Marcel Faure/10

Imprimerie de Montmagny (p. 190-202).


LE SOUFFLET


Il était nuit, et la séance se continuait, ardente et haineuse. Un des lieutenants de Didier dit à l’oreille du premier ministre : « Marcel Faure est dans la galerie.

— Il y a des gens qui aiment à se regarder mourir. Faure est un de ceux-là… Dis-moi, est-ce lui qui a commandé à la gauche de faire pareil tapage ?

— Possible ! Mais, voyez-vous ses amis, Félix et Jean ? Comment peuvent-ils être si calmes, à l’heure décisive ?

— C’est vrai. Ils n’ont pas lâché une parole depuis le commencement du débat. Ils sont redoutables. J’ai toujours craint les chiens qui n’aboient pas.

— Ministre, j’ai peur que la séance se prolonge indéfiniment. Tout le monde veut parler. Le président est sur les dents.

— Je parlerai tout à l’heure. On m’écoutera, sinon…

Didier se lève enfin au milieu des acclamations de la droite et des imprécations de la gauche. La face impassible, le regard ironique, il dévisage cette foule hurlante, qui, bientôt, semble domptée par son assurance. Il commence :

« La société, fatiguée de combattre et rendue folle à force de contempler ses plaies et de lécher ses blessures, veut la paix et la guérison. La paix ! elle nous sollicite de toutes parts, et quand elle demande aux hommes de s’unir pour le travail et le progrès, de devenir la communauté universelle où la justice et la charité deviendront la loi unique, nous nous retranchons dans les férocités de l’atavisme, oubliant qu’il est inutile et insensé de mettre des entraves à la formidable évolution qui pousse les hommes vers l’égalité.

« On a dit de nous que nous sommes les démolisseurs de l’ordre et les destructeurs de l’équilibre social. Pour prouver cette assertion, il faudrait d’abord établir que la société actuelle jouit de l’ordre et qu’elle est plutôt équilibrée qu’équilibriste. N’est-elle pas convulsée de coliques et secouée par une fermentation de colères terribles ? N’est-elle pas depuis des siècles, selon l’expression d’un Clémenceau, « sur des pointes de rasoir » ? N’est-elle pas tiraillée, déchirée, ensanglantée, à époques fixes, par suite des doctrines anti-humaines, au nom desquelles les puissants du jour ne reculent devant aucune injustice, aucun crime ? N’est-ce pas au nom de l’ordre et de l’équilibre que les buveurs de sang de mil neuf cent quinze firent égorger vingt millions d’hommes ? (Protestations de la gauche. — Une voix : « Les Bolchévistes ont parlé comme vous. »)

— Les Bolchévistes ! Qui a fait le Bolchévisme ? Qui sont les véritables assassins ? Ce ne sont ni les Trotsky ni les Lenine, mais bien les autocrates qui, méconnaissant les droits de l’homme, le respect dû à la liberté, ont mis les populations esclaves dans des pressoirs d’infamie, pour les fouler de leurs bottes sanglantes et en exprimer le jus écarlate qu’ils prenaient plaisir à boire dans des coupes d’argent. Le Bolchévisme, il a germé sous le manteau de Catherine de Russie, et il s’est épanoui sous les jupes de la dernière tzarine, juste à temps pour que le dernier des tzars vînt s’y briser le crâne.

« Mais n’ayez pas peur ! Nous n’aurons pas besoin de promener le fer et le feu à travers les Amériques pour établir les dogmes sauveurs par lesquels le monde nouveau sera régénéré dans la paix et l’harmonie. L’Amérique est un continent de liberté, où la civilisation s’est implantée en terre vierge, où une tradition malsaine et vermoulue n’a pas eu le temps de prendre racine. Nous n’avons pas de passé, nous n’avons ni les pieds ni le cœur entravés dans des institutions contraires au progrès social. Nous ne grandissons que dans le présent et dans l’avenir, et, comme tels, nous ne craignons ni la liberté ni l’égalité ! » (Applaudissements à droite. — Des voix à gauche : « C’est un discours séditieux ! » — Une autre voix : « Des faits ! Des faits ! Assez de phrases ! »)

— Vous voulez que je vous parle d’expérience, continuait Didier. L’expérience, c’est nous qui la faisons. Fouillez l’histoire. Qu’y voyez-vous ? Une ascension graduelle des classes inférieures, une série d’étapes à chacune desquelles se rompt un des liens de l’humanité esclave. Mais, chaque fois que disparaît un anneau de la chaîne, le corps du monde se crispe, ses membres s’agitent, sa bouche crie comme celle d’un malade sentant le bistouri dans ses chairs. Nous sommes à une de ces étapes douloureuses, mais nécessaires, qui verra une fois encore le triomphe de la justice et du bon sens, et la défaite finale des Molochs de la finance et du pouvoir. »

Entrant dans le vif du sujet, Didier développa les raisons qui engageaient son gouvernement à décréter la journée de huit heures pour tous les ouvriers. Il eut des mouvements très pathétiques. Il s’apitoya sur le sort de l’humble père de famille, se levant à six heures du matin et besognant jusqu’à la fin du jour, usant ses forces et sa vie, ahuri par les hurlements d’une impitoyable mécanique, perdant son caractère et son originalité, maudissant la société qui le fit naître bête de somme et qui mit dans les mains des puissants le fouet qui le flagellait.

Touchant aux actions de travail, il répondit à cette objection que le partage des profits a toujours été demandé à grands cris par les ouvriers syndiqués. Il affirma que les ouvriers ont eu tort de faire cette demande, et que, depuis que le système a été mis en pratique, le capitaliste s’en est servi pour camoufler ses desseins de domination et d’écrasement. La coopérative, d’après lui, n’est qu’une forme nouvelle et plus raffinée de l’asservissement du travail. L’ouvrier repousse tout compromis qui menace sa liberté, toute alliance qui lui mettra au cou le collier dont il est question dans « le chien et le loup », de La Fontaine.

« Le système coopératif, s’écrie à la fin le premier ministre, nous n’en voulons pas d’autre que celui qui amènera la coopération des efforts du prolétariat universel contre le tsarisme républicain ou représentatif, contre toutes les formes de pouvoir, qui, sous le faux nom d’élu du peuple, cultivent le régime de la division par castes et des luttes de classes. De demi-mesures, nous n’en voulons pas ! De tactiques pouvant arrêter l’œuvre de l’internationalisme ouvrier, nous en voulons encore moins ! Vous, qui nous combattez, enfermez-vous dans un nationalisme étroit, mettez des frontières à votre amour de l’humanité, soyez les Grecs, pour lesquels les autres humains n’étaient que des barbares. Vous n’empêcherez pas l’ouvrier d’avoir le cœur large comme le monde et d’aimer toutes les patries qu’il a faites siennes ! » (Applaudissements à droite. — À gauche : « Juif errant ! »)

— Au lieu d’une patrie, vous les aurez toutes, oui, toutes les patries fondues en une seule, passées au creuset des mêmes souffrances, des mêmes travaux et de la même charité !

« Je respecte les traditions, l’histoire, les mœurs et les habitudes de chaque nation, je la trouve belle, cette radieuse diversité des races, des langues et des croyances ; je désire que chacun de nous garde un culte et une préférence pour la terre conquise, gardée, embellie et aimée par nos ancêtres ; mais il ne faut pas que l’amour du sol natal dégénère en fanatisme et devienne une menace pour les autres peuples qui ont droit à la vie et à l’amour. Ici, messieurs, commence la mission du syndicalisme international, qui, réunissant les ouvriers des divers pays dans une communauté d’intérêts et d’aspirations, résout le problème de la fraternité universelle, que la révolution de quatre-vingt-neuf avait entrevue sur les degrés de la guillotine, où fut décapitée la doctrine de l’impérialisme d’État. »

Dans la dernière partie de son discours, Didier s’attaqua aux institutions scolaires fondées par des particuliers et vivant en marge des écoles de l’État. D’après lui, c’est l’esprit international qu’on doit infuser à l’enfant, non pas l’esprit régional ou national, qui lui crée une mentalité étroite d’où naîtront tous les conflits de races et de nationalités.

En terminant, il s’écria : « Nous allons refondre la société sans verser une goutte de sang. Les pacifistes c’est nous ! Il se peut que, notre œuvre terminée, les passions humaines défigurent le monument que nous aurons élevé à la concorde et à l’égalité ; il se peut que le souffle de l’homme, vicié depuis tant de siècles, souille la pureté de notre pensée féconde. Qu’importe ! Nous aurons tout de même franchi une étape, et l’humanité, plus rapprochée des sommets, nous bénira ! (Applaudissements).

« Peut-être aussi sommes-nous les instruments de l’éternel esprit d’évolution qui anime l’âme des planètes et les conduit aux destinées que leur a tracé le doigt divin. C’est pourquoi, je ne saurais mieux terminer que par ces paroles de Renan qu’anime un souffle prophétique : « Courage ! Courage, nature ! Poursuis comme l’astérie sourde et aveugle qui végète au fond de l’océan, ton obscur travail de vie ; obstine-toi ; répare pour la millionième fois la maille du filet qui se casse, refais la tarière qui creuse, au dernières limites de l’attingible, le puits d’où l’eau vive jaillira. Vise, vise encore le but que tu manques depuis l’éternité ; tâche d’enfiler le trou imperceptible du pertuis qui mène à un autre ciel. Tu as l’infini de l’espace et l’infini du temps pour ton expérience. Quand on a le droit de se tromper impunément, on est toujours sûr de réussir. Heureux ceux qui auront été les collaborateurs de ce grand succès final qui sera le complet avènement de Dieu… Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est l’aboutissement d’un travail séculaire. Pour moi, je ne me suis jamais senti plus ferme dans ma foi libérale que quand je suis resté des heures à écouter sonner les cloches de la ville d’Ys. »

Au dernier mot, les applaudissements éclatèrent. D’un bloc, la députation ouvrière et une partie des galeries se levèrent, électrisées par cette éloquence qui semblait le cri d’un monde inconnu et mieux inspiré. Puis l’enthousiasme apaisé s’effrita dans un ruissellement de murmures.

Un froid silence accueillit les premières paroles de Félix Brunelle, le leader de l’opposition. Les anti-socialistes eux-mêmes, affaissés dans la certitude de la défaite, disaient : « À quoi bon ? Ils sont le nombre. »

— Ce qui fait, ce soir, la force de nos adversaires, dit Félix, c’est l’accent de sincérité de leurs orateurs. Leurs paroles sont si convaincues, si musicales, si gonflées d’illusions généreuses, que l’Opposition, un moment perdue dans un dédale de vérités tronquées, bombardée de bulles crevantes, a été tentée d’abandonner la lutte et de crier au premier ministre :

« Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix. »

« Mais nous nous sommes ravisés. Pourquoi ? Parce qu’il y a une Chimène et qu’il y a un prix, et que nous comptons que cette Chimène et ce prix empêcheront tous les honnêtes gens qui composent cette assemblée de voter une mesure dont le mobile est frappé à l’effigie de Sa Majesté le Roi. (Mouvement à droite. — Le visage de Didier s’assombrit.).

— « Pour une fois, le pays n’en voudra pas à l’Opposition d’avoir empêché une bande de comédiens de commettre une mauvaise action ». (Des voix : « À l’ordre ! »)

Le président — Je prie l’orateur de ne pas se servir de termes injurieux.

Félix — Contre quel mot vous insurgez-vous ? « Comédien ?» Je le retire et je lui substitue ceci : Nous empêcherons une troupe d’artistes de commettre une mauvaise action. Sachez-le bien, ce n’est pas l’amour de la fraternité universelle, qui pousse nos adversaires à démolir l’une des plus admirables institutions canadiennes : c’est la soif du métal !

« Je suis heureux, ce soir, de faire du mal, beaucoup de mal, à la droite de cette illustre assemblée, et ce bonheur se double, chez moi, de la conviction qu’en la souffletant, je porterai aux ouvriers de mon pays un message de délivrance et de vraie liberté.

« Jamais je n’ai flatté les passions du peuple ; jamais je n’ai incité personne à la haine et à la révolte contre une société qui n’est pas parfaite, peut-être, mais qu’il serait désastreux autant que criminel de bouleverser. Je ne puis tout de même m’empêcher d’exprimer mon admiration pour le travailleur qui est toujours l’un des premiers rendus sur la scène du sacrifice et de l’abnégation. Il mérite, de la part du capital, une condescendance qui se traduise, non seulement par des paroles, mais par des actes. (Une voix : « Pourquoi parlez-vous de capital ? Vous savez bien que nous n’en voulons pas. »)

— Vous en voudrez ! Il est votre vie à tous ! Et, qui sait si, en combattant le capital, certains d’entre vous n’ont pas qu’un désir : se faire du capital ? En voulez-vous la preuve ? Écoutez bien ce que je vais vous dire.

« J’accuse le gouvernement, ou plutôt le chef du ministère, patron de la mesure proposée, d’avoir vendu son influence à des industries américaines aux dépens de l’industrie métallurgique et mécanique de Valmont. (Les bancs de la droite s’agitent. Didier est devenu cramoisi. Une bordée d’injures s’abat sur l’orateur qui ne bronche pas. Le président est affolé. Des voix de la gauche crient : Silence ! Silence ! Qu’on laisse parler ! ») !

— Vous brûlez tous de savoir, dit Félix. Je m’empresse de vous satisfaire, afin de ne pas trop prolonger le supplice du coupable. Voici : Il lut d’une voix forte et bien timbrée le contrat dans lequel Didier avait signé son arrêt de mort.

Aux déclarations foudroyantes que contenait cet écrit, la démence s’empara du premier ministre. Il était là, hébété, boulonné à son siège, incapable d’articuler une parole. Les cris de « Honte ! Honte ! » tombaient sur lui comme des coups de marteau. Des galeries frémissantes pleuvaient des colères. Enfin, le service d’ordre intervint, et l’on procéda au vote.

Le gouvernement était battu par huit voix. C’était le renversement du ministère.

Quand Didier se leva, il chancelait. Sa voiture l’attendait à la porte de l’hôtel du gouvernement. Il allait y monter quand une femme l’arrêta : « Didier ! Un instant ! »

— Ah ! Germaine ! Tu es une misérable ! Tu m’as trahi ! Va-t’en !

— Je ne m’en vais pas ! Et toi, reste ! J’ai deux mots à te dire.

— Parle ! Dépêche-toi !

Alors, elle s’approcha si près de lui qu’il sentit son haleine. Instinctivement, il eut peur et il recula d’un pas. « Je suis contente de te voir tomber. Je ne croyais pas qu’on pût trouver tant de délices dans la vengeance ! Je n’ai aimé qu’un homme au monde, Marcel Faure. Je l’ai perdu par ta faute.»

— Hystérique ! murmura-t-il en s’éloignant.

— Arrête ! dit-elle impérieusement. Il faut que je t’humilie davantage. Il se retourna, et, au moment où son visage était droit vers elle, il reçut un violent soufflet sur la bouche.

Germaine Mondore s’enfuit dans la nuit.