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Flammarion (p. 67-77).
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Deuxième tableau. II.

II

Abasourdi un instant, Lahrier leva le nez et dit :

— Voilà une heureuse nouvelle, d’un prodigieux intérêt ! Oui, palpitant, en vérité. Vous devriez le téléphoner à toutes les cours étrangères.

Et :

— Enfin, Soupe, décidément, vous êtes donc plus bête à vous seul que tous les cochons de Cincinnati ? À cette heure, vous ne pouvez plus aller aux lieux sans vous croire dans l’obligation de faire une préface ?

— Une préface !

— Bien sûr, une préface. — Qu’est-ce que ça peut me faire, que vous alliez aux lieux ? D’abord vous saurez une chose ! Quand on a reçu de l’éducation on y va sans rien dire, aux lieux ; ou alors on est un sale mufle.

— Et si je veux y aller, moi, aux lieux ? riposta, après un instant de silence, Soupe dressé sur ses ergots. Vous n’avez pas la prétention de m’empêcher de faire mes petits besoins et d’aller aux lieux quand cela me plaît ?

Lahrier, que l’agacement gagnait, reprit :

— Je ne vous parle pas de ça.

— Vous ne me parlez pas de ça !

— Non, je ne parle pas de ça. J’en serais ma foi bien fâché, de vous empêcher d’aller aux lieux ! et si, même, je souhaite quelque chose, c’est que vous y élisiez domicile une fois pour toutes ! que vous y passiez votre vie ! que vous ne les quittiez jamais ! J’aurais au moins le soulagement de ne plus voir votre sale tête. — Je vous dis simplement ceci : que vous ne seriez point compromis pour aller aux lieux comme tout le monde, discrètement, en homme bien élevé, sans proclamer : « Je vais aller faire mes petits besoins » avec des airs de jeune espiègle.

Il disait des choses sensées, mais la stupidité du père Soupe atteignait en folle surdité, en extravagante obstination, aux limites les plus reculées du chimérique et de l’irréel.

— A-t-on jamais vu ! clama, indignée, cette vieille bête. Un moutard (on lui presserait le nez, il en sortirait du lait) qui voudrait m’empêcher d’aller aux cabinets et de faire mes nécessités !…

Lahrier, que venait de mettre sur pieds le contre-choc d’un double coup de poing violemment abattu parmi les paperasses de sa table, cria :

— Je ne vous parle pas de cela, encore une fois ! Je vous dis et je vous répète que vous pouvez très bien aller aux cabinets sans donner à cet événement l’importance d’un crime d’État !

Mais :

— J’ai soixante-quatre ans, déclara le père Soupe qui n’avait pas compris un mot ; personne ne m’a jamais commandé ! et il faudrait, jour de Dieu, qu’arrivé à soixante-quatre ans, je rencontre un galopin pour se permettre de me donner des ordres…

— Soupe !

— … et pour jeter les hauts cris quand je veux aller aux commodités satisfaire mes petits besoins !…

C’en était trop.

Les ongles entrés en la table, telles des lames aiguës de canif :

— Soupe, taisez-vous ! hurla Lahrier. Taisez-vous, Soupe, et cavalez ! Disparaissez à l’instant même, ou je vous transforme en quelque chose ! En quoi ? je n’en sais rien, mais je vous change ! ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Vous m’êtes odieux, entendez-vous ? votre vue m’est abominable et le seul son de votre voix suffirait à me faire tomber dans des attaques d’épilepsie ! Oui, très sérieusement je vous le dis : ça à cessé d’être possible et je sens la minute prochaine où un miracle sera à la portée de ma main !… Allez-vous-en Soupe ! fichez le camp ! La sagesse même et la prudence vous le conseillent ici par ma bouche !

Du coup, le père Soupe eut le trac.

Les mains au ciel :

— Quel homme ! fit-il.

Ce fut tout. Il gagna la porte et disparut. Et Lahrier, une minute plus tard, séchait encore, sur ses tempes, l’exaspération qui y perlait en sueur, quand il s’épanouit brusquement.

Ses vingt-cinq ans, à vrai dire, avaient épargné sa gaminerie naturelle. Il avait gardé, du bébé, le bon rire, la mobilité d’esprit hannetonnière, l’oubli facile des petits embêtements de la vie. Depuis longtemps il mijotait en soi, à l’intention du père Soupe, le plan d’une blague gigantesque, et devant l’occasion qui se présentait de la placer, tout s’effaça ; il n’y eut plus rien, que l’agréable perspective de faire mousser le vieil expéditionnaire et de déchaîner ses fureurs indignées.

Le temps pressait.

Il se hâta.

Le visage barbouillé d’une couche de craie, le nez entièrement habillé d’une carapace de pains à cacheter écarlates, ses cheveux, qu’il portait longs, ramenés par là-dessus à coups de brosse et tombant en mèches éplorées sur des yeux qui se mouvaient, blancs, entre les retroussis affreux de deux sanguinolentes paupières, il vint s’accroupir près de la porte, de façon que Soupe, à son retour, restât cloué d’épouvante sur le seuil, au vu de cette face de vampire. Celui-ci, déjà, rappliquait ; on entendait le grossissement de son pas, lentement traînaillé par les dalles du couloir. Lahrier, jouissant, attendait.

La porte, enfin, s’entrebâilla. Une tête passa, un masque embroussaillé de barbe :

— Je vous demande pardon, monsieur… pour s’en aller ?

C’était le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse. Ce pauvre homme, qui ne trouvait plus la sortie, l’allait quêtant de porte en porte. Successivement il avait pénétré : chez le commis d’ordre Guitare, au même moment où cet ingénieux employé rafistolait son soulier avec un morceau de ficelle ; puis chez Van der Hogen, dont il n’avait vu que des jambes perchées au faîte d’une échelle (toute la partie supérieure du sous-chef disparue au fond d’un placard) ; puis chez Letondu, qu’il avait surpris presque à poil, en train de faire des tours de force avec le panier à bois. Si bien que maintenant, habitué déjà, il contemplait sans trop de stupeur ce nouvel et extraordinaire aperçu d’un titulaire officiel dans l’exercice de ses fonctions. Il fut charmant au demeurant, confus d’être si mal tombé :

— Combien je regrette, vraiment…, je ne sais comment me faire excuser ! Je trouble là une plaisanterie qui promettait d’être excellente…

Au fond il cachait sa surprise, s’étant fait, en son trou de province, une idée autre des grandes administrations. Ce fut, entre Lahrier et lui, un vrai tournoi de courtoisie. Également empressés à repousser les protestations l’un de l’autre, ils se défendaient avec une même chaleur, avec ce même geste de la main qui refuse et se déclare indigne :

— Je vous prie de croire, monsieur, que si j’eusse pu supposer…

— Du tout, monsieur, c’est moi qui vous demande pardon !

— Ah ! permettez ! les regrets sont pour moi, monsieur. La faute en est à ces diables de corridors ; on se perd ! on se perd !

La rentrée en scène du père Soupe mit fin à cette lutte exquise ; et à lui, naturellement, revint le précieux avantage de payer les pots cassés. Lahrier, un coup qu’ils se trouvèrent seuls, le traita si rudement de « vieille rosse » en lui mettant le poing sous le nez, qu’il en demeura assommé, les yeux comme des noix et la bouche en jeu de tonneau.

Rendu à sa mauvaise humeur, le jeune homme se claustra en un farouche mutisme. Toute la journée il fut inquiet, fiévreux, avec la hâte d’être au lendemain. D’une mollesse d’enfant, incapable d’une résolution, il avait adopté ce modus vivendi qui consiste à se laisser aller au petit bonheur de l’existence et à s’en remettre au bon Dieu du soin de trancher les questions dès l’instant qu’elles se présentent avec quelque nuance d’embarras. Vainement l’ami Chavarax qui lui vint emprunter une pincée de tabac s’efforça-t-il de l’égayer ; il commença par n’en point tirer vingt paroles. Tout de même, lorsqu’il eut, fine mouche, flairé vaguement le dessous des cartes et ruminé entre ses dents : « Il y a du La Hourmerie là-dessous », Lahrier, stupéfait de tant de clairvoyance, dut confesser qu’il en était ainsi, et raconter en substance son entrevue avec le chef. Chavarax, qui la connaissait en détail, par Ovide, le garçon de bureau, auquel il allongeait vingt sous de temps à autre pour aller écouter aux portes et lui venir répéter ensuite les petits potins intimes de la maison, n’en triompha pas moins bruyamment :

— J’en étais sûr ! J’en étais sûr !

Puis :

— C’est pour ça ?

Il s’esclaffa :

— Vous avez de la bonté de reste, vous encore. C’est à cause de cet imbécile que vous vous faites du mauvais sang ?

— Eh ! fit Lahrier, vous êtes charmant. Ma maîtresse me donne rendez-vous pour demain.

— Eh bien ! c’est bien simple ; allez-y !

— Oui, mais si le chef me joue le tour de provoquer ma révocation ?… Il en est bien capable, au fond. Il est très monté contre moi.

— Lui !

Chavarax pouffa de rire.

— Est-ce que vous êtes fou ? Depuis quand donc, s’il vous plaît, révoque-t-on des fonctionnaires de l’État parce qu’ils ont séché le bazar ? Ce serait assez rigolo, qu’on ne puisse plus tomber malade.

— Pourtant…

— Laissez-moi donc tranquille. Les femmes sont susceptibles, voilà ce qu’il ne faut pas oublier ; et vous serez bien avancé, le jour où vous aurez blessé votre maîtresse pour le plus grand plaisir de votre chef de bureau.

Ironique et paternel :

— Nigaud, coucherez-vous avec lui, quand vous ne coucherez plus avec elle ?

— Non !… dit Lahrier.

— Eh bien ! alors ?… Ah ! la la ! À votre place, c’est moi qui n’hésiterais pas !

Il n’hésitait jamais, à la place des autres. C’était un très gentil garçon, duquel il se fallait méfier comme de la peste.

Non qu’il fichât les gens dedans !

Grand Dieu !… Il les y déposait, voilà tout, délicatement et sans douleur, après les avoir pris entre le pouce et l’index. Et quand ils se trouvaient par terre, le derrière entre deux selles, il leur portait des condoléances. Sa perfidie délicieuse et pleine d’ingéniosité empoisonnait sans laisser trace, présentée le sourire aux lèvres, ainsi qu’il eût fait d’une fleur. Il ne comptait d’ailleurs que des amitiés tant il avait la grâce aimable, mêlée de cette pointe de brusquerie qui détermine la confiance.

Il poursuivit.

— Ce serait trop bête, de se gêner avec l’Administration. Pour ce qu’il y a à attendre d’elle !… – Quand je pense que je lui ai tout sacrifié : une situation de trente-six mille francs au Caire et, tout dernièrement, un mariage fabuleux ! Oui, mon cher, fabuleux ! inouï ! avec le million à la clé. J’ai refusé, parce que cette alliance, conclue avec une des plus grandes familles de France, c’était un démenti donné à toute ma vie, un soufflet appliqué à mes convictions si ardemment républicaines ! Voilà ce que j’ai fait, moi ; et pour en arriver à quoi, je vous le demande ? à piétiner sur place, dans l’attente du poste de sous-chef qui m’est promis depuis deux ans !

— Je sais, je sais, se hâta de dire Lahrier qui en était à sa millième audition des sacrifices de Chavarax.

Avide d’en éviter une nouvelle resucée, il aiguilla adroitement, en revint à ses moutons ; son envie de lâcher la boîte le lendemain, mitigée de sa crainte des complications s’il donnait suite à son projet. Sa nature hésitante d’oiseau balançait. Il gagnait de l’énervement, à peser le pour et le contre sans trouver l’énergie d’une détermination. Il finit par s’en prendre à la pile de dossiers élevée devant lui, en forteresse, si haute qu’elle lui masquait le bas de face du père Soupe, assis à l’autre extrémité de la table commune.

La plume en l’air, l’œil assombri :

— En voilà t’y, de l’arriéré !… En voilà t’y, de l’arriéré !

La colère, brusquement, le conquit ; et, aux approbations bruyantes de Chavarax, répétant : « Eh, oui ! Eh, sans doute ! »

— Zut ! Zut ! cria-t-il ; il y en a trop ; je ne pourrai jamais en sortir. Je vais repasser tout ça à Sainthomme.