vue de cette plante torturée par la tourmente, Vassili Andréitch tressaillit, sans trop savoir pourquoi, et il hâta son cheval, sans remarquer qu’en s’orientant de ce côté il avait changé complètement sa direction première, et qu’il cheminait maintenant en sens opposé.

De nouveau une ombre s’offrit. Cette fois, ce ne pouvait être qu’une habitation. Il s’approcha rapidement. C’était encore la touffe d’armoise. Ses hautes tiges s’agitaient toujours follement dans les tourbillons de neige, et de nouveau une terreur indéfinissable s’empara de Vassili Andréitch.

Mais… il y avait là des traces de sabots de cheval. L’homme se pencha haletant, examina l’empreinte : ce n’étaient, à n’en pas douter, que les traces de Moukhorty.

« Je suis perdu si je continue à tourner ainsi en cercle. »

Pour brusquer l’affreux sentiment qui le possédait plus intimement de minute en minute, il pressa davantage sa monture, regardant fixement la poussière blanche, où s’allumait de-ci de-là des scintillements aussitôt éteints.

Soudain, un cri terrible, assourdissant, retentit tout près de ses oreilles, et tout trembla sous lui. Il étreignit des deux bras l’encolure du cheval, mais là aussi tout tremblait, là le cri devenait plus effrayant. Il fut plusieurs secondes sans pouvoir se ressaisir et sans comprendre. — Eh ! c’était tout bonnement Moukhorty qui hennissait de détresse avec tout ce que sa voix pouvait avoir de force.

« Que le diable l’emporte, quelle peur il m’a faite ! »

Mais il avait beau avoir démêlé le motif de sa peur, il ne la pouvait plus surmonter.

Il n’était même plus capable de s’apercevoir qu’il avait cessé d’aller à l’encontre du vent pour cheminer dans le sens des lanières de neige. Il était morfondu de froid. Il ne pensait plus à la forêt ni à la maison du garde, et n’aspirait maintenant qu’à retrouver le traîneau. — Oh ! ne pas périr solitaire, comme cette armoise, au milieu de ce désert de neige !

Tout à coup, le cheval glissa et se mit à se débattre dans un amoncellement de la blanche poussière. Vassili Andréitch sauta vivement de côté, entraînant avec soi l’avaloire et la sellette. Moukhorty, dès que son maître se fut dégagé, n’eut pas trop de peine à se relever. Il fit un bond, hennit, sauta de nouveau, et détala, quittant son cavalier en plein tas de neige. Vassili Andréitch voulut le poursuivre, mais il s’enfonçait à chaque pas jusqu’au-dessus du genou, et il lui fallut bientôt s’arrêter.

« Quoi, pensa-t-il, le bois, les magasins, les cabarets, les fermes, qu’est-ce que tout cela va devenir ? »

Et l’armoise tordue par le vent se présenta à son esprit. Alors une telle épouvante le saisit, qu’il douta de la réalité de tout ce qui venait de lui arriver.

« N’est-ce pas un cauchemar ? »

Mais non, il ne dormait pas. La neige qui lui cinglait le visage, le désert où il se trouvait perdu, solitaire comme l’armoise de tout à l’heure, l’imminence d’une mort inéluctable et stupide, tout cela n’était que trop réel.

« Sainte Vierge des cieux, saint Nicolas le Thaumaturge ! gémit-il en se rappelant l’office de la veille, avec les icones à la face noircie et au nimbe d’or, et les cierges qu’il vendait pour placer devant, et qu’un compère lui rapportait bientôt, à peine entamés, pour qu’il les revendît à d’autres fidèles. »

Il se mit à prier saint Nicolas le Thaumaturge, lui promit un Te Deum où l’on brûlerait les cierges entiers. Mais en même temps il concevait clairement que ces icones, ces cierges, et les offices, et les prêtres, tout cela était important et nécessaire là-bas à l’église, mais n’avait rien à voir avec la situation désespérée où il se débattait en ce moment.

« Voyons, ne perdons pas courage. Il faut suivre les traces du cheval avant que la neige les ait effacées. »

Et il courait, tombait, se relevait, et tombait encore. L’empreinte des sabots n’était déjà plus qu’à peine perceptible.

« C’en est fait de moi, je ne pourrai même pas suivre les traces de Moukhorty jusqu’au bout ! »

Mais justement, en regardant devant soi, il aperçut une ombre. C’était Moukhorty, et auprès de Moukhorty le traîneau avec ses brancards dressés. Le cheval, son harnachement pendant sur un de ses flancs, avait repris sa première place, et il secouait sa tête, que la bride, prise par un de ses pieds de devant, tirait vers le sol.

Vassili Andréitch se traîna jusqu’à la voiture, et là, s’appuyant des deux mains à la capote, il demeura un moment à reprendre haleine et se calmer. Nikita n’était plus derrière la capote. Il y avait quelque chose de couché à l’intérieur de celle-ci, ce ne pouvait être que lui.

Vassili Andréitch n’avait plus peur de rien à présent, sinon de la réapparition des émotions éprouvées en face de la touffe d’armoise et surtout lorsqu’il était resté seul dans le tas de neige. Pour écarter de soi ces atroces tortures, il s’agissait de se remuer coûte que coûte et de se préoccuper de quoi que ce soit d’autre que sa propre sécurité.

Le dos au vent, il secoua la neige de son bonnet, de ses gants, de sa pelisse, de ses bottes, et, se réenveloppant soigneusement, serra sa ceinture ainsi qu’il en avait l’habitude quand il se mettait à une besogne quelconque.

La chose la plus urgente, c’était de dégager le pied du cheval, et il s’en acquitta sans tarder. Puis il rattacha Moukhorty et tourna autour de lui pour remettre en ordre son harnachement. Comme il achevait, il vit remuer Nikita. Le moujik, dont la tête était couverte de neige, se souleva et s’assit en y employant visiblement tous ses efforts. Il faisait devant son nez des gestes étranges, on eût dit qu’il voulait chasser des mouches, et il marmottait quelque chose, un appel sans doute.

Vassili Andréitch, sans prendre le temps de replacer la toile sur l’échine du cheval, s’approcha.

« Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il.

— Je me m… m… meurs, balbutia le bonhomme. Tu donneras au petit ce que tu me dois… Ou à ma femme… N’importe.

— Eh bien, eh bien, tu as donc si froid ?

— La mort vient… Pardonne-moi, au nom du Christ », gémit Nikita en continuant à faire devant son visage le geste de chasser des mouches.

L’autre resta un instant immobile et silencieux. Puis, avec la même décision qu’il montrait lorsqu’il tapait dans la paume de son partenaire après la conclusion d’une affaire, il se redressa, retroussa les manches de sa pelisse, et se mit à enlever des deux mains la neige qui enveloppait Nikita. Ensuite il ôta prestement sa ceinture, écarta sa pelisse, et, poussant son domestique au fond de la voiture, il s’étendit sur lui en le couvrant, non seulement de l’ample manteau, mais de tout son corps échauffé par le mouvement. Il insinua les bords de la fourrure entre le corps du bonhomme et le plancher du traîneau, et resta ainsi, la tête appuyée contre l’avant-train, et ne prêtant plus nulle attention maintenant ni aux piétinements du cheval, ni au mugissement du chasse-neige, mais tout entier tendu à guetter la respiration de son domestique. Celui-ci ne bougea pas d’abord. Puis il respira fortement et remua.

« Ah ! fit Vassili Andréitch, tu vois bien !… Et toi qui parlais de mourir !… Ne te déplace pas, réchauffe-toi… Là, à la bonne heure ! »

À son grand étonnement, il n’en put dire davantage. Des larmes lui avaient jailli aux yeux, et sa mâchoire inférieure s’était mise à trembler. Il ne put qu’avaler la salive de sa gorge contractée.

« J’ai eu trop d’émotions, pensa-t-il, et je suis très affaibli. »

Mais cette faiblesse même, loin de lui être désagréable, déterminait en lui une impression d’une suavité toute particulière et qu’il n’avait jamais encore éprouvée.

« Voilà comme je suis, moi », se dit-il, non sans une fierté attendrie.

Il demeura assez longtemps silencieux, essuyant ses yeux à la fourrure du collet relevé et ramenant autour d’un de ses genoux un pan de la pelisse que le vent avait écarté.

À la fin pourtant il n’y tint plus, il lui fallait s’épancher.

« Nikita, fit-il.

— Je suis bien, j’ai chaud, entendit-il de dessous lui.

— À la bonne heure, frère. Figure-toi, j’ai failli me perdre. Nous aurions ainsi péri de froid chacun de notre côté. »

Mais de nouveau son menton trembla, ses yeux se remplirent de larmes, et il ne put continuer.

« Ça ne fait rien, se dit-il, je sais bien ce que je sais à présent. »

À plusieurs reprises, il jeta un coup d’œil au cheval et vit que la pauvre bête était toute découverte, la toile et l’avaloire traînant dans la neige. Il eût fallu se lever pour y remédier, mais Vassili Andréitch ne put se résoudre à abandonner Nikita, ne fût-ce que pour une seconde, ni à troubler l’état de douce joie où lui-même se trouvait depuis peu.

Son corps était chaud, entre Nikita et la pelisse. Seulement ses mains, qui retenaient la fourrure de chaque côté du moujik, et ses jambes, que le vent découvrait incessamment, commençaient à se refroidir. Mais il n’y prenait point garde, ne se préoccupant que de son domestique.

« Il faudra bien qu’il se réchauffe tout à fait, à la fin ! » pensait-il avec l’assurance qui lui était habituelle lorsqu’il parlait de ses affaires.

Il ferma les yeux malgré lui. D’abord défilèrent dans son imagination les impressions du chasse-neige, des brancards dressés avec le foulard qui claquait au bout de l’un de ses flancs, et de Nikita étendu au-dessous de lui. Puis ce furent les souvenirs de la fête, sa femme, l’ispravnik, le tiroir aux cierges, et de nouveau Nikita. Ensuite la famille de Tarass, les murs blancs de sa propre maison, la grange en fer qui y attenait. Enfin tout se confondit dans le sommeil comme les couleurs de l’arc-en-ciel se perdent en une seule lumière blanche.

Assez tard, des rêves survinrent. Il se voit auprès du tiroir aux cierges, et la femme de Tikhon lui en demande un de cinq kopeks pour la fête. Il veut prendre un cierge et le lui donner, mais impossible de lever les bras, et même de desserrer les poings. Alors il se dit que c’est le moment de tourner autour du comptoir. Mais pas moyen de remuer les jambes, et ses galoches, neuves d’ailleurs et superbes, sont clouées sur le sol, et il ne parvient pas à en retirer ses pieds. Tout à coup, le tiroir aux cierges, c’est un lit où Vassili Andréitch se voit étendu à plat ventre. Il ne peut se lever, et pourtant il le faut, car Ivan Matvéitch, l’ispravnik, va venir le mettre en demeure d’aller soit marchander le bois, soit replacer la toile et l’avaloire sur l’échine de Moukhorty. Et il demande à sa femme : « Eh bien, est-il arrivé ? — Pas encore », répond-t-elle. Il entend une voiture s’arrêter devant le perron. Cette fois ce ne peut être que lui… Non, la voiture est repartie… « Nikolaievna ! Eh bien, toujours personne ? — Personne. » Et il reste sur son lit sans pouvoir se lever, et dans l’attente de celui qui doit venir, attente anxieuse et douce en même temps. Soudain, la joie l’inonde : voici l’attendu, mais ce n’est plus Ivan Matvéitch, l’ispravnik, c’est un autre. Et cet autre vient et l’appelle, et cet autre est celui-là même qui lui ordonne de se coucher sur Nikita. Et Vassili Andréitch est radieux que cet autre soit venu le chercher.

« J’y vais ! » cria-t-il.

Et ce cri le réveilla.

Et il se réveilla tout autre qu’il n’était en s’endormant. Il voulut se lever, mais il ne le put, et ce fut pareillement en vain qu’il s’efforça tour à tour de déplacer les bras, de remuer les jambes, de tourner la tête. Il s’en étonna, et n’en ressentit nul chagrin. Puis il comprit que c’était la mort, et ne s’en trouva pas non plus autrement peiné.

Il se rappela que Nikita était sous lui, et que c’était lui, Vassili Andréitch, qui avait réchauffé et ranimé Nikita. Il prêta l’oreille et entendit la respiration de son domestique, et même un faible ronflement.

« Il est vivant, se dit-il triomphant, je revis donc en lui !… »

Et il ne vit, n’entendit, ne sentit plus rien de ce monde.

  1. Arc de bois qui relie les brancards en passant par-dessus la tête du cheval.
  2. Polati, faux plancher qui prolonge jusqu’au mur la plateforme du grand poêle de maçonnerie.
  3. Nary, autre faux plancher, placé au-dessous des polati.
  4. La sagène cubique égale une dizaine de stères et la désiatine un hectare.