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Flammarion (p. 103-110).
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Troisième tableau. II.

II

Le long du corridor cul-de-sac qui conduisait au cabinet de Letondu, il s’aventura discrètement, les doigts au mur, pestant contre ses souliers qui pépiaient à ses pieds comme de petits oiseaux. À cette heure, la tombée du soir emplissait de doute l’étroit boyau, le prolongeait interminablement, pareil à un tunnel sans fin. Une succession de pâleurs imprécises, imprécisées et apâlies de plus en plus, marquait des portes ouvertes sur le vide des bureaux où traînait un restant de lumière.

Il fit dix pas et s’arrêta.

De là-bas, tout là-bas, comme du fond d’un puits, la voix montait, de Letondu parti à pérorer tout seul et discourant touchant les turpitudes humaines. D’abord hésitante, vagabonde, sa folie chaque jour grandissante s’était venue, enfin et définitivement, fixer en un chaos d’âpre misanthropie qu’une admiration désordonnée de l’Antiquité compliquait, sans que l’on sût pourquoi.

Tant qu’il sentait autour de soi le grouillement vivant de ses collègues, ça allait encore à peu près ; il se contenait, roulait simplement des yeux de fauve, et étouffait entre ses dents des grondements d’orage lointain. Mais sitôt seul, tout éclatait ! c’était le brusque débordement d’un liquide laissé trop longtemps sur le feu. C’est ainsi que M. de La Hourmerie l’entendit pousser l’un sur l’autre plusieurs « Pouah ! » significatifs, et essuyer bruyamment, de sa botte, les crachats semés par le plancher en signe de dégoûtation :

— Pouah ! pouah ! ah pouah ! Ah, cochonnerie !

Dans les échos de cette solitude, la voix du fou prenait d’étranges sonorités. Ce fut d’un ton de prêtre en chaire qu’il poursuivit, disant que les temps étaient proches ! que des événements immenses se préparaient ! car à la fin c’était l’invasion de la fange, et il importait que les âmes vraiment grandes en vinssent à la réalisation de leurs généreux desseins !

Il exposa :

— Je me rendrai à la Chambre des députés, portant le fer sous le feuillage, comme Harmodios et Aristogiton. Je monterai à la tribune ; et là, en présence d’un peuple innombrable venu des quatre coins du globe pour m’acclamer, je dirai !…

Il s’interrompit. Un temps interminable préluda à ce qui allait suivre. Puis les syllabes détachées, présentées une à une ainsi que des oracles :

— Je dirai des choses formidables !… qui étonneront les plus sceptiques !… et glaceront le cœur des plus braves, d’une indicible épouvante !

— Hein ! souffla à l’oreille de M. de La Hourmerie Ovide qui l’était venu retrouver en silence. Il triomphait.

À cet homme de sens pondéré et rassis, le détraquement cérébral de Letondu apparaissait prodigieusement farce et cocasse. Il étouffa dans le creux de sa main un rire qui s’y acheva en foirade, car le chef, d’un geste bref, venait de lui imposer silence :

— Chut !… Écoutez !

— Que d’hommes ! – je dis : en cette maison (déclamait maintenant Letondu, avec une majesté imposante), que d’hommes justement accusés de servilité et de bassesse seraient ici soupçonnés du contraire ! si ce contraire n’était encore un moyen détourné, qui les signale…

(Ici, ce fut le bruit d’une chaise qu’on a empoignée au dossier, brutalement replantée, ensuite, sur le sol.)

— … à la réprobation générale !

Il dit, et, de nouveau, se tut. Les deux hommes écoutaient toujours, dans l’attente anxieuse de ce qui se préparait.

— Salut aux gens de bien ! reprit enfin le fou dont on devinait le large mouvement emphatique, distributeur de justes palmes. Salut aux âmes irréprochables ! salut aux cœurs purs, dignes de ce nom ! salut aux consciences d’élite ! Aux honnêtes gens de tous les temps, passés, présents et à venir, j’entre et je dis : « Je vous salue, messieurs ! » – Mais honte à ceux-là, misérable et vil troupeau de brutes, que guide la seule flétrissure de leur néfaste réciprocité à travers une vie inutile, semée en apparence des plus nobles attributs de la vertu, en réalité du fumier de la duplicité, de la déloyauté et de la perfidie !…


— Mais qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? implora de soi-même le désolé La Hourmerie ; Messieurs les ronds-de-cuir - Georges CourtelineM. de la Hourmerie et Ovide écoutent Letondu qu’est-ce que tout ça peut bien vouloir dire, Seigneur Dieu !

Grave, il murmura :

— Oh ! cela finira mal !

Et ce seul mot, éloquemment ponctué d’un de ces hochements de tête qui n’ont pas confiance, le confessa malgré lui, ouvrit une échappée béante à l’essaim tumultueux et secret de ses inquiétudes. Letondu ne soufflait plus mot, immobile à présent, sans doute, et regardant tourbillonner autour de soi les ondes mourantes du crépuscule.

Soudain il se réveilla ; d’une voix qui sonna en appel strident de trompette :

— Une enquête ! cria-t-il, une enquête ! La révélation des monstrueuses turpitudes qui souillent les dessous de cette maison importe au salut de la Chose publique ! Des faits !… Et des noms !… Oui, des noms !… des noms plus encore peut-être ! ou moins ; qu’importe ?… jetés comme autant de soufflets à la face rougissante de honte d’un univers à jamais consterné, voilà ce qu’il faut ! Haut les cœurs ! Haut les âmes ! À moi les hommes de bonne volonté et de généreuse initiative !… Une enquête ! Une enquête ! Une enquête !

Et comme, dans un flot de rauques aboiements, Letondu vouait tout à coup à l’exécration des humains « cet ignoble La Hourmerie ! », le chef de bureau, bouleversé, frappé d’un coup de pied au creux de l’estomac, n’hésita plus :

— Allons, il faut en finir.

Un instant après il pénétrait chez le Directeur.