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Mauprat (RDDM)
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MAUPRAT.



DEUXIÈME PARTIE.


VII.


À peine le curé eut-il reconnu Edmée qu’il fit trois pas en arrière avec une exclamation de surprise ; mais ce ne fut rien auprès de la stupéfaction de Patience, lorsqu’il eut promené sur mes traits la lueur du tison enflammé qui lui servait de torche. — La colombe en compagnie de l’ourson ! s’écria-t-il, que se passe-t-il donc ? — Ami, répondit Edmée en mettant, à mon propre étonnement, sa main blanche dans la main grossière du sorcier, recevez-le aussi bien que moi-même. J’étais prisonnière à la Roche-Mauprat, et il m’a délivrée. — Que les iniquités de sa race lui soient pardonnées pour cette action ! dit le curé. — Patience me prit le bras sans rien dire, et me conduisit auprès du feu. On m’assit sur l’unique chaise de la résidence, et le curé se mit en devoir d’examiner ma jambe, tandis qu’Edmée racontait notre aventure, et s’informait de la chasse et de son père. Patience ne put lui en donner aucune nouvelle. Il avait entendu le cor résonner dans les bois, et la fusillade contre les loups avait troublé son repos plu178 REVUE DES DEUX MONDES. sieurs fois dans la journée. Mais, depuis l’orage, le bruit du vent avait étouffé tous les autres bruits, et il ne savait rien de ce qui se passait dans la Varenne. Marcasse monta lestement une échelle, qui, à défaut de l’escalier rompu, conduisait aux étages supérieurs de la tour ; son chien le suivit avec une merveilleuse adresse, lis redescendirent bientôt, et nous apprîmes qu’une lueur rouge montait sur l’iiorizon du côté de la Roche-Mauprat. Malgré la haine que j’avais pour cette demeure et pour ses hôtes, je ne pus me défendre d’une sorte de consternation en entendant dire que, selon toute apparence, le manoir héréditaire qui portait mon nom était pris et livré aux flammes ; c’était la honte de la défaite ; et cet incendie était comme un sceau de vasselage apposé sur mon blason par ce que j’appelais les manans et les vilains. Je me levai en sursaut, et si je n’eusse été retenu par une violente douleur au pied, je crois que je me serais élancé dehors. — Qu’avez-vous donc ? me dit Edmée, qui était prés de moi en cet instant. — J’ai, lui répondis-je brusquement, qu’il faut que je retourne là-bas ; car mon devoir est de me faire tuer plutôt que de laisser mes oncles parlementer avec la canaille. — La canaille ! s’écria Pa- tience en m’adressant pour la première fois la parole, qui est-ce qui parle de canaille ici ? j’en suis, moi, de la canaille ; c’est mon titre, et je saurai le faire respecter. — Ma foi I ce ne sera pas de moi, dis-je en repoussant le curé qui m’avait fait rasseoir. — Ce ne serait pourtant pas la première fois, répondit Patience avec un sourire méprisant. — - Vous me rappelez, lui dis-je, que nous avions de vieux comptes à régler ensemble ; et, surmontant l’affreuse douleur de mon entorse, je me levai de nouveau, et, d’un revers de main, j’envoyai don Marcasse, qui voulut succéder au curé dans le rôle de pacificateur, tomber à la renverse au milieu des cendres. Je ne lui voulais aucun mal, mais j’avais les mouvemens un peu brusques, et le pauvre homme était si grêle, qu’il ne pesait pas plus dans ma main qu’une belette n’eût fait dans la sienne. Patience était debout devant moi, les bras croisés, dans une attitude de philosophe stoïcien ; mais son regard sombre laissait jaillir la flamme de la haine. Il était évident que, retenu par ses principes d’hospitalité, il attendait, pour m’ écraser, que je lui eusse porté le premier coup. Je ne l’eusse pas fait attendre, si Edmée, méprisant le danger qu’il y avait à s’approcher d’un fuMAUPRAT. 179 rieux, ne m’eut saisi le bras en me disant d’un ton absolu : — Rasseyez-vous, tenez-vous tranquille, je vous l’ordonne. — Tant de hardiesse et de conflance me surprit et me plut en même temps. Les droits qu’elle s’arrogeait sur moi étaient comme une sanction de ceux que je prétendais avoir sur elle. — C’est juste, lui répon- dis-je en m’asseyant, et j’ajoutai, en regardant Patience : — Cela se retrouvera. — Amen, répondit-il en levant les épaules. — Mar- casse s’était relevé avec beaucoup de sang-froid, et, secouant les cendres dont il était sali, au lieu de s’en prendre à moi, il es- sayait, à sa manière, de sermonner Patience. La chose n’était pas facile en elle-même ; mais rien n’était moins irritant que cette cen- sure monosyllabique jetant sa note au milieu des querelles comme un écho dans la tempête. — A votre âge, disait-il à son hôte, pas patient du tout ! Tout le tort, oui, tort, vous ! — Que vous êtes méchant ! me disait Edmée en laissant sa main sur mon épaule, ne recommencez pas, ou je vous abandonne. — Je me laissais gronder par elle avec plaisir, et sans m’apercevoir que, depuis un instant, nous avions changé de rôle : c’était elle maintenant qui commandait et menaçait ; elle avait repris toute sa supériorité réelle sur moi en franchissant le seuil de la tour Gazeau ; et ce lieu sauvage, ces témoins étrangers, cet hôte farouche, repré- sentaient déjà la société où je venais de mettre le pied, et dont j’allais bientôt subir les entraves. — Allons, dit-elle en se tournant vers Patience, nous ne nous entendons pas ici, et moi je suis dévorée d’inquiétude pour mon pauvre père qui me cherche et qui se tord les bras à l’heure qu’il est. Bon Patience, trouve-moi un moyen de le rejoindre avec ce malheureux enfant que je ne puis laisser à ta garde, puisque tu ne m’aimes pas assez pour être patient et miséricordieux avec lui. — Qu’est-ce que vous dites ? s’écria Patience en posant sa main sur son front comme au sortir d’un rêve. Oui, vous avez raison ; je suis un vieux brutal, un vieux fou. Fille de Dieu ! dites à ce gar- çon… à ce gentilhomme que je lui demande pardon du passé et que, pour le présent, je mets ma pauvre cellule à ses ordres ; est-ce bien parlé ? — Oui, Patience, dit le curé ; d’ailleurs tout peut s’arranger ; mon cheval est doux et solide, M"^ de Mauprat va le monter, vous et Marcasse le conduirez par la bride, et moi je resterai ici près de notre blessé. Je réponds de le bien soigner . 180 REVUE DES DEUX MONDES. et de ne l’irriter en aucune façon. N’est-ce pas, monsieur Ber- nard, vous n’avez rien contre moi, vous êtes bien sûr que je ne suis pas votre ennemi ? — Je n’en sais rien, répondis-je, c’est comme il vous plaira. Ayez soin de la cousine, conduisez-la ; moi, je n’ai besoin de rien, et je ne me soucie de personne. Une botte de paille et un verre de vin, c’est tout ce que je voudrais, si c’é- tait possible. — Vous aurez l’un et l’autre, dit Marcasse en me présentant sa gourde, et voici d’abord de quoi vous réconforter ; je vais à l’écurie préparer le cheval. — Non, j’y vais moi-même, dit Patience ; ayez soin de ce jeune homme. — Et il passa dans une autre salle basse qui servait d’écurie au cheval du curé, du- rant les visites que celui-ci lui rendait. On fit passer l’animal parla chambre où nous étions, et Patience, arrangeant le man- teau du curé sur la selle, y déposa Edmée avec un soin pater- nel. — Un instant ! dit-elle avant de se laisser emmener ; mon- sieur le curé, vous me promettez, sur le salut de votre ame, de ne pas abandonner mon cousin avant que je sois revenue avec mon père pour le chercher ? — Je le jure, répondit le curé. — Et vous, Bernard, dit Edmée, vous jurez sur l’honneur que vous m’atten- drez ici ? — Je n’en sais rien du tout, répondis-je, cela dépendra du temps et de ma patience ; mais vous savez bien, cousine, que nous nous reverrons, fût-ce au diable, et, quant à moi, le plus tôt possible. — A la clarté du tison que Patience agitait autour d’elle pour examiner le harnais du cheval, je vis son beau visage rou- gir et pâlir ; puis elle releva sa tête penchée tristement et me re- garda fixement d’un air étrange. — Partons-nous ? dit Marcasse en ouvrant la porte. — Marchons, dit Patience en prenant la bride. Ma fille Edmée, baissez-vous bien en passant sous la porte… — Qu’est-ce qu’il y a. Blaireau ? dit Marcasse en s’arrêtant sur le seuil et en mettant en avant la pointe de son épée glorieusement rouillée dans le sang des animaux rongeurs. Blaireau resta immobile, et, s’il n’eût été muet de naissance, comme disait son maître, il eût aboyé ; mais il avertit à sa manière en faisant entendre une sorte de toux sèche, qui était son plus grand signe de colère et d’inquiétude. — Quelque chose là- dessous, dit Marcasse. — Et il avança fort courageusement dans les ténèbres en faisant signe à l’amazone de ne pas sortir. La dé- tonation d’une arme à feu nous fit tous tressaillir. Edmée sauta MAUPRAT. 181 légèrement à bas du cheval, et, par un mouvement instinctif qui ne m’échappa point, vint se placer derrière ma chaise. Patience s’é- lança hors de la tour ; le curé courut au cheval épouvanté, qui se cabrait et reculait sur nous ; Blaireau réussit à aboyer. J’oubliai mon mal, et d’un saut je fus aux avant-postes. Un homme, criblé de blessures et répandant un ruisseau de sang, était couché en travers devant la porte. C’était mon oncle Laurent, mortellement blessé au siège de La Roche-Mauprat, qui venait expirer sous nos yeux. Avec lui était son frère Léo- nard, qui venait de tirer à tout hasard son dernier coup de pistolet, et qui heureusement n’avait atteint personne. Le pre- mier mouvement de Patience fut de se mettre en défense ; mais, en reconnaissant Marcassc, les fugitifs, loin de se montrer hos- tiles, demandèrent asile et secours, et personne ne crut devoir leur refuser l’assistance que réclamait leur déplorable situa- tion. La maréchaussée était à leur poursuite. La Roche-Mau- prat était la proie des flammes ; Louis et Pierre s’étaient fait tuer sur la brèche ; Antoine, Jean et Gaucher étaient en fuite d’un autre côté. Peut-être étaient-ils déjà prisonniers. — Rien ne saurait rendre l’horreur des derniers momens de Laurent. Son agonie fut rapide, mais affreuse. 11 blasphémait à faire pâlir le curé. A peine la porte fut-elle refermée et le moribond déposé à terre, qu’un râle horrible s’empara de lui. Malgré nos représentations, Léo- nard, ne connaissant d’autre remède que l’eau-de-vie, arrachant de mes mains (non sans m’adresser en jurant un reproche insul- tant pour ma fuite) la gourde de Marcasse, desserra de force, avec la lame de son couteau de chasse, les dents contractées de son frère, et lui versa la moitié de la gourde. Le malheureux bondit, agita ses bras dans des convulsions désespérées, se releva de toute sa hauteur, et retomba raide mort sur le carreau ensanglanté. Nous n’eûmes pas le loisir d’une oraison funèbre ; la porte reten- tit sous les coups redoublés de nouveaux assaillans. — /Ouvrez, de par le roi, crièrent plusieurs voix ; ouvrez à la maréchaussée. — A la défense ! s’écria Léonard en relevant son couteau et en s’é- lançant vers la porte. Vilains, montrez-vous gentilshommes ! et toi, Bernard, répare ta faute, lave ta honte, ne souffre pas qu’un Mauprat tombe vivant dans les mains des gendarmes ! Commandé par l’instinct du courage et de la fierté, j’allais l’imi182 REVUE DES DEUX MONDES. ter, quand Patience, s’élançant sur lui et le terrassant avec une force herculéenne, lui mit le genou sur la poitrine en criant à Marcasse d’ouvrir la porte. Cela fut fait avant que j’eusse pu prendre parti pour mon oncle contre son hôte inexorable. Six gendarmes s’élancèrent dans la tour, et nous tinrent tous immo- biles au bout de leurs fusils. — Holà ! messieurs, dit Patience, ne faites de mal à personne, et prenez ce prisonnier. Si j’eusse été seul avec lui, je l’eusse défendu ou fait sauver ; mais il y a ici de braves gens qui ne doivent pas payer pour un coquin, et je ne me soucie pas de les exposer dans un engagement. Voilà le Mauprat. Songez que votre devoir est de le remettre sain et sauf dans les mains de la justice. Cet autre est mort. — Monsieur, rendez-vous, dit le sous-officier de maréchaussée en s’emparant de Léonard » — Jamais un Mauprat ne traînera son nom sur les bancs d’un présidial, répondit Léonard d’un air sombre. Je me rends ; mais vous n’aurez que ma peau. — Et il se laissa asseoir sur une chaise sans faire de résistance. Tandis qu’on se préparait à le her : — Une seule, une dernière charité, mon père, dit-il au curé. Passez-moi le reste de la gourde ; je me meurs de soif et d’épuisement. — Le bon curé lui passa la gourde, qu’il avala d’un trait. Sa figure dé- composée avait une sorte de calme effrayant. Il semblait absorbé, attéré, incapable de résistance. Mais au moment où on lui liait les pieds, il arracha un pistolet à la ceinture d’un des gendarmes, et se fit sauter la cervelle. Je fus bouleversé de ce spectacle affreux. Plongé dans une morne stupeur, ne comprenant plus rien à ce qui m’entourait, je restai pétrifié, ne m’apercevant pas que depuis quelques instans j’étais l’objet d’un débat sérieux entre la maréchaussée et mes hôtes. Un gendarme prétendait me reconnaître pour un Mauprat coupe-jar- ret. Patience niait que je fusse autre chose qu’un garde-chasse de M. Hubert de Mauprat escortant sa fille. Ennuyé de ce débat, j’al- lais me nommer, lorsque je vis un spectre se lever à côté de moi. C’était Edmée qui s’était collée entre la muraille et le pauvre cheval effrayé du curé, qui, les jambes étendues et l’œil en feu, lui faisait comme un rempart de son corps. Elle était pâle comme la mort, et ses lèvres étaient tellement contractées d’horreur, qu’elle fit d’abord des efforts inouis pour parler sans pouvoir s’exprimef autrement que par signes. Le sous-officier, touché de sa jeunesse I MAUPRAT. 183 et de sa situation, attendit avec déférence qu’elle réussît à s’expliquer. Enfin, elle obtint qu’on ne me traitât pas en prisonnier, et qu’on me conduisît avec elle au château de son père, où elle donnait sa parole d’honneur qu’on fournirait sur mon compte des explications et des garanties satisfaisantes. Le curé et les deux autres témoins appuyant cette promesse, nous partîmes tous en- semble, Edmée sur le cheval du sous-officier, qui prit celui d’un de ses hommes, moi sur le cheval du curé. Patience et le curé à pied entre nous, la maréchaussée sur nos flancs, Marcasse en avant, toujours impassible au milieu de l’épouvante et de la consternation générale. Deux gendarmes restèrent à la tour pour garder les cadavres et constater les faits.

vm.

Nous avions fait une lieue environ dans les bois, nous arrêtant à chaque embranchement de route pour appeler ; car Edmée, conyaincue que son père ne rentrerait pas chez lui sans l’avoir retrouvée, suppliait ses compagnons de voyage de l’aider à le rejoindre ; ce à quoi les gendarmes répugnaient beaucoup, craignant d’être surpris et attaqués par quelques groupes des fuyards de la Roche-Mauprat. Chemin faisant, ils nous apprirent que le re- paire avait été conquis à la troisième attaque. Jusque-là les assaillans avaient ménagé leurs forces. Le lieutenant de maréchaussée voulait qu’on s’emparât du donjon sans le détruire, et surtout des assiégés sans les tuer ; mais cela fut impossible à cause de la résistance désespérée qu’ils firent. Les assiégeans furent tellement maltraités à leur seconde tentative, qu’ils n’avaient plus d’autre parti à prendre que le parti extrême ou la retraite. Le feu fut mis aux bâtimens d’enceinte, et au troisième engagement on ne ménagea plus rien. Deux Mauprat furent tués sur les débris de leur bastion ; les cinq autres disparurent. Six hommes furent dépêchés à leur poursuite d’un côté, six de l’autre ; car on avait trouvé sur-le-champ la trace des fugitifs, et ceux qui nous transmettaient ces détails avaient suivi de si près Laurent et Léonard, qu’ils avaient atteint de plusieurs balles le premier de ces infortunés, à peu de distance de la tour Gazeau. Ils l’avaient entendu crier qu’il était 184 REVUE DES DEUX MONDES. mort, et, selon toute apparence, Léonard l’avait porté jusqu’à la demeure du sorcier. Ce Léonard était le seul qui méritât quelque pitié, car c’était le seul qui eût peut-être été susceptible d’em- brasser une meilleure vie. Il était parfois chevaleresque dans son brigandage, et son cœur farouche était capable d’affection. J’étais donc très touché de sa mort tragique, et je me laissais en- traîner machinalement, plongé dans de sombres pensées, et résolu à finir mes jours de la même manière, si l’on me condamnait aux affronts qu’il n’avait pas voulu subir. Tout à coup le son des cors et les hurlemens des chiens nous annoncèrent l’approche d’un groupe de chasseurs. Tandis qu’on leur répondait par des cris de notre côté. Patience courut à la découverte. Edmée, impatiente de retrouver son père, et surmon- tant toutes les terreurs de cette nuit sanglante, fouetta son cheval et atteignit les chasseurs la première. Lorsque nous les eûmes re- joints, je vis Edmée dans les bras d’un homme de grande taille et d’une figure vénérable. Il était vêtu avec luxe ; sa veste de chasse, galonnée d’or sur toutes les coutures, et le magnifique cheval normand qu’un piqueur tenait derrière lui, me frappèrent telle- ment, que je me crus en présence d’un prince. Les témoignages de tendresse qu’il donnait à sa fille étaient si nouveaux pour moi, que je faillis les trouver exagérés et indignes de la gravité d’un homme ; en même temps ils m’inspiraient une sorte de jalousie brutale, et il ne me venait pas à l’esprit qu’un homme si bien mis put être mon oncle. Edmée lui parla bas et avec vivacité. Cette conférence dura quelques instans, au bout desquels le vieillard vint à moi et m’em- brassa cordialement. Tout me paraissait si nouveau dans ces ma- nières, que je me tenais immobile et muet devant les protestations et les ca’resses dont j’étais l’objet. Un grand jeune homme, d’une belle figure et vêtu avec autant de recherche que M. Hubert, vint me serrer la main et m’adresser des remerciemens auxquels je ne compris rien. Ensuite il entra en pourparlers avec les gendarmes, et je compris qu’il était le lieutenant-général de la province, et qu’il exigeait qu’on me laissât libre de suivre mon oncle le chevalier dans son château, où il répondait de moi sur son honneur. Les gendarmes prirent congé de nous ; car le chevalier et le lieutenant- général étaient assez bien escortés par leurs gens pour n’avoir à craindre aucune mauvaise rencontre. Un nouveau sujet de surMAUPRAT. 185 prise pour moi fut de voir le chevalier donner de vives marques d’amitié à Patience et à Marcasse. Quant au curé, il était avec ces deux seigneurs sur un pied d’égalité. Depuis quelques mois il était aumônier du château de Sainte-Sévère, les tracasseries du clergé diocésain lui ayant fait abandonner sa cure. Toute cette tendresse dont Edmée était l’objet, ces affections de famille dont je n’avais pas l’idée, ces cordiales et douces rela- tions entre des plébéiens respectueux et des patriciens bienveil- lans, tout ce que je voyais et entendais ressemblait à un rêve. Je regardais et n’avais le sens d’aucune appréciation sur quoi que ce soit. Mon cerveau commença cependant à travailler lorsque, la ca- ravane s’étant remise en route, je vis le lieutenant-général (M. de La Marche) pousser son cheval entre celui d’Edmée et le mien, et se placer de droit à son côté. Je me souvins qu’elle m’avait dit à la Roche-Mauprat qu’il était son Oancé. La haine et la colère s’em- parèrent de moi, et je ne sais quelle absurdité j’eusse faite, si Edmée, semblant deviner ce qui se passait dans mon ame farou- che, ne lui eût dit qu’elle voulait me parler, et ne m’eût rendu ma place auprès d’elle. — Qu’avez-vous à me dire ? lui demandai-je avec plus d’empressement que de pohtesse. — Rien, me répon- dit-elle à demi-voix. J’aurai beaucoup à vous dire plus tard ; jus- que-là ferez-vous toutes mes volontés ? — Et pourquoi diable fe- rais-je vos volontés, cousine ? — Elle hésita un peu à me répondre, et faisant un effort, elle ( it : — Parce que c’est ainsi qu’on prouve aux femmes qu’on les aime. — Est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas ? repris-je brusquement. — Qu’en sais -je ? dit-elle. — Ce doute m’étonna beaucoup, et j’essayai de le combattre à ma manière. — N’êtes-vous pas belle ? lui dis-je, et ne suis-je pas un jeune homme ? Peut-être croyez-vous que je suis trop enfant pour m’apercevoir de la beauté d’une femme ; mais à présent que j’ai la tête calme et que je suis triste et bien sérieux, je puis vous dire que je suis encore plus amoureux de vous que je ne pensais. Plus je vous regarde, plus je vous trouve belle. Je ne croyais pas qu’une femme pût me paraître aussi belle. Vrai, je ne dormirai pas tant que…. — Taisez- vous, dit-elle sèchement. — Oh ! vous craignez que ce monsieur ne m’entende, repris-je en lui désignant M. de La Marche. Soyez tranquille, je sais garder un serment, et j’espère qu’étant une fille bien née vous saurez aussi garder le vôtr^ — 186 REVUE DES DEUX MONDES. Elle se tut. Nous étions dans un chemin où l’on ne pouvait marcher que deux de front. L’obscurité était profonde, et quoique le che- valier et le lieutenant-général fussent sur nos talons, j’allais m’en- hardir à passer mon bras autour de sa taille, lorsqu’elle me dit d’une voix triste et affaiblie : — Mon cousin, je vous demande pardon si je ne vous parle pas. Je ne comprends pas même bien ce que vous me dites. Je me sens exténuée de fatigue ; il me sem- ble que je vais mourir. Heureusement nous voici arrivés. Jurez- moi que vous aimerez mon père, que vous céderez à tous ses con- seils, que vous ne prendrez parti sur quoi que ce soit sans me consulter. Jurez-le-moi si vous voulez que je croie à votre amitié. — Oh ! mon amitié, n’y croyez pas, j’y consens, répondis-je ; mais croyez à mon amour. Je jure tout ce qu’il vous plaira ; mais vous, ne me promettrez-vous rien, là, de bonne grâce ? — Que puis-je vous promettre qui ne vous appartienne ? dit-elle d’un ton sérieux ; vous m’avez sauvé l’honneur, ma vie est à vous. Les premières lueurs du matin blanchissaient alors l’horizon ; nous arrivions au village de Sainte-Sévère, et bientôt nous en- trâmes dans la cour du château. En descendant de cheval, Edmée tomba dans les bras de son père ; elle était pâle comme la mort. M. de La Marche fit un cri et aida à l’emporter. Elle était éva- nouie. Le curé se chargea de moi. J’étais fort inquiet sur mon sort. La méfiance naturelle aux brigands se réveilla dès que je cessai d’être sous la fascination de celle qui avait réussi à me tirer de mon antre. J’étais comme un loup blessé, et je jetais des re- gards sombres autour de moi, prêt à m’ élancer sur le premier qui ferait un geste ou dirait un mot équivoque. On me conduisit à un appartement splendide, et une collation, préparée avec un luxe dont je n’avais pas l’idée, me fut servie immédiatement. Le curé me témoigna beaucoup d’intérêt, et ayant réussi à me rassurer un peu, il me quitta pour s’occuper de son ami Patience. Mon trouble et un reste d’inquiétude ne tinrent pas contre l’appétit généreux dont est douée la jeunesse. Sans les empressemens et les respects d’un valet beaucoup mieux mis que moi, qui se tenait derrière ma chaise, et auquel je ne pouvais m’empécher de ren- dre ses politesses chaque fois qu’il s’élançait au-devant de mes désirs, j’eusse fait un déjeuner effrayant ; mais son habit vert et ses culottes de soie me gênaient beaucoup. Ce fut bien pis, lorsMAUPRAT. 187 que, s’étant agenouillé, il se mit en devoir de me déchausser pour me mettre au lit. Pour le coup, je crus qu’il se moquait de moi, et je faillis lui asséner un grand coup de poing sur la tête ; mais il avait l’air si grave en s’ acquittant de cette besogne, que je restai stupéfait à le regarder. Dans les premiers momens, me trouvant au lit, sans armes, et avec des gens qui allaient et venaient autour de moi en marchant sur la pointe du pied, il me vint encore des mouvemens de mé- fiance. Je profitai d’un instant où j’étais seul pour me relever, et prenant sur la table à demi desservie le* plus long couteau que je pus choisir, je me couchai plus tranquille, et m’endormis profon- dément en le tenant bien serré dans ma main. Quand je m’éveillai, le soleil couchant jetait sur mes draps, d’une finesse extrême, le reflet adouci de mes rideaux de damas rouge, et faisait étinceler les grenades dorées qui ornaient les coins du dossier. Ce lit était si beau et si moelleux, que je faillis lui faire des excuses de m’être couché dedans. En me soulevant, je vis une figure douce et vénérable qui entr’ouvrait ma courtine et qui me souriait. C’était le chevalier Hubert de Mauprat, qui m’in- terrogeait avec intérêt sur l’état de ma santé. J’essayai d’être poli et reconnaissant ; mais les expressions dont je me servais ressem- blaient si peu aux siennes, que je me troublai et souffris de ma grossièreté, sans pouvoir m’en rendre compte. Pour comble de malheur, à un mouvement que je fis, le couteau que j’avais pris pour camarade de lit, tomba aux pieds de M. de Mauprat, qui le ramassa, le regarda et me regarda ensuite avec une extrême sur- prise. Je devins rouge comme le feu, et balbutiai je ne sais quoi. Je m’attendais à des reproches, pour cette insulte faite à son hos- pitalité ; mais il était trop poli pour pousser plus loin l’explication. Il posa tranquillement le couteau sur la cheminée, et revenant à moi, il me parla ainsi ; — Bernard, je sais maintenant que je vous dois la vie de ce que j’ai de plus cher au monde. Toute la mienne sera consacrée à vous prouver ma reconnaissance et mon estime. Ma fille aussi a con- tracté envers vous une dette sacrée. N’ayez donc aucune inquié- tude pour votre avenir. Je sais à quelles persécutions et à quelles vengeances vous vous êtes exposé pour venir à nous ; mais je sais aussi à quelle affreuse existence mon amitié et mon dévouement sauront vous soustraire. Vous êtes orphelin, et je n’ai pas de fils. Voulez-vous m’accepter pour votre père ?

Je regardai le chevalier avec des yeux égarés. Je ne pouvais en croire mes oreilles. Toute impression était paralysée chez moi par la surprise et la timidité. îl me fut impossible de répondre un mot ; le chevalier éprouva un peu de surprise lui-même, il ne s’attendait pas à trouver une nature aussi brutalement inculte. — Allons, me dit-il, j’espère que vous vous accoutumerez à nous. Donnez-moi seulement une poignée de main, pour me prouver que vous avez confiance en moi. Je vais vous envoyer votre domestique, commandez-lui tout ce que vous voudrez, il est à vous. J’ai seulement une promesse à exiger de vous, c’est que vous ne sortirez point de l’enceinte du parc, d’ici à ce que j’aie pris des mesures pour vous soustraire aux poursuites de la justice. On pourrait faire rejaillir sur vous les accusations qui pèsent sur la conduite de vos oncles.

— Mes oncles ? dis-je en passant mes mains sur ma tète, est-ce un mauvais rêve que j’ai fait ? Où sont-ils ? Qu’est devenue la Roche-Mauprat ?

— La Roche-Mauprat a été préservée des flammes, répondit-il. Quelques bâtimens accessoires ont été détruits ; mais je me charge de réparer votre maison et de racheter votre fief aux créanciers dont il est aujourd’hui la proie. Quant à vos oncles… vous êtes probablement le seul héritier d’un nom qu’il vous appartient de réhabiliter.

— Le seul ! m’écriai-je… Quatre Mauprat ont succombé cette nuit, mais les trois autres…

— Le cinquième… Gaucher, a péri dans sa fuite ; on l’a retrouvé ce matin noyé dans l’étang des Froids.

On n’a retrouvé ni Jean, ni Antoine ; mais le cheval de l’un et le manteau de l’autre, trouvés à peu de distance du lieu où gisait le cadavre de Gaucher, sont des indices sinistres de quelque événement semblable. Si l’un des Mauprat s’est échappé, c’est pour ne plus reparaître, car il n’y aurait plus d’espoir pour lui ; et puisqu’ils ont attiré sur leurs têtes ces orages inévitables, mieux vaut pour eux et pour nous, qui avons le malheur de porter le même nom, qu’ils aient eu cette fin tragique les armes à la main, que de subir une mort infâme au bout d’une potence. Acceptons MAUPRAT. 189 ce que Dieu a décidé à leur égard. L’arrêt est rude. Sept hommes pleins de force et de jeunesse appelés, dans une seule nuit, à ren- dre un compte terrible Prions pour eux, Bernard, et, à force de bonnes œuvres, tâchons de réparer le mal qu’ils ont fait, et d’enlever les taches qu’ils ont imprimées à notre écusson. Ces dernières paroles résumaient tout le caractère du cheva-— lier. Il était pieux, équitable, plein de charité ; mais chez lui, comme chez la plupart des.^entilshommes, les préceptes de l’hu- milité chrétienne venaient, échouer devant l’orgueil du rang. li’^^ eût volontiers fait asseoir un pauvre à sa table, et le vendredi saint • il lavait les pieds à douze mendians ; mais il n’en était pas moins attaché à tous les préjugés de notre caste. Il trouvait ses cousins beaucoup plus coupables d’avoir dérogé à leur dignité d’homme, étant gentilshommes, que s’ils eussent été plébéiens. Dans cette hypothèse, selon lui, leurs crimes eussent été de moitié moins. graves. J’ai partagé long-temps cette conviction ; elle était dans mon sang, si je puis m’exprimer ainsi. Je ne l’ai perdue qu’à la suite des rudes leçons de ma destinée. Il me confirma ensuite ce que sa fille m’avait dit. Il avait désiré vivement être chargé de mon éducation, dès ma naissance ; mais son frère Tristan s’y était opposé avec acharnement. Ici le front du chevalier se rembrunit. — Vous ne savez pas, dit-il, combien cette velléité de ma part a eu des suites funestes pour moi, et pour vous aussi. . . Mais ceci doit rester enveloppé dans le mystère. . . mystère affreux, sang des xVtrides ! .. Il me prit la main, et ajouta d’un air accablé : — Bernard, nous sommes victimes tous deux d’une famille atroce. Ce n’est pas le moment de récriminer contre ceux qui paraissent, à cette heure, devant le redoutable tribunal de Dieu ; mais ils m’ont fait un mal irréparable, ils m’ont brisé le cœur… Celui qu’ils vous ont fait sera réparé, j’en jure par la mémoire de votre mère. Ils vous ont privé d’éducation, ils vous ont associé à leurs brigandages ; mais votre ame est restée grande et pure comme était celle de l’ange qui vous donna le jour. Vous réparerez les erreurs involontaires de votre enfance ; vous rece- vrez une éducation conforme à votre rang ; vous relèverez l’hon- neur de la famille, n’est-ce pas, vous le voulez ? Moi je le veux, je me mettrai à vos genoux pour obtenir votre confiance, et je l’obtiendrai, car la Providence vous destinait à être mon fils. Ahi 190 REVUE DES DEUX MONDES. j’avais rêvé jadis une adoption plus complète. Si, à ma seconde tentative, on vous eût accordé à ma tendresse, vous eussiez été élevé avec ma fllle, et vous seriez certainement devenu son époux. Mais Dieu ne Ta pas voulu. Il faut que vous commenciez votre édu- cation, et la sienne s’achève. Elle est d’âge à être établie, et d’ail- leurs elle a fait son choix ; elle aime M. de La Marche qu’elle est à la veille d’épouser, elle vous l’a dit ? Je balbutiai quelques paroles confuses. Les caresses et les pa- roles généreuses de ce vieillard respeétable m’avaient vivement ému, et je sentais comme une nouvelle nature se développer en moi. Mais lorsqu’il prononça le nom de son futur gendre, tous mes instincts sauvages se réveillèrent, et je sentis qu’aucun prin- cipe de loyauté sociale ne me ferait renoncer à la possession de celle que je regardais comme ma proie. Je pâlissais, je rougissais, je suffoquais. Nous fûmes heureusement interrompus par l’abbé Aubert ( le curé janséniste ) qui venait s’informer des suites de ma chute. Alors seulement le chevalier sut que j’étais blessé, cir- constance qu’il n’avait pas eu le loisir d’apprendre dans l’agitation de tant d’évènemens plus graves. 11 envoya chercher son médecin, et je fus entouré de soins affectueux qui me parurent assez puérils, et auxquels je me soumis pourtant par un instinct de reconnais- sance. Je n’avais pas osé demander au chevalier des nouvelles de sa fille. Je fus plus hardi avec l’abbé. Il m’apprit que la prolonga- tion et lagitation de son sommeil donnaient quelque inquiétude, et le médecin étant revenu le soir pour me faire un nouveau pan- sement, me dit qu’elle avait beaucoup de fièvre, et qu’il craignait pour elle une maladie grave. Elle fut en effet assez mal pendant quelques jours, pour donner de l’inquiétude. Dans les terribles émotions qu’elle avait éprouvées, elle avait déployé beaucoup d’énergie ; mais elle subit une réac- tion assez violente. De mon côté, je fus retenu au lit ; je ne pou- vais faire un pas sans ressentir de vives douleurs, et le médecin me menaçait d’y rester cloué pour plusieurs mois, si je ne me soumettais à l’immobilité pendant quelques jours. Comme j’étais d’ailleurs en pleine santé, et que je n’avais jamais été malade de ma vie, la transition de mes habitudes actives à cette molle cap- tivité me causa un ennui dont rien ne saurait rendre les angoisMAUPRAT. J91 ses. II faut avoir vécu au fond des bois, dans toute la rudesse des mœurs farouches, pour comprendre l’espèce d’effroi et de déses- poir que j’éprouvai en me trouvant enfermé pendant plus d’une semaine entre quatre rideaux de soie. Le luxe de mon appar- tement, la dorure de mon lit, les soins minutieux des laquais, tout jusqu’à la bonté des alimens, puérilités auxquelles j’avais été assez sensible le premier jour, me devint odieux au bout de vingt-quatre heures. Le chevalier me faisait de tendres et cour- tes visites, car il était absorbé par la maladie de sa fille chérie. L’abbé fut excellent pour moi. Je n’osais dire ni à Tun ni à l’au- tre combien je me trouvais malheureux ; mais lorsque j’étais^eul, j’avais envie de rugir comme un lion mis en cage, et la nuit, je faisais des rêves où la mousse des bois, le rideau des arbres de la forêt et jusqu’aux sombres créneaux de la Roche-Mauprat, m’apparaissaient comme le paradis terrestre. D’autres fois, les scènes tragiques qui avaient accompagné et suivi mon évasion, se retraçaient si énergiquement à ma mémoire, que, même éveillé, j’étais en proie à une sorte de déhre. Une visite de M. de La Marche augmenta le désordre et l’exas- pération de mes idées. Il me témoigna beaucoup d’intérêt, me serra la main à plusieurs reprises, me demanda mon amitié, s’é- cria dix fois qu’il donnerait sa vie pour moi, et je ne sais combien d’autres protestations que je n’entendis guère, car j’avais un tor- rent dans les oreilles tandis qu’il me parlait, et si j’avais eu mon couteau de chasse, je crois que je me serais jeté sur lui. Mes ma- nières farouches et mes regards sombres l’étonnèrent beaucoup ; mais l’abbé lui ayant dit que j’avais l’esprit frappé des évènemens terribles advenus dans ma famille, il redoubla ses protestations, et me quitta de la manière la plus affectueuse et la plus courtoise. Cette politesse que je trouvais dans tout le monde, depuis le maître de la maison jusqu’au dernier des serviteurs, me causait un malaise inoui, bien qu elle me frappât d’admiration ; car n’eùt- elle pas été inspirée par la bienveillance qu’on me portait, il m’eût été impossible de comprendre qu’elle pouvait être une chose bien distincte de la bonté. Elle ressemblait si peu à la faconde gasconne et railleuse des Mauprat, qu’elle était pour moi comme une langue tout-à-fait nouvelle, que je comprenais, mais^que je ne pouvais parler. 192 REVUE DES DEUX MONDES. Je retrouvai pourtant la faculté de répondre, lorsque l’abbé, m’ ayant annoncé qu’il était chargé de mon éducation, m’interro- gea pour savoir où j’en étais. Mon ignorance était tellement au- delà de tout ce qu’il eût pu imaginer, que j’eus honte de la lui ré- véler, et ma fierté sauvage reprenant le dessus, je lui déclarai que j’étais gentilhomme et que je n’avais nulle envie de devenir clerc. Il ne me répondit que par un éclat de rire, qui m’offensa beaucoup. Il me tapa doucement sur l’épaule d’un air d’amitié, en disant que je changerais d’avis avec le temps, mais que j’étais un drôle de corps. J’étais pourpre de colère quand le chevaher entra ; l’abbé lui rapporta notre entretien et ma réponse. M. Hubert réprima un sourire : — Mon enfant, me dit-il avec affection, jamais je ne veux me rendre fâcheux pour vous,’ même par amitié. Ne parlons pas d’études aujourd’hui. Avant d’en concevoir le goût, il faut que vous en compreniez la nécessité. Vous avez l’esprit juste, puisque vous avez le cœur noble ; l’envie de vous instruire vous viendra d’elle-même. Soupons. Avez-vous faim ? aimez-vous le bon vin ? — Beaucoup plus que le latin, répondis-je. — Eh bien ! l’abbé, pour vous punir d’avoir fait le cuistre, reprit-il gaiement, vous en boirez avec nous. Edmée est tout-à-fait hors de danger. Le mé- decin vous permet de vous lever et de faire quelques pas. Nous souperons dans votre chambre. Le souper et le vin étaient si bons en effet, que je me grisai très lestement, selon la coutume de la Roche -Mauprat. Je crois que l’on m’y aida, afin de me faire parler et de connaître tout de suite à quelle espèce de rustre on avait affaire. Mon manque d’éduca- tion surpassait tout ce qu’on avait prévu ; mais sans doute on au- gura bien du fond, car on ne m’abandonna pas, et on travailla à tailler ce quartier de roc avec un zèle qui marquait de l’espérance. Dès que je pus sortir de la chambre, mon ennui se dissipa. L’abbé se fit mon compagnon inséparable tout le premier jour. La longueur du second fut adoucie par l’espérance qu’on me donna de voir Edmée le lendemain, et par les bons traitemens dont j’étais l’objet, et dont je commençais à sentir la douceur, à mesure que je m’habituais à ne plus m’en étonner. La bonté incomparable du chevalier était bien faite pour vaincre ma grossièreté ; elle me gagna rapidement le cœur. C’était la première affection de ma vie. Elle s’installait en moi de pair avec un amour violent pour sa fille, MAUPRAT. 193 et je ne songeais pas seulement à faire lutter un de ces deux sen- timens contre l’autre. J’étais tout besoin, tout instinct, tout désir. J’avais les passions d’un homme dans l’ame d’un enfant. IX. Enfin un matin M. Hubert, après déjeuner, m’emmena chez sa fille. Quand la porte de sa chambre s’ouvrit, l’air tiède et parfumé qui me vint au visage faillit me suffoquer. Cette chambre était simple et charmante, tendue et meublée en toile de Perse à fond blanc, et toute parfumée de grands vases de Chine rempHs de fleurs. Il y avait des oiseaux d’Afrique qui jouaient dans une cage dorée et qui chantaient d’une voix douce et amoureuse. Le tapis était plus moelleux aux pieds que la mousse des bois au mois de mars. J’étais si ému, qu’à chaque instant ma vue se troublait ; mes pieds s’accrochaient gauchement l’un à l’autre, et je heurtais tous les meubles sans pouvoir avancer. Edmée était couchée sur une chaise longue, et roulait nonchalamment un éventail de nacre entre ses doigts. Elle me sembla encore plus belle que je ne l’avais vue, mais si différente, que je me sentis tout glacé de crainte au milieu de mon transport. Elle me tendit la main ; je ne savais pas que je pusse la lui baiser devant son père. Je n’entendis pas ce qu’elle me disait ; je crois que ce furent des paroles affectueuses. Puis, comme brisée de fatigue, elle pencha sa tête en arrière sur son oreiller et ferma les yeux à demi. — J’ai à travailler, me dit le chevalier ; tenez-lui compagnie, mais ne la faites pas beaucoup parler, car elle est encore bien faible. Cette recommandation ressemblait vraiment à une raillerie ; Edmée feignait d’être assoupie pour cacher peut-être un peu d’em- barras intérieur, et quant à moi, j’étais si incapable de combattre cette réserve, que c’était vraiment pitié de me recommander le silence. § Le chevalier ouvrit une porte au fond de l’appartement et la re- ferma ; mais en l’entendant tousser de temps en temps, je com- pris que son cabinet n’était séparé que par une cloison de la chambre de sa fille ; néanmoins j’eus quelques instans de bien- être en me trouvant seul avec elle, tant qu’elle parut dormir. Elle ne me voyait pas et je la regardais à mon aise ; elle était aussi pâle TOME X. 13 4Ô4 REVUE DES DEUX MONDES. et aussi blanche que son peignoir de mousseline et que ses mules de satin garnies de cygne ; sa main fine et transparente était à mes yeux comme un bijou inconnu. Je ne m’étais jamais douté de ce que c’était qu’une femme ; la beauté, pour moi, c’avait été, jusqu’alors, la jeunesse et la santé avec une sorte de hardiesse virile. Edmée en amazone s’était un peu montrée sous cet aspect la première fois, et je l’avais mieux comprise ; maintenant je l’étu- diais de nouveau, et je ne pouvais plus concevoir que ce fut là cette femme que j’avais tenue dans mes bras à la Roche-Mauprat. Le lieu, la situation, mes idées elles-mêmes, qui commençaient à recevoir du dehors un faible rayon de lumière, tout contribuait à rendre ce second tête-à-tête bien différent du premier. Mais le plaisir étrange et inquiet que j’éprouvais à la contempler fut troublé par l’arrivée d’une duègne, qu’on appelait M"* Leblanc, et qui remplissait les fonctions de femme de chambre dans les appartemens particuliers, celles de demoiselle de compagnie au salon. Elle avait peut-être reçu de sa maîtresse l’ordre de ne pas nous quitter ; il est certain qu’elle s’assit auprès de la chaise longue, de manière à présenter, à mon œil désappointé, son dos sec et long, à la place du beau visage d’Edmée ; puis elle tira son ou- vrage de sa poche et se mit à tricoter tranquillement. Pendant ce temps, les oiseaux gazouillaient, le chevalier toussait, Edmée dormait ou faisait semblant de dormir, et j’étais à l’autre bout de l’appartement, la tête penchée sur les estampes d’un Hvre que je tenais à l’envers. Au bout de quelque temps, je m’aperçus qu’Edmée ne dormait pas et qu’elle causait à voix basse avec sa suivante ; je crus voir que celle-ci me regardait en dessous de temps en temps et comme à la dérobée. Pour éviter l’embarras de cet examen, et aussi par un instinct de ruse ( ; ^m ne m’était pas étranger, j’appuyai mon visage sur le livre, et le livre sur la console, et, dans cette posture, je restai comme endormi ou absorbé. Alors elles élevèrent peu à peu la voix, et j’entendis ce qu’elles disaient de moi. — C’est égal, ma- demoiselle a pris un drôle de page. — Leblanc, tu me fais rire avec tes pages. Est-ce qu’on a des pages, à présent ? Tu te crois toujours avec ma grand’mère. Je te dis que c’est le fils adoptif de mon père. — Certainement M. le chevaUer fait bien d’adopter un fils, mais où diable a-t-il péché cette figure-là ? MAUPRAT. 195 Je jetai un regard de côté, et je vis qu’Edmée riait sous son éventail : elle s’amusait du bavardage de cette vieille fllle, qui pas- sait pour avoir de l’esprit, et à qui on laissait le droit de tout dire. Je fus très blessé de voir que ma cousine se moquait de moi. — Il a l’air d’un ours, d’un blaireau, d’un loup, d’un milan, de tout, plutôt que d’un homme ! continua la Leblanc ; quelles mains ! quelles jambes ! et encore ce n’est rien à présent qu’il est un peu décrassé. Il fallait le voir le jour où il est arrivé avec son sarreau et ses guêtres de cuir ; c’était à faire trembler ! — Tu trouves ? reprit Edmée ; moi, je l’aimais mieux avec son costume de bra- connier, cela allait mieux à sa figure et à sa taille. — Il avait l’air d’un bandit ; mademoiselle ne l’a donc pas regardé ? — Si fait. Le ton dont elle prononça ce si fait me fit frémir, et je ne sais pourquoi l’impression du baiser qu’elle m’avait donné à la Roche- Mauprat me revint sur les lèvres. — Encore s’il était coiffé ! reprit la duègne ; mais jamais on n’a pu le faire consentir à se laisser poudrer. Saint-Jean m’a dit qu’au moment où il avait approché la houpe de sa tête, il s’était levé fu- rieux, en disant : — Ah ! tout ce que vous voudrez-, excepté celte farine- là. Je veux pouvoir remuer la tête sans tousser et éternuer. Dieu ! quel sauvage ! — Mais, au fond, il a bien raison, si la mode n’autorisait pas cette absurdité-là, tout le monde s’apercevrait que c’est laid et incommode. Regarde s’il n’est pas plus beau d’avoir de grands cheveux noirs. — Ces grands cheveux-là ? quelle crinière ! cela fait peur. — D’ailleurs les enfans ne portent pas de poudre, et c’est encore un enfant que ce garçon-là. — Un enfant ! tudieu ! quel marmot ! il en mangerait à son déjeuner des enfans ! c’est un ogre. Mais d’où sort ce gaillard-là ? M. le chevalier l’aura tiré de la char- rue pour l’amener ici. Est-ce qu’il s’appelle… Comment donc s’ap- pelle-t-il ? — Curieuse, je t’ai dit qu’il s’appelle Bernard. — Ber- nard ! et rien avec ? — Rien, pour le moment. Que regardes-tu ? — Il dort comme un loir ! Voyez le balourd ? Je regarde s’il ressem- ble à M. le chevalier. C’est peut-être un instant d’erreur ; il aura eu un jour d’oubU avec quelque bouvière. — Allons donc, Le- blanc, vous allez trop loin… — Eh ! mon Dieu ! mademoiselle, est-ce que M. le chevalier n’a pas été jeune comme un autre ? et cela empéche-t-il la vertu de venir avec l’âge ? — Sans doute, tu sais ce qui en est par expérience. Mais, écoute, ne t’avise pas de . 196 REVUE DES DEUX MONDES. taquiner ce jeune homme. Tu as peut-être deviné juste ; mon père exige qu’on le traite comme l’enfant de la maison. — Eh bien ! c’est agréable pour mademoiselle ! Quant à moi, qu’est-ce que cela me fait ? je n’ai pas affaire à ce monsieur-là. — Bah ! si tu avais trente ans de moins !…. — Mais est-ce que monsieur a consulté mademoiselle pour installer ce grand brigand -là chez elle ? — Est-ce que tu en doutes ? Y a-t-il au monde un meilleur père que le mien ? — Mademoiselle est bien bonne aussi… Il y a bien des demoiselles à qui cela n’aurait guère convenu. — Et pourquoi donc ? ce garçon-là n’a rien de déplaisant ; quand il sera bien élevé… — ■ Il sera toujours laid à faire peur. — Il s’en faut de beaucoup qu’il soit laid, ma chère Leblanc ; tu es trop vieille, tu ne t’y connais plus. Leur conversation fut interrompue par le chevalier, qui vint chercher un livre. — M"*" Leblanc est ici ? dit-il d’un air très calme. Je vous croyais en tête-à-tête avec mon fils. Eh bien ! avez-vous causé ensemble, Edmée ? Lui avez-vous dit que vous seriez sa sœur ? Es-tu content d’elle, Bernard ? — Mes réponses ne pou- vaient compromettre personne ; c’étaient toujours quatre ou cinq paroles incohérentes, estropiées par la honte. M. de Mauprat re- tourna à son cabinet, et je me rassis, espérant que ma cousine al- lait renvoyer sa duègne et me parler. Mais elles échangèrent quelques paroles tout bas ; la duègne resta, et deux mortelles heures s’écoulèrent sans que j’osasse bouger de ma chaise. Je crois qu’Edmée dormait réellement. Quand la cloche sonna le dîner, son père revint me prendre, et, avant de quitter son appartement, il lui dit de nouveau : — Eh bien ! avez-vous causé ? — Oui, oui, mon bon père, répondit-elle avec une assurance qui me confondit. Il meparut prouvé, d’après cette conduite de ma cousine, qu’elle s’était joué de moi, et que maintenant elle craignait mes repro- ches. Et puis, l’espérance me revint lorsque je me rappelai le ton dont elle avait parlé de moi avec M"^ Leblanc. J’en vins même à penser qu’elle craignait les soupçons de son père, et qu’elle n’af- fectait une grande indifférence que pour m’attirer plus sûrement dans ses bras, quand le moment serait venu. Dans l’incertitude, j’attendis. Mais les jours et les nuits se succédèrent sans qu’au- cune explication arrivât, et sans qu’aucun message secret m’aver- tît de prendre patience. Elle descendait au salon une heure le matin ; le soir elle venait dîner et jouait au piquet et aux échecs avec son père. Pendant tout ce temps elle était si bien gardée, que je n’aurais pas même pu échanger un regard avec elle ; le reste da jour elle était inabordable dans sa chambre. Plusieurs fois, voyant que je m’ennuyais de l’espèce de captivité où j’étais forcé de vivre, le chevalier me dit : — Va causer avec Edmée, monte à sa chambre, dis-lui que c’est moi qui t’envoie. — Mais j’avais beau frapper, sans doute on m’entendait venir et on me reconnaissait è mon pas incertain et lourd. Jamais la porte ne s’ouvrait pour moi ; j’étais désespéré, j’étais furieux.

Il est nécessaire que j’interrompe le récit de mes impressions ; personnelles, pour vous dire ce qui se passait à cette époque dans la triste famille des Mauprat. Jean et Antoine avaient réellement pris la fuite, et quoique les recherches eussent été sévères, il fut impossible de s’emparer de leurs personnes. Tous leurs biens furent saisis, et la vente du fief de la Roche-Mauprat fut décrétée par autorité de justice. Mais on n’alla pas jusqu’au jour de l’adjudication ; M. Hubert de Mauprat fit cesser les poursuites. Il se porta adjudicataire ; les créanciers furent satisfaits, et les titres de propriété de la Roche-Mauprat passèrent dans ses mains.

La petite garnison des Mauprat, composée d’aventuriers de bas étage, avait subi le même sort que ses maîtres. Elle était, comme on sait, réduite depuis long-temps à très peu d’individus. Deux ou trois périrent ; d’autres prirent la fuite ; un seul fut mis en prison. On instruisit son procès, et il paya pour tous. Il fut grandement question d’instruire aussi par contumace contre Jean et Antoine de Mauprat, dont la fuite paraissait prouvée, car on n’avait pas retrouvé leurs corps après le dessèchement du vivier- où celui de Gaucher avait surnagé. Mais le chevalier craignit pour l’honneur de son nom une sentence infamante, comme si cette sen- tence eût pu ajouter quelque chose à l’horreur du nom de Mauprat. Il usa de tout le crédit de M. de La Marche et du sien propre (qui était réel dans la province, surtout à cause de sa grande moralité), pour assoupir l’affaire, et il y réussit. Quant à moi, quoi- que j’eusse certainement trempé dans plus d’une des exactions de mes oncles, il ne fut pas question de m’ accuser même au tribunal de l’opinion publique. Au milieu du déchaînement qu’excitaient mes oncles, on se plut à me considérer uniquement comme un 198 REVUE DES DEUX 3I0NDES. jeune captif, victime de leurs mauvais traitemens, et plein d’heu- reuses dispositions. Le chevalier, dans sa générosité bienveillante et dans son désir de réhabiliter la famille, exagéra beaucoup à coup sûr mes mérites, et fit partout répandre le bruit que jetais un ange de douceur et d’intelligence. Le jour où M. Hubert se porta adjudicataire, il entra dès le matin dans ma chambre, accompagné de sa fille et de l’abbé, et me montrant les actes par lesquels il consommait ce sacrifice ( la Roche-Mauprat valait environ 200,000 livres), il me déclara que j’allais être mis sur-le-champ en possession, non-seulement de ma part d’héritage, qui n’était pas considérable, mais de la moitié du revenu de la propriété. En même temps, la propriété totale, fonds et produit, m’allait être assurée par testament du chevalier, le tout à une seule condïûon, c’est que je consentirais à recevoir une éducation sorlable à ma qualité. Le chevalier avait fait toutes ces dispositions avec bonté et sim- plicité, moitié par reconnaissance de ce qu’il savait de ma con- duite envers Edmée, moitié par orgueil de famille. Mais il ne s’at- tendait pas à la résistance qu’il trouva en moi au sujet de l’édu- cation. Je ne saurais dire quel mécontentement souleva en moi le mot de condïûon. Je crus y voir surtout le résultat de quelque manœuvre d’Edmée, pour se débarrasser de sa parole envers moi. — Mon oncle, répondis-je après avoir écouté toutes ses offres magnifiques dans un silence absolu, je vous remercie de tout ce que vous voulez faire pour moi ; mais il ne me convient pas de l’accepter. Je n’ai pas besoin de fortune. A un homme comme moi, il ne faut que du pain, un fusil, un chien de chasse, et le premier cabaret qui se trouvera sur la lisière des bois. Puisque vous avez la complaisance de me servir de tuteur, payez-moi la rente de mon huitième de propriété sur le fief, et n’exigez pas que j’apprenne vos sornettes de latin. Un gentilhomme en sait as- sez quand il peut abattre une sarcelle et signer son nom. Je ne tiens pas à être seigneur de la Roche-Mauprat. C’est assez d’y avoir été esclave. Yous êtes un brave homme, et sur mon hon- neur, je vous aime ; mais je n’aime guère les conditions. Je n’ai jamais rien fait par intérêt, et j’aime mieux rester ignorant que de devenir bel esprit aux gages du prochain. Quant à ma couMAUPRAT. 199 sine, je ne consentirai jamais à faire une pareille brèche dans sa fortune. Je sais bien qu’elle ferait volontiers le sacrifice d’une partie de sa dot pour se dispenser… Edmée, qui était restée fort pâle et comme distraite jusque-là, me lança tout à coup un regard étincelant, et m’interrompit pour me dire avec assurance : — Pour me dispenser de quoi, s’il vous plaît, Bernard ? Je vis que, malgré son courage, elle était fort émue ; car elle brisa son éventail en le fermant. Je lui répondis, avec un regard où l’honnête malice du campagnard devait se peindre : — Pour vous dispenser, cousine, de tenir certaine promesse que vous m’avez faite à la Roche -Mauprat. Elle devint plus pâle qu’auparavant, et son visage prit une ex- pression de terreur que déguisait mal un sourire de mépris. — Quelle ^promesse lui avez-vous donc faite, Edmée ? dit le chevalier en se tournant vers elle avec candeur. En même temps, le curé me serra le bras à la dérobée, et je compris que le con- fesseur de ma cousine était en possession de notre secret. Je haussai les épaules. Leurs craintes me faisaient injure et pitié. — Elle m’a promis, repris-je en souriant, de me regarder tou- jours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez-vous que cela se prouve avec de l’argent ? Elle se leva avec vivacité, et me tendant la main, elle me dit d’une voix émue : — Vous avez raison, Bernard, vous êtes un grand cœur, et je ne me pardonnerais pas si j’en doutais un in- stant. Je vis une larme au bord de sa paupière, et je serrai sa main, un peu trop fort sans doute, car elle laissa échapper un petit cri accompagné d’un charmant sourire. Le chevalier m’em- brassa, et l’abbé dit à plusieurs reprises, en s’agitant sur sa chaise : — C’est beau, c’est noble ! c’est très beau ! On n’a pas besoin d’apprendre cela dans les livres, ajouta-t-il en s’adres- sant au chevalier. Dieu écrit sa parole et répand son esprit dans le cœur de ses enfans. — Vous verrez, dit le chevalier vivement attendri, que ce Mauprat relèvera l’honneur de la famille. Maintenant, moucher Bernard, je ne te parlerai plus d’affaires. Je sais comment je dois agir, et tu ne peux pas m’empêcher de faire ce que bon me semblera pour que mon nom soit réhabilité dans ta personne. La ^0 REVUE DES DEUX MONDES. seule réhabilitation véritable m’est garantie par tes nobles sen- timens ; mais il en est encore une autre que tu ne refuseras pas de tenter ; c’est celle des talens et des lumières. ïu t’y prêteras par affection pour nous, je l’espère ; mais ce n’est pas encore le temps d’en parler. Je respecte ta fierté et veux assurer ton existence sans condition. Venez, l’abbé, vous allez m’ accompagner à la ville chez mon procureur. La voiture est prête. Vous, enfans, vous allez déjeuner ensemble ; allons, Bernard, donne le bras à ta cousine, ou pour mieux dire, à ta sœur. Apprends la courtoisie âes manières, puisque, avec elle, c’est l’expression de ton cœur. — Vous dites vrai, mon oncle, répondis-je en m’emparant un peu rudement du bras d’Edmée pour descendre l’escalier. Elle. tremblait, mais ses joues avaient repris leur incarnat, et un sourire affectueux errait sur ses lèvres. Quand nous fûmes vis-à-vis l’un de l’autre à table, notre bon accord se refroidit enpeud’instans. Nous redevînmes embarrassés tous les deux ; si nous eussions été seuls, je me serais tiré d’af- faire par une de ces brusques sorties que je savais m’imposer à moi-même, quand j’étais trop honteux de ma timidité ; mais la présence de Saint-Jean, qui nous servait, me condamnait au silence sur le point principal. Je pris le parti de parler de Patience et de demander à Edmée comment il se faisait qu’elle fût si bien avec lui, et ce que je devais penser du prétendu sorcier. Elle me raconta en gros l’histoire du philosophe rustique, et me dit que c’était l’abbé Aubert qui l’avait menée à la tour Gazeau. Elle avait été frappée de l’intelligence et de la sagesse du cénobite stoïcien et prenait à causer avec lui un plaisir extrême. De son côté, Patience avait conçu pour elle tant d’amitié, que depuis quel- que temps il s’était relâché de ses habitudes, et venait assez sou- vent lui rendre visite, en même temps qu’à l’abbé. Vous pensez bien qu’elle eut quelque peine à rendre ces expli- cations intelligibles pour moi. Je fus très frappé des éloges qu’elle donnait à Patience, et de la sympathie qu’elle éprouvait pour ses idées révolutionnaires. C’était la première fois que j’entendais par- ier d’un paysan comme d’un homme. En outre, j’avais considéré jusque-là le sorcier de la tour Gazeau comme bien au-dessous d’un paysan ordinaire, et voilà qu’Edmée le plaçait au-dessus de la |>lepart des hommes qu’elle connaissait, et prenait parti pour lui MAUPRAT. 20Î contre la noblesse ; je réussis à en tirer cette conclusion, que Vé-^ ducation n’était pas si nécessaire que le chevalier et l’abbé vou- laient bien me le faire croire. Je ne sais guère mieux lire que Pa- tience, ajoutai-je, et je voudrais bien que vous eussiez autant de plaisir dans ma société que dans la sienne ; mais il n’y paraît guèrCj, cousine, car depuis que je suis ici…. Comme nous quittions alors la table et que je me rejouissais de me trouver enfin seul avec elle, j’allais devenir beaucoup plus, explicite, lorsqu’en entrant dans le salon, nous y trouvâmes M. de La Marche qui venait d’arriver et qui entrait par la porte opposée. Je le donnai, dans mon cœur, à tous les diables. M. de La Marche était un jeune seigneur tout-à-fait à la mode de son époque : épris de philosophie nouvelle, grand voltairien, grand admirateur de Franklin, plus honnête qu’intelligent, comprenant moins ses oracles qu’il n’avait le désir et la prétention de les com- prendre ; assez mauvais logicien, car il trouva ses idées beaucoup moins bonnes, et ses espérances politiques beaucoup moins douces,, le jour où la nation française se mit en tête de les réaliser ; au de- meurant plein de bons sentimens, se croyant beaucoup plus con- fiant et romanesque qu’il ne l’était en effet ; un peu plus fidèle à ses préjugés de caste et beaucoup plus sensible à l’opinion du monde, qu’il ne se flattait et se piquait de l’être : voilà tout l’homme. Sa figure était charmante, mais je la trouvais exces- sivement fade, car j’avais contre lui la plus ridicule animosité. Ses manières gracieuses me semblaient serviles auprès d’Edmée ; j’eusse rougi de les imiter, et pourtant je n’étais occupé qu’à ren- chérir sur les petits services qu’il pouvait lui rendre. Nous sor- tîmes dans le parc, qui était considérable et coupé par l’Indre » Chemin faisant, il se rendit agréable de mille manières ; il n’a- percevait pas une violette qu’il ne la cueillît pour l’offrir à ma cousine. Mais quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, nous. trouvâmes la planche sur laquelle on le traversait en cet en- droit, rompue et emportée par les orages des jours précédens* Alors je pris Edmée dans mes bras sans lui en demander la permission, et je traversai tranquillement. J’avais de l’ean jus- qu’à la ceinture, et je portai ma cousine à bras tendus avec tant de force et de précision, qu’elle ne mouilla pas un de ses ru- bans. M. de La Marche," ne voulant pas paraître plus délical. 202 REVUE DES DEUX MONDES. que moi, n*hésita point à mouiller ses beaux habits et à me suivre avec des éclats de rire un peu forcés ; mais quoiqu’il ne portât au- cun fardeau, il trébucha plusieurs fois sur les pierres dont le lit de la rivière était encombré, et ne nous rejoignit qu’avec peine. Edmée ne riait pas ; je crois qu’en faisant malgré elle cette épreuve de ma force et de ma hardiesse, elle fut très effrayée de songer à Tamour qu’elle m’inspirait. Elle était même irritée, et me dit, lors- que je la déposai doucement sur le rivage : ce Bernard, je vous prie de ne jamais recommencer de pareilles plaisanteries. » — Ah ! bon, lui dis-je, vous ne vous en fâcheriez pas de la part de t’ autre. — Il ne se les permettrait pas, reprit-elle. — Je le crois bien, répon- dis-je ; il s’en garderait ! Regardez comme le voilà fait ; — et moi, je ne vous ai pas dérangé un cheveu. Il ramasse très bien les violettes ; mais, croyez-moi, dans un danger, ne lui donnez pas la préférence. M. de La Marche me fit de grands complimens sur cet exploit. J’avais espéré qu’il serait jaloux. Il ne parut pas seulement y son- ger, et prit son parti gaiement sur le pitoyable état de sa toilette. Il faisait extrêmement chaud, et nous étions séchés avant la fin de la promenade ; mais Edmée demeura triste et préoccupée. Il me sembla qu’elle faisait effort pour me montrer autant d’amitié que pendant le déjeuner. J’en fus affecté, car je n’étais pas seulement amoureux d’elle, je l’aimais. Il m’eût été impossible de faire cette distinction ; mais les deux sentimens étaient en moi : la passion et la tendresse. Le chevalier et l’abbé rentrèrent à l’heure du dîner. Ils s’entre- tinrent à voix basse avec M. de La Marche, du règlement de mes affaires, et au peu de mots que j’entendis malgré moi, je compris qu’ils venaient d’assurer mon existence dans les conditions bril- lantes qu’ils m’avaient annoncées le matin. J’eus la mauvaise honte de ne point en témoigner naïvement ma reconnaissance. Cette gé- nérosité me troublait, je n’y comprenais rien ; je m’en méfiais presque comme d’une embûche qu’on me tendait pour m’éloigner de ma cousine. Je n’étais pas sensible aux avantages de la fortune. Je n’avais pas les besoins de la civilisation, et les préjugés nobi- liaires étaient chez moi un point d’honneur, nullement une vanité sociale. Voyant qu’on ne me parlait pas ouvertement, je pris le parti peu gracieux de feindre une complète ignorance. MAUPRAT. 203 Edmée devint toujours plus triste. Je remarquai que ses re- gards se portaient alternativement sur M. de La Marche et sur moi avec une inquiétude vague. Toutes les fois que je lui adressais la parole, ou même que j’élevais la voix en parlant aux autres personnes, elle tressaillait, puis elle fronçait légèrement le sour- cil, comme si ma voix lui eût causé une douleur physique. Elle se retira aussitôt après le dîner ; son père la suivit avec inquiétude, — Ne remarquez-vous pas, dit l’abbé en les voyant s’éloigner et en s’ adressant à M. de La Marche, que M’"" de Mauprat est bien changée depuis ces derniers temps ? — Elle est maigrie, répondit le lieutenant-général, mais je crois qu’elle n’en est que plus belle. — Oui, mais je crains qu’elle ne soit plus malade qu’elle ne l’avoue, repartit l’abbé. Son caractère est aussi changé que sa figure. Elle est triste. — Triste ? mais il me semble qu’elle n’a jamais été aussi gaie que ce matin, n’est-il pas vrai, monsieur Bernard ? C’est depuis la promenade seulement qu’elle s’est plaint d’avoir un peu de mi- graine. — Je vous dis qu’elle est triste, reprit l’abbé ; quand elle est gaie, elle l’est plus que de raison. Il y a quelque chose d’étrange alors et de forcé en elle, qui n’est pas du tout dans sa manière d’être accoutumée. Puis un instant après, elle retombe dans une mélancolie que je n’avais jamais remarquée avant la fameuse nuit de la forêt. Soyez sûr que les émotions de cette nuit ont été gra- ves. — Elle a été témoin, en effet, d’une scène affreuse à la tour Gazeau, dit M. de La Marche ; et puis cette course de son cheval à travers la forêt, lorsqu’elle a été emportée loin de la chasse, a dû la fatiguer et l’effrayer beaucoup. — Cependant elle est douée d’un courage si admirable ! .. Dites-moi, cher monsieur Bernard, lorsque vous la rencontrâtes dans la forêt, vous parut-elle très épouvantée ? — Dans la forêt ! repris-je, je ne l’ai point rencontrée dans la forêt. — Non, c’est dans la Varenne que vous l’avez ren- contrée, dit Tabbé avec précipitation… A propos, monsieur Ber- nard, voulez-vous bien me permettre de vous dire un mot d’af- faires en particulier sur votre propriété de.,. Il m’entraîna hors du salon, et me dit à voix basse : — Il ne s’agit pas d’affaires ; je vous supplie de ne laisser soupçonner à qui que ce soit, pas même à M. de La Marche, que M’"= de Mauprat ait été seulement l’espace d’une seconde à la Roche-Mauprat. —Et pourquoi donc ? demanâOi- REVUE DES DEUX MONDES. « iai-je ; n’y a-t-elle pas été sous ma protection ? N’en est-elle pas sortie pure, grâce à moi ? Et peut-on ignorer dans le pays qu’elle y ait passé deux heures ? — On l’ignore entièrement, répondit-il ; au moment où elle en sortait, la Roche-Mauprat tombait sous les coups des assiégeans, et aucun de ses hôtes ne reviendra du sein de la tombe, ou du fond de l’exil, pour raconter ce fait. Quand vous connaîtrez davantage le monde, vous comprendrez de quelle importance il est pour la réputation d’une jeune personne, qu’on ne puisse pas supposer que l’ombre d’un danger ait seulement passé sur son honneur. En attendant, je vous adjure, au nom de son père, au nom de l’amitié que vous avez pour elle, et que vous lui avez exprimée ce matin d’une manière si noble et si tou- chante 1… — Vous êtes très adroit, monsieur l’abbé, dis-je en l’interrompant, toutes vos paroles ont un sens caché que je com- prends fort bien, tout grossier que je suis. Dites à ma cousine qu’elle se rassure. Je n’ai pas sujet de nier sa vertu, très certai- nement, et je ne suis d’ailleurs pas capable de faire manquer le mariage qu’elle désire. Dites-lui que je ne réclame d’elle qu’une sChose, c’est cette promesse d’amiiié qu’elle m’a faite à la Roche- Mauprat, — Cette promesse a donc à vos yeux une singulière so- lennité ? dit l’abbé, et quelle méfiance peut-elle vous laisser en ce cas ? Je le regardai fixement, et comme il me semblait troublé, Je pris plaisir à le tourmenter, espérant qu’il rapporterait mes pa- roles à Edmée. — Aucune, répondis-je ; seulement je vois qu’on craint l’abandon de M. de La Marche, au cas où l’aventure de la Roche-Mauprat viendrait à se découvrir., Si ce monsieur est capable de soupçonner Edmée, et de lui faire outrage à la veille de ses noces, il me semble qu’il y a un moyen bien simple de raccommo- der tout cela. — Et lequel, selon vous ? — C’est de le provoquer et de le tuer. — Je pense que vous ferez tout pour éviter cette dure nécessité et ce péril affreux au respectable M. Hubert. — Je les lui éviterai de reste, en me chargeant de venger ma cousine. C’est mon droit, monsieur l’abbé ; je connais les devoirs d’un gentilhomme tout aussi bien que si j’avais appris le latin. Vous pouvez le lui dire de ma part. Qu’elle dorme en paix ; je me tairai, et si cela ne sert à rien, je me battrai. — Mais, Bernard, reprit l’abbé d’un ton in- sinuant et doux, songez-vous à rattachement de votre cousine MAUPRAT. 205 pour M. de La Marche ? — Eh bien ! raison de plus, m’écriai-je saisi d’un mouvement de rage ; et je lui tournai le dos brus- quement. L’abbé rapporta toute cette conversation à la pénitente. Le rôle de ce digne prêtre était fort embarrassant. Il avait reçu sous le sceau de la confession une confidence à laquelle il ne pouvait que faire des allusions très détournées en s’entretenant avec moi. Ce- pendant il espérait, au moyen de ces délicates allusions, me faire comprendre le crime de mon obstination, et m’amener à y renon- cer loyalement. Il augurait trop bien de moi. Tant de vertu était au-dessus de mes forces, comme elle était au-dessus de mon intel- ligence. X. Quelques jours se passèrent dans un calme apparent. Edmée se disait souffrante et sortait peu de sa chambre. M. de La Marche venait presque tous les jours, son château étant situé à peu de distance. Je le prenais de plus en plus en aversion, malgré les po- litesses dont il me comblait. Je ne comprenais rien à ces affecta- tions de philosophie, et je le combattais avec toute la grossièreté de préjugés et d’expressions dont j’étais susceptible. Ce qui me consolait un peu de mes souffrances secrètes, c’était de voir qu’il n’était pas reçu plus que moi dans les appartemens d’Edmée. Le seul événement de cette semaine fut l’installation de Patience dans une cabane voisine du château. Depuis que l’abbé Aubert avait trouvé auprès du chevalier une existence à l’abri des persé- cutions ecclésiastiques, il n’y avait plus pour lui de nécessité à voir secrètement son ami le cénobite. Il l’avait donc vivement engagé à quitter le séjour des bois et à se rapprocher de lui. Patience s’était fait beaucoup prier. Tant d’années passées dans la sohtude l’avaient tellement attaché à sa tour Gazeau, qu’il hésitait à lui pré- férer la société de son ami. En outre il disait que l’abbé allait se corrompre dans le commerce des grands ; que bientôt il subirait, à son insu, l’influence des vieilles idées, et qu’il se refroidirait à l’égard de la cause sainte. Il est vrai qu’Edmée avait gagné le cœur de Patience, et qu’en lui offrant une petite habitation appartenant à son père, et située dans un ravin pittoresque, à la sortie de son parc, elle s’y était pris avec assez de grâce et de délicatesse pour ne pas blesser sa fierté chatouilleuse. C’était à l’effet de terminer cette grande négociation que l’abbé s’était rendu à la tour Gazeau avec Marcasse, le jour où, retenus par l’orage, ils avaient donné asile à Edmée et à moi. La scène affreuse qui suivit notre arrivée trancha toutes les irrésolutions de Patience. Enclin aux idées pythagoriciennes, il avait horreur du sang répandu. La mort d’une biche lui arrachait des larmes, comme au Jacques de Shakspeare ; à plus forte raison les meurtres humains lui étaient impossibles à contempler : et du moment que la tour Gazeau eut été le spectacle de deux morts tragiques, elle lui sembla souillée, et rien n’eût pu le décider à y passer une nuit de plus. Il nous suivit à Sainte-Sévère, et bientôt il laissa vaincre ses scrupules philosophiques par les séductions d’Edmée. La maisonnette dont on lui fît excepter la jouissance était assez humble pour ne pas le faire rougir d’une transaction trop apparente avec la civilisation. Il y trouva une solitude moins profonde qu’à la tour Gazeau ; mais les fréquentes visites de l’abbé et celles d’Edmée ne lui laissèrent pas le droit de s’en plaindre. Ici le narrateur interrompit de nouveau son récit pour entrer dans le développement du caractère de M"* de Mauprat. — Edmée, dit-il, et croyez bien que ce n’est pas le langage de la prévention, était, au sein de sa modeste obscurité, une des femmes les plus parfaites qu’il y eut en France. Pour qu’elle fût citée et vantée entre toutes, il ne lui a manqué que le désir ou la nécessité de se faire connaître au monde. Mais elle était heureuse dans sa famille, et la plus douce simplicité couronnait ses hautes facultés et ses hautes vertus. Elle ignorait son mérite comme je l’ignorais moi-même à cette époque, où, brute avide, je ne la Toyais que par les yeux du corps, et croyais ne l’aimer que parce qu’elle était belle. Il faut dire aussi que son fiancé, M. de La Marche, ne la comprenait guère mieux. Il avait développé la pâle intelligence dont il était doué à la froide école de Voltaire et d’Helvétius. Edmée avait allumé sa vaste intelligence aux brûlantes déclamations de Jean-Jacques. Un temps est venu où j’ai compris Edmée ; ! e temps où M. de La Marche l’aurait comprise ne fût jamais arrivé. Edmée, privée de sa mère dès le berceau, et abandonnée à ses MAUPRAT. 20T jeunes inspirations par un père plein de confiance, de bonté et d’incurie, s’était formée à peu près seule. L’abbé Aubert, qui lui avait fait faire sa première communion, n’avait point proscrit de ses lectures les philosophes qui l’avaient séduit lui-même. Ne trou- vant autour d’elle ni contradiction, ni même discussion, car, en toutes choses, elle entraînait son père, dont elle était l’idole, Ed- mée était restée fidèle à des principes en apparence bien opposés, la philosophie, qui préparait la ruine du christianisme, et le chris- tianisme, qui proscrivait l’esprit d’examen. Pour expliquer cette contradiction, il faut que vous vous reportiez à ce que je vous ai dit de l’effet que produisit sur l’abbé Aubert la profession de foi du vicaire savoyard. Vous n’ignorez pas d’ailleurs que, dans les âmes poétiques, le mysticisme et le doute régnent de pair. Jean- Jacques en fut un exemple éclatant et magnifique, et vous savez quelles sympathies il éveilla chez les prêtres et chez les nobles, alors même qu’il les gourmandait avec tant de véhémence. Quels miracles n’opère pas la conviction, aidée d’une éloquence sublime ! Edmée avait bu à cette source vive avec toute l’avidité d’une ame ardente. Dans ses rares voyages à Paris, elle avait recherché les âmes sympathiques à la sienne. Mais là elle avait trouvé tant de nuances, si peu d’accord, et surtout, malgré la mode, tant de préjugés indestructibles, qu’elle s’était rattachée avec amour à sa solitude et à ses poétiques rêveries sous les vieux chênes de son parc. Elle parlait déjà de ses déceptions, et refusait avec un bon sens au-dessus de son âge, et peut-être de son sexe, toutes les oc- casions de se mettre en rapport direct avec ces philosophes dont les écrits faisaient sa vie intellectuelle. — Je suis un peu sybarite, disait-elle en souriant. J’aime mieux respirer un bouquet de roses préparé pour moi dès le matin dans un vase, que d’aller le cher- cher au milieu des épines et à l’ardeur du soleil. Ce qu’elle disait de son sybaritisme n’était d’ailleurs qu’une figure. Élevée aux champs, elle était forte, active, courageuse, enjouée ; elle joignait à toutes les grâces de la beauté délicate toute l’énergie de la santé physique et morale. C’était une fière et intré- pide jeune fille, autant qu’une douce et affable châtelaine. Je l’ai trouvée souvent bien haute et bien dédaigneuse ; Patience et les pauvres de la contrée Font toujours trouvée humble et débon- naire. 208 REVUE DES DEUX MONDES. Edmée chérissait les poètes presque autant que les philoso- phes spiritualistes : elle se promenait toujours un livre à la main. Un jour qu’elle avait pris le Tasse, elle rencontra Patience ; et, selon sa coutume, il s’enquit, avec curiosité, et de l’auteur et du sujet. Il fallut qu’Edmée lui fît comprendre les croisades ; ce ne fut pas le plus difflcile. Grâce aux récits de l’abbé et à sa prodigieuse mémoire des faits, Patience connaissait passablement le canevas de l’histoire universelle. Mais ce qu’il eut de la peine à saisir, ce fut le rapport et la différence de la poésie épique à l’histoire. D’a- bord il était indigné des fictions des poètes, et prétendait qu’on n’eût jamais du souffrir de telles impostures. Puis, quand il eut compris que la poésie épique, loin d’induire les générations en erreur, donnait, avec de plus grandes proportions, une éternelle durée à la gloire des faits héroïques, il demanda pourquoi tous les faits importans n’avaient pas été chantés par les bardes, et pour- quoi l’histoire de l’humanité n’avait pas trouvé une forme popu- laire qui pût, sans le secours des lettres, se graver dans toutes les mémoires. Il pria Edmée de lui expliquer une strophe de la Jéru- salem : il y prit goût, et elle lui en lut un chant en français. Quel- ques jours plus tard, elle lui en fit connaître un second, et bientôt Patience connut tout le poème. Il se réjouit d’apprendre que ce récit héroïque était populaire en Italie, et essaya, en résumant ses souvenirs, de leur donner en prose grossière une forme abrégée,* mais il n’avait nullement la mémoire des mots. Agité par ses vives impressions, mille images grandioses passaient devant ses yeux. Il les exprimait dans des improvisations où son génie triomphait de la barbarie de son langage ; mais il lui était impossible de res- saisir ce qu’il avait dit. Il eût fallu qu’on pût l’écrire sous sa dic- tée, et encore cela n’eût servi de rien ; car, au cas où il eût réussi à le lire, sa mémoire, n’étant exercée qu’au raisonnement, n’avait jamais pu conserver un fragment quelconque précisé par la pa- role. Il citait pourtant beaucoup, et son langage était parfois bi- blique. Mais, au-delà de certaines expressions qu’il affectionnait et d’un nombre de courtes sentences qu’il trouvait encore moyen de s’approprier, il n’avait rien retenu des pages qu’il s’était fait souvent relire, et qu’il écoutait toujours avec la même émotion que la première fois. C’était un véritable plaisir que de voir l’effet des beautéspoétiques sur cette puissante organisation. Peu à peu l’abbé, MAUPRAT. — 209 Edmée et moi-même, par la suite, nous vînmes à bout de lui faire connaître Homère et Dante. Il était si frappé des évènemens, qu’il pouvait faire l’analyse de la Divine Comédie d’un bout à l’autre sans oublier ni transposer la moindre partie du voyage, des ren- contres et des émotions du poète ; là se bornait sa puissance. Quand il essayait de ressaisir quelques-unes des expressions qui l’avaient charmé à l’audition, il arrivait à une abondance de mé- taphores et d’images qui tenait du délire. Cette initiation de Pa- tience à la poésie marqua dans sa vie une époque de transforma- tion ; elle lui donna en rêve l’action qui manquait à son existence réelle. 11 contempla dans un miroir magique des combats gigan- tesques, vit des héros hauts de dix coudées ; il comprit l’amour qu’il n’avait jamais connu ; il combattit, il aima, il vainquit, il éclaira les peuples, pacifla le monde, redressa les torts du genre humain, et bâtit des temples au grand esprit de l’univers ; il vit dans la sphère étoilée tous les dieux de l’Olympe, pères de la pri- mitive humanité ; il lut, dans les constellations, l’histoire de l’âge d’or et celle des âges d’airain ; il entendit dans le vent d’hiver les chants de Morven, et salua dans les nuées orageuses les spectres de Fingal et de Comala. « Avant de connaître les poètes, disait-il dans ses dernières années, j’étais comme un homme à qui man- querait un sens. Je voyais bien que ce sens était nécesaire, puisque tant de choses en sollicitaient l’exercice. Je me promenais seul la nuit avec inquiétude, me demandant pourquoi je ne pouvais dor- mir ; pourquoi j’avais tant de plaisir à regarder les étoiles, que je ne pouvais m’arracher à cette contemplation ; pourquoi mon cœur battait tout d’un coup de joie en voyant certaines couleurs, ou s’attristait jusqu’aux larmes à l’audition de certains sons ; je m’en effrayais quelquefois jusqu’à m’imaginer, en comparant mon agi- tation continuelle à l’insouciance des autres hommes de ma classe, que j’étais fou. Mais je m’en consolais bientôt en me disant que ma folie m’était douce, et j’eusse mieux aimé n’être plus que d’en guérir. A présent, il me suffît de savoir que ces choses ont été trouvées belles de tout temps, par tous les hommes intelligens, pour comprendre ce qu’elles sont, et en quoi elles sont utiles à l’homme. Je me réjouis dans la pensée qu’il n’y a pas une fleur, pas une nuance, pas un souffle d’air qui n’ait fixé l’attention et ému le cœur d’autres hommes, jusqu’à recevoir un nom consacré TOME x. 14 210 REVUE DES ©EUX MONDES. chez tous les peuples. Depuis que je sais qu’il est permis à l’homme, sans dégrader sa raison, de peupler l’univers et de l’expliquer avec ses rêves, je ^is tout entier dans la contemplation de l’uni- vers ; et quand la vue des misères et des forfaits de la société brise mon cœur et soulève ma raison, je me rejette dans mes rêves, je me dis que puisque tous les hommes se sont entendus pour aimer l’œuvre divine, ils s’entendront aussi un jour pour s’aimer les uns les autres. Je m’imagine que, de père en fils, les éducations vont en se perfectionnant. Peut-être suis-je le premier ignorant qui ait deviné ce dont il n’avait aucune idée communiquée du dehors. Peut-être aussi que bien d’autres avant moi se sont inquiétés de ce qui se passait en eux-mêmes, et sont morts sans en trouver le premier mot. Pauvres gens que nous sommes ! ajoutait Patience, on ne nous défend ni l’excès du travail physique, ni celui du vin, ni aucune des débauches qui peuvent détruire notre intelligence. Il y a des gens qui paient cher le travail des bras, afin que les pauvres, pour satisfaire les besoins de leur famille, travaillent au-delà de leurs forces ; il y a des cabarets et d’autres lieux plus dangereux encore, où le gouvernement prélève, dit-on, ses bénéfices ; il y a aussi des prêtres qui montent en chaire pour nous dire ce que nous devons au seigneur de notre village, et jamais ce que notre seigneur nous doit. Il n’y a pas d’écoles où l’on nous enseigne nos droits, où l’on nous apprenne à distinguer nos vrais et honnêtes besoins des besoins honteux et funestes, où l’on nous dise enfin à quoi nous pouvons et devons penser quand nous avons sué tout le jour au profit d’autrui, et quand nous sommes assis le soir au seuil de nos cabanes à regarder les étoiles rouges sortir de l’horizon. » Ainsi raisonnait Patience ; et croyez bien qu’en traduisant sa parole dans notre langue méthodique, je lui ôte toute sa grâce, toute sa verve et toute son énergie. Mais qui pourrait redire l’expression textuelle de Patience ? Son langage n’appartenait qu’à lui seul ; c’était un composé du vocabulaire borné, mais vigou- reux, des paysans, et des métaphores les plus hardies des poètes, dent il enhardissait encore le tour poétique. A cet idiome mélangé,

  • on esprit synthétique donnait l’ordre et la logique. Une incroyable

abondance naturelle suppléait à la concision de l’expression pro- pre. 11 fallait voir quelle lutte téméraire sa volonté et sa convieMAUPRAT. 211 tien livraient à l’impuissance de ses formules ; tout autre que lui n’eût pu s’en tirer avec honneur ; et je vous assure que pour qui songeait à quelque chose de plus sérieux qu’à rire de ses solé- cismes et de ses hardiesses, il y avait dans cet homme matière aux plus importantes observations sur le développement de l’es- prit humain, et à la plus tendre admiration pour la beauté morale primitive. A l’époque où je compris entièrement Patience, j’avais un lien sympathique avec lui dans ma destinée exceptionnelle. Comme lui, j’avais été inculte ; comme lui, j’avais cherché au dehors l’expli- cation de mon être, comme on cherche le mot d’une énigme. Grâce aux circonstances fortuites de la naissance et de la richesse, j’étais arrivé à un développement complet, tandis que Patience se débattit jusqu’à la mort dans les ténèbres d’une ignorance dont il ne voulait ni ne pouvait sortir ; mais ce ne fut pour moi qu’un sujet de plus de reconnaître la supériorité de cette organisation puis- sante, qui se dirigeait plus hardiment, à l’aide de faibles lueurs instinctives, que moi à la clarté de tous les flambeaux de la science, et qui n’avait pas eu d’ailleurs un seul mauvais penchant à vaincre, tandis que je les avais eus tous. Mais à l’époque dont j’ai à poursuivre le récit, Patience n’était, à mes yeux, qu’un personnage grotesque, objet d’amusement pour Edmée, et de compassion charitable pour l’abbé Aubert. Lors- qu’ils me parlaient de lui d’un ton sérieux, je ne les comprenais plus, et je m’imaginais qu’ils prenaient ce sujet comme une sorte de texte parabolique, pour me démontrer les avantages de l’édu- cation, la nécessité de s’y prendre de bonne heure, et les regrets inutiles des vieilles années. J’allais rôder cependant dans les taillis dont sa nouvelle de- meure était entourée, parce que j’avais vu Edmée s’y rendre à travers le parc, et que j’espérais obtenir, par surprise, un tête-à- tête avec elle, au retour. Mais elle était toujours accompagnée de l’abbé, quelquefois même de son père, et si elle restait seule avec le vieux paysan, il l’escortait ensuite jusqu’au château. Sou- vent, caché dans les touffes d’un if monstrueux, qui étendait ses nombreux rejets et ses branches pendantes à quelques pas de cette chaumière, je vis Edmée assise au seuil, un livre à la main. Tan- dis que Patience l’écoutait les bras croisés, la tête courbée sur la . ^12 REVUE DES DEUX MONDES. poitrine et brisée en apparence par l’effort de l’attention, je m’i- maginais alors qu’Edmée essayait de lui apprendre à lire, et je la trouvais folle de s’obstiner à une éducation impossible. Mais elle était belle aux reflets du couchant, sous le pampre jaunissant de la chaumière, et je la contemplais en me disant qu’elle m’apparte- nait, en me jurant à moi-même de ne jamais céder à la force ni à la persuasion qui voudraient m’y faire renoncer. = < Depuis quelques jours ma souffrance était excitée au dernier point ; je ne trouvais d’autres moyens de m’y soustraire qu’en bu- vant beaucoup à souper, afin d’être à peu près abruti à cette heure si douloureuse et si blessante pour moi, où elle quittait le salon, après avoir embrassé son père, donné sa main à baiser à M. de La Marche, et dit en passant devant moi : « Bonsoir, Bernard ! » d’un ton qui semblait dire : Aujourd’hui finit comme hier et de- main finira comme aujourd’hui. C’est en vain que j’allais m’asseoir dans le fauteuil le plus voisin de la porte, de manière à ce qu’elle ne put sortir sans que son vêtement effleurât le mien ; je n’en ob- tenais jamais autre chose, et je n’avançais pas ma main pour sol- liciter la sienne, car elle me l’eût accordée d’un air négligent, et je crois que je l’eusse brisée, dans ma colère. Grâce aux larges libations du souper, je parvenais à m’enivrer silencieusement et tristement. Je m’enfonçais ensuite dans mon fauteuil de prédilection, et j’y restais sombre et assoupi jusqu’à ce que, les fumées du vin étant dissipées, j’allasse promener dans le parc mes rêves insensés et mes projets sinistres. On ne semblait pas s’apercevoir de cette grossière habitude. Il y avait pour moi, dans la famille, tant d’indulgence et de bonté, qu’on craignait de me faire la plus légitime observation ; mais on avait très bien remarqué ma honteuse passion pour le vin, et le curé en avisa Edmée. Un soir à souper, elle me regarda fixement à plusieurs reprises et avec une expression étrange. Je la regardai à mon tour, espérant qu’elle me provoquait, mais nous enfumes quittes pour un échange de regards malveillans. En sortant de table, elle me dit tout bas, très vite et d’un ton impérieux : — Corrigez-vous de boire et apprenez tout ce que l’abbé vous en- seignera. Cet ordre et ce ton d’autorité, loin de me donner de l’espérance, me parurent si révoltans, que toute ma timidité se dissipa en un MAUPRAT. 213 instant. J’attendis J’heure où elle montait à sa chambre, et je sor- tis un peu avant elle pour aller l’attendre sur l’escalier. — Groyez- vous, lui dis-je, que je sois dupe de vos mensonges, et que je ne m’aperçoive pas très bien, depuis un mois que je suis ici sans que vous m’adressiez la parole, que vous m’avez berné comme un sot ? Vous m’avez menti, et aujourd’hui vous me méprisez, parce que j’ai eu l’honnêteté de croire à votre parole. — Bernard, me dit- elle d’un ton froid, ce n’est pas ici le lieu et l’heure de nous expli- quer. — Oh ! je sais bien, repris- je, que ce ne sera jamais le lieu nil’heure selon vous ; mais je saurai les trouver, n’en doutez pas. Vous avez dit que vous m’aimiez ; vous m’avez jeté les bras au cou, et vous m’avez dit en m’embrassant, — ici, — je sens encore vos lèvres sur ma joue : c( Sauve-moi, et je jure par l’Évangile, par l’honneur, par le souvenir de ma mère et de la tienne, que je t’appartiendrai. » Je sais bien que vous avez dit tout cela parce que vous aviez peur de ma force ; et ici, je sais bien que vous me fuyez parce que vous avez peur de mon droit. Mais vous n’y gagnerez rien ; je jure que vous ne vous jouerez pas long-temps de moi. — Je ne vous appartiendrai jamais, répondit-elle avec une froideur de plus en plus glaciale, si vous ne changez pas de lan- gage, de manières et de sentimens. Tel que vous êtes, je ne vous crains pas. Je pouvais, lorsque vous me paraissiez bon et géné- reux, vous céder moitié par peur et moitié par sympathie ; mais du moment que je ne vous aime plus, je ne vous crains pas davan- tage. Corrigez-vous, instruisez-vous, et nous verrons. — Fort bien, lui dis-je ; voilà une promesse que j’entends. J’agirai en conséquence, et ne pouvant être heureux, je serai vengé. — Ven- gez-vous tant qu’il vous plaira, dit-elle, cela fera que je vous mépriserai. Elle tira, en parlant aiqsi, un papier de son sein, et le brûla tranquillement à la flamme de sa bougie. — Qu’est-ce que vous faites là ? lui dis-je. — Je brûle une lettre que je vous avais écrite, répondit-elle. Je voulais vous faire entendre raison ; mais c’est bien inutile ; on ne s’explique pas avec les brutes. — Vous allez me donner cette lettre ! m’écriai-je en me jetant sur elle pour lui arracher le papier enflammé. Mais elle le retira brusquement, et l’éteignant dans sa main avec intrépidité, elle jeta le flambeau à mes pieds, et s’échappa dans les ténèbres. Je la poursuivis en vain » 214 REVUE DES DEUX MONDES. Elle gagna la porte de son appartement avant moi, et la poussa sur elle. J’entendis tirer les verroux et la voix de M^^ » Leblanc qui demandait à sa jeune maîtresse la cause de sa frayeur. — Ce n’est rien, répondit la voix tremblante d’Edmée, c’est une espièglerie. Je descendis au jardin, et j’arpentai les allées d’un pas effréné. A cette fureur succéda la plus profonde tristesse. Edmée fière et audacieuse me paraissait plus belle et plus désirable que jamais. Il est de la nature de tous les désirs de s’irriter et de s’alimenter delà résistance. Je sentis que je l’avais offensée, qu’elle ne m’aimait pas, qu’elle ne m’aimerait peut-être jamais, et sans renoncer à la criminelle résolution de la posséder par la force, je cédai à la dou- leur que me causait sa haine. J’allai m’appuyer au hasard contre un mur sombre, et cachant ma tête dans mes mains, j’exhalai des sanglots désespérés. Ma robuste poitrine se brisait, et mes larmes ne la soulageaient pas à mon gré ; j’aurais voulu rugir^ et je mor- dais mon mouchoir pour ne pas céder à cette tentation. Le bruit sinistre de mes cris étouffés éveilla l’attention d’une personne qui priait dans la chapelle de l’autre côté du mur où je m’étais adossé à tout hasard. Une fenêtre en ogive, garnie de ses meneaux de pierre surmontés d’un trèfle, était située immédiatement à la hau- teur de ma tête. — Qui donc est là ? demanda une figure pale qu’é- clairait le rayon oblique de la lune à son lever. En reconnaissant Edmée, je voulus m’èloigner ; mais elle passa son beau bras entre les meneaux, et me saisit par le collet démon habit en disant t ; — Pourquoi donc pleurez-vous, Bernard ? Je cédai à cette douce violence, moitié honteux d’avoir laissé surprendre le secret de ma faiblesse, moitié ravi de voir qu’Edmée n’y était pas insensible. — Quel chagrin avez-vous donc ? reprit- elle. Qui peut vous arracher de tels sanglots ? — Vous me mépri- sez, vous me haïssez, et vous demandez pourquoi je souffre, pour- quoi je suis en colère. — C’est donc de colère que vous pleurez ? dit-elle en retirant son bras. — C’est de colère et d’autre chose encore, répondis-je. — Mais quoi encore ? dit Edmée. — Je n’en sais rien ; peut-être de chagrin, comme vous avez dit. Le fait est que je souffre ; ma poitrine se brise. Il faut que je vous quitte, Edmée, et que j’aille vivre au milieu des bois. Je ne puis pas rester ici. — Pourquoi souffrez-vous tant ? Expliquez-vous, Bernard : voici l’occasion de nous expliquer. — Oui, avec un mur entre nous. MAUPRAT. 215 Je conçois que vous n’ayez pas peur de moi ici. — Et pourtant je ne vous témoigne que de l’intérêt, il me semble, et je n’ai pas été aussi affectueuse il y a une heure, lorsqu’il n’y avait pas un mur entre nous ? — Je crois que vous n’êtes pas craintive, Edmée, parce que vous avez toujours la ressource d’éviter les gens ou de les attraper avec de belles paroles. Ah ! on m’avait bien dit que toutes les femmes sont menteuses et qu’il n’en faut aimer aucune. — Qu’est-ce qui vous disait cela ? Votre oncle Jean, ou votre oncle Gaucher, ou votre grand-père Tristan ? — Raillez, raillez-moi tant que vous voudrez ! Ce n’est pas ma faute si j’ai été élevé par eux. Mais ils pouvaient dire parfois quelque chose de vrai. — Bernard, voulez-vous que je vous dise pourquoi ils croyaient les femmes menteuses ? — Dites. — C’est qu’ils employaient la violence et la tyrannie avec des êtres plus faibles qu’eux. Toutes les fois qu’on se fait craindre, on risque d’être trompé. Lorsque, dans votre en- fance, Jean vous frappait, n’avez-vous jamais évité ses brutales corrections en déguisant vos petites fautes ? — C’est vrai ; c’était ma seule ressource. — La ruse est donc, sinon le droit, du moins la ressource des opprimés. Ne le sentez-vous pas ? — Je sens que je vous aime, et qu’il n’y a pas là de motif pour que vous me trom- piez. — Aussi, qui vous dit que je vous trompe ? — Vous m’avez trompé ; vous m’avez dit que vous m’aimiez, vous ne m’aimiez pas. — Je vous aimais, parce que je vous voyais, partagé entre de détestables principes et un cœur généreux, pencher vers la jus- tice et l’honnêteté. Et je vous aime, parce que je vois que vous triomphez des mauvais principes, et que vos méchantes inspira- tions sont suivies des larmes d’un bon cœur. Voilà ce que je puis vous dire devant Dieu et la main sur la conscience, aux heures où je vous vois tel que vous êtes. Il y a d’autres momens où vous semblez si au-dessous de vous-même, que je ne vous reconnais plus, et que je crois ne pas vous aimer. Il ne tient qu’à vous, Bernard, que je ne doute jamais ni de vous ni de moi. — Et comment faut-il faire pour cela ? — Vous corriger de vos mauvaises habitudes, ouvrir l’oreille aux bons conseils, le cœur aux préceptes de la morale. Vous êtes un sauvage, Bernard, et soyez bien sûr que ce n’est ni votre gaucherie à faire un salut, ni votre ignorance à tourner un compliment, qui 216 REVUE DES DEUX MONDES. me choquent en vous. Au contraire, ce serait à mes yeux un charme très grand, s’il y avait de grandes idées et de nobles sentimens sous cette rudesse. Mais vos sentimens et vos idées sont comme vos ma* nières, et c’est là ce que je ne puis souffrir. Je sais que ce n’est pas votre faute, et si je vous voyais décidé à vous corriger, je vous aimerais autant à cause de vos défauts qu’à cause de vos quahtés. La compassion entraîne l’affection ; mais je n’aime pas le mal, je ne peux pas l’aimer, et si vous le cultivez en vous-même au lieu de l’ex- tirper, je ne peux pas vous aimer. Comprenez- vous cela ? — Non. — Comment, non ? — Non, vous dis-je. Je ne sens pas qu’il y ait du mal en moi. Si vous n’êtes pas choquée du peu de grâce de mes jambes, et du peu de blancheur de mes mains, et du peu d’élégance de mes paroles, je ne sais plus ce que vous haïssez en moi. J’ai entendu de mauvais préceptes dès mon enfance, mais je ne les ai pas acceptés. Je n’ai jamais cru qu’il fût permis de com- mettre de mauvaises actions, ou du moins je ne l’ai jamais trouvé agréable. Quand j’ai fait le mal, j’y ai été contraint par la force. J’ai toujours détesté mes oncles et leur conduite. Je n’aime pas la souffrance d’autrui ; je n’aime à dépouiller personne ; je méprise l’argent, dont on faisait un dieu à la Roche-Mauprat ; je sais être sobre, et je boirais de l’eau toute ma vie, quoique j’aime le vin, s’il fallait, comme mes oncles, répandre le sang pour me procu- rer un bon souper. Cependant j’ai combattu avec eux ; cepen- dant j’ai bu avec eux ; pouvais-je faire autrement ? Aujourd’hui que je peux me conduire comme je veux, à qui fais-je du tort ? à qui souhaitai-je du mal ! Votre abbé, qui parle de vertu, me prend- il pour un assassin et pour un voleur ? Ainsi, avouez-le, Edmée, vous savez bien que je suis honnête ; vous ne me croyez pas mé- chant, mais je vous déplais parce que je n’ai pas d’esprit, et vous aimez M. de La Marche, parce qu’il sait dire des niaiseries dont je rougirais. — Et si, pour me plaire, dit-elle en souriant, après m’avoir écouté avec beaucoup d’attention, et sans retirer sa main que j’a- vais prise à travers le grillage, si, pour être préféré à M. de La Marche, il fallait acquérir de ; l’esprit, comme vous dites, ne le feriez-vous pas ? — Je n’en sais rien, répondis-je après un instant d’hésitation ; Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/227 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/228 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/229 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/230 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/231 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/232 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/233 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/234 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/235 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/236 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/237 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/238 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/239 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/240 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/241 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/242 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/243 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/244 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/245 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/246 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/247 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/248 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/249 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/250 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/251 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/252 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/253 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/254 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/255 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/256 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/257 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/258 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/259 s’il n’eut, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s’il n’eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais : j’en faisais le serment chaque soir ; mais , chaque matin, je retournais, comme dit l’Écriture, à mon vomissement.

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m’en corriger. S’il n’y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée , jamais il n’y eut de mère plus tendre qu’elle. Après beaucoup de conférences avec l’abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l’habitude de notre vie , et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne , le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l’hiver, l’uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage : mon caractère s’y corrompait de plus en plus ; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi ; mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières hâtaient sa caducité. L’ennui avait gagné l’abbé ; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir, et nous partîmes ; car son père, inquiet de sa mélancolie, n’avait d’autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l’idée de connaître Paris. Et tandis qu Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars : le chevalier avec sa fille et Mlle Leblanc dans une chaise de poste ; moi, dans une autre avec l’abbé, qui disimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie , et mon valet de chambre Saint-Jean , qui faisait de profonds saints à tous les passans pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.

George Sand.

(La troisième partie au prochain numéro.)