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Flammarion (p. 91-102).
II.  ►
Troisième tableau. I.

I

Bien que le règlement intérieur portât : « Les bureaux de la Direction seront ouverts de onze heures à quatre heures », il était rare que M. de La Hourmerie ne s’attardât pas à la besogne jusqu’à six et sept heures du soir. De là, l’hiver, une consommation de pétrole et de coke bien faite pour navrer le chef du matériel, le parcimonieux M. Bourdon, qui s’en lamentait en effet et regardait avec des révoltes contenues filer en une saison, entre les mains de son collègue, les économies d’une année laborieusement réalisées sur tout le reste du personnel.

Si bien qu’entre ces deux messieurs animés de zèles égaux mais agissant en sens contraires, les relations s’étaient tendues, puis aigries et qu’ils en étaient venus à ne plus se parler ni même saluer lorsqu’ils se rencontraient, s’entretenant par lettres cérémonieuses et sèches des intérêts communs de l’Administration. Bourdon traitait La Hourmerie de paperassier et de gaspilleur ; La Hourmerie, de son côté, appelait son collègue « Monsieur l’Épicier », par allusion à la ficelle et aux bougies dont le chef du matériel était le grand répartiteur, et ces grotesques inimitiés faisaient suer Lahrier à grosses gouttes.

Donc ce jour-là, comme de coutume, M. de La Hourmerie travaillait encore, bien qu’il fût près de cinq heures et demie.

Il venait d’allumer sa lampe, et sous le coup de clarté de l’abat-jour il revisait les rédactions de Chavarax avant de les envoyer au visa d’approbation du Directeur.

C’était pour lui l’heure vraiment douce de la journée, où se pouvaient gaver, délecter tout à l’aise, de belle prose administrative, ses instincts de rond-de-cuir endurci. À lire les phrases de Chavarax, hérissées d’âpres lieux communs, il goûtait des joies de fin gourmet. Ses jouissances étaient infinies, encore, d’ailleurs, que tout intimes et qu’à peine un soupçon de sourire les trahît – moins qu’un soupçon : une ombre, une idée, un rien ! on n’eût su dire quoi au juste de tendrement voluptueux endormi en ses coins de lèvres.

Autant Lahrier lui pesait aux épaules, autant, par contre, il prisait Chavarax, avec lequel, des heures entières, il discutait de jurisprudence, le derrière présenté aux bûches de la cheminée entre les pans écartés de sa redingote. L’érudition de son employé le comblait d’aise, son ardeur à préconiser la sagesse du Conseil l’État, l’impeccabilité de la Cour de cassation. Pourtant il n’était pas fâché de jouer un peu, lui-même, à l’indispensable, en présentant au Directeur les rédactions de Chavarax parsemées de larges traits d’encre et de rectifications en marges.

Deux coups.

— Entrez !

C’était Ovide. Il tenait une lettre à la main, et sans mot dire — ce sage savait le prix des paroles — il vint la tendre au destinataire, à bout de bras.

— De qui donc ? fit M. de La Hourmerie.

— De M. Bourdon. Y a une réponse.

— Voyons cela.

L’enveloppe indiquait : « Pressée et rigoureusement personnelle. » Il se hâta de décacheter.

Voici ce que contenait le message :

DIRECTION GÉNÉRALE
DES
DONS ET LEGS


BUREAU DU MATÉRIEL
Paris le…


Monsieur et cher collègue,

J’ai l’honneur de vous faire savoir que dans la journée d’hier, votre employé, M. Letondu, a, de son pied lancé avec violence, fendu la porte de son bureau, faisant voler en éclats, du même coup, la large vitre dépolie qui formait la partie supérieure de cette porte. En outre, M. Letondu, dont l’état d’esprit anormal paraît loin de s’améliorer, manifeste depuis quelque temps une prédilection marquée pour les exercices du corps. Il a apporté des fleurets et, durant des heures entières, il boutonne les murs de sa pièce dont le papier n’est plus que loques et lambeaux. Il fait également des haltères, sortes de poids à deux têtes qu’il lève à la force des bras, puis laisse retomber bruyamment sur le sol, au grand effroi de M. Guitare, commis d’ordre, logé exactement au-dessous, ainsi que vous n’en ignorez pas. Ces choses, compliquées des marches, contremarches, appels de pied et autres évolutions inhérentes à l’art de Gâtechair, ont été d’un fâcheux effet pour le plancher de votre subordonné. Les lattes, ébranlées, se disjoignent et se désagrègent de toutes parts ; en même temps, par contrecoup, le plafond de M. Guitare s’écaille, se lézarde, s’entrouvre, s’écroule peu à peu, en un mot, sur la tête de ce fonctionnaire.

« La céruse lui en pleut dans les cheveux, m’a-t-il dit, sous l’aspect de bris de coquilles. »

Des travaux de réparations sont donc devenus indispensables et je compte y faire procéder dans le délai le plus rapide, malgré que le devis établi s’élève à la somme relativement considérable de cent trente-sept francs quarante-cinq centimes (137 fr. 45).

Permettez-moi de vous faire remarquer, cependant, que je ne saurais faire face à cette sortie de fonds sans quelque scrupule de conscience, et que j’ai longuement hésité si je n’en référerais pas à l’autorité directoriale de ce cas tout particulier… Un sentiment de solidarité et de bonne camaraderie, que vous apprécierez sans doute, m’a décidé à n’en rien faire, mais vous penserez avec moi que, dans l’esprit du législateur, le budget du matériel n’a pas eu pour but de parer aux extravagances d’un énergumène.

Or, M. Letondu est fou, le fait n’est plus à discuter. Hanté de cette monomanie : « la régénération de l’homme par la gymnastique », il ne monte plus les escaliers de la Direction et n’en parcourt plus les couloirs qu’en criant : « Une ! Deux ! » à tue-tête, sous prétexte de développer ses pectoraux et de faciliter leur jeu, ce qui est une cause incessante de désordre.

J’ajoute qu’il devient inquiétant, que journellement, en son bureau, il mêle à ses divagations les noms de ses supérieurs hiérarchiques, et qu’après avoir, hier, chez moi, signé d’une main fiévreuse la feuille d’émargement, il m’a presque jeté au visage la plume dont il venait de se servir, faisant suivre cette voie de fait de cette déclaration incompréhensible :

Je tremble, monsieur Bourdon, je tremble… mais ce n’est pas de peur, c’est d’indignation !

Cette situation, Monsieur et cher collègue, ne saurait subsister sans de graves inconvénients. Des intérêts moraux et pécuniaires en souffrent, et il y a lieu d’y mettre fin, soit en faisant donner à M. Letondu un congé pour raison de santé, soit en sollicitant du Conseil d’État sa mise à la retraite proportionnelle. Vous n’hésiterez pas, j’en demeure convaincu, à agir au plus tôt dans ce sens. Pour moi, je suis déterminé à sauvegarder désormais la lourde responsabilité qui m’incombe et les fonds confiés à mes soins, fonds assez modiques, vous le savez, et que certains services – je ne songe à attaquer ici les prodigalités de qui que ce soit en particulier ne grèvent déjà qu’avec trop de sans-gêne.

J’ai l’honneur de vous saluer.
Hégésippe Bourdon.

De La Hourmerie avait l’agacement facile.

Il eut un geste impatienté :

— Allez dire à M. Bourdon qu’il m’embête !

Mais comme Ovide répondait : « Bien, m’sieu » et partait faire la commission, il l’arrêta :

— Non ! Attendez !

En amenant à soi une feuille de papier à en-tête administratif, il y jeta ces lignes de sa large écriture :

Le chef du Bureau des Legs remercie son collègue du matériel de sa communication. Il étudiera la question avec tous les soins qu’elle comporte, et prendra telles mesures qu’il jugera utiles.

Salutations.
De La Hourmerie.

— Portez cela.

Resté seul, il s’affala en son fauteuil, fixant de biais, sans voir, par-dessus son pince-nez, la débandade de chemises officielles éparpillées parmi sa table de travail, d’un bleu sombre où s’enlevaient en noir lithographié ces mentions indicatrices : Signature de M. le ministre, Signature de M. le sous-secrétaire d’État, Signature de M. le Directeur général, Conseil d’État, Présidence.

Il marmotta :

— Fou ! Parbleu ! Comme si je ne le savais pas.

Il le savait si bien, que, quelques jours avant, il avait eu à ce sujet une longue conférence avec le Directeur, et que celui-ci s’était nettement retranché derrière l’impossibilité d’agir. Le Directeur, en effet, M. Nègre, était un de ces lâcheurs aimables desquels il n’y a pas plus à redouter qu’à attendre. Tout jeune, d’une beauté robuste que poudrait un frimas précoce, il apportait dans sa mission le prestige de sa distinction exquise et le scepticisme souriant d’un augure de la décadence. Son rare talent d’orateur enveloppait comme une caresse, le rendant précieux, presque indispensable, en cette maison de la rue Vaneau où tenait lieu d’augmentation le bel art de faire espérer plus de beurre que de pain, et le fait est qu’on n’eût pas trouvé son pareil pour gargariser le personnel du miel calmant de discours aussi onctueux de bonne grâce que dépourvus de bonne foi. Sa parfaite et sa science du mot sonore assuraient ses hautes destinées.

En attendant qu’elles s’accomplissent, Letondu, lui, faisait des siennes. Il bouleversait la Direction de ses excentricités après l’en avoir réjouie, et Bourdon, en le signalant comme inquiétant, trahissait une façon de voir devenue peu à peu générale. Mon Dieu, ce n’était pas encore de l’épouvante, mais tout de même on commençait à s’émouvoir, à le saluer étrangement bas quand on le croisait dans l’escalier. Tel qui, naguère, rendait bien juste son coup de chapeau à ce pauvre diable humble et propre, pénétré de sa petitesse, le comblait de sourires à présent (sourires d’autant plus épanouis et larges que s’assombrissait davantage le front concave de Letondu où les rides couraient en cordes de contrebasse), et cette recrudescence d’amabilité était l’indice d’une anxiété non douteuse.

La plume aux dents, les yeux promenés de gauche à droite, le chef de bureau s’était remis à la besogne, mais sa pensée, hantée désormais, le servait mal. Visiblement la lettre de Bourdon lui avait tourné les sangs, tombée dans sa béatitude à la façon d’un billet de faire-part dans l’entrain, qu’il glace d’un seau d’eau, d’une joyeuse fin de dîner. Ç’avait été le brutal rappel à de fâcheuses préoccupations momentanément écartées. Il se surprit à tourner une page sans avoir conservé le souvenir d’en avoir lu une seule ligne, et à cette preuve criante du trouble qui l’agitait, il ne put retenir un claquement de langue.

Violemment il sonna Ovide qui parut.

Ovide, quand il s’apprêtait à recevoir une communication, ouvrait une bouche de boîte aux lettres. À la question posée par M. de La Hourmerie, avec un calme bien feint : « Est-ce que M. Letondu est parti ? » il eut, de la tête, un léger recul étonné :

— M’sieu Letondu ? Ah ben oui… Je m’étonne s’il s’en va jamais avant dix heures.

— Du soir ? s’exclama M. de La Hourmerie.

— Bien sûr, du soir.

Le garçon de bureau ricana, amusé de la figure du chef qu’abrutissait cette révélation. Et il conta la belle histoire arrivée à Boudin, le concierge, quelques jours auparavant.

Celui-ci, las d’avoir attendu vainement jusqu’à plus de neuf heures et demie le départ de Letondu, inquiet, naturellement, et pressé de se mettre au lit, avait fini par monter voir en personne, une bougie au fond d’un cornet de papier. Doucement il avait entrebâillé la porte et passé le haut de la tête en déclarant d’une voix à la fois suave et ferme :

— Faut s’en aller, monsieur Letondu ; les bureaux ferment à quatre heures.

Letondu qui, seul dans la nuit, effrayant et inexplicable, était debout sur sa cheminée, était alors descendu de son perchoir ; et il s’était avancé vers la porte, à ce point suave, lui-même, par ses yeux en boules de loto et le grimacement contorsionné de sa bouche, que le prudent Boudin avait regagné sa loge in summa diligentia. Depuis ce temps il laissait Letondu à son ombre et à son mystère, se couchait à huit heures moins le quart et pressait la poire à air, quand l’employé, au milieu de la nuit, demandait : « Cordon, s’il vous plaît ! »

— Par exemple, celle-là est raide ! fit M. de La Hourmerie, après la minute de silence de l’homme qui a pris son temps et digéré savamment sa stupeur.

La gifle à plat dont il cingla les moulures maculées d’encre de sa table le mit debout tout d’une pièce.

— Non, vrai, elle est trop forte ! Il faut que j’aille voir.

Ovide, ravi de son effet, gardait le rire muet des caïmans. D’une bourrade le chef l’écarta et sortit, tourmenté à son tour de cette même curiosité angoissée qui avait déjà travaillé l’âme pusillanime du concierge.