Marie-Claire/53

Eugène Fasquelle (p. 204-211).



Depuis que Jean le Rouge était parti, je ne savais que faire de mon temps après la messe. Chaque dimanche, je passais devant la maison de la colline ; parfois, je regardais à travers les fentes des contrevents, et quand il m’arrivait de heurter le bois avec mon front, il rendait un son qui me faisait reculer tout effrayée.

Un dimanche, je remarquai que la porte n’avait pas de serrure. J’appuyai le doigt sur le loquet, et aussitôt la porte s’ouvrit avec un grand bruit.

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle s’ouvrît si vite, et je restai là, avec l’envie de la refermer et de m’éloigner. Puis, comme le bruit avait cessé, et que le soleil était tout de suite entré en faisant un grand carré de clarté, je me décidai à entrer aussi, en laissant la porte ouverte.

La grande cheminée n’avait plus sa crémaillère, ni ses hauts landiers ; il ne restait dans la salle que les épaisses rondelles de bois qui avaient servi de sièges aux enfants de Jean le Rouge. L’écorce en était usée, et le dessus était poli et comme ciré, à force d’avoir servi. La deuxième chambre était complètement vide ; elle n’était pas carrelée, et sur la terre battue, les pieds des lits avaient creusé des trous.

La porte du fond n’avait pas non plus de serrure, et je me trouvai bientôt dans le jardin.

Les plates-bandes conservaient encore quelques légumes d’hiver, et les arbres à fruits étaient en fleurs.

La plupart étaient très vieux ; plusieurs étaient devenus bossus, et leurs branches s’abaissaient comme si elles trouvaient que les fleurs même étaient trop lourdes à porter.

Au bas du jardin, la colline s’évasait en pente douce jusqu’à une immense plaine où paissaient des troupeaux, et tout au bout, une rangée de peupliers faisaient comme une barrière qui empêchait le ciel d’entrer dans la plaine.

Peu à peu je reconnaissais chaque endroit. Voici la petite rivière, au bas de la colline. Je ne vois pas l’eau, mais les saules ont l’air de se ranger pour la laisser passer.

Elle disparaît derrière les bâtiments de Villevieille, dont les toits sont de la même couleur que les châtaigniers, et la voilà de l’autre côté. Elle brille par endroits, entre les minces peupliers ; puis elle s’enfonce dans ce grand bois de sapins, qui paraît tout noir, et qui cache le Gué Perdu : c’est le chemin que Mme Alphonse m’a fait suivre pour aller chez sa mère… Son frère avait dû venir par le même sentier, le jour où il m’était apparu dans le buisson de houx.

Aujourd’hui, il n’y avait personne dans le sentier. Tout était d’un vert tendre, et j’avais beau regarder entre les bouquets d’arbres, aucune blouse n’apparaissait.

Je cherchais aussi des yeux le buisson ; mais il était caché par les toits de la ferme.

Henri Deslois y était venu plusieurs fois depuis le jour de Pâques. Je n’aurais pas su dire comment je le savais ; mais, ces jours-là, je ne pouvais m’empêcher d’en faire le tour.

Hier, Henri Deslois était entré dans la lingerie, pendant que j’étais seule : il avait fait un geste comme s’il allait me parler.

Aussitôt, mes yeux s’étaient attachés à lui, comme la première fois, et il était reparti sans rien dire.

Et maintenant que j’étais dans ce jardin sans clôture, tout entouré de genêts fleuris, le désir me venait d’y vivre toujours.

Un gros pommier se penchait à côté de moi, et trempait le bout de ses branches dans la source.

La source sortait du tronc creux d’un arbre, et le trop-plein s’en allait en petits ruisseaux à travers les plates-bandes.

Ce jardin plein de fleurs et d’eau claire me paraissait le plus beau jardin de la terre, et quand je tournais la tête vers la maison grande ouverte au soleil, j’attendais toujours qu’il en sortît des êtres extraordinaires.

Cette maison basse et sans couleur me semblait pleine de mystère : il sortait d’elle des petits glissements brusques et irréguliers, et tout à l’heure, j’avais bien cru entendre le bruit que faisait Henri Deslois quand il posait le pied sur le seuil de la ferme de Villevieille.

J’avais écouté, comme si j’espérais le voir s’approcher. Mais le bruit de pas ne s’était pas renouvelé, et bientôt je m’aperçus que les genêts et les arbres faisaient entendre toutes sortes de sons mystérieux.

J’imaginais que j’étais un jeune arbre, que le vent pouvait déplacer à son gré. Le même souffle frais qui balançait les genêts passait sur ma tête et emmêlait mes cheveux ; et pour imiter le pommier, je me baissais, et trempais mes doigts dans l’eau pure de la source.

Un nouveau bruit me fit regarder vers la maison, et je n’eus aucune surprise en voyant Henri Deslois dans l’encadrement de la porte.

Il était tête nue, et les bras ballants.

Il fit deux pas dans le jardin, et son regard s’en alla au loin dans la plaine.

Ses cheveux étaient séparés sur le côté, et son front s’allongeait très loin vers les tempes.

Il resta un long moment sans bouger ; puis, il se tourna tout à fait vers moi.

Deux arbres seulement nous séparaient ; il fit encore un pas, il prit d’une main le tout jeune arbre qui était devant lui, et les branches fleuries firent comme un bouquet au-dessus de sa tête. La clarté était si grande, qu’il me semblait que l’écorce des arbres brillait et que chaque fleur rayonnait, et, dans les yeux d’Henri Deslois, il y avait une douceur si profonde, que je m’avançai vers lui sans aucune honte.

Il ne fit pas un mouvement, mais quand je m’arrêtai devant lui, son visage devint plus blanc que sa blouse, et sa bouche trembla.

Il prit mes deux mains, qu’il appuya fortement contre ses tempes, et il dit d’une voix très basse :

— Je suis comme un avare qui a retrouvé son trésor.

En ce moment, la cloche de l’église de Sainte-Montagne se mit à sonner. Les sons montaient la colline en courant, et après s’être reposés un instant au-dessus de nous, s’en allaient se perdre plus haut.

Les heures passèrent avec le jour, les troupeaux disparurent un à un de la plaine : une vapeur blanche se leva de la petite rivière ; puis le soleil passa derrière la barrière de peupliers, et les fleurs des genêts commencèrent à devenir plus sombres.

Henri Deslois me ramena sur le chemin de la ferme ; il marchait devant moi, dans le sentier étroit, et quand il me quitta un peu avant l’allée des châtaigniers, je sentis que je l’aimais plus que sœur Marie-Aimée.

La maison de la colline devint notre maison.

Chaque dimanche j’y retrouvais Henri Deslois, et, comme au temps de Jean le Rouge, je rapportais le pain bénit que nous partagions en riant.

Il y avait en nous comme une folie de liberté, qui nous faisait courir autour du jardin, et mouiller nos souliers dans le ruisseau de la source.

Henri Deslois disait :

— Le dimanche, j’ai aussi dix-sept ans !

Parfois, nous faisions de longues promenades dans les bois qui entouraient la colline.

Henri Deslois ne se lassait pas de m’entendre raconter mon enfance avec sœur Marie-Aimée. Nous parlions aussi d’Eugène, qu’il connaissait. Il disait qu’il était de ceux qu’on aime à avoir pour amis.

Je lui dis aussi combien j’avais été mauvaise bergère ; et tout en pensant qu’il allait se moquer de moi, je racontai l’histoire du mouton enflé. Il ne se moqua pas, il passa seulement un doigt sur mon front, en disant :

— Il faut beaucoup d’amour pour guérir ça !