Mensonges/XVII

Alphonse Lemerre, éditeur (p. 377-408).


XVII


ÉVIDENCES


Il y a, dans cette étrange maladie morale de la jalousie, des périodes délicieuses : celles de l’entre-deux des accès. Pour quelques jours, ou pour quelques heures, les sensations de l’amour reprennent leur divine saveur, comme celles de la vie dans une convalescence. Suzanne avait si bien convaincu René de la folie de ses soupçons, qu’il voulut rivaliser de générosité avec elle. Cette permission d’aller rue Murillo, demandée si instamment, il refusa d’en profiter. Deux ou trois phrases prononcées avec un certain regard et un certain tour de tête prévaudront toujours contre les pires défiances d’un amant épris, à moins qu’il n’ait vu des yeux de sa tête une preuve de la trahison— et encore ? … Mais ici les éléments dont se composait ce premier soupçon étaient si fragiles ! Et ce fut avec une bonne foi absolue que le jeune homme dit à sa maîtresse, elle-même véritablement ravie de ce résultat inespéré :

— « Non, je n’irai pas chez toi… J’étais fou de vouloir rien changer à notre amour. Nous sommes si heureux dans ce mystère… »

— « Oui, jusqu’à ce qu’un méchant te fasse douter de moi, » répondit-elle. « Promets-moi seulement de tout me dire. »

— « Je te le jure, mon amour » répliqua-t-il, « mais je te connais maintenant, et je suis sûr de moi. »

Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut aussi ; et elle s’abandonna au charme de cette reprise de bonheur, en comprenant bien qu’elle aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour de Claude. Mais ce dernier pouvait-il en dire plus qu’il n’en avait dit ? D’ailleurs elle serait prévenue de ce retour par René, et si la première entrevue des deux hommes n’aboutissait pas à une rupture définitive entre eux, il serait temps d’agir. Elle mettrait son amant en demeure de briser avec Claude ou de cesser de la voir. Elle était d’avance sûre de la réponse. Le poète, lui, malgré ses protestations, se sentait sans doute moins maître de lui, car son cœur battit avec une émotion singulière lorsque sa sœur lui dit à brûle-pourpoint, une semaine environ après la scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la Bibliothèque :

— « Claude Larcher est revenu… »

— « Et il a osé se présenter ici ? » s’écria René.

— « C’est moi qui l’ai reçu, » fit Émilie, et, visiblement embarrassée, elle ajouta : « Il m’a demandé quand il te trouverait ? »

— « Il fallait lui répondre : Jamais » interrompit le jeune homme.

— « René ! » répondit Émilie, « un si vieil ami et qui t’a été si bon, si dévoué, est-ce que je pouvais ? … J’aime mieux ne rien te cacher, » continua-t-elle, « je lui ai demandé ce qu’il y avait entre vous. Il m’a paru si étonné, oui, si douloureusement étonné… Non, cet homme-là n’a rien fait contre toi, René, je te le jure. C’est un malentendu… Je lui ai dit de venir demain matin, qu’il serait sûr de te trouver. »

— « De quoi te mêles-tu ? » reprit René avec emportement, « est-ce que je t’ai chargée de t’occuper de mes affaires ? »

— « Comme tu me parles ! » dit Émilie que l’accent de son frère venait de frapper au cœur, et les larmes lui étaient venues aux yeux.

— « Allons, ne pleure pas, » fit ce frère, honteux de sa brusquerie, « cela vaut peut-être mieux ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite, je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi. Entends-tu, jamais, jamais… »

En dépit de cette apparente fermeté de rancune, le poète eut bien de la peine à s’endormir durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue. Il ne doutait pas de l’issue cependant. Mais il avait beau se raidir dans ses ressentiments contre son ancien ami, il ne pouvait arriver à le haïr. Il avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si attachant, quand il ne déplaisait pas du premier coup, par sa bonne foi dans la mobilité, par son tour d’esprit original, par ses défauts mêmes qui ne faisaient de tort qu’à lui, et surtout par une espèce de générosité native, indestructible et invincible. Au moment de rompre pour toujours, René se rappelait la façon délicate dont l’auteur connu avait accueilli ses premiers essais… Claude, alors très pauvre, était répétiteur à l’institution Saint-André, lorsque René lui-même y était écolier de sixième. Dans cette honnête et pieuse maison, une légende entourait ce professeur excentrique. Des élèves prétendaient l’avoir rencontré qui se promenait en voiture découverte avec une femme très jolie et habillée de rose. Puis Claude avait disparu de la pension. René l’avait retrouvé, témoin de Fresneau lors du mariage d’Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils avaient causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers. Avec quelle indulgence de frère aîné l’écrivain de trente ans avait lu ces premiers essais ! Comme il avait tout de suite traité son jeune confrère en égal ! Avec quelle finesse de jugement il avait appliqué à ces ébauches les procédés de la grande critique, celle qui encourage un artiste et lui indique ses fautes, sans l’en écraser. Et puis était survenue l’histoire du Sigisbée, à l’occasion duquel Claude s’était dévoué à René comme si lui-même n’eût pas été auteur dramatique. Le poète connaissait assez la vie littéraire pour savoir que la simple bienveillance, d’une génération à la suivante, est chose rare. Son rapide succès lui avait déjà fait éprouver cette sensation, la plus amère peut-être des années d’apprentissage : l’envie rencontrée chez les maîtres que l’on admire le plus, à l’école desquels on s’est formé, à qui l’on voudrait tant offrir son brin de laurier. Chez Claude Larcher le goût du talent des autres était aussi instinctif, aussi vivant que s’il n’eût pas eu déjà quinze années de plume. Et cette amitié plus que précieuse, unique, allait sombrer ! … Mais était-ce sa faute, à lui, René, qui se retournait dans son lit, prenant et reprenant ses souvenirs l’un après l’autre ? Pourquoi Larcher avait-il parlé à l’atroce Colette comme il avait fait ? Pourquoi avait-il trahi son jeune ami, son frère cadet ? Pourquoi ? … Cette douloureuse question conduisait René à des idées dont il se détournait instinctivement. Le célèbre « Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose » de Basile, traduit une des plus tristes et des plus indiscutables vérités sur le cœur humain. Certes René se serait méprisé de douter de Suzanne après leur explication. Mais il y a un résidu empoisonné de méfiance que laisse dans l’âme tout soupçon, même dissipé, et si le jeune homme avait osé regarder jusqu’au fond de son être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité maladive qu’il ressentait d’apprendre par Claude lui-même les raisons complètes de la mensongère accusation lancée contre sa maîtresse. Cette curiosité, les réminiscences d’une si longue liaison, une espèce d’appréhension de revoir un homme qui, par sa situation d’aîné, avait toujours eu barre sur lui, si l’on peut dire, tout contribuait à diminuer la colère de l’amant blessé. Il s’efforçait de la retrouver en lui, comme au soir où il arpentait l’avenue de l’Opéra en sortant de la loge de Colette, — et il n’y parvenait pas. Comme tous les gens qui se savent faibles, il voulut mettre tout de suite un événement irréparable entre lui et Claude, et, quand ce dernier, introduit par Françoise, dès les neuf heures du matin, s’approcha les mains tendues, avec un « bonjour, René, » le poète garda sa main, à lui, dans sa poche. Les deux hommes restèrent un moment debout en face l’un de l’autre, et très pâles. Le visage de Larcher, hâlé par le voyage, offrait cette physionomie contractée qui révèle les ravages de l’idée fixe. Sous le coup de l’insulte, ses yeux s’étaient enflammés. René le connaissait emporté jusqu’à la folie, et il put croire que cette main dont il avait refusé l’étreinte se lèverait pour un soufflet. La volonté fut plut forte que l’orgueil offensé, et Claude reprit, d’une voix où tremblait la fureur contenue :

— « Vincy, ne me tentez pas… Mais non, vous êtes un enfant, c’est à moi d’avoir de la raison pour deux… Allons ! Allons ! … Écoutez, René, je sais tout, vous comprenez, tout, oui, tout… Je suis venu hier. Votre sœur m’a dit que vous étiez brouillé avec moi et bien d’autres choses qui ont commencé de m’éclairer. Votre silence m’avait frappé au cœur. Je vous avais cru l’amant de Colette. L’imbécile ! Elle n’a heureusement pas deviné que c’était là le point où m’atteindre… En sortant de chez vous, j’ai couru chez elle. Je l’ai trouvée, et seule. J’ai appris là l’infamie qu’elle avait commise et ce qu’elle vous avait dit dans sa loge. Elle triomphait, la coquine. Alors j’ai pris le vrai parti… » Et il se mit à marcher de long en large, dans la chambre, absorbé dans le souvenir de la scène qu’il évoquait, et comme oublieux de son interlocuteur : « Je l’ai battue, mais battue… comme un manant. Que cela m’a fait du bien ! Je l’avais jetée par terre, et je frappais, je frappais ! Elle criait : Pardon ! Pardon ! Ah ! je l’aurais tuée— avec délices ! Et qu’elle était belle avec ses cheveux défaits, ses seins qui sortaient de sa robe de chambre déchirée ! Elle s’est roulée à mes pieds ensuite, mais c’est moi qui n’ai pas voulu et qui suis parti… Elle pourra montrer les noirs de son corps à son amant de cette nuit, et raconter qui les lui a faits ! … Que cela soulage quelquefois d’être une brute ! … » Puis, s’arrêtant brusquement en face de René : « Et tout cela parce qu’elle avait touché à vous ! … Oui ou non, » insista-t-il avec son même accent de colère, « est-ce à cause de ce que vous a dit cette fille que vous êtes brouillé avec moi ? … »

— « C’est à cause de cela, » répondit René froidement.

— « Très bien, » reprit Claude en s’asseyant, « alors nous pouvons causer. Pas de malentendus entre nous, n’est-ce pas ? Vous me permettrez donc de poser tous les points sur tous les i. Si j’ai bien compris, cette gredine de Colette vous a dit deux choses. Procédons par ordre… Voici la première : je lui aurais raconté que vous êtes l’amant de madame Moraines… Excusez-moi, » insista-t-il sur un geste du poète. « De vous à moi, et quand il s’agit de notre amitié, je me moque des solennelles conventions du monde qui défendent de nommer une femme. Je ne suis pas du monde, moi, et je la nomme… Première infamie. Colette vous a menti. Je lui avais dit ceci exactement, — je me rappelle ma phrase comme si c’était d’hier ; je regrettais mes paroles en les prononçant : — Je crois que le pauvre René devient amoureux de madame Moraines…— Je ne savais rien que votre émotion quand vous m’aviez parlé de cette femme. Mais Colette vous avait vu soupant à côté d’elle et très empressé. Nous avons plaisanté, comme on plaisante sur ces hypothèses-là, sans y attacher d’autre importance, moi du moins… C’est égal. Vous étiez mon ami. Votre sentiment pouvait être sérieux, il l’était. J’ai eu tort, et je vous en demande pardon, là, franchement, et malgré l’affront que vous venez de m’infliger, — sur la foi de la dernière des filles, à moi, votre meilleur, votre plus vieil ami. »

— « Mais, malheureux ! » s’écria René, « puisque vous saviez, vous, que c’était une fille, pourquoi m’avez-vous vendu à elle ? Et encore, si vous n’aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais… »

— « Passons à ce second point, » interrompit Claude avec sa même voix méthodique et résolue, « c’est-à-dire au second mensonge. Elle vous a raconté que je lui avais appris les relations de madame Moraines et de Desforges. C’est faux. Elle les savait, depuis longtemps, par tous les Salvaneys avec qui elle a dîné, soupé, flirté et le reste… Non, René, s’il y a un reproche que je m’adresse, à moi, ce n’est pas d’avoir causé de madame Moraines avec elle, je ne lui en ai rien dit qu’elle ne connût mieux que moi… C’est de ne pas en avoir parlé à cœur ouvert avec vous, lorsque vous êtes venu chez moi. Je n’ignorais rien des turpitudes de cette Colette du monde, et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il en était temps encore ! … Oui, je devais parler, je devais vous avertir, vous crier : Courtisez cette femme, séduisez-la, ayez-la, ne l’aimez pas… Et je me suis tu ! Ma seule excuse, c’est que je ne la jugeais pas assez désintéressée pour entrer dans votre vie comme elle l’a fait… Je me disais : il n’a pas d’argent, il n’y a pas de danger… »

— « Ainsi, » s’écria René qui se contenait à peine depuis que Claude avait commencé de parler de Suzanne en de pareils termes, « vous croyez aux infamies que Colette m’a rapportées sur madame Moraines et le baron Desforges ? »

— « Si j’y crois ? » répondit Larcher en regardant son ami avec étonnement. « Suis-je donc un homme à inventer une histoire comme celle-là sur une femme ? »

— « Lorsqu’on a fait la cour à cette femme, » dit le poète en prononçant ces mots très lentement, et leur donnant l’intonation du plus pur mépris, « et qu’elle vous a repoussé, c’est bien le moins pourtant qu’on la respecte ! … »

— « Moi ! » s’écria Claude, « moi ! j’ai fait la cour à madame Moraines ! Moi ! moi ! moi ! … Je comprends, elle vous l’a dit… » Il éclata de son rire nerveux… « Quand nous racontons de ces traits-là dans nos pièces, on nous accuse de les calomnier, les gueuses ! Les calomnier ! Comme si c’était possible ! Toutes les mêmes. Et vous l’avez crue ! … Vous avez cru de moi, Claude Larcher, cette vilenie que je déshonorais une honnête femme, par vengeance d’amour-propre blessé ? Voyons, René, regardez-moi bien en face. Est-ce que j’ai la figure d’un hypocrite ? Est-ce que vous m’avez jamais connu tel ? Vous ai-je prouvé que je vous aimais ? Hé bien ! Je vous donne ma parole d’honneur que celle-là vous a menti, comme Colette. Elle a voulu nous brouiller, comme Colette. Ah ! Les scélérates ! Et j’étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un mot de pitié parce qu’entre deux baisers cette drôlesse, pire que les autres, m’avait accusé d’une saleté ! … Oui, pire que les autres. Elles se vendent, pour du pain ; et celle-là, pourquoi ? Pour un peu de ce misérable luxe des parvenus d’aujourd’hui. »

— « Taisez-vous, Claude, taisez-vous, » dit René d’une voix terrible. « Vous me tuez. » Une tempête de sentiments s’était déchaînée en lui, soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait pas que son ami ne fût sincère, et cette sincérité, jointe à l’accent de conviction avec lequel Claude avait parlé de Desforges, imposait au malheureux amant une vision de la fausseté de Suzanne, si douloureuse qu’il ne put pas la supporter. Il ne se possédait plus, et s’élançant sur son cruel interlocuteur, il le saisit par les revers de son veston et les lui secoua si fort qu’un parement de l’habit se déchira : « Quand on vient affirmer des choses pareilles à un homme sur la femme qu’il aime, on lui en donne des preuves, entendez-vous, des preuves, des preuves… »

— « Vous êtes fou, » repartit Claude en se dégageant, « des preuves, mais tout Paris vous en donnera, mon pauvre enfant ! Ce n’est pas une personne, c’est dix, c’est vingt, c’est trente, qui vous raconteront qu’il y a sept ans les Moraines étaient ruinés. Qui a placé Moraines dans une compagnie d’assurances ? Desforges. Il est administrateur de cette compagnie, comme il est administrateur du Nord, député, ancien conseiller d’État, que sais-je ? Mais c’est un personnage énorme que Desforges, sans qu’il en ait l’air, et qui peut suffire à bien d’autres dépenses ! Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo ? Desforges. Quand vous rencontrez madame Moraines au théâtre ? Desforges… Et vous croyez que le lascar est un homme à filer l’amour platonique avec cette femme jolie et mariée à son cocquebin de mari ? C’est bon pour vous et moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges ! … Ah ! çà, où avez-vous donc vos yeux et vos oreilles quand vous êtes chez elle ? »

— « Je n’y suis allé que trois fois, » dit René.

— « Que trois fois ? » répéta Claude, et il regarda son ami. Les plaintives confidences d’Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun doute sur les rapports de Suzanne et du jeune homme. Cette imprudente exclamation lui fit entrevoir quel caractère singulier ces rapports avaient dû revêtir. « Je ne vous demande rien, » continua-t-il ; « il est arrêté que l’honneur nous ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme si l’honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer au monde entier leur infamie. On épargnerait tant d’autres victimes ! … Des preuves ? Vous voulez des preuves. Mais cherchez-en vous-même. Je ne connais que deux moyens pour savoir les secrets d’une femme : ouvrir ses lettres ou la faire suivre. Soyez tranquille, madame Moraines n’écrit jamais… Faites-la filer… »

— « Mais c’est ignoble ce que vous me conseillez là ! » s’écria le poète.

— « Il n’y a rien de noble ou d’ignoble en amour, » répliqua Larcher. « Moi qui vous parle, je l’ai bien fait. Oui, j’ai mis des agents aux trousses de Colette ! … Une liaison avec une coquine, mais c’est la guerre au couteau, et vous regardez si le vôtre est propre… »

— « Non, non, » répondit René en secouant la tête, « je ne peux pas. »

— « Alors, suivez-la vous-même ! » continua l’implacable logicien, « je connais mon Desforges. C’est quelqu’un, ne vous y trompez pas. Je l’ai pioché autrefois, quand je croyais encore à cette sottise, l’observation, pour avoir du talent. Cet homme est un étonnant mélange d’ordre et de désordre, de libertinage et d’hygiène. Leurs rendez-vous doivent être réglés, comme tout dans sa vie : une fois par semaine et à la même heure, pas trop près du déjeuner, ça troublerait sa digestion ; pas trop près du dîner, ça gênerait ses visites, son besigue au cercle. Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez à quoi vous en tenir. Je voudrais vous dire que j’ai des doutes sur l’issue de cette enquête ! … Ah ! mon pauvre enfant, et c’est moi qui vous ai jeté dans cette fange ! Vous aviez une vie si heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la main pour vous mener dans ce monde infâme où vous avez rencontré ce monstre. Et si ce n’avait pas été celle-là, ç’aurait été une autre… Tous ceux que j’aime, je leur fais du mal ! … Mais dites-moi donc que vous me pardonnez ! J’ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons, un bon mouvement… » Et comme Claude tendait les mains au jeune homme, ce dernier les prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber sur un fauteuil, le même où Suzanne s’était assise, en fondant en larmes et s’écriant :

— « Mon Dieu ! que je souffre ! … »

Claude avait donné huit jours à son ami. Quatre ne s’étaient pas écoulés que René arrivait à l’hôtel Saint-Euverte par une fin d’après-midi, le visage si bouleversé que Ferdinand ne put se retenir d’une exclamation en lui ouvrant la porte :

— « Mon pauvre monsieur Vincy » dit le brave domestique, « est-ce que vous allez être comme Monsieur, à vous brûler le sang ? »

— « Mon Dieu ! Que se passe-t-il ? » s’écria Claude quand René entra dans le fameux « souffroir. » L’écrivain était assis à sa table, qui travaillait en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son tour, son visage exprima l’anxiété la plus vive.

— « Vous aviez raison, » dit René d’une voix étranglée, « c’est la dernière des femmes. »

— « L’avant-dernière, » interrompit Claude avec amertume, et, parodiant le mot célèbre de Chamfort : « il ne faut par décourager Colette… Mais qu’avez-vous fait ? »

— « Ce que vous m’avez conseillé, » répondit René avec une âpreté d’accent singulière, « et c’est moi qui viens vous demander pardon d’avoir douté de vous… Oui, je l’ai épiée. Quelles sensations ! Un jour, deux jours, trois jours… Rien. Elle a fait des visites, couru des magasins, mais Desforges est venu rue Murillo chacun de ces jours-là ! Quand je le voyais entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au coin de la rue, j’avais des sueurs d’agonie… Enfin, aujourd’hui, à deux heures, elle sort en voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois courses, sa voiture arrête devant Galignani, vous savez, le libraire anglais, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui parle à son cocher, et le coupé qui repart à vide. Elle marche quelques pas sous les arcades. Elle avait une toilette sombre.— Si je la lui connais, cette toilette ! …— Mon cœur battait. J’étais comme fou. Je sentais que je touchais à une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous une porte cochère. J’entre derrière elle. Je me trouve dans une grande cour avec une espèce de passage à l’autre extrémité. La maison avait une autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du regard cette dernière rue… Non. Elle n’aurait pas eu le temps de filer… À tout hasard, je m’installe, surveillant la porte. Si elle avait là un rendez-vous, elle ne sortirait point par où elle était entrée. J’ai attendu une heure et quart dans une boutique de marchand de vins, juste en face. Au bout de ce temps, je l’ai vue reparaître, un double voile sur la figure… Ah ! ce voile et cette démarche ! C’est comme la robe, je les connais trop pour m’y tromper… Elle était sortie, elle, par la rue du Mont-Thabor. Son complice devait s’échapper par la rue de Rivoli. J’y cours. Après un quart d’heure, la porte s’ouvre et je me trouve face à face, vous devinez avec qui ? … Avec Desforges ! Cette fois, je la tiens, la preuve ! … Ah ! la coquine ! … »

— « Mais non ! Mais non ! » répondit Claude, « c’est une femme, et toutes se valent. Voulez-vous que je vous rende confidence pour confidence, c’est-à-dire horreur pour horreur ? Vous savez comme Colette me traitait quand je lui mendiais un peu de pitié ? Je l’ai battue, l’autre soir, comme un portefaix, et voici ce qu’elle m’écrit. Tenez… » et il tendit à son ami un billet qu’il avait, ouvert devant lui, sur sa table. René le prit machinalement, et il put lire les lignes suivantes :

      • * *

Deux heures du matin.

Tu n’es pas venu, m’amour, et je t’ai attendu jusqu’à maintenant. Je t’attendrai encore aujourd’hui toute la journée, et ce soir, chez moi, depuis l’heure où je rentrerai du théâtre. Je suis de la première pièce et je me dépêcherai. Je t’en supplie, viens m’aimer. Pense à ma bouche. Pense à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses. Pense à celle qui t’adore, qui ne peut se consoler de t’avoir fait de la peine et qui te veut, comme elle t’aime— follement,

Ta petite COLETTE.

      • * *

— « Pour une lettre d’amour, c’est une lettre d’amour, hein ? » dit Larcher avec une espèce de joie féroce. « C’est plus cruel que le reste, d’être aimé ainsi, parce que l’on s’est conduit comme un Alphonse ! Mais, je n’en veux plus, ni d’elle, ni d’aucune autre… Je hais l’amour maintenant, et je vais m’amputer le cœur. Faites comme moi. »

— « Est-ce que je le peux ? » répondit René. « Non ! Vous ne savez pas ce que cette femme était pour moi ! … » Et tout d’un coup, s’abandonnant à toutes les fureurs de la passion qui grondaient en lui, il commença de gémir, la face convulsée, versant des pleurs, tordant ses mains. « Vous ne le savez pas, ni combien je l’ai aimée, ni combien j’ai cru en elle, ni ce que je lui ai sacrifié ! Et puis cette chose hideuse, elle, dans les bras de ce Desforges ! Ah ! … » — et il fut comme secoué par une nausée. « Elle m’aurait trompé avec un autre seulement, avec un homme à qui je pourrais penser avec haine, avec rage, — mais sans ce dégoût… Voyez, je ne peux même pas être jaloux de celui-là…— Pour de l’argent ! Pour de l’argent ! … » Et se levant et serrant le bras de Claude avec frénésie : « Il est administrateur du Nord, vous me l’avez dit… Hé ! bien ! savez-vous ce qu’elle m’a proposé l’autre jour ? … De me faire gagner de l’argent d’après ses conseils… Moi aussi, j’aurais été entretenu par le baron… C’est tout naturel, n’est-ce pas, que le vieux paie tout, et la femme, et le mari, et l’amant de cœur ! — Ah ! si je pouvais ! … Elle va être à l’Opéra ce soir : si j’y allais ? Si je la prenais par les cheveux et si je lui crachais au visage, là, devant son monde, en leur criant à tous qu’elle est une fille, la plus dégradée, la plus malpropre des filles ? … » Puis se laissant retomber sur sa chaise et fondant en larmes : « Elle m’a pris… si vous aviez vu, heure par heure ! … Vous m’aviez bien dit de me méfier des femmes ! Mais quoi ! Vous aimiez une Colette, une actrice, une créature qui avait eu des amants avant vous ! Au lieu qu’elle ! … Il n’y a pas une ligne de son visage qui ne jure que c’est impossible, que j’ai rêvé… C’est comme si j’avais vu mentir les anges… Oui, je tiens la preuve, la preuve certaine… Elle descendait ce trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même pas… Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là, dans cette rue, au seuil de cette porte infâme ? Je l’aurais étranglée de mes mains, comme une bête… Ah ! Claude, mon bon Claude ! et moi qui ai pu vous en vouloir à cause d’elle ! … Et l’autre ! J’ai marché sur le plus noble cœur, je l’ai piétiné, pour aller vers ce monstre ! … Ce n’est que justice, j’ai tout mérité ! … Mais qu’est-ce qu’il y a donc dans la nature qui puisse produire de pareils êtres ? … »

Longtemps, longtemps, cette lamentation continua. Claude l’écoutait, la tête appuyée sur sa main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait le malheureux enfant qui sanglotait, de tout son cœur, et l’analyste lucide qui était en lui ne pouvait se retenir d’observer la différence entre la sorte de désespoir propre au poète et celui qu’il avait éprouvé lui-même, tant de fois, dans des circonstances semblables. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais, même à ses pires heures, agonisé ainsi sans se regarder mourir, au lieu que René lui donnait le spectacle d’une créature vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas un miroir à la main pour y étudier ses larmes. Ces étranges réflexions sur la diversité de la forme des âmes, ne l’empêchèrent pas d’avoir mieux qu’une sympathie, une émotion profonde dans la voix, pour reprendre enfin, lorsque René s’arrêta de sa plainte :

— « Notre cher Henri Heine l’a dit : L’amour, c’est la maladie secrète du cœur… Vous en êtes à la période d’invasion… Voulez-vous le conseil d’un vétéran du lazaret ? Bouclez votre malle et mettez des lieues et des lieues entre vous et cette Suzanne… Un joli nom et bien choisi ! Une Suzanne qui se ferait payer par ses vieillards ! … À votre âge, vous guérirez vite… J’ai bien guéri, moi. Si je sais comment et quand, par exemple ! … J’en suis encore stupéfié… Mais voilà trois jours que je n’aime plus Colette ! … En attendant, je ne veux pas vous laisser seul ; venez dîner avec moi. Nous boirons sec et nous ferons de l’esprit. Cela venge des misères du cœur… »

René était tombé, au sortir de sa lamentation, dans cette espèce de coma moral qui succède aux grands éclats de douleur. Il se laissa conduire, comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la rue de Sèvres et le boulevard, jusqu’à ce restaurant Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse, et que hantèrent longtemps plusieurs peintres et sculpteurs célèbres de notre époque. Les deux écrivains s’installèrent dans un cabinet particulier que désigna Claude, et sur la glace duquel il retrouva vite le nom de Colette, gravé gauchement entre des vingtaines d’autres. Il montra ce souvenir d’anciennes soirées à son ami, puis, se frottant les mains et répétant : « Il faut ironiser son passé, » il ordonna un menu des plus compliqués, il demanda deux bouteilles du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner, il ne cessa d’émettre ses théories sur les femmes, tandis que son compagnon mangeait à peine et regardait dans son souvenir le divin visage auquel il avait tant cru ! Était-ce bien possible qu’il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de celles dont Claude parlait avec tant de mépris ?

— « Surtout, » disait ce dernier, « ne vous vengez pas. La vengeance sur l’amour, voyez-vous, c’est comme de l’alcool sur du punch qui brûle. On s’attache aux femmes par le mal qu’on leur fait, autant que par celui qu’elles nous font. Imitez-moi, pas le moi d’autrefois, celui d’aujourd’hui, qui boit, qui mange, qui se moque de Colette, comme Colette s’est moquée de lui. L’absence et le silence, voilà l’épée et le bouclier dans cette bataille. Colette m’écrit, je ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne. Porte close. Où je suis ? Ce que je fais ? Elle n’en sait rien. Voilà qui les enrage plus que tout le reste. Une supposition. Vous partez demain matin pour l’Italie, l’Angleterre, la Hollande, à votre choix. Suzanne est là, qui vous croit en train de communier pieusement sous les espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du télégraphe et à vous dire : — À deux de jeu, mon ange.— Et puis, dans trois jours, dans quatre ou dans cinq, l’ange commence à s’inquiéter. Il envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon. Et le domestique revient : — M. Vincy est en voyage ! — En voyage ? … Et les jours se succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n’écrit pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être là, pour voir la tête du Desforges, quand elle passera sur lui sa colère. Car avec ces équitables personnes, c’est toujours à celui qui reste de payer pour celui qui s’en va. Mais qu’avez-vous ? … »

— « Rien, » dit René à qui Claude venait de faire mal en prononçant le nom haï du baron, « je pense que vous avez raison, et je quitterai Paris demain sans la revoir… »

C’est sur une phrase pareille que les deux amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire son ami jusqu’à la rue Coëtlogon. Il lui serra la main devant la grille, en lui répétant :

— « J’enverrai Ferdinand dès le matin s’informer de l’heure où vous partez. Le plus tôt sera le mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir ! »

— « Soyez tranquille, » répondit René.

— « Le pauvre enfant ! » songea Claude en remontant la rue d’Assas. Il marchait lentement du côté des fiacres qui stationnent le long de l’ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre le chemin de sa propre maison. Il se retourna pour vérifier si réellement son compagnon avait disparu. Il s’arrêta quelques minutes, en proie à une visible hésitation. Il regarda le cadran de la guérite de l’inspecteur, et put y voir que l’aiguille marquait dix heures un quart.

— « Le théâtre commence à huit heures et demie, le temps de changer de costume… Bah ! » continua-t-il tout haut en se parlant à lui-même… « Je serais trop bête de manquer une nuit pareille… Cocher, cocher, » et il réveilla l’homme endormi sur le siège du fiacre dont le cheval lui avait semblé le plus rapide, « rue de Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d’Arc, et allez bon train. »

Le fiacre détala et croisa le coin de la rue Coëtlogon. « Il pleure maintenant, » se dit Claude, « s’il me voyait, tout de même, aller chez Colette ! … » Il ne se doutait guère qu’à peine rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à sa sœur stupéfiée qu’on lui préparât son costume de soirée. La pauvre Émilie voulut l’interroger ; elle fut accueillie par un « je n’ai pas le temps de causer… » si sec et si dur qu’elle n’osa pas insister. C’était un vendredi, et René, comme il l’avait dit à Claude, savait que Suzanne était maintenant à l’Opéra. Il avait calculé que c’était sa soirée de quinzaine. Pourquoi l’idée de la revoir sans plus tarder, s’était-elle emparée de lui, avec tant de force, qu’il bouscula sa sœur tour à tour et Françoise ? Allait-il réaliser sa menace et insulter sa perfide maîtresse en public ? Ou bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté si menteuse, une dernière fois avant son départ ? Il avait pu, l’autre semaine, quand il courait au Gymnase après l’entretien avec Colette, se raisonner et discuter son soudain projet. L’analogie extérieure de cette démarche avec celle d’aujourd’hui lui fit mieux sentir, tandis que la voiture l’emportait vers l’Opéra, combien tout avait changé en lui et autour de lui, et en si peu de temps. Avec quelle espérance il se rendait au théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée de désespoir ! Et pourquoi cette démarche ? … Il se posa cette question en gravissant l’escalier, mais il se sentait poussé par une force supérieure à tout calcul, à tout désir. Depuis qu’il avait vu Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor et en sortir, il agissait comme un automate. Lorsqu’il s’assit dans son fauteuil d’orchestre, le ballet de Faust, que l’on donnait ce soir-là, était sur le point de s’achever. La première impression de la musique sur ses nerfs tendus fut un attendrissement presque morbide ; des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes qu’elles brouillaient le verre de sa lorgnette, quand il la braqua sur la portion de la salle où se trouvait la baignoire de Suzanne, — cette baignoire où elle lui était apparue si divinement pudique et jolie au lendemain de la soirée chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni plus jolie que maintenant… Elle se tenait sur le devant, dans une toilette bleue cette fois, avec des perles autour de son cou délicat et des diamants dans ses cheveux blonds. Une autre femme, que René n’avait jamais vue, était assise auprès d’elle, brune toute en blanc et parée de bijoux. Trois hommes s’apercevaient dans l’ombre de la loge. L’un était inconnu du poète, les deux autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux les tenait tous les trois sous ses yeux : cette femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en profitait.— Du moins, René le croyait ainsi.— Ce tableau d’infamie changea son attendrissement en fureur. Tout se réunissait pour l’affoler : l’indignation de rencontrer tant de grâce idéale sur le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi encore, s’échappait, furtive, d’un rendez-vous immonde, la jalousie physique, portée à son comble par la présence du rival heureux, enfin une espèce d’impuissante humiliation à retrouver cette perfide maîtresse, heureuse, admirée, dans l’éclat de sa royauté mondaine, tandis qu’il était là, lui, sa victime, à mourir de douleur, sans l’avoir châtiée !

Le ballet fini, et quand l’entr’acte commença, René en était arrivé à cette crise de la colère que le langage quotidien appelle si justement la rage froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste analogue à celui qui s’observe dans certains accès de folie lucide, la frénésie de l’âme s’accompagne d’une complète domination des nerfs. L’homme peut aller et venir, sourire et causer, il a toutes les apparences du calme, et, au dedans de lui, c’est un tourbillon d’idées meurtrières. Les pires audaces alors semblent toutes naturelles, et aussi les pires cruautés. Une idée avait traversé le cerveau du poète : aller dans cette loge où trônait madame Moraines, et lui dire tout son mépris ! Comment ? Il ne s’en inquiétait guère. Ce qu’il savait, c’est qu’il lui fallait se soulager, quoi qu’il dût en résulter. En suivant le couloir, à ce moment rempli d’élégants de tous âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu’il heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre garde ni prononcer un mot d’excuse. Il demanda enfin à l’ouvreuse de lui indiquer la sixième baignoire à partir de l’avant-scène à droite.

— « Celle de M. le baron Desforges ? » dit cette femme.

— « Parfaitement, » répondit-il « il paie aussi le théâtre, » pensa-t-il, « c’est trop naturel ! … » Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait traversé le petit salon qui précédait la loge proprement dite, il voyait Moraines se retourner, lui sourire avec sa franche et simple physionomie, et l’excellent homme lui secouait la main à l’anglaise, en lui disant, comme s’ils fussent habitués à se rencontrer chaque jour :

— « Vous allez bien ? … » Et, interpellant sa femme qui avait aperçu René sans que rien, sur son visage, marquât le moindre étonnement : « Ma bonne amie, » fit-il, « Monsieur Vincy… »

— « Mais je n’ai pas oublié Monsieur, » répondit Suzanne en saluant le visiteur d’une gracieuse inclinaison de la tête, « bien qu’il paraisse, lui, m’avoir oubliée… »

La parfaite aisance avec laquelle cette phrase fut prononcée, le sourire qui la souligna, l’obligation honteuse de serrer la main à ce mari qu’il considérait comme un souteneur légal, et de saluer le baron Desforges en même temps que les autres personnes présentes dans la loge, tous ces petits détails contrastaient trop fortement avec la fièvre intérieure du jeune homme pour qu’il n’en demeurât pas, quelques minutes, comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi. Des scènes tragiques s’y produisent, mais sans éclat et parmi les fausses amabilités des conversations, les habituels compromis des manières et le futil décor du plaisir, Moraines avait offert un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant d’apparente indifférence que si cette visite n’eût pas eu pour elle une signification redoutable. Desforges et Moraines causaient avec l’autre, dame. René les entendait faire des remarques sur la composition de la salle. Il n’était pas habitué, lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux femmes du monde de parler chiffons ou musique avec une dévorante anxiété au fond de leur cœur. Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne, sans comprendre lui-même ce qu’il disait. À une seconde, et comme elle se penchait un peu de son côté, il respira le parfum d’héliotrope qu’elle employait d’ordinaire. Cette impression remua en lui le souvenir des baisers qu’il lui avait donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains retenaient dans leur paume la forme divine. Ses yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire dont madame Moraines eut presque peur. Elle avait bien compris, rien qu’à l’apparition du jeune homme, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire ; mais elle était sous le regard de Desforges, et il s’agissait de ne pas commettre une seule faute. D’autre part, la moindre imprudence de René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait d’un geste, d’un mot du jeune homme, et elle le savait si instinctif qu’il était capable de prononcer ce mot, de faire ce geste ! Elle prit l’éventail et le mouchoir de dentelle qu’elle avait posés sur le devant de la loge, et elle se leva en passant sa main sur son front :

— « J’ai trop chaud ici, » fit-elle, en s’adressant au poète qui s’était levé en même temps qu’elle… « Voulez-vous venir dans le petit salon, nous y serons mieux pour causer. »

Quand ils furent assis tous deux sur le canapé de cette étroite antichambre, elle lui dit à voix haute :

— « Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu notre amie madame Komof ? » Puis, à voix basse : « Qu’as-tu, mon amour ? Que se passe-t-il ? »

— « Il y a, » répondit René en étouffant sa voix, « que je sais tout, et que je suis venu vous dire que vous êtes la dernière des femmes… Ce n’est pas la peine de me répondre… Je sais tout, vous dis-je, je sais à quelle heure vous êtes allée dans la maison de la rue du Mont-Thabor et à quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez retrouvé… Ne mentez pas ; j’étais là, je vous ai vue. C’est la dernière fois que je vous parle, mais vous entendez : vous êtes une misérable, une misérable… »

Suzanne s’éventait tandis qu’il lui jetait ces phrases terribles. L’émotion du coup qu’elles lui portaient ne l’empêcha pas de sentir qu’il fallait à tout prix couper court à cette scène avec cet amant affolé, qui visiblement ne se possédait plus. Elle se pencha du côté de la loge et elle appela son mari :

— « Paul, » dit-elle, « voyez donc si la voiture est avancée… Je ne sais pas ce que j’ai, si c’est la chaleur de la salle, mais je viens d’avoir un étourdissement… Vous m’excuserez, monsieur Vincy ? »

— « C’est extraordinaire, » disait Moraines au poète, qui dut sortir de la loge avec le mari, « elle avait été si gaie ce soir… Mais ces salles de théâtre sont trop mal aérées… Elle aura été désolée de n’avoir pu causer avec vous davantage, elle admire tant votre talent ! Revenez nous voir… À bientôt, cher monsieur… »

Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle la main du jeune homme, qui le regarda disparaître du côté du vestibule où se tenaient les valets de pied attendant leurs maîtres. Les premières mesures du cinquième acte de Faust commençaient à se faire entendre. Il eut un nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot jeté presque à voix haute dans le couloir, maintenant désert :

— « Ah ! Je me vengerai ! »