Marie-Claire/60

Eugène Fasquelle (p. 242-245).



Un matin, un des deux bouchers poussa une exclamation en prononçant mon nom. Sœur Désirée-des-Anges s’approcha, et moi je regardai le garçon, toute surprise : c’était un nouveau, mais je ne fus pas longtemps à le reconnaître. C’était l’aîné des enfants de Jean le Rouge. Il s’avançait tout joyeux de me rencontrer ; il parla tout de suite de ses parents qui avaient enfin trouvé une bonne place au château du Gué Perdu. Lui, n’avait aucun goût pour le travail des champs, et il avait voulu entrer chez un boucher de la ville.

Il se reprit très vite pour me dire que le Gué Perdu se trouvait tout près de Villevieille et il me demanda si je le connaissais ; je fis un signe de tête, pour dire que je le connaissais.

Alors il continua, disant que ses parents y étaient installés depuis plusieurs mois, et qu’il y avait eu une belle fête la semaine dernière à l’occasion du mariage de M. Henri Deslois.

J’entendis encore quelques mots que je ne compris pas ; puis, le jour éclatant des cuisines se changea en nuit noire, et je sentis que les dalles s’enfonçaient et m’entraînaient dans un trou sans fond.

Je sentis encore que sœur Désirée-des-Anges venait à mon secours, mais déjà une bête s’était accrochée à ma poitrine. Il sortait d’elle un bruit qui m’était très douloureux à entendre. C’était comme un horrible sanglot qui s’arrêtait toujours au même endroit. Puis le jour revint, et j’aperçus au-dessus de moi le visage de sœur Désirée-des-Anges, et celui de Mélanie. Elles souriaient toutes deux du même sourire inquiet, et le visage large de Mélanie avait une grande ressemblance avec le visage fin et décoloré de sœur Désirée-des-Anges.

Je me dressai sur le lit, tout étonnée d’être couchée en plein jour ; mais je ne me levai pas. Le souvenir du petit Jean le Rouge me revint, et pendant des heures et des heures j’essayai d’étouffer mon mal.

Quand sœur Désirée-des-Anges entra dans la chambre à l’heure du coucher, elle s’assit sur le pied de mon lit. Elle mit encore ses mains comme les saintes, et elle me dit :

— Parlez-moi de votre peine.

Je parlai, et il me sembla que chaque mot que je prononçais emportait un peu de ma souffrance. Lorsque j’eus tout dit, sœur Désirée-des-Anges alla prendre l’Imitation de Jésus-Christ, et elle se mit à lire tout haut.

Elle lisait avec un accent doux et résigné, et il y avait des mots qu’elle traînait comme une plainte qui finit.

Les jours suivants, je revis le petit Jean le Rouge ; il parla encore du Gué Perdu, et pendant qu’il disait le contentement de ses parents, et la bonté du maître pour eux, je revoyais la maison de la colline avec son jardin fleuri et sa source dont le ruisseau descendait jusqu’à la petite rivière en se cachant sous les genêts.

Je parlais souvent d’elle à sœur Désirée-des-Anges, qui m’écoutait avec recueillement. Elle en connaissait les alentours et les moindres recoins, et un soir qu’elle restait songeuse, et que je lui en demandais la raison, elle répondit en regardant au loin :

— L’été va finir, et je pense que les arbres du jardin sont chargés de fruits !