Marie-Claire/58

Eugène Fasquelle (p. 225-237).



Je descendis lentement l’autre versant de la colline.

Je marchai longtemps dans la neige qui crissait sous mes pieds.

J’avais déjà fait la moitié du chemin, lorsqu’un paysan m’offrit de monter dans sa voiture. Il allait aussi à la ville, et je me trouvai bientôt devant l’Orphelinat.

Je sonnai, et tout de suite la portière m’examina par le judas.

Je la reconnus. C’était toujours Bel-Œil.

Nous l’avions surnommée ainsi parce qu’elle avait un gros œil blanc. Elle ouvrit après m’avoir reconnue aussi. Elle me fit entrer, mais avant de refermer la porte derrière moi, elle me dit :

— Sœur Marie-Aimée n’est plus ici.

Je ne répondis pas ; alors elle répéta :

— Sœur Marie-Aimée n’est plus ici.

J’entendais bien, mais je n’y apportais aucune attention ; c’était comme dans les rêves où les choses les plus extraordinaires vous arrivent, sans que cela ait de l’importance.

Je regardais son œil blanc, et je dis simplement.

— Je reviens.

Elle ferma la porte derrière moi, et elle me laissa debout sous l’auvent, pendant qu’elle allait prévenir la supérieure.

Elle revint en disant que la supérieure voulait parler à sœur Désirée-des-Anges avant de me recevoir.

À un coup de sonnette, Bel-Œil se leva, en me faisant signe de la suivre.

La neige s’était remise à tomber.

L’obscurité était presque complète chez la supérieure.

Je ne vis tout d’abord que le feu qui flambait en sifflant. Une voix me fit regarder plus près. La supérieure disait :

— Alors vous revenez ?

J’essayai de fixer mes idées ; je ne savais pas bien si je revenais. Elle reprit :

— Sœur Marie-Aimée n’est plus ici.

Je crus que c’était le mauvais rêve qui continuait, et je toussai pour me réveiller ; puis je regardai le feu, et je tâchai de savoir pourquoi il sifflait. La supérieure dit encore :

— Est-ce que vous êtes malade ?

Je répondis :

— Non.

La chaleur me ranimait, et je me sentais mieux.

Je comprenais enfin que j’étais revenue, et que je me trouvais chez la supérieure. Je rencontrai ses yeux fixes et me rappelai tout.

Elle disait en se moquant :

— Vous n’avez pas beaucoup changé ; quel âge avez-vous donc ?

Je répondis que j’avais dix-huit ans.

— Eh bien, reprit-elle, cela ne vous a pas beaucoup fait grandir, d’aller dans le monde.

Elle mit un coude sur la table, et me demanda pourquoi je revenais.

Je voulais répondre que c’était pour voir sœur Marie-Aimée ; mais j’eus peur de l’entendre encore me dire que sœur Marie-Aimée n’était plus ici, et je restai silencieuse.

Elle tira d’un tiroir une lettre qu’elle glissa sous sa main ouverte, et dit de l’air ennuyé d’une personne que l’on dérange pour peu de chose :

— Cette lettre m’avait déjà appris que vous étiez devenue une fille orgueilleuse et hardie.

Elle repoussa la lettre d’un geste las, et après avoir respiré longuement, elle dit encore :

— On va vous envoyer aux cuisines, en attendant qu’on vous trouve une autre place.

Le feu sifflait sans relâche. Je continuais de le regarder sans parvenir à reconnaître laquelle des trois bûches faisait entendre ce sifflement.

La supérieure haussa sa voix monotone pour attirer mon attention. Elle me prévenait que sœur Désirée-des-Anges me surveillerait étroitement, et qu’il ne me serait pas permis de parler à mes anciennes compagnes.

Je la vis faire un geste vers la porte, et je sortis dans la neige.

Tout là-bas, de l’autre côté des allées, je voyais les cuisines. Sœur Désirée-des-Anges, longue et droite, m’attendait à la porte. Je ne voyais d’elle que sa cornette et sa robe noire, et je l’imaginais vieille et sèche.

L’idée me vint de me sauver ; je n’avais qu’à courir jusqu’à la porte ; je dirais à Bel-Œil que j’étais venue en visite ; elle me laisserait sortir et tout serait dit.

Au lieu d’aller du côté de la porte, je me dirigeai vers les bâtiments où s’était passé mon enfance.

Je ne savais pas pourquoi j’y allais. Mais je ne pouvais pas m’empêcher d’y aller. Je ressentais aussi une grande fatigue, et j’aurais voulu m’étendre pour dormir longtemps.

Le vieux banc était toujours à sa place ; j’écartai de la main la neige qui le recouvrait ; et je m’assis en m’appuyant au tilleul, comme autrefois M. le curé.

J’attendais quelque chose, et je ne savais pas quoi. Je regardai la fenêtre de la chambre de sœur Marie-Aimée.

Elle n’avait plus ses beaux rideaux de mousseline brodée, mais elle avait beau être pareille aux autres, je la trouvais quand même différente, et, si les épais rideaux de calicot ne déparaient pas les autres fenêtres, ils lui faisaient à elle comme un visage aux yeux fermés.

La nuit commença à tomber sur les allées, et les lumières s’allumaient à l’intérieur des salles.

Je voulais me lever du banc ; je pensais : « Bel-Œil va m’ouvrir la porte. »

Mais mon corps était comme écrasé, et il me semblait que des mains larges et dures se posaient lourdement sur ma tête, et toujours ces mots revenaient comme si je les avais prononcés tout haut : « Bel-Œil va m’ouvrir la porte. »

Mais voilà qu’une voix pleine de pitié disait près de moi :

— Je vous en prie, Marie-Claire, ne restez pas ainsi dans la neige !

Je relevai la tête : j’avais devant moi une toute jeune religieuse dont le visage était si beau, que je ne me souvenais pas d’en avoir jamais vu de pareil.

Elle se pencha pour m’aider à me lever, et comme j’avais de la peine à me tenir debout, elle passa mon bras sous le sien pendant qu’elle disait :

— Appuyez-vous sur moi.

Je vis aussitôt qu’elle me conduisait vers les cuisines, dont la large porte vitrée était tout éclairée.

Je ne pensais plus à rien. La neige, qui tombait fine et dure, me piquait le visage, et je sentais de violentes brûlures aux paupières. En entrant dans les cuisines, je reconnus les deux jeunes filles qui se tenaient devant le grand fourneau carré.

C’étaient Véronique la pimbêche et la grosse Mélanie, et il me sembla entendre sœur Marie-Aimée quand elle les nommait ainsi.

Seule, la grosse Mélanie me fit un petit signe au passage, et j’entrai avec la jeune sœur dans une chambre éclairée par une veilleuse.

Cette chambre était séparée en deux par un grand rideau blanc.

La jeune sœur me fit asseoir sur une chaise qu’elle tira de derrière le rideau, et elle sortit sans rien dire.

Un peu après, la grosse Mélanie, et Véronique la pimbêche entrèrent pour mettre du linge propre au petit lit de fer qui était à côté de moi.

Quand elles eurent fini, Véronique, qui avait évité de me regarder, se tourna vers moi pour me dire qu’on n’aurait jamais cru que je serais revenue. Elle avait un air méprisant comme si elle me reprochait une chose honteuse.

La grosse Mélanie joignit ses mains sous son menton. Elle penchait toujours la tête de côté, comme quand elle était petite fille. Elle me dit avec un sourire affectueux :

— Je suis bien contente qu’on t’ait mise aux cuisines.

Puis, elle tapota un peu le lit.

— Tu prends ma place, c’est moi qui couchais ici.

Elle montra du doigt le rideau en baissant la voix :

— Sœur Désirée-des-Anges couche là.

Quand elles furent sorties en fermant la porte derrière elles, je me rapprochai du lit de fer.

Ce grand rideau blanc m’impressionnait. Il me semblait voir remuer des ombres dans le creux des plis que la veilleuse n’éclairait pas.

Mon attention fut détournée par la cloche du dîner. J’en reconnaissais le son, et, malgré moi, j’en comptais les coups.

Puis le silence se fit, et la jeune sœur entra de nouveau dans la chambre. Elle m’apportait un bol de bouillon tout fumant.

Elle fit glisser le grand rideau sur sa tringle ; et elle eut presque le même geste que Mélanie quand elle dit :

— Voici votre chambre, et voici la mienne !

Je fus tout de suite rassurée en voyant que son petit lit de fer était pareil au mien. Je commençais à penser que j’avais devant moi sœur Désirée-des-Anges, mais je n’osais pas y croire et je le lui demandai.

Elle fit « oui » de la tête, et tout en approchant sa chaise de la mienne, elle dit en mettant son visage dans la lumière :

— On dirait que vous ne me reconnaissez pas !

Je la regardai sans répondre.

Non, je ne la reconnaissais pas : j’étais même sûre de ne l’avoir jamais vue, car je n’imaginais pas qu’on pût oublier ses traits lorsqu’on les avait vus une seule fois.

Elle fit une petite moue comique en disant :

— Je vois bien que vous ne vous souvenez plus de cette pauvre Désirée Joly.

Désirée Joly ?… ah ! si je m’en souvenais ! c’était une jeune fille qui faisait son noviciat ; elle avait un visage plus rose que les roses, elle avait aussi une taille fine, et elle était rieuse et aimante. Elle sautait si fort, quand elle jouait à la ronde avec nous, que sœur Marie-Aimée lui disait souvent :

— Voyons, mademoiselle Joly, pas si haut, on voit vos genoux.

Et maintenant, j’avais beau regarder sœur Désirée-des-Anges, il m’était impossible de faire le plus petit rapprochement. Elle dit :

— Oui, le vêtement de religieuse nous change beaucoup !

Elle releva ses manches d’un geste vif, et avec la même petite moue de tout à l’heure, elle dit encore :

— Oubliez que je suis sœur Désirée-des-Anges, et rappelez-vous que Désirée Joly vous aimait bien autrefois.

Elle reprit avec vivacité :

— Oh ! moi, je vous ai reconnue tout de suite. Vous avez toujours votre figure de petite fille.

Quand je lui dis que j’avais imaginé une sœur Désiré-des-Anges bien vieille et bien méchante, elle répondit :

— Nous nous étions trompées toutes les deux ; on vous avait montrée à moi comme une fille vaniteuse et arrogante. Mais quand je vous ai vue pleurer au milieu de toute cette neige, j’ai pensé que vous aviez surtout de la peine et je suis allée vers vous.

Après m’avoir aidée à me mettre au lit, elle sépara la chambre avec le rideau, et je m’endormis aussitôt.

Mais c’était un mauvais sommeil. Je me réveillais à tout instant ; j’avais toujours une grosse pierre sur la poitrine, et quand je réussissais à la rejeter, elle se partageait en plusieurs morceaux, qui retombaient sur moi, et m’écrasaient les membres.

Puis je rêvai que je me trouvais sur une route pleine de pierres coupantes. J’y marchais avec une extrême difficulté ; de chaque côté de la route, il y avait des champs, des vignes, des maisons.

Toutes les maisons étaient couvertes de neige, tandis qu’un beau soleil éclairait les arbres chargés de fruits.

Je quittais la route pour entrer dans les champs, et je m’arrêtais à tous les arbres, pour goûter à chaque fruit, mais tous étaient amers, et je les rejetais avec dégoût.

Je cherchais à entrer dans les maisons couvertes de neige, mais aucune n’avait de porte. Je revins sur la route, et voilà que les pierres s’amoncelèrent autour de moi en si grande quantité qu’il me fut impossible d’avancer. Alors, j’appelai à mon secours ; j’appelai de toutes mes forces, sans que personne entendît. Et quand je sentis que j’allais être ensevelie sous l’énorme monceau, je fis un tel effort pour me dégager, que je me réveillai.

Pendant un instant, je crus que je rêvais encore ; le plafond de la chambre me parut à une hauteur extraordinaire. La tringle qui soutenait le rideau blanc brillait par endroits, et la branche de buis clouée au mur allongeait son ombre jusque sur la Vierge, qui tendait les bras dans son coin.

Puis un coq chanta. Il recommença plusieurs fois comme s’il eût voulu effacer son premier chant, qui s’était arrêté court, comme un cri d’angoisse.

La veilleuse se mit à grésiller. Elle pétilla longtemps avant de s’éteindre, et, quand tout fut devenu noir dans la chambre, j’entendis la respiration mince et régulière de sœur Désirée-des-Anges.