Michel et Josephte dans la tourmente/08

Revue L’Oiseau bleu (2p. 212-243).

VIII. — LE RETOUR DU PRISONNIER POLITIQUE


OLIVIER PRÉCOURT, au fond de la spacieuse voiture qui l’emportait vers Saint-Denis, au trot de deux chevaux, garda longtemps le silence. Parfois, sa main se posait sur celle de Michel. Le petit garçon, assis bien près de lui, guettait le moindre de ses gestes. La faiblesse du jeune homme était extrême. L’émotion qu’il ressentait à la pensée qu’il se trouvait enfin libre et en route pour la chère vieille maison de son enfance augmentait sa faiblesse. Elle expliquait le pénible serrement de sa poitrine et de sa gorge. Aucun son ne pourrait jamais en sortir, lui semblait-il. De temps à autre, il se soulevait. Il regardait la campagne, ses ombrages assez rares, les minuscules jardins près des maisons blanchies à la chaux, d’apparence si paisible, avec leurs fenêtres ouvertes, où se penchaient des marmots rieurs. Le soleil dorait ce paysage qui lui était familier. Il semblait que rien ne portait plus trace de la grande tragédie qu’on venait de vivre, qu’il vivait encore pour sa part. Partout, sur leur passage, des chants d’oiseaux, de joyeux battements d’ailes, un ciel pur, sans le moindre nuage. Les parfums du foin d’odeur l’enveloppaient ici et là, de leurs effluves agréables. Il portait son malheur, se disait-il, dans un cadre gonflé de vie, et imprégné d’une extrême douceur. Les meurtrissures de son corps épuisé, émacié, ruiné apparaissaient comme une tache, une plaie hideuse au milieu du bel été canadien.

— Michel, dit-il enfin, les yeux brillants et en joignant fortement ses mains cireuses, nous approchons de Chambly. Tant mieux.

— Oui, M. Olivier. Nous traverserons bientôt le Richelieu. Il est beau, n’est-ce pas, avec son eau très bleue, et l’épaisse frange verte qui le borde de chaque côté ?

— Tu parles bien, petit, de notre Richelieu. Tu n’es pas du pays, pourtant.

— C’est le vôtre, M. Olivier. Alors, je l’aime comme je vous aime.

— Hélas ! tu as de l’affection pour quel fantôme, pauvre enfant, murmura entre haut et bas le jeune homme… Montréal est loin, petit, reprit-il bientôt, plus haut. La parole sortait voilée de sa gorge malade. Quel soulagement d’être hors de cette ville pour… pour bien longtemps, Michel.

— Vous y avez tant souffert, et si injustement, M. Olivier.

— Je suis loin, également, de tous ceux que… je ne veux… plus revoir… ajouta d’une voix altérée le jeune homme.

— Non, non, ne dites pas cela. M. Olivier.

— C’est ma dernière douleur, Michel.

— Mon Dieu !

— Ma pauvre Mathilde… que fait-elle en ce moment ?

M. Olivier, vous fermez les yeux… Vous n’êtes pas plus mal ?… Répondez-moi ? Je vous en prie ?

— Mon bon petit, ne t’inquiète pas ainsi… Laisse mon humeur… se manifester à sa guise… Vois-tu, dans l’horrible maison d’où je sors… je me suis dressé au silence, aux repliements sur moi-même, aux confidences sans témoin.

M. Olivier, je ne vous demanderai plus rien. Je vous le promets. Je me sens si heureux d’être près de vous. Je ne crains que deux choses : vous voir trop souffrir, ou avoir à vous quitter.

— Cela, viendra si vite, enfant, la grande séparation que tu redoutes, murmura tout bas Olivier, les yeux au loin.

— Que dites-vous. M. Olivier ? Je ne vous entends pas bien.

— Rien, rien. Michel… Tiens, nous arrêtons… Nous sommes à Saint-Mathias. C’est le relais prévu, sans doute. Que le voyage me semble long !

— À moi aussi, allez. Mais il n’est que six heures. Ah !… le cocher se frotte les mains… Deux bons chevaux nous attendent là-bas, près de l’hôtel. Je les vois d’ici… Mais, voici que vous hésitez, bon cocher, pourquoi ?

— Monsieur, vint dire celui-ci, en s’appuyant à la portière, nous ne serons sûrement pas à Saint-Denis avant onze heures et demie, ce soir. Vous n’aimeriez pas mieux coucher ici, dans un bon lit, et partir demain, au soleil levant… Le Dr Arnoldi a recommandé…

— Dieu merci ! mon brave homme, répliqua Olivier avec un sourire, le Dr Arnoldi, comme d’ailleurs tous les docteurs du monde, ne m’empêchera pas d’atteindre ma maison de Saint-Denis, ce soir.

— Bien, Monsieur, fit le cocher. Je vais faire très vite, l’échange des chevaux… Savez-vous, à votre place, j’aurais décidé pareillement, dussé-je en crever…

Bon cocher, interrompit Michel, à ce moment, voulez-vous nous apporter des tartines, des œufs crus et du lait, si vous allez jusqu’à l’hôtel ?

— Vas-y toi-même, Michel. Tu as besoin de te dégourdir les jambes, suggéra Olivier Précourt.

— Non, non, je ne vous quitterai pas un seul instant.

— Bah ! mon petit monsieur, fit à son tour le cocher, qui attendait la fin de la conversation pour s’éloigner, je vais approcher la voiture assez près de l’hôtel pour que vous puissiez y aller sans danger. Et là vous prendrez votre temps. Car je veux voir moi-même aux chevaux qui nous ont amenés jusqu’ici. Ils n’ont pas paressé, les bougres, et méritent leur avoine et leur eau sans retard.

— Cocher, répliqua vivement Olivier, je veux que la voiture demeure ici, à l’écart de tous. Vous entendez ? Obéis-moi, toi aussi, Michel. Rends-toi à l’hôtel. Je vais essayer de dormir. L’immobilité, la solitude complète durant quelques minutes, me feront beaucoup de bien. Mais, tout de même, hâtez-vous l’un et l’autre. J’ai hâte d’en finir avec le voyage.

— Vous n’avez pas toussé du tout. M. Olivier, depuis le départ.

— Le bon air me donne du souffle.

— Et votre vilaine fièvre ?

— Oh ! je n’y échappe pas à cette heure-ci. Mais elle est moins forte… Va, va, Michel. Je me sens faible, je te le répète, mais sans malaise aucun.

Dans un quart d’heure, alors, M. Olivier. Je vous apporterai un bon verre de lait chaud et un œuf frais. Le Dr vous le permet, le soir. Je l’ai entendu vous le dire.

— Paie bien tout ce que tu prendras, enfant. Ce sont de bonnes gens qui tiennent cet hôtel. Je les connais. Ne leur dis pas que je suis dans la voiture, ici, tout près. Recommande le silence au cocher, vis-à-vis de tous, tous, tu entends ?

— À tantôt. M. Olivier. Je n’oublierai rien, allez.

Une fois restaurés, on se remit bien vite en route. Le cocher soupira en reprenant son siège. Comme la mort tenait déjà dans ses griffes le jeune homme aux yeux noirs immenses qu’il conduisait. Les chevaux filèrent encore plus rapidement sous ses mains qui se crispaient, en signe de compassion, et aussi d’un peu de révolte. Oh ! cette maudite guerre, qu’elle avait fait de victimes… La campagne elle-même, tout autour, portait clairement les marques du passage des ennemis. Ils avaient fait leur sinistre besogne avec soin. Tout apparaissait brûlé, détruit, ou affreusement ravagé. Les lueurs du couchant, une brise chantante et fraîche, n’enveloppaient que de plus de mélancolie ce coin où l’on venait de se battre héroïquement. Des ruines, encore des ruines, voilà ce que les yeux buvaient sans fin, car on approchait du tragique village de Saint-Charles.

Des frémissements nerveux agitèrent Olivier. Il dévorait ce paysage du Richelieu qu’il aimait, et d’où il était parti, ignominieusement enchaîné, il y avait si peu de temps encore… Mais une sorte d’attendrissement domina bientôt tout dans son âme. Ce cadre, où il cheminait, c’était celui qu’avaient connu et aimé tous les anciens de sa famille. Qu’ils avaient peiné autour de ces champs où bientôt pousserait très dru le blé nourrissant. Car ils s’étaient vite entendus avec la vieille terre, sur laquelle ils se penchaient. Elle se laissait remuer sans fin, labourer, creuser, fière de la semence qu’on lui confiait. Elle donnait à celui qui s’acharnait au labeur ce pain dont il ne pouvait se dispenser. Et peu à peu, se disait Olivier, la fortune était venue sourire à ces hommes de courage et de vie âpre. Ils avaient connu plus de confort, un logement orné, des loisirs où toutes les curiosités de l’esprit s’éveillaient et réclamaient. Les fils de la maison devenaient des hommes instruits, en même temps que des caractères virils et des âmes durcies, cependant, au contact des misères endurées, sans un mot de plainte, d’une génération à l’autre. Un pli profond s’était creusé au fond de ces intelligences qui comprenaient la douleur que la vie dispense si largement. L’injustice ne pouvait que trouver irréductibles, terriblement redressés pour la lutte, ces êtres tout de raison, d’endurance et de fierté. Sans doute, la foi chrétienne avait répandu un peu de son baume de douceur autour des cœurs dont la fermeté n’excluait pas la bonté. Mais la tourmente pouvait labourer à des profondeurs inconnues ces hommes tout d’une pièce, qui savaient se mesurer avec tous les obstacles. Un ferment de révolte pouvait leur monter à la tête et les troubler, tout comme le vin de leur vigne… La voix de Michel tira le jeune homme du monologue intérieur qui le torturait…

M. Olivier, demandait timidement l’enfant en pressant le bras du jeune homme, tournez-vous vers moi. Ne regardez plus au dehors. Vos joues sont rouges, vos mains brûlent… Oh ! vous souffrez, n’est-ce pas ?

— Peut-être, mais autrement que tu ne penses. Ce paysage me ressemble, ne trouves-tu pas ? Il est blessé à mort.

— Vous tremblez…

— Le frisson me saisit, comme à l’ordinaire.

— Si vous preniez un cordial.

— À quoi bon ?… Tiens, la nuit est presque venue.

— Si nous arrêtions, dans un quart d’heure, peut-être, chez le Dr Duvert ?

— Je ne le désire pas du tout. Continuons sans arrêt, notre route.

— Il est neuf heures et demie. Cela nous fait encore trois bonnes heures de voiture.

— Non, Michel, nous gagnons sans cesse du temps. Ces chevaux sont admirables. Si l’argent me glissait comme jadis entre les doigts, ils m’appartiendraient demain…

M. Olivier, vous souriez… quel bonheur !

— Tu te doutes bien, Michel, qu’approcher de Saint-Denis me fasse du bien au cœur… Mais… je me sens épuisé… tout de même… Tiens, rejoins le cocher sur le siège en avant… Si je pouvais un peu… dormir… Non, non, le délire me reprendrait… Michel ?

— Que voulez-vous, M. Olivier ?

— Ne reste pas assis au fond de la voiture… Va rejoindre… le cocher… Dieu ! comme ma tête élance tout à coup…

— Pauvre M. Olivier !

— Michel, c’est bien vrai… que je serai bientôt à Saint-Denis ?… Mais le Dr Arnoldi y viendra… c’est l’heure de sa visite… Et puis… le garde de nuit, passera aussi… Suis-je… jamais… seul !… seul !…

M. Olivier, fit Michel un peu effrayé, que dites-vous là ?

Le jeune homme ne répondit pas. Le petit garçon se pencha et vit qu’il s’assoupissait. Mais quels tressaillements le secouaient dans ce sommeil venu si brusquement. Michel avança la tête près de celle du cocher. « Allez plus doucement, bon cocher, monsieur Olivier s’est endormi… » Et bientôt, Michel lui-même, épuisé, cela se conçoit, à la suite de toutes ces émotions, s’endormit à son tour. Seule, la complainte que murmurait le cocher vint se mêler au trot régulier des deux vigoureux chevaux.

Michel s’éveilla au bout d’une heure. Il se frotta les yeux, l’esprit un peu perdu, durant quelques secondes. Puis, entendant gémir près de lui, il se redressa et vit que M. Olivier était en proie à une fièvre intense. Il l’appela, essaya de se faire comprendre de toutes les façons. En vain, le jeune homme allait de rêve en rêve, prononçait des mots incohérents… ne semblait pas même le reconnaître.

Heureusement, l’on approchait du terme du voyage. Le cocher avertit Michel qu’il aurait à le renseigner dès que la maison du Monsieur malade apparaîtrait. Il ne connaissait pas du tout Saint-Denis…

— Dans une heure encore au plus, bon cocher, nous serons rendus chez mon protecteur…

— M’est avis qu’il en pourra mourir de ce long voyage. Regardez-le ! Il halète tellement que ça crève le cœur… L’entendez-vous ?

— Vous ne pensez pas que c’est la fatigue qui l’étouffe ainsi ?

— Sans doute, mais… il a un autre gros bobo, petit… Ma défunte femme était une pomonique, je connais ce mal comme pas un.

— Nous le guérirons.

— Hé ! Je le souhaite… Et puis, il peut se faire soigner mieux que ma défunte ne le pouvait… Mais tout de même… il est mal pris… C’est un beau grand jeune homme… Quel malheur de voir mourir ça si vite…

— Taisez-vous, bon cocher !

Je veux bien… Tenez, regardez là-bas, on dirait qu’on balance un tas de lanternes.

— Oui, oui, c’est dans le jardin de M. Olivier. Je reconnais la clôture de sa propriété. Elle vient de commencer, là, là, à gauche.

— Tant mieux, je n’aime pas à voyager avec un homme aussi malade. Vrai, mon petit homme, j’avais peur qu’il ne nous glisse entre les mains…

— Chut !…

Bientôt, le bruit de la voiture s’entendit près de la maison d’Olivier. Deux hommes s’avancèrent avec d’énormes lanternes jusqu’au bord du chemin. Avec un cri de satisfaction, Michel reconnut le Dr Cherrier et le vieil Alec, ce fidèle serviteur de la famille.

— Docteur, docteur, cria Michel, nous voici. Vite, M. Olivier est bien mal…

— Bonjour, Michel… Où est-il, Olivier ? Levez votre lanterne, Alec ?… Cocher, descendez pour bien tenir vos chevaux… Vous comprenez que… Dieu ! ajouta le docteur qui venait d’apercevoir Olivier… l’imprudent !… il aurait dû coucher… en chemin… C’est cela, descends, Michel… Vois aux chevaux… Alec, le cocher et moi, nous allons transporter Olivier… Il est inconscient pour l’instant…

— M. le docteur, entrez tout préparer plutôt, murmura Alec, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues… le cocher et moi… nous allons… faire la besogne… Qu’il est maigre… qu’ils l’ont… vite tué… mon beau maître… Dépêchons-nous, cocher…

— Un bon lit l’attend, au moins, le monsieur, fit celui-ci.

— Je le crois bien… Et des frictions… Et un grog… que la femme du docteur ne finissait plus de préparer.

— Il a besoin de tout cela, votre malade… Mais si vous croyez que ça va suffire… Ne me faites pas ces yeux… Bon… prenez le devant avec la tête et les épaules du Monsieur… Vous le soutenez comme un enfant… ma parole !

— Comme quand il était petit… Mon Dieu ! Mon Dieu… dire qu’on me le rend ainsi, mon grand…

— M. le docteur fait des signes là-bas ?

— Nous ne pouvons pas aller plus vite…

Quelques minutes plus tard, Olivier reposait dans son lit ! Il n’avait pas repris connaissance. Mais le docteur semblait rassuré. La piqûre qu’il lui avait administrée dès qu’il eut posé la tête sur ses oreillers, agissait lentement, mais sûrement. Le docteur prenait son pouls toutes les cinq minutes.

— Il est presque normal ce pouls, dit-il enfin à sa femme et à Michel, qui se tenaient anxieux au pied du lit. Attendons le réveil maintenant. Ouf ! quelle alerte !… Jamais, Olivier n’a été si près de la mort… Michel, comme tu es pâle ! Va en bas, auprès de Césarine, une vieille bonne que j’ai installée pour aider à Alec à tenir la maison… Elle te donnera à manger.

— M. le docteur, je voudrais assister au réveil de mon pauvre M. Olivier… Laissez-moi rester.

— À ton aise. Tiens, ma femme, va lui faire prendre un peu du grog que dégustera Olivier tout à l’heure… Par exemple, obéis, Michel… Sinon, je te mets à la porte.

— Pauvre petit ! fit la vieille dame compatissante, en serrant l’enfant avec sollicitude… Par quelles tragiques aventures tu continues de passer… avec nous tous !

— Vous êtes bien bonne, Madame. Oh ! je n’aime pas cette liqueur… mais je sais que je dois la prendre… Donnez ! je ferme les yeux.

— Et Olivier ouvre les siens, murmura avec satisfaction le docteur, en se penchant vivement sur le jeune homme, qui le regardait, en effet, avec une sorte de vague surprise.

— Le Dr Cherrier !… Mon vieil ami !… Vous,… c’est bien vous ! Où… où suis-je donc ?

— À Saint-Denis, Olivier, dans votre maison toujours accueillante.

— Même pour les revenants… fit celui-ci, en regardant partout.

— Non, non, Olivier, vous êtes un revenu seulement, mais ne bougez pas… Ma femme va s’approcher… Je vois que le gentilhomme s’agite, hein ?… Voulez-vous bien vous recoucher…

— Chère Madame Cherrier… fait le malade… en souriant tristement et en tendant la main, … quelle pauvre ombre de l’Olivier de jadis… vous est… arrivée… ce soir…

— Vous ne sauriez croire, mon enfant, murmura la vieille dame dont la voix tremblait, quel bonheur j’éprouve de vous savoir chez vous… au milieu de vos chers souvenirs… Et soyez bien tranquille au sujet de la conduite de votre ménage… J’ai vu à tout, d’avance. J’y ai mis tout mon cœur.

— Et beaucoup de son esprit, Olivier. Ma femme est toujours la modestie même. Vous savez qu’on peut avoir confiance en son bon jugement…

— Comme je vous remercie tous… reprit Olivier. Docteur, que m’avez-vous fait ?… Je me sens mieux tout à fait, je vous assure… Qu’ai-je besoin de ce grog que me présente mon petit ami Michel ? Dispensez-m’en.

Prenez-le, au contraire, Olivier, cela vous aidera à passer une bonne nuit. La joie fait mal comme la douleur… Vous le savez bien, voyons. Vous vous agiterez malgré vous… en ces premières heures du retour…

— Croyez-vous… que je n’aime pas mieux rester les yeux… grands ouverts… Dormir, oublier, pourquoi quand c’est si bon de tout reconnaître… en ce cadre où… j’ai été si parfaitement heureux… Oh ! comme je le comprends maintenant…

— Allons, allons, vous parlez trop, Olivier… Et puis, avalez-moi, n’est-ce pas, cette boisson préparée avec tant de soin par ma femme…

— Comment, vous avez voulu vous en occuper vous-même. Madame ?… fit Olivier… Allons, donne vite, Michel.

— Bravo ! Olivier… Vous serez récompensé, allez, de votre courtoisie… Oui, oui, quel bien-être vous ressentirez. Nous partons, maintenant… C’est entendu, n’est-ce pas, demain, repos complet au lit, Olivier, les yeux fixés sur les arbres de la route, sur le ciel, sur toute cette belle nature, qui vous entoure… Ne pensez à rien… Laissez-vous vivre tout simplement. Après-demain, nous verrons… Notre curé Demers veut vous voir, vous pensez bien, et aussi, mon confrère Duvert, de Saint-Charles… C’est cela. Ma femme, entraîne-moi… Michel, ne descends pas. Prépare-toi pour la nuit sur ce divan… Olivier sera content de te savoir à deux pas de lui… Bonsoir, bonsoir, mes amis !

Fidèle à la consigne du médecin, Olivier, le lendemain, demeura dans sa chambre et ne souffrit que Michel ou Alec auprès de lui. Vers cinq heures, cependant, il demanda au petit garçon de l’aider à gagner un fauteuil près de la fenêtre. Cela le reposerait de changer de position.

Une petite table s’y trouvait à portée de la main d’Olivier. Plusieurs lettres y avaient été déposées, quelques-unes arrivées depuis quinze jours. Le jeune homme tressaillit en les apercevant. Il les examina attentivement sans les ouvrir, puis, avec un soupir, les rejeta sur la table. Qu’avait-il donc espéré ? Michel revenait en ce moment vers lui avec une tasse de lait fumant.

— Dans une demi-heure, Michel, décida Olivier, tu vas me lire à haute voix ces lettres… Il y en a une qui me paraît importante… C’est un de mes vieux clients qui écrit…

— Le docteur permet que vous voyiez cela ?

— Michel, ne me contrarie pas, toi, au moins.

— Jamais, M. Olivier. Mais j’ai peur…

— De quoi as-tu peur ?

— Vous avez toussé beaucoup toute la matinée… Si cela vous reprenait…

— Mais c’est toi… non moi… qui lirai…

— C’est vrai.

— Le courrier est bien tout ici, petit, n’est-ce pas ?

— La bonne en bas, — elle s’appelle Césarine, — m’a dit que oui, M. Olivier.

— Très bien.

Mais une ombre de tristesse parut de nouveau sur le front du jeune homme, qui tourna la tête vers le dehors et tomba durant une demi-heure dans un mutisme complet.

Soudain, il se redressa.

— Michel, approche-toi près, bien près de moi, un instant… Bien… Parle-moi de Mathilde, et de Josephte…

— Oui, M. Olivier.

— Savent-elles que je suis libre ?

— Oui, M. Olivier.

— Ah !

— La princesse est en grand deuil, vous ne le saviez pas encore…

— Que dis-tu ?

— Son père est mort la semaine dernière. Elle a beaucoup pleuré…

— Sans que je sois auprès d’elle… Ma pauvre Mathilde… Son fardeau se fait de plus en plus lourd.

— Elle a dit un soir, en nous embrassant Josephte et moi : « Mes petits… si je ne vous avais pas… comme je me sentirais seule !… Et alors, Josephte a murmuré : « Il y a Olivier, cousine… mais les méchants Anglais le retiennent… vous le savez bien… » Et la princesse s’est mise à sangloter tout haut… tout en nous faisant signe de la quitter. J’ai vu, avant de refermer la porte qu’elle prenait entre ses mains, qui tremblaient bien fort, le beau portrait qu’elle a de vous.

— Ma chérie… son cœur est si noble… Peut-elle oublier ?

— Elle vous aime tant aussi…

— Michel, je te remercie de tout ce que tu viens de me dire… Et maintenant, ne me parle plus… de personne… J’ai eu un moment de faiblesse… Oublions cela. Tiens, lis-moi, une seule lettre, celle-ci qui vient des États-Unis.

— Si vous vous recouchiez… vous entendriez tout aussi bien.

— C’est cela, quoique je ne me sente pas plus mal. Mais le Dr Cherrier peut arriver d’une minute à l’autre, et je veux avoir l’air, au moins, d’être fidèle au repos, à l’immobilité absolue qu’il m’a prescrits pour la journée… Ne me trahis pas…

— Il n’y a pas de danger… Oh !… voilà que vous recommencez à tousser…

— Ce n’est rien… Allons… aide-moi…

Le lendemain, Olivier surprit le Dr Cherrier. Il allait beaucoup mieux, sa respiration était normale, son pouls, régulier, sa fièvre disparue.

— Vous voyez, docteur, ma vieille maison exerce sa vertu bienfaisante.

— Je n’en reviens pas.

— Je vais me lever et reprendre mes anciennes habitudes.

— Pas si vite, mon grand. Il faut rendre ce mieux durable en l’économisant.

— Bah !!!

— Qui vous presse ?

— Certaines affaires assez importantes.

— Vous ne les avez pas rêvées ces affaires ?

— Pas du tout, docteur… Des lettres sont venues depuis quinze jours. J’en ai pris connaissance, hier.

— J’avais pourtant défendu toute application.

— Ce sont de bonnes nouvelles qu’on me donnait. Cela se supporte très bien, allez.

— Elles ne demandent donc aucune réflexion, ces lettres… importantes ? Curieux ! Attendez, attendez encore avant d’y répondre.

— Écoutez, docteur, afin de vous gagner à ma cause, je vais vous résumer le contenu des trois lettres, qui exigent une prompte réponse.

— Vous allez vous fatiguer, Olivier, à tant parler.

— Ce sera vite dit. La première et la deuxième lettres sont d’assez fortes créances que je recouvre. La troisième est une offre d’achat pour mes terres du Bord de l’eau.

— Ah !… C’est extraordinaire.

— C’est inespéré… Je n’en ferai qu’un… meilleur testament.

— Hein !

— Docteur, si vous croyez que je conserve des illusions…

Alors, croyez-vous que je vais abandonner la lutte ? Moi Séraphin Cherrier, un vieux, très vieux docteur en médecine, et qui en a plus que sa part, du vieux sang indomptable des Cherrier… Non, non, non, jeune ami, le dernier mot n’est pas dit à votre sujet… Je vous prie de le croire… Ne hochez pas la tête comme cela… Je n’ai jamais été aussi résolu… Et ce bel été devient mon complice, et combien d’autres choses… encore. Vous voyez, vous souriez.

— Votre confiance me charme sans me convaincre.

— Ça m’est égal, votre délicate ironie.

— Oh ! je vous suis reconnaissant aussi. Mais je ne tiens plus à la vie… J’ai trop souffert dans tout mon être, physique, moral, intellectuel… que sais-je ?

— Des phrases sonores que tout cela.

— Si vous voulez… Tenez, je cède. Je ne sais même plus vouloir.

— Pourtant, vous vouliez quelque chose tout à l’heure. Vous parliez de me gagner à votre cause.

— J’aimerais à causer avec mon ami le notaire Joseph Migneault.

— Demain, demain seulement.

— J’aurais voulu battre le fer quand il est chaud.

— Hé ! hé ! Nous sommes en juillet, mon ami, rien ne se refroidit par ces temps de canicule.

— Vous êtes impitoyable, docteur.

— Comment ? Je vous permets de vous lever cet après-midi, de vous reposer sur la galerie, étendu dans votre chaise longue. Vous allez recevoir deux visites : celles de M. le curé et du Dr Duvert… et vous me trouvez dur… Quelle ingratitude !

— Vous avez raison, docteur, j’admets votre bonté… Mais après-demain, il faudra se rendre à mon désir.

— Certes ! J’irai moi-même avertir ce bon Joseph Migneault. Mais dites, Olivier, vous êtes donc résolu à vendre votre terre ?

— La plus grande partie, oui, docteur. Je ne veux et ne puis reconstruire qu’un seul de mes entrepôts. Je ne suis pas devenu un mendiant, mais il est certain que je n’aurai plus qu’une belle aisance. Adieu la fortune !

— Vous êtes jeune. Vous vous referez.

— Peuh !… Du moment que ma petite Josephte se verra en face d’une vie indépendante, à l’abri non seulement du besoin, mais d’une existence trop austère… où il faut compter, se priver…

— Écoutez, Olivier, vous allez cesser de penser à toutes ces choses… Grand Dieu : savons-nous avec certitude ce que sera notre avenir, au fond ? Qui est assuré de ceci, de cela ? Une volonté plus forte que la nôtre intervient finalement. Elle emporte tout, parfois avec la plus sage des promptitudes.

Quand cela serait, docteur ?… N’espérant, ou ne désirant plus rien… voyez-vous, je deviens indifférent… à tout… à tous, aussi hélas !

— Mais… qu’est-ce que cela, Olivier ? Votre front se couvre de sueur… Ne bougez plus… Je m’en vais vous ausculter.

— Non, non,… c’est de repos… que j’ai besoin…

— Je descends, mais remonterai tout à l’heure… Fermez les yeux, tandis que j’éponge votre front têtu avant de vous laisser.

Le Dr Cherrier monologuait en faisant les cent pas dans les allées du jardin, abandonné, si pauvre d’aspect, maintenant. Il serrait les poings et fulminait contre tout : l’Angleterre, qui ne voulait rien comprendre aux griefs des Canadiens, les patriotes, des braves, mais des têtes chaudes aussi… Un jeune de la valeur d’Olivier, s’en aller ainsi vers la mort… Car le docteur, tout en se déterminant à lutter, craignait un tragique dénouement… « Il ne veut pas m’aider à tenir tête à la vieille rôdeuse… qui devrait pourtant s’être rassasiée de victimes à Saint-Denis, comme à Saint-Charles… Il me faudrait de l’aide… Si Mathilde Perrault paraissait… Mais voilà, la situation est délicate de part et d’autre… Et ce n’est pas Olivier, en son état actuel, qui pourrait trancher la difficulté… Il ne prononce pas même ce nom de jeune fille qui doit lui brûler le cœur et les lèvres… »

Et cependant, cette aide qu’implorait le docteur frappait, à Saint-Denis, à la porte de la maison du curé Demers, dès huit heures le lendemain matin, une jeune fille toute vêtue de noir, qui, en levant soudain son voile, avant d’y entrer, laissa voir les traits douloureux de Mathilde Perrault.

Le curé, ce fut lui qui vint répondre, recula avec surprise, en apercevant cette dame inconnue.

— M. le curé, je suis Mathilde Perrault, de Montréal, la fiancée d’Olivier Précourt. Pouvez-vous me recevoir ?

— Oui. Mademoiselle, Entrez… Vous êtes seule ?

— J’ai laissé ma petite compagne de voyage. Josephte Précourt, chez le Dr Cherrier, qui a presque reçu un choc, en m’apercevant de si bon matin, chez lui…

— Asseyez-vous, Mademoiselle, dans ce fauteuil… Que puis-je pour vous ? Vous avez déjeuné au moins ?

— Vous pensez bien que la bonne Madame Cherrier, une amie de ma mère, jadis, m’a traitée, gâtée comme son enfant.

— Vous êtes arrivée à Saint-Denis… quand donc ?

— Hier soir, vers dix heures. Madame François Coderre que je connais très bien m’a donné l’hospitalité dans sa maison confortable.

— Que voulez-vous de moi, mon enfant ?

— Un conseil, M. le curé… puis votre aide… en tout.

— Parlez !

— Vous avez vu mon fiancé, hier, m’a dit le Dr Cherrier. Comment l’avez-vous trouvé ?

— Si je dois être franc, ma fille, je vous dirai que j’ai cru apercevoir un inconnu dans ce corps dévoré par la fièvre, qu’une terrible détermination a provoquée… Un jeune homme élevé comme M. Précourt, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi… je parle brutalement… vous pleurez…

— Laissez, M. le curé,… les femmes ont une sensibilité… qui les trahit… toujours… Alors, il est bien malade… mourant,… mon Olivier ?

— Peut-être pas mourant… le Dr Cherrier espère encore… surtout s’il veut se raccrocher à la vie. Il ne lutte pas contre son état, paraît-il.

— M. le curé, je suis venue pour l’aider à lutter, moi… et jusqu’au bout. Je suis l’alliée du docteur. Il faut que nous le tirions de là. Il le faut…

— Vous !… vous… une jeune fille, qui demeurez à Montréal… dont il ne se considère plus le fiancé…

— Il vous l’a dit ?

— Hélas ! oui, ma fille, et comment ne pas l’approuver ? Son existence qu’il a sacrifiée, c’était la sienne après tout… Mais, la vôtre, a-t-il le droit ? Quels yeux vous faites ! Vous me trouvez cruel, n’est-ce pas ?

Je ne pense pas du tout comme vous, M. le curé. El si vous le permettez, je vais vous dire pourquoi.

— Certainement que je le permets. Puisque vous voulez un conseil, encore faut-il que je sache bien ce dont il s’agit.

— M. le curé, peut-être aurai-je été plus loyale en disant tout de suite que ce n’est pas un conseil, au fond, que je suis venue vous demander, mais bien un assentiment… même forcé et un grand geste que vous êtes seul à pouvoir accomplir.

— Vous m’effrayez un peu.

— Il y a un proverbe que je fais mien ce matin : ce que femme veut, Dieu le veut… Et si Dieu le veut. M. le curé de Saint-Denis, ne s’y opposera pas.

— Oh ! oh ! n’est-ce pas trop vous avancer ? fit le curé, en souriant et en hochant la tête.

— Je ne le crois pas.

— Qu’est-ce donc que vous voulez avec cette force, ma pauvre enfant ?

— Une chose que je trouve toute simple pour ma part : épouser à cinq heures, cet après-midi, Olivier Précourt, le jeune homme auquel je n’ai pas rendu ma promesse, s’il m’a rendu la sienne.

— Vous n’êtes pas sérieuse. Mademoiselle ! s’exclama le curé qui avait sursauté. On n’épouse pas un mourant…

— M. le curé, je vous en prie !

— Vous m’obligez à être cruel… pardonnez-moi !

— Comme si de me torturer avec des mots qui me remettent en face de ma douleur pouvait changer quelque chose à ma détermination, murmura la jeune fille en gémissant. Mais vite elle se domina.

— Mais Olivier lui-même repoussera votre demande, reprit le curé ; plus ému qu’il ne voulait le paraître. Et vous savez que le consentement des époux doit être mutuel.

— J’arracherai ce consentement.

— Quel résultat espérez-vous d’un pareil geste de folie ? Vous êtes jeune… et… de tournure très agréable… je vous parle en vieux, vieux curé… plus tard, et ce ne sera pas trop tard, vous pourrez refaire votre vie.

— Je ne crois pas à la mort d’Olivier. Mon amour le sauvera.

— Et si vous échouez ?

— Je porterai éternellement son deuil. M. le curé, ne comprenez-vous pas que si j’aimais déjà profondément Olivier avant sa conduite courageuse à Saint-Denis, j’ai encore plus d’attachement pour lui aujourd’hui qu’il est un héros malheureux ?

— Vos parents ne vous ont donc pas dissuadé d’un projet si extraordinaire ?

— Je n’ai plus personne… Mon père est mort la semaine dernière… Et puis, quand même…

— Le Dr Cherrier ne peut vous approuver en tout cas.

— Il me connaît assez pour savoir que je puis être résolue de façon inébranlable.

— Votre exaltation du moment va tomber… Et si Olivier s’aperçoit jamais de vos regrets…

— M. le curé, vous ne savez pas ce que peut vouloir et accomplir avec une ferveur jamais diminuée une femme qui aime et qui espère encore. Si Olivier meurt, croyez-vous que je me pardonnerais facilement de ne pas lui avoir moi-même fermé les yeux… quelque grande que puisse être alors mon agonie. S’il ne meurt pas, connaîtrez-vous deux existences plus pénibles que les nôtres ? Je l’aime, il a besoin de moi plus que jamais… et je m’en irais égoïstement vivre une vie paisible sans me soucier de toutes ses douleurs… M. le curé, vous devriez mieux me comprendre.

— Écoutez, mon enfant, je ne pourrai jamais vous conseiller un tel mariage… Mais si vous le faites, si le consentement de votre fiancé est acquis, je bénirai, même l’âme angoissée par votre imprudence, cette union extraordinaire… Le mariage, ce sont deux promesses qui s’échangent… devant le ministre du Seigneur qui les bénit, et demande sur elle les grâces de Dieu.

— Bien, M. le curé. Merci de tout cœur de m’avoir écouté…

— Et un peu rudoyée, mon enfant, fit le curé, mais vous le méritez.

— Peut-être !… Alors, et la jeune fille se leva, vous serait-il possible de venir à la maison des Précourt vers trois heures, cet après-midi ?

— Si tôt ?

— L’état d’Olivier presse… Aucune, des chances de guérison ne doit être négligée. Je ne retournerai pas à Montréal, d’ailleurs, je l’ai juré.

— Folle enfant !

— Heureuse enfant, même dans la douleur sans nom, qui me broie… Je vous en prie, mon père, bénissez-moi…

Et la jeune fille, avec un court sanglot, s’agenouilla devant le prêtre, qui, lui aussi, leva vers le ciel, avant de prononcer des paroles de bénédiction, des yeux voilés de larmes, où se lisait la sympathie la plus tendre et la plus profonde.

Longtemps, le curé, demeura à la fenêtre, une fois sa visiteuse partie. Sa tête si bien équilibrée, si claire, luttait contre son cœur que l’émotion bouleversait.

« À la grâce de Dieu, dit-il enfin. J’ai fait mon devoir. J’ai avertie cette enfant affolée… Mais j’admire quand même son courage… Voilà encore une de nos Canadiennes à la grande âme énergique… En ai-je vu de ces femmes de chez nous, silencieuses, volontaires, aimantes et sachant demeurer debout au pied du plus terrible calvaire… La rébellion des deux années dernières a révélé tout ce que leur tendresse, aussi impuissante qu’immense, contenait de sublime endurance… Mon Dieu ! pitié devant toutes ces larmes, et grâce pour la vaillance de cette petite fiancée stoïque !… Inspirez-la !… Veni Sancte Spiritus »