Michel et Josephte dans la tourmente/09

Revue L’Oiseau bleu (2p. 244-279).

IX. — LA DÉCISION DE MATHILDE


MATHILDE PERRAULT retourna bien vite chez les Cherrier après sa visite au presbytère. Elle voulait avoir un second entretien, et cette fois avec le Dr Cherrier.

La veille au soir, la jeune fille et Josephte avaient trouvé, chez le Dr Séraphin Cherrier et sa femme, ces fidèles amis d’Olivier Précourt, la plus touchante des hospitalités. Du reste, Mathilde connaissait très bien Madame Cherrier, une amie d’enfance de sa grand’mère Perrault. Elle la voyait peu depuis quelques années, car le caractère irascible de son père rendait difficile des relations un peu suivies. Puis, le Dr Cherrier, qui avait son franc-parler à certaines heures, n’avait jamais su ménager l’égoïsme d’Octave Perrault. Lorsqu’il fut question entre eux des événements politiques qui mettaient aux prises bureaucrates et patriotes, la situation se tendit à se rompre. Bientôt, de lourdes plaisanteries sur Louis-Joseph Papineau, ce neveu très cher au Dr Cherrier, vinrent gâter irrémédiablement les choses. Le vieux médecin de Saint-Denis se jura, un soir, de ne plus remettre les pieds chez Octave Perrault. Il le regrettait pour sa femme, qui aimait beaucoup la gentille enfant de cet homme insupportable.

Il avait donc accueilli avec empressement la jeune fille, la veille, se sentant un peu en faute vis-à-vis d’elle, par son manque de patience, il y avait de cela trois ans, au moins… Après le souper, il avait ménagé à Mathilde un long tête-à-tête avec sa femme, prétextant pour cela, je ne sais quelles visites très urgentes à rendre. Il souriait intérieurement de l’air ébahi de sa femme, qui ne comprit pas sur-le-champ sa petite ruse. À son retour, il vit que Mathilde et sa femme échangeaient encore des confidences. Il entendit leur voix, en passant sur la pointe des pieds près de la chambre d’amis, située au second. Coin charmant, dont la fenêtre donnait sur la rivière, sur ce Richelieu imprégné de grâce et d’intime poésie, les belles nuits de lune. Mais en ce soir lourd de juillet, le ciel de Saint-Denis ressemblait aux cœurs qu’il abritait. Aucune clarté, aucun espoir. En outre, une brise gémissante glissait sur les arbres et venait serrer l’âme pour peu qu’on s’abandonnât à sa mélancolie.

L’entretien se prolongea très avant dans la nuit entre les deux interlocutrices. Le docteur finit par succomber au sommeil, malgré son désir d’échanger à son tour quelques mots sur la situation présente avec sa femme. Au petit déjeuner, le lendemain, Mathilde pria le docteur de la recevoir en son bureau, durant l’avant-midi.

— Certainement, ma belle enfant. Du moment que vous me laisserez faire auparavant une seule visite.

— Une visite d’aussi bon matin ! Tu ne pourrais la remettre ? demanda sa femme.

— Non, non, car justement je vais… Bah ! qu’est-ce que cela peut te faire, ma bonne Louise ?

— Je devine où vous allez, docteur, murmura en soupirant la jeune fille.

— Tu vois, Louise, ce que ton exclamation amène. Mais pourquoi cet air navré, ma jeune amie ! Pourquoi ? Allons, allons…

— Au moins, reprit la jeune fille, j’aurai des nouvelles très fraîches d’Olivier, tout à l’heure…

— Hé, c’est vrai, s’exclama sa femme, tu vas chez les Précourt… Où avais-je la tête ? Tu aimes à le voir avant tout autre malade, chaque matin… Et ce n’est pas moi qui empêcherai ta sollicitude paternelle pour ce cher enfant que j’aime autant que toi…

— Bien, Louise. Alors, au revoir toutes deux … Mais vous sortez vous aussi, Mathilde ?… Vous avez votre chapeau… Puis-je vous déposer quelque part ? J’ai ma voiture.

— Merci. Je ne vais qu’au presbytère. Madame Cherrier est au courant de ma démarche et de ses motifs. Tout comme elle connaît et approuve le grave entretien que j’aurai avec vous dans deux heures.

— Vous verrez, Mathilde, comme le docteur est de bon conseil, dit la vieille dame en serrant affectueusement la main de la jeune fille.

— Ta, ta, ta, Louise… Mais dites-moi encore, Mathilde, reprit le docteur, où est ma petite Josephte, ce matin ?

— Elle dort, je crois. Et c’est…

Des exclamations, des cris de joie, les rires de Josephte l’interrompirent. Le docteur, qui se trouvait près de la fenêtre, se pencha, puis se mit à rire à son tour.

— Mesdames, venez voir qui s’amène, ah ! la fête va être belle…

— Michel, c’est Michel, cria Mathilde, en voyant le petit garçon déboucher sur la route, non loin. Docteur… s’il apportait de mauvaises nouvelles… Mon Dieu !

— Voulez-vous bien vous taire, mon enfant ! Regardez ce petit ! Un messager de malheur, cela ! Je connais Michel. Ses yeux ont une autre expression quand il redoute quelque chose… Bon, voici Josephte, qui descend quatre à quatre…

Attrapez-la au passage, Mathilde, allez, allez …Manqué !… Elle a des ailes, cette petite. La voilà déjà qui se suspend au cou de Michel… Sapristi, cette jeunesse me ragaillardit… Mathilde les rejoint. Enfin !…

— Oui, les pauvres enfants, ils sont contents de se retrouver, ajouta sa femme, qui s’était rapprochée en soupirant.

— La situation se corse terriblement, Louise.

— Tu sais quelque chose, mon ami ?

— Pas du tout. Mais je devine que Mathilde n’est pas venue ici, à Saint-Denis, pour vos beaux yeux, ni pour les miens.

— C’est évident.

— Mathilde ne m’apprendra probablement, tout à l’heure, que ce que je sais déjà fort bien.

— Elle compte sur ton esprit sagace, sur ton indulgence, sur ta pitié, sur…

— Sur mon affection, tout simplement. Une jeune fille accomplie comme Mathilde Perrault a moins besoin de conseils que de cœurs qui la comprennent et qui l’aident… D’ailleurs, elle a été assez sage pour ne prendre que l’entêtement de son père…

— Tu la connais bien. Tu connais bien les femmes, d’ailleurs. Et ta profession…

— Mais non, mais non, ma bonne Louise… En l’occurrence, je me souviens de notre jeunesse… Bien mal avisés eussent été ceux qui auraient tenté de nous séparer… Pas vrai ?

— Chut ! Mathilde revient…

— Non, mais si tu te voyais la mine, ma chère femme… À tout à l’heure !… Fait-il beau ?… Vois ce soleil. Il vaut tous les médecins et tous les remèdes du monde… Un dernier mot, Louise. Soigne ton dîner.

— Mathilde ne dînera sans doute pas ici…

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Je t’en prie, Séraphin, va-t-en… Je viens encore de me compromettre… Voici, heureusement, Mathilde et les enfants. Entrez, entrez ! … Josephte, à table, ton chocolat sera tout froid… Laisse-moi, veux-tu ?

La fillette venait de sauter au cou de la vieille dame. Elle rayonnait. Elle se retournait sans cesse pour constater que Michel la suivait. Celui-ci s’avançait, pressé contre Mathilde, qui lui parlait à voix basse.

— Bonjour, Michel, fit la vieille dame. Que signifie cette course matinale, à notre village ? Ma parole, on dirait que tu savais d’avance quel bonheur t’y attendait.

— Oh ! non, Madame, reprit candidement l’enfant, je ne m’en doutais pas du tout. J’ai accompagné Alec sur l’ordre de M. Olivier… Il craint toujours que je m’ennuie à Saint-Denis… Alec en a au moins pour deux heures au village. Le cheval a besoin d’être ferré. Et puis, Alec a des provisions à acheter…

— Michel, cria Josephte, viens t’asseoir près de moi. Je ne mangerai pas sans cela.

— Tu ne prendrais pas une tasse de chocolat avec Josephte, petit ? demanda encore la vieille dame.

— Oh ! oui, Madame, répondit Michel, qui se glissait avec empressement près de Josephte. Tous deux entamèrent à voix basse une longue conversation.

— Eh bien, ma bonne Mathilde, que dites-vous de l’arrivée soudaine de Michel, interrogea Madame Cherrier, en s’approchant de la fenêtre où la jeune fille regardait pensivement…

— Je pense que cela va à la fois faciliter et compliquer les choses… Mon petit Michel, que j’ai confessé, m’assure qu’Olivier ne me recevra pas. Il a donné des ordres sévères à tous, à mon sujet. Il va falloir ruser.

— Je vais garder les enfants à dîner. Cela vaudra mieux.

— Comme vous êtes perspicace… et bonne. Il est préférable, en effet, que je me rende seule. Si j’échoue…

— Jamais de la vie. Vous serez une trop rude adversaire pour ce pauvre enfant malade… et qui vous aime comme vous l’aimez, au fond.

— Je commence presque à en douter.

— Mathilde !

— Pardon, chère Madame, mais mon cœur est à la torture.

— Votre beau plan d’hier soir ? Il sera modifié ?

— Forcément. Mais j’en projette un autre… plus sûr.

— Contez cela au docteur, tout à l’heure. Il vous aidera. Mais, dites donc, s’il retournait avec vous chez Olivier ?

— Non, non, je vous en prie. Je vais louer une voiture au village. Pas un mot de tout cela à Michel et à Josephte… Dès les premières heures de l’après-midi, je vous enverrai un mot… avec certaines instructions… Mais je puis aussi revenir moi-même… Non, je ne me résigne pas à la défaite… Vivre loin d’Olivier ne m’est plus possible…

— Je vais prier en attendant votre mot… Courage, Mathilde !

— À mon retour du presbytère, prévenez-moi si le docteur est revenu.

— Oui, oui… comptez sur moi.

— À tout à l’heure, Madame… À dix heures et demie sonnant, Mathilde entrait dans le bureau du docteur.

— Enfin ! Mathilde… Mais comme on est belle ! Sapristi, Olivier va contempler une fée aux cheveux d’or tout à l’heure.

— Oui, une femme en deuil, et qu’il repousse… Alors, docteur, vous le croyez en état de supporter la contrariété de ma présence ?

— La contrariété ?

— Eh oui. Michel m’affirme qu’il ne veut me revoir à aucun prix. L’ordre est donné de me refuser la porte.

— L’imprudent ! Comme si les femmes n’ouvraient pas surtout les portes qu’on leur refuse. Et puis, il ne pense pas aux fenêtres…

— Vous riez, cher bon ami. C’est un signe excellent…

— Oh ! bon signe excellent…

— Alors, que dois-je comprendre ?

— Ma chère enfant, il faut bien vous pénétrer de ceci. Olivier est gravement atteint… très très gravement… C’est encore un secret de la Providence, si nous pourrons le tirer de là…

— Que trouvez-vous au juste qui ne va pas ? Le cœur, les poumons ?

— Rien ne va, c’est plutôt cela. Plus d’huile… dans une lampe pourtant excellente. Arnoldi parle de maladie pulmonaire. Je ne partage pas son avis. C’est l’état général qui est frappé à mort… trop de privations, pas assez de nourriture… et une sorte de rage profonde, qui finit par submerger tout goût de vivre, le bienfait de croire en quelque chose… et même en quelqu’un. J’ajoute, en quelqu’un, parce qu’il a renoncé à vous, en homme foncièrement honnête qu’il est.

— Mon pauvre Olivier ! Raison de plus pour que je l’entoure, que mon amour le prévienne en tout. Il ne renonce pas à mon amour, allez ?

— Et si Olivier… meurt ?… Malgré nos efforts réunis ?… Car vous pensez bien que je vais engager la lutte avec vous. Mais enfin… il faut voir les choses telles qu’elles sont…

— S’il meurt… mon Dieu !

— Mathilde, voyons la vérité en face, ce matin, tous les deux, il ne faut rien nous dissimuler.

— Alors, docteur, si Olivier me quitte… j’aurai veillé durant les quelques mois que le Ciel me le laissera sur ce que j’aime le plus au monde… C’est peu, mais à ce peu, je ne renoncerai jamais.

— Quel drame sera le vôtre.

— Que voulez-vous ? C’est mon lot sanglant, torturant. Mais j’aurai chéri peu de temps Olivier vivant, je le pleurerai, mort… jusqu’à ce que je le rejoigne, à mon tour.

Et la jeune fille, cachant sa figure entre ses mains, se prit à pleurer.

— Pauvre petite ! fit le docteur.

— Docteur, reprit bientôt Mathilde, en se maîtrisant, il était nécessaire, en effet, que je sache tout. Il fallait aussi que vous voyez ma détermination à ne plus vouloir me séparer d’Olivier.

— Vous partez tout de suite, n’est-ce pas ?… Vous vous rendez auprès de lui ?

— Dans quelques minutes, une voiture vient me chercher. Chaque minute de retard me serre le cœur. — J’y serais retourné, si vous aviez voulu de moi.

— Non, non, car je pénétrerai en voleuse, chez Olivier… Je quitterai la voiture bien avant d’entrer dans la maison.

— Que le ciel vous protège, alors qu’il vous conseille, mon enfant !

— Docteur, voulez-vous me réserver votre fin d’après-midi ? Vers quatre heures, si je ne reviens pas moi-même ici, je vous ferai parvenir un mot, ainsi qu’à Madame Cherrier. Je le lui ai dit.

— Très bien, très bien.

— M. le curé est également prévenu.

— Fichtre ! Vous n’oubliez rien. Quelle femme terrible… Je vois d’ici la petite cérémonie que vous préparez.

— Une femme qui aime et à laquelle on mesure les minutes de bonheur, ne saurait rien négliger.

— Écoutez, Mathilde, vous allez trouver, tout à l’heure, Olivier dans un de ses meilleurs moments… La journée est belle, il y a autour de lui, du soleil, de la paix, de chers souvenirs qu’il voit sans se lasser… Nous avons causé avec assez d’animation tout à l’heure… Je m’en faisais même un reproche… Mais ce sang des Cherrier qui bout dans mes veines m’emporte toujours au delà des limites… Mes quatre-vingts ans n’y peuvent rien…

— Cher docteur !

— Allons, bonne chance, car vous trépignez sur place.

— Ma voiture est là, voyez ! Une dernière question cependant. Docteur, vous me blâmez, comme M. le curé, ce matin, de vouloir épouser Olivier, coûte que coûte ?

— J’admire votre imprudence, votre témérité… votre folie !

— Je comprends.

— Voyons, Mathilde, vous pensez bien qu’un vieux médecin comme moi ne peux que regretter que votre belle jeunesse aille au-devant de quelle mission inutile, tragique… Pourquoi tenez-vous tant à ce que votre existence soit à jamais solitaire, pénible, vouée aux regrets stériles, aux larmes… Mais vous vous raidissez… Vos yeux se détournent… Tiens, tiens, vous êtes vraiment une Perrault en ces instants-là… Il faut me pardonner, Mathilde. Je devais vous mettre en face de toutes les conséquences de votre geste extrême.

— Je ne vous en voudrai jamais. C’est par affection que vous avez ainsi parlé. Mais sans cela…

— Sans cela, j’en verrais de belles… Bah ! j’ai connu tant de malades avaler en grimaçant quelque pilule salutaire… Allons, mes vœux de succès, mon enfant. Mais vrai, vous mériteriez de ramener à la santé Olivier… Petite héroïne, va ! acheva le docteur en reconduisant Mathilde jusqu’à la voiture.

— Docteur, dites-moi que je le garderai encore plusieurs mois, mon Olivier, supplia la jeune fille, en retenant un moment la main du docteur dans la sienne.

— Hum ! Nous allons essayer. Comptez sur moi et aussi sur le Dr Duvert de Saint-Charles. Il est moins pessimiste que moi et souhaitait même votre venue…

— Comment ! comment ! Et vous me cachiez cela ?

— Mathilde, le Dr Duvert ne songe qu’à Olivier, il ne vous connaît pas. Moi, je songe au grand sacrifice douloureux que vous accomplirez peut-être inutilement…

— Assez, docteur… Je ne vous écoute plus. À tantôt, j’espère.

— Folle et héroïque enfant ! À tantôt donc !

La visite du médecin, vers huit heures avait fait à Olivier un bien inaccoutumé. Il se sentait dispos, moins indifférent à la vie, à tout ce qui s’agitait autour de lui… « Quelle vitalité surprenante conserve cet octogénaire ! » se dit-il. Les événements vécus si tragiquement depuis deux ans n’avaient pu abattre son énergie, sa puissante facilité à tenir tête à tout et à tous. Peu importe, avec lui, les obstacles ! Le nombre et la force des ennemis, qu’était cela également ? La victoire n’était due, certainement qu’à un ensemble de forces médiocres que les circonstances favorisaient, tandis que la défaite prouvait une supériorité de principes desservie momentanément par la chance… L’avenir ferait bien tourner les cartes. Hé ! les patriotes avaient certainement payé la rançon de leur futur triomphe politique. Cela était évident… Qui voudrait vivre verrait !

Olivier avait souri au verbe chaleureux de son vieil ami, qui le regardait attentivement en prononçant ces mots : « qui voudrait vivre verrait ! » Vivre, le jeune homme se disait qu’il n’en avait plus cure. La maladie le tenait d’abord ; elle décidait de lui, avec quelle promptitude il le sentait ; en son âme, il avait abdiqué depuis longtemps devant la vie… Il avait eu, après tout, sa part de lutte, lutte courte, mais si intense, si dure ! Il ne regrettait rien. Sa mélancolie présente ne recouvrait qu’une mince surface, de son âme ; celle que tout souffle, inconsciemment, agitait, ridait, faisait onduler, mais comme ces plis étaient sans profondeur, ni consistance… La solitude dont il était entouré le guérirait de toute activité si inutile maintenant… Et peut-être, qu’en son cœur, une image trop aimée s’effacerait peu à peu aussi… Olivier, s’endormit soudain au milieu de ces réflexions qui l’avaient assailli pourtant moins fortement qu’à l’ordinaire. L’air était bon, pur, sans trop de chaleur, en ce matin d’été, qui resplendissait partout. Olivier était confortablement installé dans un fauteuil, tout près de la porte de sa chère vieille maison. Rien ne bougeait à l’intérieur. L’excellente ménagère que lui avait trouvée sa vieille amie, Madame Cherrier, travaillait toujours discrètement, à la cuisine ou ailleurs.

Ce fut pourtant cette ménagère modèle qui vint interrompre le léger sommeil d’Olivier… Mais quelle agitation semblait la sienne ! Et comme elle s’efforçait de la dominer !

— Oh ! pardon, Monsieur, si j’avais su que vous reposiez…

— Que voulez-vous, ma bonne fille ? demanda Olivier en se soulevant un peu, et en considérant avec surprise cette figure bouleversée… il se demandait par quoi !

— Je venais vous demander si je pouvais m’éloigner un peu Monsieur, pour la lessive. Je la fais un peu plus bas, sur le bord de la rivière. Comme vous êtes seul pour l’instant, j’hésitais à le faire.

— Alec n’est pas de retour, ni Michel ? Ils le devraient, il me semble.

— En effet. Je n’y comprends rien, et me verrai forcer de retarder le dîner jusqu’à une heure.

— À votre aise, ma bonne. Et faites aussi toutes les lessives qu’il vous plaira.

— Bien Monsieur… Ah ! vous vous levez ?

— Oui. Je voudrais me rendre compte si le paquet reçu hier de Montréal contient les vêtements d’intérieur demandés.

— Je puis vous aider.

— Pas du tout. Je préfère être seul.

— Monsieur, il y a une potion à prendre, celle que M. le docteur a préparée lui-même avant son départ.

— Vraiment ? Où est-elle ?

— Sur la table dans le vestibule.

— Drôle d’endroit !

— C’est afin que vous ne l’oubliez pas, Monsieur.

— À l’avenir, portez tout cela dans ma chambre. Ma maison n’est pas un hôpital.

— Je suis désolée, Monsieur.

— Pourquoi ? votre intention était bonne… Mais, qu’est-ce que vous regardez là-haut, avec tant d’obstination ?

— Rien… rien, Monsieur. — Ne prenez pas cette mine de coupable, reprit Olivier en souriant… On dirait que vous êtes complice d’une bien vilaine action.

— Alors, je puis vous laisser seul à la maison ?

— Oui, oui, vous dis-je, et nous dînerons plus tard… Je vais flâner un peu à travers les chambres… après avoir visité ce colis de Montréal, bien entendu.

— Ne vous fatiguez pas, Monsieur. Appelez-moi, si je puis vous être utile, en quoi que ce soit.

— Voulez-vous bien vous éloigner… Je me sens tout à fait bien, aujourd’hui.

En rentrant dans la maison, Olivier s’arrêta un moment tout surpris. Il passa la main sur son front. « Comme c’est étrange, se dit-il, il me semble que je viens de respirer un parfum connu… Mon Dieu ! mais c’est le parfum que Mathilde, jadis, répandait autour d’elle. — Quand donc le souvenir de ma pauvre fiancée s’affaiblira-t-il ? Tout me la rappelle : un chant, un sourire,… un parfum ! »… Ayant pris sa potion, le jeune homme, lentement, monta à sa chambre. Il défit les ficelles du colis dont il avait parlé à la ménagère tout à l’heure. Il s’y trouvait, entre autres vêtements, deux robes de chambre luxueuses en soie assez lourde. Les tons étaient neutres, mais la coupe, parfaite, les rendait fort élégantes. Olivier en choisit une, la mit, puis se regarda avec attention dans la grande glace, qui occupait, le coin d’un pan, à droite, dans sa chambre. Il haussa les épaules. Quelle figure maigre, d’une pâleur saisissante lui renvoyait le miroir !… Il n’était vraiment plus que l’ombre de lui-même… Hé ! bien lui avait pris d’avoir demandé ce tissu épais, aux plis lourds. Cela dissimulait sa maigreur… Olivier se pencha de nouveau sur le colis et en retira une belle cordelière aux tresses larges, puis un mouchoir aux teintes assez claires. Il les ajouta à sa mise, et ainsi, termina, en souriant avec un peu d’amertume cette toilette improvisée… « Voici que je redeviens coquet, reprit-il… Quelle aberration !… Pour qui ? Pour quoi ?… Il n’y aura que les bons yeux de Michel tout à l’heure, pour apprécier tout cela… Je ne me guérirai donc jamais de ce goût du faste… Bah ! je puis sans danger pour le repos de qui que ce soit conserver cette faiblesse. Une tenue élégante me plaira jusqu’à la fin, je le vois. Mais… que tout cela est d’une futilité triste… » Olivier se jeta un moment sur son divan. Il se releva bientôt. La demie de onze heures venait de sonner. « Quel silence m’entoure ! continua-t-il à monologuer. Je suis bien seul… avec tous mes souvenirs… Pauvre chère grand’mère, est-il possible que votre ombre ne se glisse pas près de moi, en des instants comme celui-ci !… Que diriez-vous de me voir aussi déchu, près, plus près de la mort, que vous ne le fûtes jamais en votre santé fragile, précaire, mais qui n’eut jamais le caractère moribond de la mienne… Grand’mère, comme je vous désirerais près de moi… Je me sens, en cette maladie qui m’éteint graduellement, le cœur pitoyable, faible, comme celui d’un petit enfant. J’aurais besoin de la tendresse de vos bras, du réconfort de votre voix si douce… Je n’aurais pas à fuir votre amour, n’est-ce pas, comme je dois fuir, avec tant de cruelle persistance, cet autre amour que vous connaissiez… qui me blesse, me torture, quoi que je fasse… Mais, s’exclama soudain Olivier en se rapprochant vivement d’une table, où est le portrait de Mathilde ?… Il était là, ce matin encore, à ma portée… Qui m’a volé ce seul bien qui me reste… Qui a eu cette audace ? Qui ?… C’est étrange, à n’y rien comprendre… Peut-être Michel l’a-t-il placé ailleurs, croyant me faire plaisir… Mais où ? Dans la chambre de grand’mère, peut-être ? Il sait si bien que cette chambre, c’est comme un sanctuaire pour moi. Et personne n’y entre, non plus, sans ma permission, même pour y faire un peu de ménage… Allons voir… J’ai la clef de cette pièce… Ah … Mon Dieu ? qu’est-ce que cela veut dire… pas de clef… Cette fois, il me faut le croire… Michel s’est permis cet acte surprenant de m’enlever portrait et clef… mais encore une fois, pourquoi, pourquoi ? Ce petit homme n’a jamais été aussi audacieux… Allons, je vais m’assurer de son geste avant de l’en reprendre sévèrement tout à l’heure. Il ne recommencerait plus ce caprice, je puis m’en flatter. Je lui prépare une de ces gronderies qui le guériront à tout jamais de ces tours fantaisistes ».

Lentement, Olivier se dirigea vers la chambre de sa grand’mère. À sa surprise, il vit que la porte était entr’ouverte, quoique à l’intérieur il fît toujours sombre et que les volets restassent à demi clos. Il entra. D’abord, il ne vit rien d’anormal. Mais tout à coup, près de la fenêtre, lui tournant le dos, il aperçut quelqu’un… Il s’arrêta, portant soudain la main à son cœur. Cette silhouette élégante, ce ne pouvait être que… Non, non, il se trompait… Le jeune homme, en chancelant, se jeta dans le premier fauteuil qu’il rencontra. Avec un gémissement, il se voila la figure. Ses mains tremblaient. Quel supplice ! La hantise continuait donc ! Partout, il retrouvait Mathilde… Il tressaillit violemment tout à coup. Une voix douce parlait près de lui. À ses pieds, une femme s’agenouillait.

— Olivier ! Mon amour ! C’est moi, c’est Mathilde… Je suis enfin près de vous. Chéri !… Parlez-moi !

— Mon Dieu ! C’est vrai… Je ne rêve pas… Mathilde !… Et, s’appuyant sur les bras du fauteuil, de ses deux mains qui tremblaient de plus en plus, Olivier fut debout. Une sorte de dureté crispait son front, rendait son regard brillant comme une lame. Il étincelait, tout en se fixant au loin.

— Que venez-vous faire ici, Mathilde ? demanda-t-il d’une voix qui s’efforçait d’être froide, mais qui trahissait trop bien le trouble qu’il ressentait.

— Olivier, ne vous raidissez pas ainsi… Je vous en prie !

— Partez, retournez d’où vous êtes venue…

— Non, Olivier. Je suis venue pour rester.

— Je ne veux pas vous voir, vous entendre. Allez-vous en, allez-vous en.

— Mon pauvre ami !

— Pourquoi vous imposez-vous, là où on ne vous désire pas du tout ?

— Je vous en supplie, taisez-vous Olivier… Oh !

Et Mathilde se précipita vers lui. Il faiblissait visiblement. Elle l’aida à se jeter sur le divan. Les yeux du jeune homme se voilèrent, puis se fermèrent. Une défaillance le prenait. Vite, la jeune fille, courut chercher un peu d’eau. Par une sorte d’instinct, elle ouvrit tout juste un tiroir où s’alignait un peu de lingerie. Elle saisit une serviette. Elle revint près d’Olivier. Elle lui lava doucement les tempes, dévorant des yeux en même temps ce visage tant aimé. Quel affreux changement ! Qu’il avait dû souffrir pour en venir à cet état de maigreur, de décharnement !

Un frémissement agita bientôt les paupières. Les grands yeux noirs du jeune homme s’ouvrirent, errèrent un peu puis se fixèrent avec une sorte de douloureuse épouvante sur la jeune fille qui lui prodiguait des soins.

— Mathilde !… Pourquoi, dites ?… ne m’avez-vous pas… épargné cette souffrance… de vous revoir… oh ! quelle torture… vous, qui ne… m’êtes plus rien, maintenant.

— Vous ne dites pas la vérité, Olivier. Je vous suis chère, toujours.

— Non, non !

— Alors, pourquoi me regardez-vous ainsi ?

— Comme vous êtes belle, Mathilde !… Vous allez bientôt repartir, n’est-ce pas ? De grâce ?

— Plus jamais je ne vous quitterai, au contraire.

— Pauvre amie ! Vous n’êtes pas sérieuse.

— Sérieuse, non, en effet ; obstinée, oh ! oui.

— Je suis le maître encore dans ma demeure. Je vous l’interdis !

— Olivier !

— Croyez-vous que je vous laisserais commettre une telle folie ?

— Quelle folie ?

— De soigner le moribond que je suis devenu.

— Je vous aime tel que vous êtes…

— Un moribond, oui, un moribond, c’est tout ce que je suis maintenant. Je repousse votre pitié. C’est elle qui vous tient en ce moment…

— Vous ne savez donc plus lire dans mes yeux. Olivier ? Est-ce la pitié qui les tient secs, croyez-vous, en ce moment ?

— Quelle horreur ! Votre pitié ! Connaître votre pitié !

— Olivier, sachez-le, si je ne pleure pas en ce moment alors que mon cœur souffre tant de vous voir ainsi, c’est que tout de même, la joie d’être près de vous me bouleverse à crier… m’exalte…

— Folle enfant !

— Chéri, si vous n’avez aucune pitié pour vous, ayez-en pour moi… Je vous aime, Olivier, comme je ne vous ai jamais aimé peut-être… Je me sens appelée à je ne sais quelle grâce suprême, à quelle faveur royale : celle de vous soigner à toute heure du jour… et de la nuit !

— Mon Dieu !… Mathilde, que dites-vous ? Je vous en conjure encore, éloignez-vous, je ne puis tolérer que vous parliez ainsi… Et vous me faites du mal, ne le sentez-vous pas ? C’est un fer rouge sur une plaie… qui saigne, qui brûle… depuis tant de mois… Je n’ai plus de force Mathilde… voyez, voyez… Allez-vous en, partez ! partez !

Et Olivier, dans un suprême effort, se mit sur son séant, puis se leva. Il repoussa doucement la jeune fille, et fit quelque pas vers la porte. Il aperçut tout à coup par terre le portrait de sa fiancée. Il se pencha pour le saisir. Mathilde, vivement, s’en empara avant lui…

— Cet objet est à moi, cria exaspéré le pauvre malade. Donnez-le-moi, Mathilde.

— Pourquoi ? Vous rejetez avec tant d’indifférence l’original qui s’offre à vous, vous ne pouvez vraiment désirer ma pauvre image.

— Donnez-moi ce portrait ? Vous n’avez pas le droit, Mathilde, d’être aussi cruelle.

— Ah ! la cruauté est mon fait, maintenant ?

— Mathilde !

— Mon pauvre ami, pourquoi luttez-vous ainsi, contre vous-même, contre moi, contre tous !

— Contre tous ! Au contraire… les cœurs honnêtes me comprendront, allez !

— Je vous le répète, Olivier, ma décision est prise. Si je suis venue, contre tout respect des convenances, contre la mesquine prudence humaine… c’est parce que plus rien ne compte pour moi en ce monde… Je ne vois plus rien que vous…

— Sortons de cette chambre… Elle m’étouffe… Qui m’eut dit ce matin que j’y souffrirais ainsi.

— Descendons au jardin…

— Non, je me retire dans ma chambre… Adieu. Mathilde ! Adieu, pauvre et folle enfant !

— Oh ! mon Dieu ! Et soudain, la force morale qui soutenait les nerfs de Mathilde tomba, l’abandonna. Elle s’effondra à son tour dans un fauteuil, en sanglotant et en gémissant.

Le jeune homme, qui avait atteint la porte de la chambre, s’arrêta, hésitant. Il s’appuya contre le mur, ses yeux étaient pleins de larmes et contemplaient la jeune fille. Un dernier combat se livrait en son cœur… Soudain, il se raidit. Un profond soupir souleva sa poitrine… Non, non, il ne céderait pas.

— Mathilde, dit-il, de grâce, dominez votre faiblesse. Soyons dignes l’un de l’autre… Mathilde, ne pleurez plus… Je ne sais pas supporter vos larmes… Chérie, fit-il soudain, je n’en puis plus… Mon amour… Oh ! viens ! Viens !… Tu vois… Un cri de la jeune fille l’interrompit. Elle était près de lui, les yeux lumineux sous les larmes, le regard plein d’un fol espoir. Elle se pressait contre lui.

— Enfin, Olivier ! J’entends votre cœur…

— Que tu es coupable, ma bien-aimée !… Mais ton obstination en pleurs a raison de tout… Mathilde, n’est-ce pas que se vérifient en cet instant les mots connus : « L’amour est fort… comme la mort ?

— Plus fort !

— Ma chérie !

— La mort, je la tiendrai en échec.

— Je mourrai, du moins, ô douceur, mes yeux dans les tiens… Ah ! Ne te fais pas d’illusion, mon amie !… Vois-tu…

Un cri de douleur de la jeune fille l’interrompit. Elle posait la main sur les lèvres du jeune homme.

— Je t’en prie, Olivier, ne parle pas ainsi… Pas en ce moment, du moins, où je suis si heureuse…

— Bien, mon amour.

— Allons, viens.

Elle l’entraînait vers son fauteuil. Elle l’y installait, puis, de nouveau se glissait à ses pieds, tenant ses mains pâles dans les siennes.

— Olivier, c’est fini cette lutte entre nous ? À jamais ?

— Ma pauvre petite, puissiez-vous ne jamais le regretter !

— Comme vous me méconnaissez ! Est-ce que vous jugez mon cœur d’après le vôtre ?

— Ne plaisantez pas, ma bien-aimée. Il y a une telle tragédie autour de notre tardive réunion… Je me meurs, Mathilde… Hélas ! je me meurs…

— Je ne m’y résigne pas.

— Folie ! Comment pourrez-vous refaire une vie qui s’en va…

— J’en trouverai à chaque heure le secret… Le jour et la nuit, j’épierai vos traits chéris avec quel soin… Nous verrons tous les médecins… nous tenterons tous les remèdes…

— Mais comment vous sera-t-il possible d’agir ainsi ?… Vous déraisonnez, Mathilde. Ma maison n’est pas la vôtre… Vous ne sauriez y rester sous aucun prétexte…

— Oui, je le puis et je le veux.

— Je ne vous comprends plus.

— Vous croyez donc que je resterai éternellement votre fiancée ?

— Ah !… Mathilde, quelle aberration ! Je saisis votre folle, oui votre folle pensée… Mais voyons, ma petite fille chérie, on n’épouse pas un mourant… Ne vous ai-je pas rendu votre parole, d’ailleurs ? Si je n’avais jugé mon état sans espoir, l’aurais-je fait, vous qui êtes mon soleil, ma joie, le cœur de mon cœur !

— Je ne vous ai pas rendu votre parole.

— Par délicatesse. Oui, oui, vous vous êtes tue, ma chérie, pour ne pas me chagriner. Mais votre silence acquiesçait tout de même.

— Pas du tout. C’est parce que j’entendais bien vous épouser, vous me comprenez, n’est-ce pas, vous épouser, au sortir de l’enfer où vous étiez. Et maintenant… le plus tôt sera le mieux. Car que dira le monde, que vous évoquiez vous-même tout à l’heure, de me voir rôder sans cesse autour de vous et de votre maison ?… Elle pourrait si bien être la mienne… Mais… comme vous êtes songeur tout à coup. Qu’y a-t-il encore, Olivier ?

— Je me demande si je ne rêve pas tout ceci… Quoi, vous vous êtes mis dans la tête de m’épouser, Mathilde… Moi ! Ce n’est pas vrai, voyons, ce ne peut-être vrai ?

— Au contraire. Et c’est tout de suite que vous allez m’obéir… Je ne quitte plus cette maison… Vous m’entendez ? Oh ! roulez, roulez des yeux sévères ! Peu me chaut, allez !

— Je vous en prie, Mathilde, écoutez-moi…

— Non, non, non.

— C’est quelque chose de si cruellement absurde que vous voulez faire là.

— Ce que cela m’est égal. « J’y suis, j’y reste ». Oh ! la belle devise historique… pour moi, comme pour je ne sais plus qui.

— Prenez du moins conseil avant.

— C’est fait. Et tous sont complices de mon bonheur. Le vieux Dr Cherrier, sa femme, le notaire Migneault et… même M. le curé. Sur un signe de moi, ils seront bientôt ici. Et tout se passera comme je l’entendrai… Olivier ? Mon chéri ?…

— Ce serait de la pure démence, ce mariage.

— Cette démence, je la prends à mon compte.

— Je suis un être déchu, ravagé de corps et d’âme. La mort même aura en moi une proie méprisable.

— Si vous dites encore des choses semblables… Je vais… me remettre à pleurer…

— Vous ne pouvez, voyons, me traîner à l’autel. Je n’ai pas même la force de me rendre nulle part. Vous le voyez bien, du reste.

— Tout se fera ici… dans la douceur du beau soir qui vient… Je vous en prie, Olivier… Vous vous obstinez en vain… Demain, après-demain, la même triste conversation serait reprise…

— Vous me faites peur, Mathilde… Vous voulez donc votre malheur, présent et futur.

— Vous vous trompez, c’est mon bonheur que je défends.

— Je perdrais tout sens d’honneur si je consentais… Ayez pitié de moi, Mathilde ! Vous ne me comprenez donc plus ?

— Je vous aime, un point, c’est tout.

— Vous exigez trop.

— Je le sais, mais j’exige quand même.

— Eh bien…

— Parlez, parlez, Olivier, cria Mathilde en venant l’entourer de ses bras.

— Faites de moi ce que vous voudrez, Mais…

— Olivier ! mon amour, mon seul, mon unique amour !

— Impitoyable enfant !

— Comment ! des yeux pleins de larmes… Voulez-vous bien me sourire, mon chéri !

— Descendons au jardin, Mathilde. J’étouffe, je manque d’air ici.

— Cela se comprend. Je sens comme vous, allez. C’est le ciel, au-dessus de nos têtes, comme dans nos cœurs, qu’il nous faut… Venez, venez.

— Comme vous vous exaltez !

— Olivier, je ne puis croire au bonheur de ce simple fait. Je suis chez nous, chez nous, en votre chère vieille maison… Elle sera ce soir à moi comme à vous.

— Ce soir ? Vous étiez donc sérieuse tout à l’heure… Ce soir ?

— Eh oui ! Et j’ai tant peur de vous voir revenir sur votre décision… qu’à cet instant même, je veux écrire les messages dont je vous parlais tantôt…

— Près de moi, n’est-ce pas ? Tout ceci me semble si irréel.

— Certes, à vos pieds, bien installés tous deux, sous le grand arbre là-bas… Je marche trop vite, chéri ?…

— Un peu.

— Bien… Je ralentis… Pressez mon bras quand je ne vous conduirai pas à votre gré…

— Mathilde, dit encore Olivier, une fois confortablement assis sous les arbres, réfléchissez encore… vous allez faire une chose grave… irrémédiable… Je ne pourrai plus tard supporter l’ombre d’un regret sur votre figure… Quel remords me rongerait… me suivrait… jusque dans l’autre monde…

— Allons, allons ! Encore de la mélancolie ?… Voyez donc seulement ma joie. Fi donc ! Réfléchir ? Quand on est heureuse comme moi.

— Je me sens, moi aussi, sur le seuil de quelque beau Paradis… que je quitterai bientôt… heureusement pour vous !

— Voilà que vous redevenez méchant. Olivier.

— Non, vous savez bien que non, ma pauvre chérie. C’est un reste de cette honnêteté que vous avez si bien tuée.

— Continuez, continuez.

— Mathilde, vous faites de moi ce que vous voulez… Je n’ai jamais été, du reste, de taille à lutter avec vous… Intelligence, volonté, beauté, vous êtes supérieure en tout, là !

— C’est cela, admirez-moi.

— Ai-je jamais fait autre chose ?

— Vous me le cachiez, parfois.

— Votre puissance était si formidable. Réflexe de défense, voyons !

— Bravo ! Vous me donnez la riposte. Je vous retrouve, Olivier.

— Ma pauvre petite, tant mieux que je vous plaise encore…

— Je suis une femme qui aime, je ne suis que cela, ne le comprendrez-vous jamais ? Toutes mes ressources d’intelligence ou autres tournent au profit de mon sentiment… Allons, je vous quitte un tout petit moment… Il faut dîner.

— Attendons encore un peu, voulez-vous ?

— Non, non, nous avons besoin de nous restaurer tous les deux… Il faut m’obéir, Olivier… Laissez mes mains, voyons. Quel entêté !

— Quel pauvre malade heureux, plutôt, ma chérie.

— Enfin vous me dites le mot que j’attends… depuis… depuis que je suis entrée dans cette maison… Olivier, Olivier, mon cœur danse dans ma poitrine…

— Vous en oubliez le dîner… que vous m’imposiez avec sévérité tout à l’heure.

— J’y cours, j’y cours.

— Chère petite !

Et deux larmes très lourdes glissèrent sur les petites mains qu’Olivier avait encore saisies et baisait avec quelle tendresse douloureuse et confiante.