Mes haines/Le Supplice d’une femme et les Deux Sœurs

Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 155-177).

LE SUPPLICE D’UNE FEMME
ET LES DEUX SŒURS




I


25 juin 1865

L’incident qui s’est produit à propos du Supplice d’une Femme, entre MM. de Girardin et Dumas fils, me paraît si plein d’enseignements, que je ne puis résister au désir d’en dire quelques mots à mon tour. Souvent je me suis demandé quel avenir était promis à notre théâtre ; je me suis inquiété des destinées de la forme dramatique, et j’ai vainement cherché parmi nos hommes habiles un homme franc et hardi. Aujourd’hui, une circonstance imprévue me permet de donner mon avis en pareille matière. Je désire prendre la question au point de vue purement général ; il y a eu deux brochures publiées, et ce sont ces deux brochures que je vais examiner.

Même, je ne veux m’attacher qu’à une partie de ces brochures, la partie, pour ainsi dire, de dogme et de discussion littéraires. On trouve en elles une question personnelle aux auteurs et une question d’art intéressant tout le public intelligent. Je ne m’occuperai que de cette dernière. Je comprends parfaitement que M. de Girardin ait pensé devoir expliquer aux lecteurs quelles étaient les raisons qui lui avaient fait refuser la paternité d’une œuvre que tout le monde savait lui appartenir. Je comprends de même que M. Dumas fils, attaqué et mécontent des explications fournies par son collaborateur, ait répondu à ses explications par d’autres explications. Je ne vois simplement en ceci que deux hommes amenés par les circonstances à vider publiquement un différend qu’ils auraient, à coup sûr, préféré terminer dans la solitude du cabinet. Ils défendent leur dignité ; ils tirent à eux l’opinion publique ; en un mot, ils plaident leur cause et semblent dire tour à tour à la foule : « Puisque notre querelle n’est plus un secret et que de méchants bruits courent sur notre compte, voici notre querelle, nous nous accusons tout haut, nous nous fâchons en pleine place publique, écoutez-nous et jugez-nous. »

Tout au fond de moi, je juge peut-être MM. de Girardin et Dumas fils ; je pourrais dire quel est celui des deux qui s’est montré le plus digne et le plus délicat, bien que l’affaire soit terriblement embrouillée et qu’il soit difficile de savoir à quoi s’en tenir devant les affirmations contraires de deux hommes honorables. Mais si ces messieurs en ont appelé à la foule, je crois qu’ils ont désiré que chacun se fît une opinion et la gardât pour lui. Ce n’est pas mon devoir de critique que de me prononcer dans une question de délicatesse. Je sens que la partie personnelle de leur procès ne m’appartient pas, car je croirais faire preuve d’un étrange mauvais goût, en disant à l’un ou à l’autre qu’il n’a pas agi d’une façon digne. On ne doit donc que lire, juger et se taire ; il m’est permis ici de regretter la querelle, il ne m’est pas permis de la discuter. Je ne puis et ne veux, je le répète, n’examiner que la question littéraire soulevée par les brochures.

Il est nécessaire, avant tout, de bien poser cette question, ainsi que je la comprends. M. de Girardin dit à M. Dumas fils : « Je vous ai donné des caractères et des développements, Je vous ai remis une œuvre vraie et logique, et vous me rendez une pièce dont les personnages sont effacés et les scènes adoucies, un drame de convention qui n’a plus que la vérité misérable des planches. » M. Dumas fils répond : « Votre pièce était dangereuse et impossible, elle aurait été sifflée, et je l’ai fait applaudir, j’ai mis assez de talent pour en faire un grand succès, remerciez-moi. »

J’avoue, pour ma part, que ce n’est pas là répondre. Ce que j’ai cherché dans la brochure de M. Dumas fils et ce que je n’y ai pas trouvé, c’est une critique, une suite d’arguments qui prouvât en règle que M. de Girardin ne lui avait donné ni caractères ni développements, et que l’œuvre qu’il lui avait remise n’était ni vraie ni logique. À peine dit-il en un endroit, sans appuyer d’ailleurs sur ce point capital, que les caractères ne se soutenaient pas. Il ne fallait pas, selon moi, répondre : « Vous m’avez fourni de la vérité, je vous rends de l’habileté. » Mais il fallait crier bien haut : « Votre logique et vos caractères ne valaient rien, et je les ai remplacés par des caractères plus vrais et une logique plus rigoureuse. » M. de Girardin, recherchant la collaboration de M. Dumas fils, déclarait par là même qu’il trouvait sa pièce mal faite ; il la confiait simplement à un habile metteur en scène, — je suis certain que telle était sa pensée, — et il le priait de faire les changements que les planches exigeaient. Mais jamais il n’a pu avoir la pensée de s’adjoindre quelqu’un qui dénaturât complètement son œuvre, qui en créât une nouvelle de toutes pièces. Il tenait à son drame, bon ou mauvais ; il désirait conserver son idée entière. Devant le drame nouveau, il était en droit de garder l’anonyme et de demander à son collaborateur ce qu’il avait fait de ses personnages. C’est alors que le collaborateur paraît éluder la question : « Vos personnages, dit-il, étaient périlleux et impossibles, j’ai préféré les remplacer par de charmantes petites poupées qui font la joie de la foule. » Je répète que ce n’est pas là répondre et qu’il était nécessaire, avant tout, de montrer combien la nouvelle pièce était plus vraie et plus forte que la pièce sacrifiée.

Je ne défends nullement ici M. de Girardin. Je n’ai pas encore dit que l’œuvre qui lui appartient soit bonne. Je tiens seulement à établir que cette œuvre, fût-elle détestable, M. Dumas fils aurait dû ou refuser la collaboration ou mieux comprendre la pièce de l’auteur, et, en tous cas, s’en tenir simplement au rôle que ce dernier désirait lui voir jouer. D’ailleurs, M. Dumas fils aura raison devant le public ; il a pour lui le succès, l’esprit et la convention, trois grandes puissances. Sa brochure est leste et méchante, écrite de verve et tout à fait convaincante. Ce n’est pas M. de Girardin qui a cette habileté de plume ; il pense juste, mais il ne flatte pas l’esprit de ses contemporains ; sa préface, d’ailleurs, a l’immense tort de renfermer des idées neuves, et cela seul le condamne aux rires des honnêtes gens. La question est jugée, je le sais ; sur dix personnes, neuf raillent agréablement M. de Girardin. Je ne viens pas juger à nouveau un procès si compromis ; je désire seulement dire mon mot en cette affaire, et je demande pardon à l’avance aux personnes qui peuvent ne pas être de mon opinion.

Voici tout le procès, tel que je le comprends : d’un côté, un novateur, un penseur qui n’a pas l’expérience des planches et qui fait une tentative pour y porter la vérité brutale et implacable, le drame de la vie avec tous ses développements et toutes ses audaces ; de l’autre côté, un auteur dramatique de mérite, un maître qui a remporté de grands succès, un homme habile et expérimenté, qui déclare que la tentative est maladroite, que la vérité brutale et implacable est impossible au théâtre et qu’on ne saurait y jouer le drame de la vie dans sa réalité. Je le déclare, avant tout, je suis a priori pour le penseur, le novateur ; mon instinct me pousse à applaudir les esprits avides de franchise.

La question me semble admirablement posée, et je ne sais si l’on en voit bien les conséquences. Il s’agit nettement de savoir ce que deviendra notre théâtre, si l’on pourra appliquer à la scène cet amour d’analyse et de psychologie qui nous donne en ce moment une génération nouvelle de romanciers. L’homme pratique, l’auteur qui connaît son public, M. Dumas fils, déclare que l’entreprise est insensée et que tout drame vrai, n’obéissant pas à certaines conventions, sera sifflé impitoyablement. L’homme théorique, au contraire, l’auteur dramatique d’occasion qui ignore l’art de mentir à propos, M. de Girardin, croit que la vérité subjuguera la foule, la serrera si fortement à la gorge, qu’elle étouffera les sifflets dans les pleurs. Moi, je pense que M. Dumas fils a malheureusement raison : mais j’admire M. de Girardin et je me plais à espérer par instants que sa tentative réussira.

M. Dumas fils, aujourd’hui, est dans le succès et l’habitude. Les sens d’un homme comme lui, qui a vécu dans ce monde de carton que l’on appelle le théâtre, doivent forcément être émoussés ; il n’a plus conscience de la convention, ou, du moins, il lui obéit sans révolte. Malgré toute la force âpre de quelques-unes de ses œuvres, il a le respect du public, il le connaît et n’ose pas trop lui déplaire. C’est donc, jusqu’à un certain point, le public qui fait ses pièces ; ce n’est pas la vie, la vérité. Sans doute, la foule pour laquelle on écrit a le droit de refuser ce qui la choque, et, quand on travaille pour elle, il faut la consulter. L’œuvre produite dans ces conditions est une œuvre de vérité moyenne, adoucie toujours, flatteuse et surtout coulée dans le moule accepté. Toute assemblée nombreuse a du respect humain, une sorte de timidité niaise. J’ai vu au théâtre rougir des viveurs en entendant un mot leste. Il y a dans une salle de spectacle, dans cet amas d’hommes, de femmes et d’enfants de tous caractères et de toutes moralités, une pudeur mal comprise, un besoin de mensonge, de vertu et de grandeur fausses qui poussent les spectateurs à protester, lorsque l’auteur ose être vrai et fouiller hardiment la vie. Cette pensée que le public fait la pièce est si juste, que nous voyons chaque génération d’auteurs dramatiques avoir ses audaces et ses timidités. Il y a dans Molière une liberté de langage que nous ne supporterions plus ; il y a dans notre théâtre contemporain des études vulgaires ei franches que le dix-septième siècle aurait sifflées.

Pour moi, ce fait est profondément regrettable ; je ne puis m’accoutumer à cette idée qu’une œuvre d’art dépende d’une mode, du plus ou moins d’hypocrisie d’une époque. Je proteste contre ce sentiment étrange qui nous fait accepter dans la solitude du cabinet le roman le plus risqué, et qui nous pousse à la révolte, à la moindre scène forte et vraie que nous voyons à deux ou trois mille. Nous voulons de la vérité brutale, de la franchise impitoyable, lorsque nous sommes seuls ; dès que nous sommes plusieurs, nous avons sans doute honte de nous-mêmes et nous aimons qu’on nous flatte, qu’on mente, qu’on voile tout ce que notre nature a d’emporté et de mauvais. De là naît ce que l’on nomme l’expérience de la scène ; l’expérience de la scène consiste à savoir mentir, à savoir donner au public le faux qui lui plaît. C’est tout un métier ; il y a mille petites roueries, mille sous-entendus, mille adoucissements ; on finit par connaître les personnages sympathiques, les situations aimées, les mots à effet. Dès lors, dès que l’on sait tout cela, on entre en plein dans la convention et la banalité ; le talent surnage quelquefois, mais il n’y a plus jet spontané. On est à la merci d’un public qui ne vous permet pas de lui dire tout ce que vous savez et qui vous force à rester médiocre. Entre les derniers venus, M. Dumas fils est un de ceux qui ont le plus osé ; mais, je le répète, il doit en être arrivé forcément au respect des décisions du public et peut-être même aux croyances de la foule en matière théâtrale.

Maintenant, imaginez un homme qui n’a pas du tout l’expérience des planches. Il ignore le public, écrit dans son cabinet, pour lui-même, et croit naïvement que ce qui le contente, lui penseur isolé, va être accepté avec enthousiasme par tout un peuple. Il ne se soucie pas des mille et une ficelles du métier ; il procède carrément, sans rien adoucir, sans rien sous-entendre, sans s’inquiéter des sympathies de la foule. Il désire seulement être vrai, logique et puissant. Il compose ainsi une pièce qui fait hausser les épaules aux hommes du métier, une pièce toute franche, toute maladroite. Je vous demande un peu l’effet que va produire une pareille œuvre devant le public dont je parlais tantôt. Je suis certain que le drame tombera à plat, et que le malheureux auteur servira pendant un mois aux gorges chaudes de la France entière.

Et cependant, absolument parlant, quelle sera l’œuvre forte et originale, de l’œuvre habile ou de l’œuvre vraie ? Je l’ai dit, j’ai tellement foi dans la réalité, que par instants je me prends à espérer, comme M. de Girardin, qu’une action logique et franche pourra, à un moment donné, saisir la foule à ce point qu’elle lui fera oublier son culte pour le convenu et le banal. Ce jour-là, les gens habiles seront vaincus ; ils n’auront plus la suprême ressource de répondre à ceux qui les accuseront de banalité : « Nous sommes bien forcés de contenter le public, nos défauts sont ceux de la foule et non les nôtres. » On leur répondra que ce sont eux qui maintiennent le théâtre dans la routine, en se laissant, crainte d’une chute, guider par le public au lieu de le guider.

Lorsque les hommes pratiques déclarent une pièce dangereuse, il faut entendre qu’elle peut être sifflée. On ne dit point qu’elle ne soit pas vraie, qu’elle manque de talent. On dit simplement : « Elle est dangereuse, » et on se hâte de la rendre innocente, de la museler, de la mettre à la dernière mode, afin que les spectateurs, en reconnaissant une vieille amie, soient disposés à lui faire bon accueil. On ne saurait croire combien le monde théâtral est différent du monde réel. Prenez n’importe quelle œuvre dramatique, et examinez-la : vous serez surpris, en réfléchissant, d’avoir pu croire un instant à un monde si étrange. C’est là ce monde ridicule et impossible dont il faut faire un apprentissage, si on veut être un auteur dramatique accepté. Dès lors, on n’écrit plus des pièces dangereuses, on écrit des pièces que le talent grandit quelquefois, mais qui se meuvent dans un cercle adopté.

Je crois inutile d’examiner maintenant les trois versions du Supplice d’une Femme. J’avoue qu’en elle-même la pièce m’importe peu. Que M. de Girardin soit un maladroit, que M. Dumas fils soit un homme habile, là n’est pas le point intéressant. Je préfère rester dans la généralité, et je’crois avoir eu raison de prendre l’affaire de haut et de l’avoir changée en une question de principes dramatiques. Je ne puis descendre au cas particulier, ayant envisagé l’avenir tout entier de notre théâtre. Dans nos temps de pièces amusantes et lestement tournées, j’ai cru comprendre que M. de Girardin faisait hardiment une tentative qui pouvait ouvrir de nouveaux horizons à notre littérature. Ces tentatives répondaient justement à une pensée que j’avais depuis longtemps et que je formulerai sous ce titre ; De la réalité au théâtre. On s’expliquera ainsi que j’aie pris instinctivement le parti de M. de Girardin, sans même vouloir juger sa pièce, en pure théorie et en dehors de tout exemple.

Je ne puis, en finissant, m’empêcher de lui souhaiter bon courage et bonne chance au sujet de la pièce annoncée par lui sous le titre des Deux Sœurs. Il faudrait montrer une fois pour toutes au public que la vérité seule est grande, et que l’art n’est fait que de vérité.


II


16 septembre 1865.

Je viens maintenant, en critique de la dernière heure, dire mon avis sur les Deux Sœurs et sur les orages que cette œuvre a soulevés. Nous sommes en plein apaisement : l’auteur a publié une préface conciliante, la petite presse a changé de hochet, la grande procède à d’autres condamnations, la pièce elle-même ne tient plus les applaudissements et les sifflets en haleine. C’est le moment de porter un jugement définitif, de mettre une dernière fois en question l’auteur et la pièce, la critique et le public. Imaginez que je suis un curieux qui a tout écouté et qui éprouve une furieuse démangeaison de dire ce que personne n’a dit, de résumer les débats, d’écrire la conclusion de cette singulière histoire. Si j’entretiens encore les lecteurs de cette légende, d’une aventure qui a un grand mois de date, c’est que j’espère, non pas apporter aux débats quelques bons arguments, mais tirer une morale de mes appréciations et en finir une fois pour toutes en criant bien haut ce que je crois être la vérité. J’ai parlé du Supplice d’une femme, je dois parler des Deux Sœurs.

Avant d’examiner la pièce, je m’occuperai de la critique, de ce public des premières représentations qui a accueilli l’œuvre d’une façon si bruyante. Ce public est étrangement mêlé ; il y a là des gens étrangers à toute querelle littéraire, il y a des journalistes, des amis, des hommes instruits et du meilleur monde, attirés par la notoriété plus ou moins grande du nom de l’auteur. La salle, ainsi composée, est intelligente et fine, apte à goûter dans leur saveur les fruits les plus délicats de l’intelligence ; je ne dis pas que cette assemblée n’ait point une préférence marquée pour les vaudevilles épicés et les comédies sentimentales de notre époque, mais je ne lui fais pas non plus l’injure de la croire insensible aux belles et fortes choses. Donc, elle était parfaitement capable de comprendre et d’applaudir les Deux Sœurs, Elle a ri et murmuré devant ce drame que, sans le juger encore, je trouve poignant et énergique. Il doit y avoir une cause à ces rires et à ces murmures du premier jour. J’écarte la pensée d’une cabale, dans l’acception stricte de ce mot ; il serait puéril de croire que ces deux milliers de personnes se sont entendus, ont conspiré dans quelque coin perdu pour venir assassiner une pauvre pièce. Lorsque M. de Girardin a parlé de cabale, il a donné certainement un autre sens à ce mot ; il a entendu la cabale tacite, magnétique, si je puis m’exprimer ainsi, celle qui naît du sentiment commun. Il y a eu certainement cabale, si l’on veut dire par là que la salle était très mal disposée pour l’auteur, qu’elle souhaitait un insuccès, que, sans en avoir conscience peut-être, elle se trouvait là pour rire, pour aider à la chute. Je m’explique.

Je suppose que le public qui a murmuré aux Deux Sœurs se soit trouvé exactement le même que le public qui a applaudi le Supplice d’une femme. Vous voyez que je parais me rendre la besogne franchement difficile. Au Théâtre-Français, la salle est pleine, on sait que la pièce est d’un débutant, et que ce débutant est M. Émile de Girardin ; on applaudit à tout rompre. Au Vaudeville, trois ou quatre mois après, les mêmes spectateurs, devant une seconde pièce du même auteur, se moquent, haussent les épaules, se mettent à siffler. Évidemment, la pièce est mauvaise. Point du tout. Seulement les conditions de succès ont changé, il y a eu, pendant les quelques mois d’intervalle, toute une petite révolution qui devait forcément amener la chute du second drame.

Je voudrais pouvoir analyser avec délicatesse les divers sentiments des spectateurs qui se trouvaient au Vaudeville, le 12 août. Ces mêmes gens qui étaient allés au Théâtre-Français sans arrière-pensée, désireux d’applaudir, avaient certainement, le 12 août, une clef dans leur poche, se promettant de saisir la moindre inhabileté pour commencer le tapage. Ils étaient agacés par la personnalité envahissante de M. de Girardin ; en France, on a la moquerie facile pour les esprits personnels, qui ont la singulière manie d’avoir du talent et l’inexorable naïveté de chercher et d’appliquer des idées neuves. L’auteur était bien ridicule en effet ; il voulait exploiter une nouvelle veine dramatique ; il tentait courageusement d’accomplir sans apprentissage une rude besogne ; il avait la sottise profonde de tenir à ses pensées ; il venait de faire toute une campagne pour les défendre et leur assurer la victoire. Un tel homme méritait d’être sifflé d’importance, il devenait gênant, il prenait trop de place. Donc, en premier lieu, la salle était irritée, portée à railler cet homme qui lui semblait bien trop vaniteux. Mais le grand crime se trouvait surtout dans la rare imprudence d’un journaliste, d’un simple publiciste, qui se permettait de faire une pièce de théâtre, cette chose terrible. Ceux qu’on nomme les princes de la critique, certains de ces gens autorisés qui chaque lundi émettent leurs oracles, fruits d’une longue expérience, déclaraient qu’ils n’avaient jamais rien vu de pareil et que cela devait être atroce. Toute la petite presse se tenait les côtes. Rien n’était plus comique, en vérité, que cette loyale et franche bataille livrée par une main puissante aux idées reçues et immuables.

Ce qui m’a navré dans cette histoire, c’est l’accueil ironique et brutal à la fois que nous avons fait à la tentative d’un homme de talent. Admettons que l’œuvre soit médiocre, elle n’en est pas moins un essai sérieux, tenté avec conscience dans le but d’agrandir l’horizon dramatique, et qui dès lors méritait une étude calme, un jugement motivé. L’art seul était en question, et non les personnes. Si l’auteur même avait donné l’exemple, la critique ne devait pas l’imiter ; elle avait la seule mission de déclarer la pièce, la tendance bonne ou mauvaise. Il y a eu effarement et risée ; je n’ai pas lu un seul compte rendu qui attaquât le drame de front ; j’ai trouvé beaucoup de plaisanteries plus ou moins spirituelles, quelques critiques de détail justes et convenables, mais pas une appréciation entière, convaincue de la pièce. Cela m’a fait songer que ces gens d’expérience qui se plaignent de la longueur des scènes, de la brutalité du dénoûment, ont une singulière façon d’employer leur expérience : ils se pâment devant un vaudeville ; ils discutent sérieusement trois méchants actes, et, lorsqu’ils ont devant eux une œuvre forte, peut-être étrange et inexpérimentée, ils s’ingénient à y trouver des sujets de moquerie. Serait-ce qu’ils ont trop d’expérience, que les couplets les ont gâtés, qu’ils ont une telle habitude de la convention et de la banalité, que tout détail vrai leur paraisse d’une gaieté folle ?

Je voudrais en finir avec cette question de l’expérience des uns et de l’inexpérience des autres. Ma foi, en cette matière, est qu’un homme inexpérimenté vaut souvent deux hommes expérimentés. Il s’agit d’avoir du talent, oui ou non, d’avoir son mot à dire et de le dire franchement. Qu’importent les quelques bégayements du début ; ils ont plus de grâce et plus de loyauté que cette perfection désespérante de la médiocrité. Je suis pour les hommes courageux qui se sentent l’audace de tout, qui écriraient aussi bien un roman qu’une pièce de théâtre, un feuilleton qu’une élégie, et qui trouveraient moyen de se mettre tout entiers dans la moindre page sortie de leur plume. Je suis pour les hommes courageux qui ont la brutalité du vrai, qui enjambent les règles reçues, qui ne savent pas et qui imposent cependant leurs idées, parce que ces idées ont une grande force de volonté. Je suis enfin pour les hommes courageux qui sont vaillants dans la lutte, qui payent de leur personne, qui ont un grand dédain pour la foule des railleurs.

On s’imagine maintenant les murmures du public, lors de la première représentation. Il y avait là un mélange bizarre de sentiments : l’étonnement causé par les allures nouvelles et irrégulières du drame, la répugnance du vrai, le désir intime de voir tomber la pièce, le besoin dun peu rire de l’auteur. Mêlez tout cela, ajoutez mille petits préjugés, mille petites influences indirectes, et vous obtiendrez cet esprit d’hostilité très évidente avec lequel on a écouté les Deux Sœurs. Qu’on ne dise pas : l’œuvre est tombée parce qu’elle était radicalement mauvaise. Mais qu’on dise : l’œuvre est tombée parce qu’elle déplaisait au public, parce qu’elle était trop forte pour lui, et que ce bon public, nourri de grivoiseries et de parades, ne peut digérer encore une nourriture, mal servie et mal apprêtée peut-être, mais saine et savoureuse. Un soir, on a sifflé les Deux Sœurs, on a applaudi à tout rompre un acte de grosse plaisanterie que l’on jouait pour la première fois. Je ne veux pas parler de cet acte, qui peut être très drôle et amuser certaines gens ; mais je dis hautement qu’il est indigne d’un public intelligent d’accueillir avec enthousiasme une véritable parade, et de se moquer d’une tentative sérieuse qui importe à l’avenir de notre théâtre. Les critiques du lundi, ceux qui avaient été les plus durs pour le drame de M. de Girardin, ont trouvé quelques mots d’éloge en parlant du petit acte drôle. Les critiques du lundi faisaient donc partie de la manifestation ? Le soir même de cette manifestation honteuse, un des pistolets du dénoûment a raté. Vous pensez quels rires et quels sifflets. Là est toute la morale de l’aventure. En France, faites un chef-d’œuvre, mais priez le chef des accessoires de bien veiller à l’amorce de vos pistolets. M. de Girardin a l’immense tort de ne pas connaître son public, et de le traiter en grand garçon, lorsqu’un hochet le contente.

Que veut-il, après tout, ce débutant, cet auteur dramatique nouveau-né. Il est las des habiletés du jour, las des banalités, et il veut tenter à la scène l’examen des grands problèmes sociaux. On lui dit que le théâtre n’est qu’action et émotion, et il peut répondre qu’il le sait bien, que ses personnages agiront et seront assez vivants pour toucher et émouvoir. Ce dont il ne veut plus, c’est la peinture étriquée d’un travers du jour, c’est la comédie d’intrigue, où la grande question est de savoir si M. A… épousera mademoiselle B… ; c’est tout ce théâtre contemporain, mélodrames et vaudevilles, pièces prétendues littéraires et tableaux vivants, ce pauvre théâtre qui ne compte qu’une demi-douzaine au plus d’œuvres fortes. Ce dont il veut, c’est l’étude franche du cœur humain, c’est le drame vivant qui naît des fatalités sociales, c’est la moralisation indirecte par l’exposé logique et puissant de la vérité, c’est le théâtre agrandi, le théâtre doté de mille sujets nouveaux. On feint de ne pas entendre, on s’attaque à l’auteur dramatique, on ne parle pas du novateur, de l’homme qui cherche à ouvrir une voie. Parlez de l’idée ; condamnez l’application, si elle vous semble malheureuse ; mais prononcez-vous sur la nécessité de renouveler notre théâtre, et sur l’utilité qu’il y aurait à s’adresser à la réalité humaine ; dites s’il y a une féconde source d’émotions et d’action dans l’étude des problèmes sociaux réduits en drame, étudiés dans la vie de chaque jour, dans les rapports que les hommes ont entre eux. Vous n’êtes pas si riches pour que vous fermiez les yeux et les oreilles. Il s’agit de conclure, de savoir si des tentatives d’originalité et de nouveaux sujets ne sont pas nécessaires, oui ou non ; il ne s’agit pas d’applaudir le Supplice d’une Femme, ni de siffler les Deux Sœurs. J’aurais voulu qu’un de ces hommes d’expérience traitât la question à ce point de vue. Il m’aurait peut-être converti à aller huer le drame. Mais, tant qu’on ne me prouvera pas qu’une œuvre médiocre, faite selon les règles, est préférable à une œuvre toute libre, toute imparfaite, mais tâchant d’ouvrir de nouvelles voies, j’applauirai d’instinct cette dernière, je la défendrai, j’irai jusqu’à la trouver excellente. Je suis écœuré de médiocrité, j’ai en horreur les plaisanteries clichées, les jugements tout faits, les petitesses de l’esprit. J’ai besoin d’un homme qui pense en homme.

Je n’ai vu la pièce qu’à la seizième représentation. La soirée a été calme. Je me suis trouvé devant une action simple, rapide, logique, qui m’a paru d’une rare puissance et qui m’a causé une profonde émotion. Après tout, je suis peut-être sans expérience, comme l’auteur ; on dira que j’ai peu l’habitude du théâtre et que je me suis laissé gagner trop facilement par l’angoisse de cette lutte entre deux hommes qui ne peuvent sortir que par la mort d’une situation terrible. L’histoire est franche. Elles sont deux femmes : l’une, Cécile, le cœur paisible et droit, ferme dans le devoir et la volonté, a épousé un vieillard goutteux et impotent, qui récompense sa fidélité en lui créant une vie déserte et sombre ; l’autre, Valentine, a la chair faible, le cœur violent et passionné ; elle n’aime plus son mari qui l’adore et cherche à la rendre heureuse, elle aime ailleurs. Voilà le drame dans sa dualité ; le drame poignant et silencieux, plus effroyable peut-être, entre Cécile et ce vieux débauché qui n’a réussi qu’à lui donner de nouveaux tourments, en la rendant mère d’une pauvre petite fille scrofuleuse et mourante ; puis le drame scandaleux, le drame au grand jour, entre Valentine et son mari, Robert, entre Robert et Armand, l’amant de Valentine. Un jour, les deux hommes se trouvent en présence, l’amant et le mari, sachant tout, acculés tous deux dans cette position effroyable que leur font leurs cœurs, les lois, les mœurs du pays qu’ils habitent. Ils sont comme en dehors du monde, face à face, et ils comprennent qu’ils n’ont plus qu’à mourir. Ils meurent donc, et la leçon est complète.

Ce qui a révolté le public, c’est que cette histoire, ces personnages sont trop vrais. On a eu l’impudente hypocrisie de feindre le doute sur l’existence de Valentine dans le monde réel. Ouvrez les yeux, pauvres aveugles ; l’adultère est ici et là, partout ; les larrons d’honneur sont toute une foule. Il est vrai que vous trouverez fort peu de Cécile. Sauf cette jeune femme qui tient ses deux mains serrées sur son cœur pour l’étouffer, tous les personnages sont mauvais, gâtés par le milieu où ils vivent. Armand, qui a le courage de la mort, n’a pas le courage de son amour ; il est lâche devant Valentine qui s’est donnée à lui. Robert punit Armand d’un crime qu’il a commis dix fois lui-même. Les maris et les amants qui se trouvaient dans la salle n’ont pas voulu se reconnaître, et ils ont murmuré.

Les gens d’expérience ont déclaré que ce n’était pas là une pièce, mais un fait-divers dialogué ? Je ne comprends pas bien. Est-ce que tout drame n’est pas un événement de la vie mis en dialogue. Il y a des règles, dites-vous, pour faire une bonne pièce. Il n’y a pas de règles pour émouvoir, pour s’adresser à la raison et au cœur. J’accorde que la pièce de M. de Girardin aurait pu être mieux équilibrée ; certaines scènes auraient gagné à être plus courtes ; des détails manquent, des détails sont de trop. J’accorde tout cela, mais là n’est pas la question. Le drame existe-t-il ou n’existe-t-il pas ? Comment se fait-il que vous, gens d’expérience qui prétendez connaître les roueries du métier, vous donniez tant d’importance à de simples questions de facture ? Cherchez l’idée, voyez si elle est dramatique, ne venez pas dire que le drame n’est qu’un fait-divers, attendu qu’un fait-divers peut parfaitement être un drame complet. Le talent, pour vous, consiste à rendre ce fait-divers scénique ; il consiste pour moi à choisir, à inventer le fait-divers, à prendre le sujet le plus puissant et le plus humain, et à jeter bravement ce sujet sur la scène, avec maladresse peut-être, mais avec énergie et volonté ? Nous avons assez de faiseurs habiles, pour souhaiter un maladroit qui sache créer.

Ce Donzac, cette Louise Campbel, les deux personnages secondaires qui ont déplu, ne sont certainement pas meilleurs que les personnages secondaires des pièces applaudies, mais ils ne sont pas plus mauvais. Quant au dénoûment, il a égayé le public ; ces morts fatales ont paru prodigieusement comiques. Quant à moi, j’avoue que les deux coups de pistolet me contentent pleinement. Le quatrième acte était inutile, et l’auteur a bien fait de le supprimer. Toute la pièce marche au meurtre et au suicide de la fin ; les règles, je crois, ne prescrivent pas autre chose ; un dénoûment n’est jamais que le résultat nécessaire d’une action. La leçon est terrible pour Valentine, terrible pour le public, et je jurerais, quoi qu’on dise, que bien des spectateurs et bien des spectatrices ont été troublés par cette pièce qui met en scène un des drames intimes les plus fréquents de nos jours.

En somme, je m’explique parfaitement la chute des Deux Sœurs, La pièce est tombée plus par le public que par elle-même. Pour faire passer cette vérité brutale, il aurait fallu l’envelopper dans du papier doré, avec une jolie petite devise de mirliton. Et voilà pourquoi un drame qui contient des situations puissantes, qui, je le répète, m’a paru plein d’une émotion forte, a sombré dans l’esprit de vaudeville, dans l’amour des choses admises, dans l’hostilité inconsciente d’un public venu pour assister à un insuccès.

On n’a pas besoin de conseiller le courage à M. de Girardin. Il est de ces hommes que les chutes grandissent, que les polémiques rendent plus âpres et plus jeunes. Il a voulu dans le Supplice d’une Femme, dans la première version, étudier le pardon accordé par le mari à la femme coupable ; il a voulu dans les Deux Sœurs examiner le duel entre le mari et l’amant, et en montrer l’impossibilité ; dans une troisième pièce qu’il annonce, il montrera l’assassinat permis, excusé par la loi, lorsque l’époux outragé surprend l’épouse et le complice en flagrant délit. Je ne sais si l’auteur réussira à apaiser le public irrité contre lui ; je lui souhaite une telle volonté, une telle réalité, qu’il y ait mauvaise grâce à se refuser à l’émotion et aux applaudissements. D’ailleurs, qu’il en soit certain , il a jeté les graines d'une semence qui germera. Si je n'applaudissais le drame des Deux Sœurs pour lui-même, je l'applaudirais pour les pièces justes et vraies qui en naîtront tôt ou tard.