Mes haines/Les Moralistes français

Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 139-154).

LES MORALISTES FRANÇAIS


(M. Prévost-Paradol)



Imaginez un salon à la décoration sévère, bronze et marbre noir, larges rideaux ne laissant entrer qu’une clarté douce et grave, tapis épais étouffant le bruit des pas. Ce salon est hexagone ; contre chaque paroi se trouve attaché un médaillon richement encadré. La main du peintre est une main souple et habile, exquise dans certains contours délicats, un peu raide et pédante dans certains autres. À parler au point de vue de l’art pur, je n’aime pas sa manière ; la couleur a je ne sais quelles pauvretés dans les lumières qui me font préférer les teintes plus ternes et plus vraies des ombres du tableau ; les lignes sont régulières, larges, un peu uniformes, sans aucune cassure qui égaye le regard. En somme, beaucoup de talent et pas assez de défauts.

Le salon n’est autre que l’œuvre que nous allons visiter ensemble : les Moralistes français, par M. Prévost-Paradol. Les médaillons portent, en lettres d’or, sur leurs cadres noirs, les noms de Montaigne, la Boétie, Pascal, la Rochefoucauld, la Bruyère, Vauvenargues.

Je vais de médaillon en médaillon. Chacun de ces visages me retient longtemps, éveillant dans ma tête un monde de réflexions. Je songe que la sagesse française est là, la sagesse officielle et dûment reconnue. Un frisson me glace à la pensée de tant de folie. Quel est le septième moraliste qui viendra juger ceux-ci et les convaincre de néant ? Ils sont là, indifférents ou passionnés, simplement curieux des misères de Dieu et des hommes, ou secoués eux-mêmes par les horreurs de la vie ; ils nous ont regardé passer, nous tous qui vivons de l’existence commune, nous jetant des paroles de dédain ou d’amitié ; et, avec leur immense talent, ils n’ont réussi qu’à se montrer nos dignes frères. La vérité n’a pas fait un pas, leurs œuvres ne sont que de brillantes théories, de beaux morceaux de style qui tiennent en joie les lettrés. L’humanité, dans ces hommes exceptionnels, semble se révolter contre son ignorance ; les autres hommes font galerie et regardent les transports de ces fous qui se fâchent de ne pas comprendre ; puis, tout s’apaise, personne n’a compris, et cependant un nouveau venu risquera demain ses os sur la place publique et se donnera en spectacle à la foule.

La lecture des Moralistes français a produit en moi cette sorte de malaise que l’on éprouve à la vue d’un danseur de corde qui chancelle à chaque pas. On détourne la tête en frémissant, on craint de voir le malheureux tomber et venir se briser le crâne à vos pieds. À quoi bon ces sauts périlleux, lorsque l’on peut rester tranquillement assis à son foyer ; de tels exercices devraient être défendus par la police. Et, cependant, le spectacle a un attrait étrange, une fascination qui ramène vos regards sur cet homme en danger de mort. Il y a de la grandeur dans le sacrifice qu’une créature fait de sa vie. Lorsqu’un philosophe, un moraliste perd pied et se noie dans l’eau trouble qu’il a imprudemment remuée, la foule court sur le lieu du sinistre et prend une étrange volupté à entendre ses cris de désespoir ; on le plaint et on l’admire ; on se sent, comme lui, la folie de la mort ; on reste là, sur le bord du gouflre, demi penché, regardant avec un frémissement sauvage les derniers bouillonnements de l’eau.

Pauvres et chères créatures, celles qui souffrent pour l’humanité souffrante ! Tous nos moralistes n’ont pas eu ce tempérament excessif ; ils sont allés plus ou moins avant dans le désespoir ; mais tous ont également marché dans le doute, tous ont également conclu à leur aveuglement et à leur impuissance. C’est une marche funèbre, je vous assure, que celle de ces hommes intelligents et forts au début, insensibles ou saignants au bout de la carrière. Lorsqu’on s’est arrêté devant six d’entre eux et qu’on a lu sur leurs visages la même histoire de doute et de souffrance, on est tenté de tomber à genoux, les mains jointes, et de demander pardon en sanglotant.

Eh quoi ! toute la sagesse aboutit au « que sais-je » de Montaigne, à « l’abétissement » de Pascal, à « l’égoïsme » de la Rochefoucauld. Ils déclarent avoir fouillé la nature humaine et affirment n’avoir trouvé que néant ou que passions mauvaises. Ces hommes, toutefois, sont les premiers d’entre nous ; ils nous dominent par leur génie, et nous devons les croire, au nom de l’intelligence. Même si notre esprit secoue le joug de leur puissant esprit, nous ne pouvons nous empêcher d’être profondément troublés par les terribles hypothèses qu’ils nous donnent comme des vérités. Quel va donc être l’effet de leurs œuvres sur l’âme de leurs lecteurs ?

Cet effet me paraît devoir être double. Il y a d’abord, pour les tempéraments inquiets, ce vertige que nous éprouvons toutes les fois que l’on nous prouve notre misère et notre folie ; pendant une heure, nous perdons notre orgueil, cet orgueil qui seul nous aide à vivre ; nous nous avouons notre nudité, nous nous sentons si seuls et si désespérés que les larmes nous montent aux yeux. C’est là l’impression mauvaise, l’impression décourageante, qui rend périlleuse la lecture des moralistes et des philosophes. Au fond, soyez certains que ces gens-là ne croient à rien ; leur foi elle-même est presque toujours une négation d’une des facultés de la nature humaine. L’incertitude éternelle dans laquelle ils vivent, n’est bonne qu’à troubler les âmes simples. Mais, à côté de ce découragement qu’inspirent ces grandes intelligences vaincues par l’inconnu, il y a un sentiment sain et fortifiant dans le spectacle de la lutte engagée, depuis le premier jour du monde, entre l’homme et la vérité ; il y a l’intime satisfaction de nous voir libres et courageux, toujours sur la brèche, avec la secrète espérance d’une victoire future. On se dit que ceux-ci ont été vaincus, mais on ajoute qu’ils ont combattu bravement, qu’ils ont même arraché quelques lambeaux du voile de la vérité ; on se sent fier de leur lutte, fier même de leur défaite, défaite de Jacob terrassé par l’ange ; et, tout au fond de soi, on s’avoue que l’homme est un rude adversaire et qu’un jour peut-être il vaincra à son tour ; l’orgueil renaît, et l’on est consolé.

Lisons-les donc, ces moralistes qui nous déchirent et nous caressent à la fois. Ils nous versent le doute d’une main, le courage de l’autre ; ils se lèvent du milieu de la foule pour témoigner que la pensée de l’humanité veille toujours, ils nous émeuvent par le spectacle grandiose de leurs combats, et leur parole répond au plus profond de nos entrailles ; ils nous secouent, ils nous tirent du sommeil de la matière, en faisant passer dans notre chair des frissons glacés de terreur, des espérances folles de lumière et de vérité. Ils nous tiennent en haleine devant Dieu.

Les six médaillons de M. Prévost-Paradol sont sous mes yeux. Je m’arrête devant chacun d’eux et vous communique mon impression franche.

Le premier nous montre la face calme de Montaigne ; les yeux doux et bons, le sourire grave et un peu ironique par instants, le front large, la physionomie faite tout à la fois de curiosité et d’indifférence. C’est un vieil ami. J’ai vécu deux hivers avec lui, ayant son livre pour toute bibliothèque ; on ne saurait croire quel charme il y a, à ne fréquenter qu’une seule intelligence pendant deux années. Montaigne fait de l’art pour l’art, de la morale pour la morale ; il ne cherche à persuader personne ; c’est un simple curieux lâché dans les champs de l’observation et de la philosophie. Selon les heureuses expressions de M. Prévost-Paradol : « Il veut savoir, s’il se peut, ce que c’est que l’homme, prêt à prendre son parti et à se consoler s’il l’ignore, bien plus à trouver dans cette incertitude même je ne sais quel sentiment de pleine indépendance et d’entier détachement. » Ses conclusions philosophiques sont celles d’un honnête homme qui désire vivre en paix avec lui-même ; il a reconnu notre néant et ne s’est pas fâché ; il a reconnu l’antipathie qui existe entre notre raison et la vérité, et il a tâché cependant de concilier les intérêts de Dieu et les nôtres : « Convenir, dit M. Prévost-Paradol, de notre incertitude et en reconnaître les causes, voilà, selon Montaigne, le dernier terme de notre raison ; en prendre notre parti et vivre dans la modération que l’incertitude conseille, voilà le dernier effort de notre sagesse. »

On le voit, Montaigne n’est pas l’homme des décisions extrêmes ; pure question de tempérament ; il vit grassement dans le doute et y trouve une santé morale ; il s’y étale avec complaisance, y fait avec amour des miracles d’équilibre. Jamais le gouffre sur lequel il se trouve suspendu, ne lui arrache un cri d’effroi parti du cœur ; il a l’âme ainsi faite que la foi ou que la négation serait pour lui une souffrance, et qu’il se trouve seulement à l’aise dans un éternel balancement entre ces deux points opposés. Nous verrons tout à l’heure l’effet du doute dans l’âme de Pascal ; ce qui a fait la santé de l’auteur des Essais, a fait la mort de l’auteur des Pensées, Je ne puis ni ne veux donner ici une étude du génie de Montaigne ; M. Prévost-Paradol, pour la centième fois peut-être, vient de refaire cette étude avec une grande souplesse de style et de pensée. Je désire seulement, restant au point de vue où je me suis placé dans cet article, dire quelle me paraît devoir être l’influence des Essais sur l’esprit des lecteurs. Cette influence est à la fois très faible et très forte, bonne et mauvaise. On lit les Essais sans éprouver de grands troubles intérieurs ; l’allure calme, la tranquillité du moraliste, son indifférence suprême laissent en paix votre âme que pourrait effrayer la hardiesse de ses opinions. De là provient le charme pénétrant de Montaigne ; on devient peu à peu familier avec lui ; on aime à le rencontrer souvent, on sait que sa conversation n’aura rien d’amer, et qu’il parlera avec une audace extrême, sans cependant élever la voix et sans paraître souffrir les maux dont il vous entretiendra ; son excellente santé morale en fait un ami d’un commerce facile et agréable. Mais vous vous apercevez bientôt que la colère et le désespoir vaudraient mieux pour vos croyances que cette bonne humeur sceptique, que ce doute profond et souriant.

On se donne peu à peu à cet ami dont l’âme paraît si bien équilibrée ; il a la force de sa tranquillité, et vous persuade par cela même qu’il ne prêche pas ; il est si heureux de ne croire à rien qu’on finit par tenter ce bonheur de la certitude dans l’incertitude. Je me rappelle qu’au bout de quelques mois, je lui appartins tout entier ; je m’étais donné sans avoir eu conscience, et justement parce que rien ne m’avait averti, dans mes longues conversations, qu’il prenait possession de moi. Un seul cri de terreur échappé de ses lèvres, et j’aurais peut-être reculé. J’accuse hautement Montaigne de voler les cœurs. Je vois en lui le sceptique le plus à craindre, car il est le sceptique le mieux portant et le plus allègre. Toute la sagesse que le ciel lui avait accordée a été employée par lui à faire du doute une nourriture saine et d’une digestion facile.

Ce n’est pas quitter Montaigne que de passer à la Boétie. Ce dernier a le profil plus fier, plus énergique ; il y a de l’ardeur juvénile dans son regard, des croyances plus fermes dans son sourire. Les deux amis dorment aujourd’hui côte à côte dans la mémoire des hommes ; leur amitié a été si profonde, qu’elle leur a servi de linceul à tous deux, et les a faits presque d’égale taille sur la pierre de leur tombeau. Quel est le chef-d’œuvre de la Boétie ? Les quelques pages qu’il a laissées sur la servitude ou l’amitié dont il a été jugé digne de la part de Montaigne ? Certes, il vit encore davantage par le chapitre où l’auteur des Essais parle de lui, que par le chapitre qu’il a écrit lui-même contre la tyrannie. La Boétie n’est pas, selon moi, un moraliste ; il est, si l’on veut, un pamphlétaire et un poète. Mais personne n’osera reprocher à M. Prévost-Paradol de lui avoir donné asile dans son livre, au côté de Montaigne. On prend plaisir à retrouver partout ensemble deux hommes qui se sont aimés jusque dans leur intelligence. D’ailleurs, nous gagnons à ceci une étude remarquable, une critique plutôt, sur le traité De la Servitude volontaire. M. Prévost-Paradol étend l’horizon de la Boétie, et arrive à cette définition qui est excellente : « Être tenu éloigné de la liberté dont on est capable ou privé de celle dont on a joui, voilà les signes constants de la servitude. »

Je regrette de ne pouvoir expliquer plus au long les idées de l’auteur, qui est ici sur son véritable terrain. Certainement, la Boétie n’envisageait pas le sujet sous le même aspect. Son œuvre est le cri indigné d’un honnête homme à la vue de la lâcheté des courtisans et de la vanité cruelle du despote ; un matin, la lumière s’est faite, et le voilà plongé dans le plus profond étonnement, parce qu’il a songé à cet effrayant prodige de plusieurs millions d’hommes se courbant sous le caprice d’un seul homme. Le traité De la Servitude volontaire est simplement une révolte du bon sens et de la dignité humaine.

Le médaillon suivant est celui de Pascal. Ici la face est inquiète et tourmentée ; on sent sous le calme du regard une lutte de chaque minute, dans laquelle la victoire est achetée au prix des plus grandes souffrances. La croyance, dans cette pauvre âme déchirée, a été la fille du doute. Montaigne a pu se maintenir, paisible et fort, en plein scepticisme ; Pascal s’est jeté dans la foi qui l’a tué, parce que l’incrédulité le menaçait également de mort. Je ne connais pas de figure plus haute ni plus douloureuse. Nerveux à l’excès, il croit avec toute la fougue de son tempérament. Il se déchire lui-même ; il va toujours plus avant dans l’abîme de sa pensée. Il proclame le néant de la créature ; puis, épouvanté de l’ombre qu’il fait autour de lui, il demande à grands cris une lueur qui se refuse à ses yeux ; il nous conte avec des sanglots le drame terrible de la raison aux prises avec la foi. Je crains moins pour mon âme la lecture des Pensées que celle des Essais ; les cris de désespoir sont salutaires à entendre, et jamais je ne me donnerai à un homme qui ne se possède pas lui-même. J’ai pitié, je ne puis fraterniser. Une telle lecture peut m’émouvoir jusqu’aux larmes ; elle ne me convaincra jamais. Je tremblerai à la vue des immenses profondeurs qu’un mot va ouvrir sous mes pieds, mais je me rejetterai en arrière ; et, en aucun cas, je ne consentirai à me précipiter dans le gouffre, les yeux fermés. Je voudrais, en deux mots, au risque de passer pour une pauvre intelligence, dire l’effet que m’a toujours produit une page de Pascal. Je me suis senti effrayé de mon incrédulité, et plus encore de ses croyances ; il m’a donné des sueurs, en me montrant toutes les horreurs de mon doute, et cependant je n’aurais pas échangé mes frissons contre les frissons de sa foi. Pascal me prouve ma misère sans pouvoir me décider à partager la sienne. Je reste moi en tout ceci, bien que troublé et l’âme saignante. Le moraliste joue le rôle glorieux dont j’ai parlé, de l’homme en lutte avec Dieu ; il a donné au monde le spectacle d’un grand esprit trouvant, au milieu de ses erreurs, des cris sublimes de vérité. Il compte des milliers d’admirateurs, je ne puis croire qu’il ait des disciples.

La Rochefoucauld a l’abord froid et ironique ; sa physionomie n’inspire aucune sympathie ; on sent en lui un ennemi déclaré, un observateur persévérant qui ne vous étudie que pour vous prendre en faute. C’est un grand égoïste, non pas un égoïste bon enfant et naïf comme Montaigne, mais un égoïste qui semble se consoler de ses souffrances en analysant les souffrances des autres. Certes, il a eu ses larmes ; mais on ne trouve pas en lui la grandeur des désespoirs de Pascal ; on ne saurait le plaindre, car ses chagrins ne sont que les mesquines déceptions d’un ambitieux trompé dans ses espérances. La Rochefoucauld est un homme du monde qui, peu à peu, a perdu ses illusions en amour et en politique : il se montre chagrin, mécontent de tout ; lorsque la maladie le force à se retirer, il devient décidément misanthrope, et, cherchant alors un mobile aux actions des hommes, il les explique toutes par l’amour-propre ; sa morale est cell de l’égoïsme et de l’orgueil. M. Prévost-Paradol s’attache avec raison à nous montrer par où pèche son système. On ne peut nier que l’intérêt ne nous guide en toute chose ; mais il est des points extrêmes où l’intérêt prend les noms de sacrifice et de dévouement ; l’être s’élève au-dessus de lui-même et contente ses aspirations vers le bien et le beau, en faisant des actions nobles, dégagées de toutes basses préoccupations. La Rochefoucauld triomphe en confondant sans cesse l’égoïsme et la vertu, l’intérêt et le devoir ; il se plaît à ne montrer qu’un côté de la vérité, et, ce côté étant vrai, il nous abuse à force d’art et nous fait accepter, comme une certitude entière, une moitié, un tiers seulement de certitude. On ne saurait trop se défier de ce moraliste qui a toute la sournoiserie des gens chagrins. Heureusement, il n’a ni le charme qui attache, ni la passion qui émeut. C’est un grand talent qui s’est privé de toute affection, en niant la franchise des affections humaines.

Le cinquième médaillon est fin et délicat. M. Prévost-Paradol a compris qu’il s’adressait plus à un écrivain qu’à un penseur. L’étude qu’il a consacrée à la Bruyère est avant tout littéraire. Non pas que ce dernier ait manqué de profondeur dans ses observations, de largeur dans certains de ses aperçus ; mais il vaut surtout par le style, par la mise en scène, la nouveauté du tour. La Bruyère, selon sa propre expression, « ne tend qu’à rendre l’homme raisonnable, mais par des voies simples et communes. » Je trouve, pour ma part, cette phrase plus hardie que tous les effarements de Pascal, qui déclarait que la grâce frappait où elle voulait. Il est inutile que j’appuie ici sur le talent de l’auteur des Caractères ; tout le monde connaît l’art excessif qu’il met à dramatiser la moindre de ses observations. Mais il est un point sur lequel M. Prévost-Paradol me paraît trop insister. Il assure que la Bruyère n’était pas un réformateur, et je le crois sans peine. Il ajoute qu’il était trop éloigné de la Révolution pour la pressentir, trop bien enchaîné lui-même à sa place, dans la hiérarchie sociale, pour croire qu’il fût jamais possible de la remanier de fond en comble. Tout cela est vrai. Mais j’aurais aimé à voir M. Prévost-Paradol dire que la Bruyère est déjà du xviiie siècle par la chaleureuse indignation qu’il éprouve à la vue des injustices sociales, par la clairvoyance qu’il a des maux de l’humanité. Certes, il n’a pas eu la prétention de préparer 93, mais malgré lui, il a presque commencé, avec Saint-Simon, qui en avait moins conscience encore, ce grand mouvement de réaction qui renversa l’ancienne monarchie, ébranlée par ses propres vices. Il a étudié les mœurs de la cour et en a tracé une satire où l’ironie est pleine d’audace et d’amertume ; il parle de cette cour comme d’un pays lointain, non point tout à fait barbare, mais où l’ivrognerie, la débauche, une plate servilité, une fausse dévotion sont les moindres défauts ; il raille jusqu’au roi lui-même, jusqu’à l’idole qui, dans sa chapelle de Versailles, recevait l’encens destiné à Dieu.

Somme toute, la Bruyère raille les hommes, mais sans les troubler ni leur donner des leçons de foi ou de scepticisme. Il cherche vraiment à nous rendre meilleurs, et essaye d’accomplir sa tâche de la façon la plus agréable possible. La lecture des Caractères fait réfléchir, sourire plus encore ; on s’émerveille des finesses, parfois des pensées profondes de l’écrivain ; on l’aime parce qu’il est sans parti pris, sans système, et qu’il se contente d’enseigner la vertu en peignant nos travers.

Le dernier portrait est celui de Vauvenargues. Le visage est fier, la tête un peu basse, comme sous le poids d’une disgrâce éternelle. On sent qu’il a souffert, comme la Rochefoucauld, des misères de l’ambition ; mais sa douleur est plus jeune, plus sympathique. Il ne s’est pas vengé des hommes en les déchirant ; il a réclamé, au contraire, les droits de la liberté humaine contre le fatalisme de Pascal, et a résumé, en quelque sorte, son œuvre et raconté sa vie dans ce titre qu’il a donné à une partie de ses écrits : « Aimer les passions nobles. » Vauvenargues, en somme, est une figure élégiaque, comparé aux cinq autres moralistes étudiés par M. Prévost-Paradol. Il y a une sorte de grâce douloureuse dans cet homme, qui « nous raconte son ambition souffrante, et, en même temps, son effort admirable et impuissant pour prendre une bonne fois en dédain tous les biens qu’il eût voulu conquérir. » Lui-même a écrit quelque part : « Si la vie n’avait point de fin, qui désespérerait de sa fortune ? La mort comble l’adversité. » Son adversité fut comblée ; il mourut jeune, sans avoir le temps de faire cette fortune qui fut le tourment de sa vie. L’œuvre de Vauvenargues est courte et personnelle ; il a lutté plus contre la destinée que contre la vérité, on le lit sans entamer son âme, en donnant un regret et une affectueuse sympathie à cette triste et noble existence.

Les voilà donc tous les six, avec leurs physionomies diverses, ayant un même souci, mais différemment blessés dans la lutte qu’ils ont soutenue. Ils ont cherché à lire le livre sombre de la vie, ils ont voulu savoir le dernier mot de la destinée de l’homme. Leur recherche a été vaine ; ils n’ont rien trouvé, si ce n’est l’admiration de la postérité. Leur pensée a eu beau se grandir, elle n’a pu atteindre la vérité. Ce sont des géants d’intelligence devant lesquels nous nous inclinons ; mais ce ne sont pas des prophètes, et leurs paroles sont presque toujours vaines et mensongères. Je le répète, quel moraliste viendra juger ceux-ci et trouver enfin le mot de l’énigme divine ?

Je ne sais si je suis parvenu à vous donner une idée du livre de M. Prévost-Paradol. L’écrivain, en réunissant côte à côte les six moralistes français, a eu sans doute l’intention de nous offrir en quelques pages tout le fruit de l’observation et de la science de l’homme en France pendant deux siècles. J’ai cru ne pouvoir mieux faire que de vous présenter successivement les grandes figures qu’il a évoquées. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il ait eu la prétention d’apporter dans le dessin de ces grandes figures de nouveaux traits oubliés par l’histoire ; il s’est contenté de prendre les mêmes modèles et de les copier d’un crayon fin et délicat, avec des lumières et des ombres nouvelles, de sorte que ces visages si connus ont, dans ses médaillons, un air de jeunesse et de fraîcheur qui pique la curiosité et fixe l’attention. On s’oublie à les regarder, on les prend pour des amis que l’on ne se connaissait pas ; puis la connaissance a lieu, et l’on reste charmé de la façon imprévue et neuve dont ils se sont présentés à vous.

M. Prévost-Paradol a fait suivre les six études que je viens d’examiner de quelques réflexions sur divers sujets. Je ne puis que citer les titres de ces chapitres, qui rappellent de loin certains chapitres des Essais : De la Chaire à propos de la Bruyère, De l’Ambition, De la Tristesse, De la Maladie et de la Mort. Là surtout l’écrivain donne sa note personnelle. Ce qui me paraît caractériser sa manière, c’est le talent qu’il possède de détailler avec art ses pensées ; il procède par longues phrases, un peu rondes et monotones, mais admirablement emmanchées les unes dans les autres. Les images sont rares et me paraissent ne pas faire assez corps avec le pur raisonnement. Mais les horizons sont toujours larges ; il y a, à chaque page, des échappées qui découvrent des coins de terre nouveaux. On éprouve une sorte de charme grave et austère à voyager en compagnie de cet esprit savant, qui fait pardonner les allures professorales de son langage par la hauteur de ses idées et la liberté de ses jugements.