Mes haines/Erckmann-Chatrian

Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 179-200).

ERCKMANN-CHATRIAN




J’aime à considérer chaque écrivain comme un créateur qui tente, après Dieu, la création d’une terre nouvelle. L’homme a sous les yeux l’œuvre divine ; il en étudie les êtres et les horizons, puis il essaie de nous dire ce qu’il a vu, de nous montrer dans une synthèse le monde et ses habitants. Mais il ne saurait reproduire ce qui est dans sa réalité ; il n’a aperçu les objets qu’au travers de son propre tempérament ; il retranche, il ajoute, il modifie, et, en somme, le monde qu’il nous donne est un monde de son invention. C’est ainsi qu’il existe, en littérature, autant d’univers différents qu’il y a d’écrivains ; chaque auteur a ses personnages qui vivent d’une vie particulière, sa nature dont les paysages se déroulent sous des cieux étrangers.

Dès qu’un écrivain de quelque mérite a écrit huit à dix volumes, il est aisé de déterminer quel monde nouveau nous est donné. Le critique ne tarde pas à découvrir le lien de parenté unissant entre eux les êtres qui se meuvent dans ces huit ou dix volumes ; il a vite sondé leur organisme, fait l’anatomie de leur âme et de leur corps, et, désormais, chaque fois qu’ils passeront devant lui, il les reconnaîtra sûrement, à certains signes caractéristiques, défauts ou qualités. De même, les horizons n’auront bientôt plus de secrets pour lui. Le critique assistera ainsi à la vie d’une création dont il pourra juger la grandeur et la réalité, en la comparant à la création de Dieu.

Pour me faire mieux comprendre, je citerai la Comédie humaine, de Balzac. Cet homme de génie dut, à un certain moment, regarder autour de lui et s’apercevoir qu’il avait des yeux excellents, allant droit à l’âme, fouillant les consciences, saisissant admirablement aussi les grandes lignes extérieures, voyant tout à la fois et le dedans et le dehors de la société contemporaine. À son appel, un monde entier sortit de terre, un monde de création humaine, n’ayant pas la grandeur du monde de Dieu, mais lui ressemblant par tous les défauts et par quelques-unes des qualités. Il y a là une société complète, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. La vie de ce monde, il est vrai, est factice parfois ; le soleil ne s’y joue pas librement ; on étouffe dans cette foule où l’air manque ; mais il s’en échappe des cris de passion, des sanglots et des rires d’une telle vérité humaine, que l’on croit avoir devant soi des frères en douleur et que l’on pleure avec eux.

Ayant à examiner aujourd’hui les œuvres d’un écrivain dont le nom a acquis, dans ces derniers temps, une juste renommée, je crois devoir m’inquiéter, avant tout, du monde qu’il a créé. J’espère que cette méthode critique m’aidera puissamment à communiquer au public les résultats de mon analyse, à lui faire connaître dans son entier le talent que j’ai à juger.

Le monde d’Erckmann-Chatrian est un monde simple et naïf, réel jusqu’à la minutie, faux jusqu’à l’optimisme. Ce qui le caractérise, c’est tout à la fois une grande vérité dans les détails purement physiques et matériels, et un mensonge éternel dans les peintures de l’âme, systématiquement adoucies. Je m’explique.

Erckmann-Chatrian n’a pas écrit de romans, si on entend par ce mot une étude franche et hardie du cœur humain. La créature chez lui est une poupée faisant aller les bras et les jambes avec une merveilleuse perfection. Cette poupée sait pleurer ou sourire au moment voulu ; elle parle sa langue avec justesse, elle vit même d’une vie douce et lente. Faites défiler devant vos yeux une dizaine de ces pantins, et vous serez frappé de leur ressemblance morale. Chacun d’eux a, il est vrai, les gestes de son âge et de son sexe ; mais tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, ont le même cœur, la même naïveté, la même bonté. Sans doute, cà et là on trouve un coquin ; mais quel pauvre coquin, et comme on voit que l’auteur n’est pas habitué à peindre de telles natures ! Là est, selon moi, la grande lacune dans le monde d’Erckmann-Chatrian. Il n’y a pas création d’âmes différentes, et, par conséquent, lutte entre les passions humaines. L’écrivain a pétri de ses mains un personnage suivant ses instincts, et ce personnage, à l’aide de quelques légères modifications, lui a servi à peupler tous ses livres. D’ailleurs, l’être lui importe peu ; le drame n’est pas dans la créature, mais plutôt dans les événements. Dès lors, on comprend cette insouciance des individualités. Les figures qu’il crée sont surtout remarquables par leur vérité physique ; elles agissent toutes sous l’empire d’un sentiment simple et nettement accusé ; en un mot, elles sont surtout là pour supporter ou déterminer une action. Mais jamais l’auteur n’étudie la créature pour elle-même, jamais il ne va jusqu’à son âme, afin d’en analyser les désespoirs et les espérances. Lorsqu’il risque l’étude d’un cœur, il semble perdre tout à coup la finesse d’observation qu’il possède à l’égard des détails extérieurs ; il est poussé fatalement à faire une peinture fade et doucereuse, d’une grande bonhomie, si l’on veut, mais radicalement fausse dans sa généralité. Son monde n’est pas assez mauvais pour vivre de la vie réelle.

Placez maintenant dans une nature vraie et énergiquement peinte ces poupées taillées en plein bois, tantôt avec une délicatesse exquise, tantôt avec une grande largeur de ciseau, vous aurez dans son ensemble le monde d’Erckmann-Chatrian, tel qu’il s’est montré à moi. Monde consolant d’ailleurs, pour lequel on ne tarde pas à se sentir une profonde sympathie. On aime ces êtres pâles et souriants, ces types de bonté, de souffrance, de grandeur morale ; on les aime dans leur tranquillité sainte, dans leur naïveté d’enfant. Ils ne vivent pas de notre vie, ignorent nos passions. Ce sont des frères plus purs, plus tendres que nous, et, à les regarder, nous gagnons en douce impression ce que nous perdons en réalité. Je me refuse à croire que ce sont là des hommes ; mais je me plais à vivre quelques heures avec ces merveilleux pantins tout à la fois plus grands que moi par leur perfection, plus petits par leur mensonge. Puis, quel beau pays que le leur, et ici quelle vérité dans les horizons ! Dans nos théâtres, ce sont les campagnes qui sont de carton et de bois ; ici, ce sont les personnages. Les champs vivent, pleurent et sourient ; le soleil luit largement, et la grande nature s’étale avec puissance, admirablement résumée en quelques traits justes et forts. Rien ne saurait rendre la sensation singulière que m’a fait éprouver ce mélange bizarre de mensonge et de vérité ; je l’ai dit, il y a là l’inverse de l’effet produit par notre monde théâtral. Imaginez des automates se promenant au milieu de la création de Dieu.

La vérité des détails physiques et matériels ne suffirait pas pour rendre grandes les œuvres d’Erckmann-Chatrian ; il y a un autre mérite en elles. Ces pantins dont je viens de parler seraient de pauvres bonshommes, s’ils ne savaient que reproduire mathématiquement nos gestes et les inflexions de notre voix. Mais, à défaut de cœur, l’auteur leur a donné une pensée morale. Ils marchent poussés par un souffle puissant de justice et de liberté. Dans toute l’œuvre circule un air sain et fortifiant. Chaque livre est une idée ; les personnages ne sont que les différents arguments qui se combattent, et la victoire est toujours la victoire du bien. C’est ce qui explique la faiblesse de l’élément romanesque ; l’écrivain est d’une gaucherie remarquable lorsqu’il touche aux passions ; il ne sait rien imaginer de mieux qu’un amour frais et souriant, délicat, il est vrai, mais d’une douceur trop égale. Lorsque, au contraire, il s’agit de réclamer les droits de la liberté humaine, alors, n’ayant plus à s’inquiéter de nos cœurs, il se sert de nous comme de jouets, il dédaigne l’individualité de l’être, il écrit son plaidoyer, sorte de dissertation historique et philosophique dans laquelle le personnage n’est plus qu’un type ou qu’une machine à joies ou à douleurs, à blâme ou à approbation.

Le fantastique joue aussi un grand rôle dans les œuvres d’Erckmann-Chatrian. Ce premier amour pour les histoires merveilleuses explique un peu le dédain de l’auteur pour l’étude vraie de l’homme. D’ailleurs, les récits du monde invisible acquièrent chez lui plus de puissance par la qualité qu’il possède de peindre dans sa réalité le monde visible. Il va par delà la vie, et l’on ne sait l’instant où il quitte la veille pour le rêve. La vérité des observations se continue même dans ce qui n’existe pas. Toutefois, le personnage est encore ici un pur caprice, un croquemitaine lorsqu’il veut être méchant, un petit saint lorsqu’il veut être bon. Il est évident que l’auteur, en pleine fantaisie, s’est encore moins inquiété de la réalité humaine. Sans doute, il peint une des faces de notre âme, mais il y a un tel parti pris et une telle monotonie dans cette peinture, que les héros finissent par être fatigants. Erckmann-Chatrian, et dans ses contes fantastiques, et dans ses récits historiques, a refusé le drame humain, en négligeant de mettre aux prises les sentiments et les personnalités.

Ce n’est pas sans intention que j’ai tout à l’heure nommé Balzac. J’ai choisi notre plus grand romancier, non pas pour écraser l’auteur que je juge, mais pour mieux faire ressortir le genre de son talent, en opposant ce talent à un talent complètement différent. Il me déplairait que l’on vît dans mon choix cette manœuvre critique peu délicate qui consiste à se servir d’un grand mérite pour nier un mérite moindre. On comprend quel abîme sépare le monde de Balzac du monde d’Erckmann-Chatrian, et je puis me faire mieux entendre en rapprochant ces deux créations.

Nous avons, d’une part, toute une société, un peuple ondoyant et divers, une famille humaine complète dont chaque membre a des allures particulières, un cœur qui lui appartient. Cette famille habite la France entière, Paris et la province ; elle vit la vie de notre siècle, souffre et jouit comme nous, est, en un mot, l’image de notre propre société. L’œuvre a la sécheresse d’une analyse exacte ; elle ne prêche ni n’encourage ; elle est uniquement le compte rendu brutal de ce que l’écrivain a observé. Balzac regarde et raconte ; le choix de l’objet sur lequel tombent ses regards lui importe peu, il n’a que le souci de tout regarder et de tout dire.

D’autre part, nous avons un groupe choisi d’âmes tendres. Tous les vivants de ce monde tiennent dans le creux de la main : un garçon naïf et amoureux, une fillette fraîche et souriante, un bon vieux moraliste et paterne, une bonne vieille grondeuse et dévouée, puis quelque beau sentiment personnifié dans une figure héroïque. Ce petit peuple vit dans un petit coin de la France, dans le fond de l’Alsace, ayant des mœurs d’une autre époque et vivant une vie qui n’est pas la nôtre. Il est en plein âge d’or. Les vieux travaillent, boivent et fument ; les jeunes sont soldats, musiciens ou fainéants ; les filles, servantes d’auberges, fermières ou bourgeoises, sont des modèles d’ordre et de propreté, aimant dans toutes les conditions et ne trompant jamais. Aucun de ces êtres n’est secoué par nos passions ; ils habitent à des millions de lieues de Paris, et vous ne trouverez en eux rien de moderne.

Peut-être certains de ces bonshommes sont-ils d’excellentes études de paysans et d’ouvriers alsaciens ; sans doute des modèles ont posé ; mais de pareils portraits ne peuvent être que des curiosités d’artiste, et, lorsqu’ils emplissent onze volumes, ils ennuient par leur monotonie ; on regrette l’entêtement mis par l’écrivain à ne nous montrer qu’un petit coin d’une société, lorsqu’il pourrait nous montrer cette société tout entière. Chaque récit semble une légende que raconterait un enfant, avec son parler naïf et son âme candide ; tout y est pur et simple, tout pourrait sortir d’une bouche de douze ans. On devine ce que devient notre monde fiévreux en passant par une telle innocence. Les créatures qui peuplent ces histoires adoucies ont une blancheur particulière. Et même, au risque de me contredire, je finis par m’apercevoir qu’il n’y a pas là plusieurs êtres, à proprement parler, qu’il n’y a pas un monde, mais une créature unique et typique, faite de douceur, de simplicité et de justice, d’un peu d’égoïsme peut-être, qui engendre tous les personnages en changeant d’âge, de sexe et d’attitude. Hommes et femmes, jeunes et vieux sont une même âme. Balzac a résumé les passions en fortes individualités. Erckmann-Chatrian a délayé deux ou trois sentiments en plusieurs douzaines de poupées coulées dans le même moule.

Je ne puis donner le nom de romans aux ouvrages d’Erckmann-Chatrian. Ce sont des contes, si l’on veut, des légendes, des nouvelles, et encore des récits historiques, des scènes détachées de la vie militaire. Il m’est aisé maintenant de dire un mot de chacun d’eux et de justifier ainsi par des exemples le jugement que je viens de porter.

Pour plus de clarté, je diviserai en deux catégories les onze volumes qu’Erckmann-Chatrian a déjà produits : les contes proprement dits et les récits historiques.


II


Il y a, dans l’œuvre, jusqu’à trois volumes de contes fantastiques : les Contes fantastiques, les Contes des bords du Rhin et les Contes de la Montagne. C’est là, selon moi, la partie faible. La qualité la plus saillante que l’auteur y ait déployée est cette précision de détails dont j’ai parlé, qui ne permet pas au lecteur de fixer le point juste où la veille cesse, où le rêve commence. Mais ces récits ne valent ni ceux d’Edgard Poë, ni même ceux d’Hoffmann, les maîtres du genre. Le conteur américain a, dans l’hallucination et le prodige, une logique et une déduction mathématique autrement puissantes ; le conteur allemand a plus de verve, plus de caprice, des créations plus originales. En somme, les contes d’Erckmann-Chatrian sont des légendes délicatement travaillées, dont le principal mérite est une couleur locale très réussie, mais fatigante à la longue. On dirait de ces estampes au dessin archaïque, enluminées naïvement, un peu effacées par le temps. Sans doute il y a des inventions ingénieuses, des fantaisies philosophiques finement paradoxales, il y a des histoires où le terrible et l’étrange ont une grande allure d’un effet saisissant et profond. Toutefois, dans ce domaine de l’imagination pure, l’œuvre, pour être vraiment remarquable, demande des qualités supérieures. Je suis loin de nier le talent d’Erckmann-Chatrian en ce genre difficile, et je reconnais même qu’il est un des rares écrivains qui ont réussi de nos jours le conte fantastique. Mais comme il a écrit ensuite des pages meilleures et plus personnelles, il est permis au critique de passer rapidement, sans grands éloges, sur ces œuvres de début qui, certes, ne promettaient pas les récits historiques publiés plus tard. Je ne puis analyser aucun de ces contes très courts et très nombreux, dont quelques-uns, je le répète, méritent de fixer l’attention. Nos fils les liront avec plaisir, surtout parce qu’ils sont de l’auteur de Madame Thérèse.

Les Confidences d’un Joueur de clarinette se composent de deux récits : la Taverne du Jambon de Mayence et les Amoureux de Catherine. Ici j’admire, je ne puis mentir à mon émotion, à la saine et douce sensation qui me pénètre. Ce sont deux nouvelles, si discrètes et si naïves, que je n’ose y toucher, crainte d’en faner les couleurs et d’en dissiper les parfums. L’une est l’histoire d’un pauvre diable de musicien qui aime et qui perd son cher amour. L’autre, peut-être plus pénétrante encore, est le récit des tendresses d’un jeune maître d’école pour la belle Catherine, la riche cabaretière. Au dénoûment, Catherine plante là tous les gros bonnets du pays et va donner un baiser au maître d’école, lui apportant sa richesse et son amour en récompense de ses longs regards rêveurs. Cette histoire est certainement la plus émue qu’ait écrite Erckmann-Chatrian ; pour moi, c’est là son chef-d’œuvre de sentiment. Il y a mis sa personnalité, cette personnalité que je me suis efforcé d’analyser, sa douceur, sa bonhomie et sa naïveté, son souci des détails, sa santé plantureuse et riante. Le jour où il a écrit les Amoureux de Catherine, il a donné le dernier mot de ce que j’appellerai sa première manière. Le cadre étroit, les justes proportions accordées à cette nouvelle, en font la perle de la collection, en ne lui laissant que l’importance nécessaire et en la faisant bénéficier de toute sa modestie.

J’aime peu l’Illustre docteur Mathéus. Cette histoire d’un savant qui s’en va par monts et par vaux, prêchant la Palingénésie, traînant sur ses talons le ménétrier Coucou Peter, est une fantaisie littéraire et philosophique, qui aurait pu donner lieu à une vingtaine de pages agréables ; délayée en un volume, elle rappelle trop Don Quichotte et semble vouloir prendre une importance qu’elle ne saurait avoir. Elle contient de jolis détails, mais elle pèche par cette monotonie que j’ai reprochée à Erckmann-Chatrian, elle prouve que l’écrivain reste un conteur, quelle que soit la longueur de ses ouvrages.

C’est surtout dans l’Ami Fritz que cette vérité est frappante. Une nouvelle est une nouvelle, qu’elle ai cinquante pages ou qu’elle en ait trois cents. L’Ami Fritz est une nouvelle de trois cents pages qui gagnerait à être réduite au moins de deux tiers. L’auteur a eu le bon esprit de donner de justes dimensions aux Amoureux de Catherine et il a écrit un petit chef-d’œuvre. A-t-il espéré écrire un roman en élargissant le cadre sans y mettre une action plus large, plus approfondie ? On tolère la simplicité, l’observation superficielle, la répétition des mêmes gestes et des mêmes paroles, lorsqu’on ne doit vivre que quelques minutes avec un livre. Mais lorsque le récit prend l’espace suffisant à une œuvre sérieuse et complète, on est fâché de ne trouver qu’une bluette. Les qualités se changent forcément en défauts. Ainsi, pour emplir tout un volume, nous avons l’histoire d’un célibataire, Fritz Kobus, un bon vivant qui a horreur du mariage et qui est converti au dénoûment par les yeux bleus de la petite Suzel, la fille de son fermier. Le sujet étant trop mince, l’auteur s’attarde en longues descriptions ; il refait le tableau qu’il a fait cent fois, il vous montre tout ce peuple alsacien, ivrogne et travailleur, que nous connaissons maintenant aussi bien que lui. Si encore il étudiait humainement la lutte entre l’égoïsme et l’amour de Fritz ; mais ce Fritz est un grand enfant que je ne puis prendre au sérieux. Il aime Suzel comme il aime la bière. Je ne vois dans l’œuvre qu’une fantaisie sentimentale et puérile, trop en dehors de mon âge et de moi-même pour pouvoir m’intéresser. Elle mérite un sourire.

J’ai gardé Maître Daniel Rock, car cette œuvre-là est grosse de révélations sur le talent d’ErckmannChatrian. Maître Daniel est un forgeron, un amant du passé qui vit dans l’amour des choses d’autrefois. Entouré de ses fils et de sa fille, il se retire pas à pas devant l’esprit moderne qui monte et détruit ses chères croyances. Au dernier jour, désespéré et sentant la victoire lui échapper, il forge des piques de fer ; puis il va avec ses fils attendre un train sur une voie ferrée que l’on vient d’ouvrir ; ils attaquent la locomotive qui passe sur eux et qui broie leurs corps. C’est ainsi que le progrès écrasera les anciennes ignorances. Sans doute, comme homme, Erckmann-Chatrian est pour l’esprit moderne ; mais, comme artiste, il est malgré lui pour le passé. Son maître Daniel est un colosse, une grande figure amoureusement travaillée, tandis que l’ingénieur qu’il lui oppose est un pantin ridicule. Nous touchons, ici, au secret du talent de l’écrivain.

Je puis affirmer maintenant qu’Erckmann-Chatrian connaît et aime tous les grands sentiments de notre âge, mais qu’il ignore et dédaigne l’homme moderne. Il est seulement à l’aise avec les géants d’autrefois ou les habitants naïfs d’une province perdue ; il ne saurait toucher à notre monde parisien. S’il lui arrive, par malheur, de mettre en scène un de nos frères, il ne sait ni le comprendre ni le peindre. En un mot, il est l’homme de la légende, il refuse le roman contemporain.

Lorsqu’il veut exalter quelque grande pensée moderne, il n’a garde de choisir ses personnages dans notre société, mais il va choisir quelque héros de conte bleu ; il crée de toutes pièces une figure allégorique, il emploie comme il peut son monde alsacien. Ainsi, nous assistons à ce singulier spectacle dont j’ai parlé, de créatures étrangères à notre vie et animées cependant des sentiments de l’époque. Je le répète, ces créatures sont des poupées qui représentent des pensées et non des cœurs.


III


Dans les quatre volumes qui me restent à examiner. Erckmann-Chatrian a étudié notre histoire à une époque grandiose et sanglante, à l’heure de nos plus grandes gloires et de nos plus grands châtiments. L’enseignement qui se dégage de ces livres peut être exprimé par ce précepte : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas que l’on vous fasse. » C’est-à-dire restez tranquilles à vos foyers, ne portez pas le fer et le feu chez vos voisins, ou les voisins viendront à leur tour ravager vos champs et s’asseoir dans vos villes. L’auteur montre les peuples aux prises ; il fait un tableau horrible de la guerre, et il réclame par là la paix universelle ; il demande qu’on laisse le paysan à la charrue, l’ouvrier à son outil. Il n’a d’ailleurs tiré aucun autre parti de l’époque historique qu’il a choisie ; il y a vu seulement une grande effusion de sang, des morts et des blessés, et il a demandé grâce pour les humbles et les travailleurs. C’est là de l’histoire populaire, naïve, égoïste, ignorante des grands courants supérieurs, s’attachant surtout à l’effet et ne montant jamais à la cause. Les gens instruits pourront reconstruire la France à l’aide de la peinture d’une petite ville ; mais je doute que le peuple, pour lequel les livres semblent écrits, y prenne des leçons justes et vraies. Il les lira avec intérêt, trouvant en eux les sentiments qui l’animent, l’amour de la patrie mêlé à l’amour de la propriété, les instincts de violence et le besoin de repos, la haine du despotisme et l’élan vers la liberté. Mais il n’y apprendra pas l’histoire, cette science sévère ; il condamnera les événements, sans les comprendre, emporté seulement par sa sensibilité et par son égoïsme.

Il y a deux faces bien distinctes dans les ouvrages dont je parle : une partie romanesque d’une grande faiblesse, une partie descriptive admirable.

La méthode d’Erckmann-Chatrian est simple : il prend un enfant et lui fait conter une bataille qui a eu lieu devant lui ; il écrit les mémoires d’un soldat et il décrit seulement les scènes auxquelles ce soldat a assisté. Il arrive ainsi à une puissance de description extrême ; il ne s’égare pas dans l’aspect de l’ensemble, il concentre toutes ses forces d’observation sur un point, et il réussit à nous donner un tableau exact, grand comme la main, qui, par une force merveilleuse, nous fait deviner tout ce qui devait l’entourer. Il n’est pas jusqu’à la naïveté du récit qui ne soit ici un attrait de plus ; la vérité brutale des détails, l’impitoyable réalité prend je ne sais quel air de franchise qui en grandit encore l’horreur. Puis, dès que l’auteur en revient aux amours de ses héros, toute sa force l’abandonne, il balbutie, sa main tremble et il ne trouve plus un seul trait énergique. Ses œuvres gagneraient à n’être que de simples annales, une suite de tableaux détachés.

Je veux analyser les quatre ouvrages selon leur ordre historique, et non selon leur date de publication. Tous quatre se tiennent, se suivent et s’expliquent.

Madame Thérèse est le chef-d’œuvre de la seconde manière d’Erckmann-Chatrian, de même que les Amoureux de Catherine est le chef-d’œuvre de la première. Ici il y a presque roman. La partie descriptive et la partie romanesque ne font qu’une et constituent par leur union un véritable livre. Tout est pondéré, rien ne domine, et cet équilibre exquis des divers éléments d’intérêt contente le cœur et l’imagination. L’œuvre est vraiment originale ; elle est une création, le fruit mûr et savoureux d’une personnalité douce et forte à la fois. Elle a, en un mot, le mérite d’être l’expression la plus nette et la plus complète d’un tempérament. La naïveté y sied à merveille, car le récit sort de la bouche d’un enfant ; les combats y ont une allure franche et généreuse, car ce sont les combats d’une nation libre qui est encore riche de sang et de courage ; l’amour y est grand, sinon vivant, car il naît dans la poitrine d’une fille héroïque, un des types les plus nobles de l’écrivain. Heureuses les œuvres qui viennent au monde dans la floraison du talent de leur auteur ! Puis, quel héroïsme, quel patriotisme, quels souffles larges et puissants ! Madame Thérèse est tout à la fois la France et la liberté, la patrie et le courage. Cette jeune femme qui suit aux frontières son père et ses frères, qui tombe blessée dans un petit village des Vosges, et qui, sauvée par le docteur Jacob Wagner, l’épouse au dénoûment, c’est la jeune liberté qui défend le sol et s’unit au peuple. L’heure est solennelle dans notre histoire, lorsque les peuples menaçaient nos libres institutions acquises aux prix de tant de larmes. La défense alors était sacrée, la guerre devenait sainte. Erckmann-Chatrian est ici pour les combats ; il verse le sang avec un enthousiasme qui est presque un applaudissement. Tout me plaît dans Madame Thérèse, la jeunesse et l’ardeur, la bonhomie et l’élan, les tableaux d’intérieur qui font mieux valoir les scènes guerrières, même les personnages secondaires, ces éternels Alsaciens qui sont ici à leur véritable plan. Je le répète, ce livre est un chef-d’œuvre par l’admirable harmomie des parties, par le juste mélange des éléments qui le composent.

Dans l’Histoire d’un Conscrit de 1813 et dans Waterloo l’époque historique a changé ; l’Empire en est à ses derniers râles. Le premier de ces livres nous conte les batailles de Lutzen et de Leipsick, lorsque les nations, fatiguées de nos conquêtes, s’unirent et nous demandèrent compte du sang versé ; le second est le récit de l’écroulement du colosse, l’acte suprême de cette sanglante tragédie qui rejette Napoléon à l’exil et à la mort. Ici la partie descriptive et historique, la peinture des batailles est plus navrante, plus énergique encore que dans Madame Thérèse, L’écrivain a trouvé des couleurs admirables de vérité et de vigueur pour peindre cette lutte dernière d’un homme contre tous les peuples ; il a rencontré, dans la simplicité et dans la réalité, des accents déchirants et nous a donné, par fragments, le poème épique moderne. Je ne saurais trop louer Erckmann-Chatrian sur cette partie de son œuvre, moi qui me montre si sévère pour les autres parties.

Les deux livres sont en quelque sorte les mémoires du fusilier Joseph Bertha, l’ouvrier horloger, le pauvre boiteux que la conscription prend et jette aux hasards de la guerre ; ils nous content la douleur qu’il éprouve à quitter sa chère Catherine et son maître, le bon et sage M. Goulden, ses combats, ses blessures et ses souffrances, ses pensées et ses tristesses. Nous le suivons dans ses campagnes, sur les champs de bataille, et c’est là que l’œuvre est admirable. Il y a création réelle, et la guerre est rendue dans toute sa sombre et grandiose vérité.

Ce soldat, lorsqu’il se bat, qu’il espère ou qu’il pleure, n’est plus une poupée ; c’est un ouvrier, un simple d’esprit, un égoïste, si l’on veut, qui se révolte de servir lorsque la loi devait l’exempter. Il nous conduit à la victoire, à la défaite, à l’hôpital et à l’ambulance, dans les champs humides et glacés, dans les enivrements du combat et dans les mornes terreurs de la retraite, — et sa parole naïve et triste ne nous permet pas de douter de sa franchise. Tout est vrai, car le mensonge ne saurait avoir cette émotion ni cette terrible exactitude. C’est la gloire du capitaine jugée par le soldat. Le sang coule, les entrailles se répandent, les cadavres emplissent les fossés ; puis, parmi les morts, dans la plaine rouge et navrante, passe par instants une rapide apparition, Napoléon, gris et froid, pâle au milieu de la pourpre du combat, la face éclairée comme par la lumière blanche des baïonnettes. Je ne connais pas de plus beau plaidoyer contre la guerre que ces pages émouvantes. Mais, quelle pauvreté dans la partie romanesque ! comme ces ouvrages sont mal agencés et mal distribués !

Ce n’est plus l’heureux équilibre de Madame Thérèse ; il n’y a plus de livre, mais seulement de beaux fragments. Les amours de Joseph Bertha et de Catherine sont puériles ; ils se mêlent gauchement à la trame du récit. Dans Waterloo surtout, cette complète séparation des deux éléments est très sensible. Le volume est séparé en deux parties : la première qui se passe en pleine idylle, la seconde en pleine épopée. Pendant cent cinquante pages, nous assistons aux soupirs et aux sourires de Joseph et de Catherine, aux sages discours de M. Goulden ; pendant cent cinquante autres pages, nous courons les champs de bataille. Il y a là deux histoires. L’ouvrage pèche par un manque d’harmonie. Je préfère, à ce point de vue, l’Histoire d’un Conscrit de 1813, où le récit commence plus vite.

Enfin, le Fou Yégof est un épisode de la grande invasion de 1814, la suite naturelle de Waterloo. Ce récit, écrit le premier, me paraît plus faible que les autres ; il contient d’excellentes peintures de combats, mais il s’y mêle un fantastique mal réussi et des velléités de roman d’aventures qui me gâtent cette belle simplicité qui est le talent même d’Erckmann-Chatrian. On dirait un mauvais pastiche des contes de Walter Scott. Les grandes figures que l’auteur y fait mouvoir sont des figures purement légendaires ; nous n’avons même plus ces braves Alsaciens que leur belle humeur rend parfois supportables. Les personnages se perdent dans le songe, et c’est grâce à quelque description vigoureuse et technique que les événements prennent une date.


IV


J’ai voulu seulement étudier, en toute franchise et en toute hardiesse, la personnalité, le tempérament d’Erckmann-Chatrian ; j’ai voulu faire l’anatomie littéraire d’un artiste qui a déjà beaucoup produit et qui a réussi à fixer l’attention publique. Mais je déclare, malgré mes restrictions, que cet auteur m’est très sympathique. L’importance que j’ai donnée à cette étude prouve le cas que je fais d’un écrivain sincère et consciencieux dont les ouvrages sont pleins de pages justes et vraies.

Si j’ai été trop sévère, j’ai péché par ignorance. Je ne connais pas ce monde alsacien qui emplit l’œuvre ; il se peut qu’il existe, qu’il ait trop de naïveté, trop de douceur, et que chez lui tous les hommes se ressemblent moralement, presque physiquement. Erckmann-Chatrian est de cette bienheureuse contrée où règne encore l’âge d’or ; il en a parlé savamment. Quant à moi, mes instincts ne me permettent pas d’accepter de tels personnages, lorsqu’ils doivent être éternels. Je ne puis, après avoir vécu en bonne intelligence avec Germinie Lacerteux, me sentir à l’aise avec l’ami Fritz.

Si Erckmann-Chatrian consentait à changer ses poupées pour des personnes vivantes, nous serions les meilleurs amis du monde. Je me trouve si bien dans ses campagnes, je respire si largement dans les horizons qu’il ouvre ! Il est vrai dans le détail, il peint avec largeur et énergie, il a un style simple, peut-être un peu négligé ; en un mot, je n’aurais pas assez d’éloges pour lui, s’il se décidait à étudier les hommes de nos jours dont il prend les sentiments pour les donner à des pantins.

On me dit qu’Erckmann-Chatrian travaille en ce moment à un récit en faveur de l’instruction obligatoire. Voilà un beau sujet pour prêcher. Je tremble de voir reparaître les Alsaciens. La société moderne est là qui attend ses historiens. Pour l’amour de Dieu, quittez l’Alsace et étudiez la France, étudiez l’homme moderne tel qu’il est, étudiez ses pensées et ses besoins, et surtout n’oubliez pas son cœur.