Marie-Claire/59

Eugène Fasquelle (p. 238-241).



Bien avant le jour, je me levai pour commencer mon métier de cuisinière.

Mélanie me montra comment on soulevait les énormes marmites.

Il fallait autant d’adresse que de force. Il me fallut plus d’une semaine avant de pouvoir seulement les bouger de place.

Ce fut encore Mélanie qui m’apprit à sonner la lourde cloche du réveil : elle me montra comment on cambrait les reins pour tirer la corde. Je saisis vite le balancement du son régulier, et chaque matin, malgré le froid ou la pluie, j’avais un grand plaisir à sonner le réveil.

La cloche avait un son clair que le vent augmentait ou diminuait, et je ne me lassais pas de l’entendre.

Il y avait des jours où je sonnais si longtemps, que sœur Désirée-des-Anges ouvrait la fenêtre et me disait avec une moue suppliante :

— Assez ! Assez !

Depuis que j’étais aux cuisines, Véronique la pimbêche affectait de regarder de côté en me parlant, et si je me renseignais près d’elle pour connaître la place d’un objet, elle me l’indiquait seulement d’un geste.

Sœur Désirée-des-Anges la suivait des yeux en faisant une petite grimace du coin de la bouche.

Elle n’avait plus sa pétulance de jeune novice, mais elle restait enjouée et moqueuse.

Chaque soir, nous nous retrouvions dans notre chambre. Elle me forçait à rire par quelques remarques plaisantes sur ce qui s’était passé dans la journée.

Il arrivait, parfois, que mon rire finissait en sanglots douloureux ; alors, elle appuyait ses mains l’une contre l’autre comme les saintes, et elle disait en regardant en haut :

— Oh ! comme je voudrais que votre chagrin s’en aille !

Puis, elle s’agenouillait par terre pour prier, et souvent je m’endormais avant de l’avoir vue se relever.

Le travail des cuisines m’était très pénible. J’aidais Mélanie au récurage des marmites et au lavage des dalles.

C’était elle qui en faisait la plus grande partie ; elle était forte comme un homme et toujours prête à rendre service. Aussitôt qu’elle me voyait fatiguée, elle m’asseyait de force sur une chaise, et elle disait avec une autorité souriante :

— Prends ta récréation.

Dès les premiers jours de mon arrivée, elle m’avait rappelé la difficulté qu’elle avait eue à apprendre son catéchisme. Elle n’avait pas oublié que pendant toute une saison j’avais passé toutes mes récréations à essayer de le lui faire retenir par cœur. Et maintenant, c’était une joie pour elle de me faire reposer un instant.

Véronique était chargée de préparer les légumes et de recevoir la viande de boucherie.

Elle se tenait raide et pincée, près de la bascule où les garçons déposaient la viande.

Elle se disputait souvent avec eux, trouvant toujours que les morceaux étaient coupés trop gros ou trop petits.

Les garçons finirent par lui dire des injures, et sœur Désirée-des-Anges me chargea de recevoir les bouchers à sa place.

Elle vint tout de même le lendemain près de la bascule, mais j’étais là, avec sœur Désirée-des-Anges, qui m’expliquait la manière de peser.