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Flammarion (p. 78-87).
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Deuxième tableau. III.

III

L’expéditionnaire Sainthomme, du bureau des fondations, était un maigre personnage de qui le maladif visage, éternellement en moiteur, avait l’humidité jaune clair des pommes de terre crues, fraîchement pelées. Entre les accrocs d’un veston encaustiqué ainsi qu’un meuble, sur les vastes glacis duquel on aurait aimé s’élancer, couvert d’épaisses fourrures et les pieds chaussés de patins, il dissimulait tant bien que mal l’attristante infamie de ses dessous : cette misère du linge qui, bon gré mal gré, tient à déclarer qu’elle est là, se révèle et s’affirme quand même, en manchettes craquelées de gerçures, en faux-cols chevauchés de ces cravates sans nom, que, seule, semble avoir décidées à n’être point cordons de soulier une susceptibilité bête. Rue de à Grenelle, grouillait autour de ce malheureux une ribambelle de malfichus : une fillette mi-aveugle ; un crapaud de cinq ans, éclopé, qui consolidait de béquilles son rachitisme précoce ; un dernier-né encore au sein, dont le visage couleur de saindoux promettait ; et une femme coiffée à la vierge, qui était devenue aphone pour avoir disputé trop de pièces de deux sous à l’âpreté des harengères. De quoi vivaient ces gens ? Problème !… de bouillons arrachés les uns après les autres à d’inépuisables pot-au-feu ; – sans doute aussi de ces choux équivoques dont les abominables relents empuantaient avec une obstination digne d’éloges le palier de leur cinquième étage.

N’importe. Au milieu de cette détresse, Sainthomme, les rares moments où il n’était pas au bureau, baladait sa morne figure imperturbablement sereine, son importance de personnage chargé d’une mission officielle, et les rides multiples d’un front qu’avait ravagé à la longue le sourd travail des hantises opiniâtres. Car cette âme avait son secret, cette vie avait son mystère : l’ambition (depuis des années qui lui pesaient comme des siècles) caressée par cet imbécile de se voir élevé, un jour, à la dignité d’officier d’académie !… Et en son assoiffement d’honneurs exaspéré de déceptions, sous le coup du labeur incessant d’une idée fixe tournée à la monomanie, il en était venu à cette extrémité : considérer le genre humain comme une grande famille unie, que, seulement, divisait le mixte terrain de « ses palmes ». D’où, pour lui, deux groupes bien distincts : le groupe ami, exclusivement préoccupé de les lui faire obtenir ; le groupe adverse, tout au souci de discréditer ses mérites et de compromettre ainsi ses chances à la distinction flatteuse qu’il convoitait.

Des trente employés ses collègues, pas un, bien entendu, qui n’eût son petit classement, côté cour ou côté jardin ; mais surtout lui apparaissait considérable le portier de la Direction. Oh ! ce sous-ordre !… Sainthomme n’en osait regarder qu’avec une respectueuse terreur le masque de sournois gorille, le petit crâne aux tempes dévastées, dont se dissimulait l’essaim d’obscurs pensers sous la feinte bonhomie d’une casquette trop large. Oui, formidable, car douteux, tel se révélait, à ses yeux, ce concierge appelé Boudin !

Disons tout.

Un fréquent cauchemar, familier de ses nuits tourmentées, le lui montrait enveloppé jusqu’aux cils d’un manteau couleur de muraille, volant à de mystérieux rendez-vous où le venait bientôt retrouver le Directeur des Dons et Legs. Des enfoncements de culs-de-sac déserts abritaient ces entrevues ; le maître et le valet s’y abordaient avec des airs de conspirateurs, et, durant des heures entières, à la faveur des ombres de la nuit, ils s’entretenaient à voix basse de questions ayant trait à l’Administration : celui-là recueillant des lèvres de celui-ci tous les renseignements de nature à éclairer sa religion sur le compte de ses employés : leurs heures d’arrivée à la Direction, leur hâte à en partir le soir, leur tenue dans la rue Vaneau, le nombre de camarades mâles et femelles qui leur venaient faire visite, la quantité de bouteilles de bière qu’ils se faisaient monter les jours de grande chaleur, et cætera, et cætera.

Tant et si bien que, l’obsession de son rêve ayant petit à petit empiété jusque sur ses veilles, Sainthomme en était arrivé à fournir des dix et onze heures de présence où les autres en fournissaient quatre et à rayer de ses papiers tout ce qui, de loin ou de près, pouvait ressembler à un congé. Plus de vacances réglementaires, de lundi de Pâques, de Premier de l’an, de 14 Juillet ou de Vendredi saint. Le petit boiteux fût venu à claquer, qu’il l’eût fait mettre en terre à l’aube, de façon à pouvoir, encore, être au travail avant tout le monde !… Il venait au bureau le dimanche ; et comme le concierge, ce jour-là, mettait à profit ses loisirs pour aller prendre le vermouth avec des cochers du quartier, il lui arrivait de l’attendre des heures, sous le porche glacial de l’immeuble – payé de sa peine si, à son retour, le pipelet le saluait d’un air flatteur :

— Ah ! ah !… Quel bûcheur, ce monsieur Sainthomme !… C’est donc, comme ça, que vous êtes tout le temps sur la brèche ?

Il lui donnait sa clé :

— Voilà.

— Merci, Boudin, disait Sainthomme.

Et, par le vide de l’escalier, il s’élançait à la conquête de ses palmes ! Jusqu’au soir, seul en son bureau, il abattait de l’expédition, au milieu d’un silence si grand qu’il en avait par instant aux oreilles le bourdonnement de gros coquillages, s’interrompant de temps en temps pour étirer sa lassitude et jeter un coup d’œil, par la fenêtre ouverte, à cet azur des dimanches parisiens qui évoque les longues promenades au bord de l’eau, les haltes sous les tonnelles, les paresses et les vagues sommeils sur les herbes rôties des fortifications…

Cela avait amené ceci : une exploitation en règle de ce délire vaniteux, et de la part du Directeur, qui l’entretenait jalousement, mais se gardait bien d’y satisfaire – en homme persécuté de revendications criardes, éternellement tiraillé entre ses bonnes intentions et l’impossibilité de les réaliser faute de capitaux suffisants ; et de la part des employés, qui, très bien, se soulageaient sur lui du surcroît de leur besogne, en lui disant : « Faites donc ça » avec des airs sous-entendus de messieurs qui ont le bras long.

Lahrier, surtout, en jouait… C’était plaisir de voir ça.

Cette fois, ce fut un délice.

Chassant d’une poussée de l’épaule la porte de la pièce où travaillait Sainthomme la face en sueur, les coudes en travers de la table :

— Eh ! Sainthomme !… Bonjour.

— Tiens, c’est vous !

— Oui, et avec du neuf, mon cher.

Il avait forgé une histoire admirable, un fourbi de secrètes accointances avec un mystérieux monsieur que sa discrétion naturelle lui interdisait de citer, mais qui, très haut placé dans la bonne grâce présidentielle, semait à son bon plaisir des mannes de rubans violets… En sorte que, depuis deux ans, il cultivait en les alimentant les convoitises de son collègue, ayant toujours, à la disposition de cette brute, des piles de dossiers amassés et des cliquetis argentins de palmes académiques.


À la révélation qu’il y avait du « neuf », Sainthomme se roidit contre une défaillance ; mais quelque fût sa volonté à masquer pudiquement son trouble, un hoquet d’émotion coupa en deux morceaux le « Entrez donc » qu’il jetait à Lahrier. Celui-ci, dont on voyait juste la figure et le haut de l’épaule engagé dans l’entrebâillement de la porte, se faisait fort tirer l’oreille. Il jouait le monsieur débordé de besogne, qui repassera une autre fois n’ayant pas le temps de flâner. Enfin, sur de nouvelles instances, il dit qu’il voulait bien entrer une seconde.

— Une seconde, mon vieux, pas plus, parce que, vous savez, j’ai à faire.

— Eh oui ! eh oui !

Il entra donc, pliant sous le poids des dossiers qu’il maintenait de son bras sur sa hanche et dont il se hâta de caler, à la moleskine d’une chaise, la pile énorme et vacillante. Mais déjà Sainthomme s’en était emparé, et, pendant que l’autre, bon apôtre, mimait la stupéfaction, interrogeait, l’air bête : « Qu’est-ce que vous faites là ? » il l’allait enfouir sans mot dire, en les enfoncements d’un placard qu’ensuite il refermait à clé.

— Ne vous inquiétez pas.

— Comment !

— Laissez donc, je vous dis ; laissez donc.

Puis :

— Vous pouvez bien me permettre de vous donner un coup de main ?

Alors Lahrier fut grandiose. Hautement il se récria : il se plaignit que ce fût toujours la même histoire et déplora amèrement la sottise dont il témoignait en se laissant tout le temps pincer. Il finit par élever la voix et par EXIGER ses dossiers. Sainthomme dut faire valoir des droits. Affectueux et ferme tout ensemble, il eut le sec « Permettez » devant lequel on n’a plus qu’à baisser pavillon ; en même temps, de ses doigts ouverts sur le geste avancé de Lahrier, il faisait taire les discrétions absurdes, opposait une digue infranchissable au flux des généreuses fougues :

— Je sais ce que je vous dois !… Je le sais… Et plus un mot, hein ?… Il suffit !…

— Que vous me contrariez ! fit Lahrier.

Sur quoi, sans transition :

— Ça marche, votre affaire.

— Oui ? questionna le pâle Sainthomme.

— Tout à fait ; oh mais, tout à fait !… J’ai vu notre homme hier soir.

— Eh bien ?

— Eh bien ! l’affaire est dans le sac. Il a longuement parlé de vous au président de la République, qui s’est montré fort attentif et aussi bien intentionné que possible à votre égard. – Ce sera pour le 14 Juillet.

— Sûr ?

— Ou pour le 1er janvier. Pour cette année, enfin… ou l’autre. C’est imminent, en tout cas.

Il parlait, et les yeux de Sainthomme flambaient verts, tels les yeux en bouchon de carafe de ces gigantesques poupées qu’anime O’kill le ventriloque, cependant qu’à Grenelle, rue de l’Exposition :

— Quand on pense, criait la femme devant le vide sinistre du buffet, quand on pense que, depuis sept ans, on ne l’a pas augmenté d’un sou !… Deux cents francs seulement, mon Dieu ; une augmentation de deux cents francs, et ce serait le loyer payé !…