Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie III/15

Gosselin (Tome IVp. 278-305).
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Troisième partie


CHAPITRE XV.

DÉSESPOIR D’AMOUR.


Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son valet de chambre en qui il avait toute confiance.

Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une lettre de lui.

J’attendais avec autant d’impatience que d’inquiétude la réponse de M. de Mortagne.

C’était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son silence.

Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je m’étonnais de ce que l’indifférence avait si subitement remplacé l’amour ; cela était pourtant naturel.

Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles transitions d’un refroidissement successif.

Ils vivent toujours, ou ils s’éteignent comme ils sont venus… subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes les plus cruelles.

Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup comme le guerrier qui s’aperçoit seulement en expirant qu’il est criblé de blessures et qu’il a perdu tout son sang dans le combat.

Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être fière ou honteuse… Cette désaffection me glaçait le cœur, mais bien des circonstances de ma vie m’avaient été plus douloureuses.

Était-ce du courage ? était-ce de la résignation ? était-ce de l’indifférence ?

Je surpris bientôt le secret de ma conduite.

Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry en songeant que toutes les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul être. Mon cœur me trompait-il encore ? n’était-ce pas continuer d’aimer Gontran que d’idolâtrer son enfant ?

Je ne pouvais donc pas m’abuser : l’amour maternel remplissait mon cœur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m’avait douée, n’était qu’une espérance, lorsque je me demandais quel serait le vide de mon cœur si elle m’était ravie… oh ! alors j’étais saisie de vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter vers le radieux avenir qui seul m’attachait à la vie…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards, ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique n’abrégeait pas.

À déjeuner, à dîner, j’échangeais quelques rares paroles avec Gontran, puis il rentrait chez lui, moi chez moi.

Ses habitudes étaient complètement changées.

Il ne chassait plus ; mais, malgré la rigueur de la saison, presque chaque jour il sortait à pied dans la forêt : il y passait de longues heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l’heure de la poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu’à la nuit noire.

D’autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui, il s’y faisait servir et n’en sortait pas.

Ses traits commençaient à s’altérer d’une manière effrayante ; ses joues creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, d’abattement que je ne lui avais jamais vue.

À l’heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété, il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l’une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s’il eût redouté de l’ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage.

Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le suspendit.

Un soir j’étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d’enfant que j’avais fait venir d’Angleterre ; tout-à-coup Gontran pâle, défait, presque égaré, entra en s’écriant avec un accent déchirant : — Mathilde… je ne puis plus longtemps… — Mais voyant Blondeau il s’interrompit et disparut.

Je le cherchai ; il était renfermé chez lui, je restai longtemps à sa porte sans qu’il voulût m’ouvrir.

Un autre jour il quitta les vêtements négligés qu’il portait, s’habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d’un air égaré :

— Franchement, comment me trouvez-vous ? suis-je très changé ? En un mot, ne suis-je plus capable de plaire ? ou suis-je encore aussi bien que j’étais autrefois ?

Je le regardai avec surprise… Il s’écria violemment en frappant du pied : — Je vous demande si je suis très changé, m’entendez-vous ?

À mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l’air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondre. Il sortit en fureur après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine qui se trouvait sur une table.

Enfin, l’avouerai-je ! Blondeau sut par notre maître d’hôtel que M. de Lancry s’enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu’il se faisait porter chez lui.

Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Gontran me prouvaient qu’il ressentait les violentes agitations d’une passion désespérée et qu’il voulait quelquefois chercher dans l’ivresse l’oubli de ses peines.

La pitié qu’il m’inspira me fit croire que tout amour était à jamais éteint dans mon cœur. J’étais navrée de le voir si malheureux, j’accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie contre elle.

À mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n’osais d’ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j’attendis donc une occasion favorable.

Un jour le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque où je le trouvai en allant chercher un livre.

Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre et se cacha le front dans ses deux mains.

Je m’approchai de lui tout émue.

— Gontran — lui dis-je — vous souffrez…

Il tressaillit, releva vivement sa tête…

Il pleurait !…

Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.

— Eh bien ! oui… je souffre — me dit-il avec amertume — que vous importe ?

— Écoutez-moi, mon ami — lui dis-je en prenant sa main brûlante et amaigrie ; — il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre…

— Vous ? vous ?

— Oui, par cela même que je n’ai plus pour vous d’amour ; je puis… je dois vous apporter les consolations d’une amie… Vous souffrez… je n’ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j’ai remarqué en vous depuis quelque temps.

— Eh bien ! oui… — s’écria-t-il hors de lui — pourquoi me contraindrais-je avec vous maintenant ? Oui, je l’aime avec passion ; oui, je l’aime comme un enfant, comme un insensé… oui, je l’aime comme personne n’a jamais aimé… et pourtant ses dédains sont impitoyables, c’est à cause de moi qu’elle est perdue… et elle ne veut pas même que je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé… Car, enfin, il est maintenant de mon honneur de la protéger… et… mais, tenez : pardon… pardon, c’est à vous… à vous, mon Dieu… que je dis cela.

— Et vous pouvez me le dire, Gontran, vous ne m’apprenez rien là de nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous désole… fatale… fatale passion qui m’a déjà coûté mon bonheur, et qui ne vous cause que des chagrins !

— Oh ! oui, fatale, bien fatale ! Vous ne savez pas ce qu’elle m’a aussi coûté de larmes, de désespoirs cachés, d’accès de rage impuissante, de résolutions folles ou criminelles !… Vous ne savez pas les ignobles étourdissements que j’ai demandés à l’ivresse… Oh ! cette femme infernale savait bien quel amour elle me jetait au cœur !… infâme et horrible amour… auquel je vous ai déjà sacrifiée… vous !… Tenez, je suis un misérable, ou plutôt je suis un fou… et pourtant… malgré moi, chaque jour cet amour augmente… deux fois j’ai été sur le point d’aller la rejoindre… mais je n’ai pas osé : avec un caractère aussi intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout perdre… et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur d’espoir… mais, tenez : encore pardon, mon Dieu… je vous irrite… je vous blesse.

— Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran… pour vous et pour moi, c’est une triste compensation à ce que nous avons perdu tous deux.

— Oh ! je le sais… je le sais !… Je ne puis plus compter sur votre amour, il faut y renoncer ; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi épancher mon cœur près de vous… Maintenant que vous ne m’aimez plus, cela ne peut pas vous froisser… Allez, Mathilde, je suis si malheureux, que c’est presque vous venger de moi-même que de vous avouer ce que j’endure. Oh ! si vous saviez ce que c’est que de souffrir d’une douleur muette et concentrée !…

— Je le sais, Gontran… je le sais…

— Vingt fois j’ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts passés me revenaient à la pensée, j’ai eu honte de moi-même, je n’ai pas osé… En silence, j’ai dévoré mes larmes… oui, car je pleure, vous le voyez bien… je suis faible, je pleure comme un enfant.

Et il pleurait encore ; puis, essuyant ses larmes, il s’écria :

— Mais elle est donc sans pitié, cette femme… mais elle ne réfléchit donc pas que je vous ai sacrifiée à elle… vous, noble… généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse qu’elle est, elle, perverse et infâme… Mais elle ne songe donc pas… que mon aveuglement peut avoir un terme !… Quoi qu’elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me voir à ses pieds… Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris et que haine… Oh ! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel, en me voyant revenir à vous… à vous qu’elle envie toujours quoi qu’elle dise.

— Tout retour vers le passé est impossible, Gontran, il faut renoncer à tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil.

— Eh bien ! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire ; c’est depuis que vous m’avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche : Je ne vous aime plus, que j’ai seulement senti tout ce que j’ai perdu en vous perdant… oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore… c’est de ne pouvoir plus me dire : J’ai toujours là, près de moi, un cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne et auquel je reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable…

— Oui… ce cœur était ainsi… à vous : oh ! bien à vous, Gontran.

— Mais ce cœur est encore à moi… vous vous abusez, Mathilde… un amour comme le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables ; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion : je vous le jure, je n’ai jamais mieux apprécié tout ce qu’il y a de grand, d’élevé dans votre cœur… Oh ! quelle serait sa rage, à cette femme, si elle nous croyait heureux, unis, tendrement occupés l’un de l’autre !… Quel coup mortel recevrait son orgueil ! Tenez, Mathilde… soyons sans pitié pour elle… venez, venez à Paris, et affectons de paraître devant elle plus passionnés que jamais ; elle aussi, alors, connaîtra les angoisses qu’elle nous a fait souffrir…

Cette étrange proposition me prouva l’exaltation de Gontran, et combien la passion est toujours aveugle et personnelle.

Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l’intention de me blesser, et il me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d’Ursule !

— Autrefois, — dis-je à mon mari, — ces paroles m’auraient fait un mal horrible, aujourd’hui elles me font tristement sourire… Hélas ! l’amour vous domine à ce point que vous ne vous apercevez pas que cette velléité d’un retour à moi est une nouvelle preuve de l’irrésitible influence qu’Ursule exerce sur vous.

— Mais cela est affreux pourtant… si cette femme ne doit jamais m’aimer ! — s’écria-t-il, — si elle se rit de mes souffrances, si ses dédains ne sont pas un manège de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc renoncer à l’espoir de me faire aimer un jour ? Pourquoi trouvai-je une amère volupté dans les chagrins qu’elle me cause ? Pourquoi est-ce que je l’adore enfin… quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente à mon amour ?

— Mon Dieu… mon Dieu ! — m’écriai-je en joignant les mains, — votre volonté est toute-puissante ; pour punir Gontran vous lui faites endurer tout ce qu’il m’a fait souffrir.

— Que voulez-vous dire, Mathilde ?

— Savez-vous, Gontran, qu’il y a quelque chose de providentiel dans ce qui se passe ici… Lorsque j’éprouvais pour vous une passion aveugle, opiniâtre, moi aussi je me disais : Si Gontran ne m’aime plus, pourquoi ai-je en moi l’espoir enraciné de m’en faire encore aimer ? Pourquoi son indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas ? Comme vous je me demandais cela, Gontran ; comme vous je trouvais une sorte d’amère volupté dans ces chagrins ; comme vous, chaque jour, j’affrontais vos nouveaux mépris avec une confiance désespérée… comme vous, sans doute, je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l’âme !

— Oh ! n’est-ce pas, qu’il n’y a rien de plus affreux que de se sentir entraîné par un sentiment irrésistible ! — s’écria Gontran tellement absorbé par sa personnalité, qu’il oubliait que c’était à moi qu’il parlait. — Oh ! n’est-ce pas, — reprit-il, — n’est-ce pas qu’il est affreux de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir, que l’honneur sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement ?

— Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m’avez causés, Gontran… mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je cédais à la voix du devoir, c’était l’exagération d’un noble amour… En aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant coupable… c’est l’exagération d’un criminel amour.

Un moment abattu, l’égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de nouveau. Il s’écria :

— Par le ciel ! il y a un abîme entre votre caractère et le mien… Vous êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie ; vous ne saviez rien de la vie et des passions, mais je n’en suis pas là… Après tout il ne sera pas dit qu’une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la sorte… Elle me fuit… elle ne veut pas consentir à me revoir, donc elle me craint… Oh ! je le comprends ; ce caractère insolent et hautain redoute de rencontrer un maître… La vanité ne m’aveugle pas, elle cherche à se tromper elle-même ; elle est si rusée, elle me craint tellement que, dans sa lettre, pour m’ôter tout soupçon de l’influence que j’exerce sur elle, elle attribue d’avance à mon amour-propre la juste confiance que doit me donner toute sa conduite ; car elle m’a dit ces mots : que votre orgueil n’aille pas s’imaginer que je vous fuis parce que je vous crains… c’est cela… c’est cela… Plus de doute, je m’étais désespéré trop tôt… elle me craint… donc elle m’aime… L’amour me rendait aussi aveugle qu’un écolier… Oh ! Mathilde, vous serez vengée.

J’interrompis mon mari.

— Écoutez-moi, Gontran… Tout à l’heure je vous ai vu malheureux ; quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j’ai pu un moment compatir à des peines que j’avais éprouvées, et oublier que c’était vous qui les aviez causées. Maintenant l’espoir renaît dans votre cœur ; vous me l’exprimez si durement, qu’il serait indigne de moi de vous dire un mot de plus.

— Mathilde… pardon… Mon Dieu… je suis insensé.

— Moi qui ai ma raison… je vous donnerai un dernier avis. Ursule est plus habile que vous ; vous tombez dans le piège grossier qu’elle vous a tendu.

— Un piège ? Quel piège ?

— Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l’eussiez oubliée peut-être ; mais, en vous faisant soupçonner qu’elle vous fuyait par crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d’influence sur vous et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, puisqu’elle cessait de vous voir selon sa promesse.

— C’est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de générosité — s’écria M. de Lancry.

Ce reproche me révolta.

— Eh ! quelle a donc été sa générosité, à cette femme ? Comment, après m’avoir frappée dans ce que j’avais de plus cher, elle m’a dit : Je n’ai jamais aimé votre mari, mais je l’ai rendu complice d’une infâme trahison ; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir ! Quel sacrifice ! après m’avoir fait tout le mal possible, elle renonce à un homme qu’elle n’aimait pas !

— Mais, par l’aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains, madame ! et vous avez vu qu’elle ne s’exagérait pas l’inflexible sévérité de son mari !

— Eh ! ne savait-elle pas, Monsieur, que j’étais incapable de la perdre ? Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma faiblesse. Cessez donc d’exalter si haut ce que vous appelez la générosité de cette femme… Elle me frappait dans le présent et elle ne pouvait rien pour les maux passés.

Indignée de l’égoïsme de M. de Lancry je me levai pour sortir… mais il s’approcha de moi avec confusion et me prit la main.

— Pardon — me dit-il tristement — pardon ; j’ai honte maintenant de mes paroles, je sens, hélas ! ce qu’elles ont de blessant. C’était déjà si bon à vous que de m’écouter… Pardon encore… mais je suis si malheureux que je me trouve sans force dans cette lutte ; mon énergie a pâli, je n’ai plus même la puissance de vouloir : chaque jour je renonce à mes résolutions de la veille… Cette malheureuse pensée est là, toujours là, présente et inflexible ; je ne puis lui échapper. Oh ! tenez, cette position est horrible !… Que faire, mon Dieu, que faire ?

Et cet homme d’un caractère si dur et si entier versa de nouveau des larmes.

Cette honteuse faiblesse m’indigna plus quelle ne me toucha.

— Que faire ! — lui dis-je — que faire ! vous me le demandez ? À voir votre accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à agir comme vous agissez !

— Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde…

— Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses ! Que faire, dites-vous ? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de cœur ! Écoutez-moi, Gontran : je ne suis plus aveuglée sur vous ; le moment est venu de vous parler avec une rude franchise : mon avenir et le vôtre, celui de notre enfant dépendent de la résolution que vous allez prendre aujourd’hui ! Vous m’avez épousée sans amour, vous avez commis une action qui touche au déshonneur, vous m’avez jusqu’ici rendue la plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable…

— Encore des reproches… ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde !

— Si je vous rappelle ce triste passé, c’est pour bien établir votre position et la mienne, et répondre à votre question… Que faire ? je vais vous le dire… moi… Aujourd’hui, au moment où nous parlons, il dépend encore de vous d’avoir une vie heureuse et honorée, demain peut-être il serait trop tard.

— Eh bien, oui ! éclairez-moi, consolez-moi… venez à mon aide…Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les suivrai.

— Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l’esprit, vous êtes riche ; vous êtes assez heureux pour que la preuve d’une fatale action, qui pouvait vous déshonorer, soit anéantie ; vous êtes assez heureux pour que le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous : changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l’opinion du monde vous reviendra.

— Mais, encore… comment… par quels moyens ?

— Jusqu’ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive, dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous… N’est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser ? n’avez-vous pas été militaire, diplomate ?…

— Je n’accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce gouvernement.

— Soit, vous avez raison… cette susceptibilité se comprend, par votre position… par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous et les vôtres et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués, vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de cette royale famille ; eh bien ! joignez-vous à ses courageux défenseurs.

— Me conseillez-vous donc d’aller en Vendée ?

— Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est des entraînements que je comprends, que j’excuse, que j’admire peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager : n’est-il pas d’autre moyen de servir cette opinion ?

— Mais, comment ?

— Eh ! que sais-je… À la chambre, par exemple ; n’y a-t-il pas une belle place à prendre parmi les royalistes ?

— À la chambre, vous n’y songez pas… quelles chances d’ailleurs ?

— Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes… Les propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a laissés favoriseraient, j’en suis sûre, votre élection ; acceptez cette espérance ; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son gouvernement… Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages que nous donnent la pratique et la connaissance du monde… Vous avez autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, faites-vous aimer : jusqu’ici, ils n’ont vu en vous que le gentilhomme oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays : montrez-leur que vous êtes capable d’autre chose que de conduire votre meute ; prouvez-leur qu’on peut être d’ancienne race, qu’on peut défendre des principes que l’on croit salutaires, des droits que l’on croit divins, et qu’on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du pays… Employez à d’utiles études les longues soirées d’hiver, chaque jour parcourez nos campagnes ; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez des créatures ; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si impitoyablement rejeté : à force de bienfaits, à force de services, vous vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de vos soins, de vos travaux par le suffrage de ce pays… Donnez ce but à votre vie, Gontran… alors vous combattrez avec succès, alors vous surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve… Pour vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n’aurez plus sans doute, auprès de vous, un cœur brûlant de l’amour le plus passionné… mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira d’être courageux et bon, et puis vous vous direz que cette tâche que vous vous imposez, non seulement peut vous délivrer d’une misérable faiblesse, mais qu’elle peut aussi relever et ennoblir encore le nom que portera votre enfant… Alors Gontran… peut-être en vous voyant si changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait de vous… peut-être ce triste cœur, que je sens maintenant froid et mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel récompense quelquefois les vaillantes résolutions… Si au contraire le coup qui l’a frappé a été mortel… eh bien ! ma sérieuse amitié, l’éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée, une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous rendre moins regrettable cet amour dans le mariage dont vous parliez autrefois…

— Ce n’est pas moi… ce sont les circonstances qui ont renversé cet espoir !… Nous avons aussi eu de beaux jours !

— De trop beaux jours, Gontran !… Un de vos torts a été de me rendre d’abord trop heureuse, sachant qu’une telle félicité ne pouvait pas durer… mon tort à moi a été de croire à la continuation d’un pareil bonheur !.. Quand les mécomptes sont venus, je n’ai pas eu le courage de prendre résolument un parti ; ma délicatesse est devenue une susceptibilité outrée, je n’ai su que souffrir. Il a fallu ce désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison… Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd’hui eût fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets : je vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens… mais, encore une fois, moi j’avais cru à vos paroles… la déception a été terrible ! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma raison s’était obscurcie, affaiblie ; mais, je le sens, elle s’est affermie, agrandie, élevée par la conscience des nouveaux devoirs que la nature m’impose… maintenant je vois, je juge et je parle autrement.

— Autrement… oui, autrement en effet — me dit Gontran qui m’avait écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de m’interrompre. — Comment, Mathilde ? comment ! c’est vous… vous que j’entends ? vous toujours si faible… si résignée !…

— Eh bien, répondez, Gontran… me direz-vous encore en pleurant ces mots indignes de vous… Que faire ?… contre la passion insensée qui m’obsède…

— Non, non ! — s’écria M. de Lancry — non ! vous serez comme toujours, mon bon ange !… vos nobles et sévères paroles m’ont ouvert un horizon tout nouveau… Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion… J’aurai un double but à atteindre, une double récompense à espérer, me réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble cœur que j’ai perdu… Oh ! noble femme parmi les plus nobles femmes, quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques forfanteries d’Ursule, quand je compare l’émotion pure, salutaire, qu’il me cause, les idées généreuses qu’il éveille en moi, aux ressentiments amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne puis comprendre combien j’ai pu à ce point vous méconnaître, vous sacrifier… Oh ! Mathilde, pour me donner du courage, pour m’affermir dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager de votre cœur cessera bientôt ! Cette vie nouvelle me serait si douce, partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois…

— Cela est impossible, Gontran ; je vous le répète, vous trouverez en moi tout l’appui, toute l’affection que le devoir m’impose, je ne puis vous promettre rien de plus. Notre mariage d’amour a passé, un mariage de convenance lui succède : ce seront des relations calmes et tristes, mais remplies de sollicitude et de sincérité… Je ne veux pas me faire valoir, Gontran, mais enfin, réfléchissez à tout ce qui s’est passé entre nous et voyez si je ne me conduis pas…

— Comme la plus généreuse des femmes, c’est vrai, mille fois vrai ! l’habitude du bonheur rend si exigeant… que je ne puis me contenter de ce que je ne mérite même pas.

— Allons, courage, courage, Gontran ; la vie peut être belle encore pour vous ; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux triomphes vous consoleront… Peut-être même un jour ne regretterez-vous rien… peut-être serai-je la seule à m’apercevoir de la différence qui régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige aujourd’hui… Une existence nouvelle peut commencer pour vous… courage, courage… Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui sont plus malheureux que vous.

— Oui, oui, courage, Mathilde… vous le verrez, je serai digne de vous… De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer pour moi… Vous avez éveillé dans mon cœur une louable ambition ; je vais suivre vos conseils, en un mot… Malgré moi, d’ailleurs, je regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d’une famille à qui je dois tout… C’était presque une lâcheté. Oh ! merci à vous de m’en avoir fait honte. ......

Je l’avoue, cet entretien me donna quelque espoir, je remerciai Dieu de m’avoir si bien inspirée.

Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j’avais donnés à Gontran, plus je m’en applaudissais.

Si l’ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite assez pour étouffer la passion qu’il ressentait pour Ursule.

Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une position considérable.