Marcel Faure/11

Imprimerie de Montmagny (p. 203-214).


LE RETOUR


Pendant la bataille parlementaire où le document volé par Claire Dumouchel joue un si grand rôle, la jeune fille se prépare à quitter la maison de Marcel Faure. Le train qui doit la conduire à Montréal va passer une heure après minuit. Elle ne se sent plus la force de rester près de son bien-aimé. Elle lui écrit le billet suivant :


Mon cher Marcel,
Les événements qui viennent de se dérouler et qui ont failli détruire ton œuvre m’ont profondément affligée, mais ne crois pas qu’ils soient la cause de mon départ de chez toi. Si je m’en vais, c’est que je n’ai plus le courage de garder le secret que m’a confié ta mère, au moment de mourir. Ce secret, je te le livre avant de partir, afin que tu ne penses pas que je sois devenue folle.
Je ne suis pas ta sœur. Je suis la fille illégitime de l’ancienne servante de la maison de ton père, Odile Dumouchel, et de Clément Prévost, son séducteur. Je suis née en Floride, lors d’un voyage qu’y firent ensemble ma mère et la tienne. Madame Faure, qui aimait maman comme son enfant, voulut bien passer pour ma mère, afin de couvrir l’honneur de la fille séduite.
J’ai nom Claire Dumouchel. Pour t’enlever tout doute sur la vérité de ce que t’écris, ouvre l’enveloppe ci-jointe, qui contient mon certificat de baptême et indique ma véritable origine. N’étant pas ta sœur, je t’aime d’amour depuis des années. J’observais continuellement ton regard, espérant que tu aurais l’instinct de me sentir étrangère ; mais ta dernière aventure m’a ravi toute espérance.
Tu me diras que j’aurais dû parler plus tôt. Je ne pouvais m’y décider sans avoir la certitude que tu m’aimerais. Imagine la gêne dans laquelle je me serais trouvée, si, en te dévoilant le secret, je m’étais aperçue que tu ne pouvais pas m’aimer !…
Je m’en vais. Tu ne me reverras plus. Bientôt, je serai loin, gagnant ma vie du travail de mes mains. Ne me cherche pas. C’est inutile. Je pleurerai souvent en pensant à toi.
Adieu ! Mon bien-aimé !
Claire DUMOUCHEL


La jeune fille passe dans toutes les pièces qu’elle a ornées et où elle a vécu, aimé, rêvé. Elle s’arrête devant une photographie de Marcel posée sur la tablette de la cheminée. Elle la porte plusieurs fois à ses lèvres, et, le courage lui manquant, elle pleure. Elle continue son inventaire pour mieux recueillir et emporter ses souvenirs. Elle s’attarde dans le boudoir rouge, où elle a causé plus longuement avec Marcel, où elle a lu ses plus beaux livres, où elle a espéré ses meilleurs romans. En regardant un grand fauteuil de velours, elle se rappelle le baiser qu’elle a reçu un soir de juin, quand son ami était rentré, très tard, avec Félix. Puis elle se rend à la chambre de Marcel. À la porte, elle hésite, comme si elle craignait de l’y trouver. Elle entre. Sur la table de toilette, il y a toute une série de ses portraits, à elle, la montrant à diverses époques, à partir de sa première communion. Au milieu, se dresse le buste de Germaine. Elle en devient plus triste.

Minuit sonne. Il faut se préparer au départ. Elle monte à sa chambre et vérifie les effets qu’elle emporte : une robe de rechange, un costume, un manteau de printemps, des sous-vêtements, des souliers de travail, quelques souvenirs. Elle vivra désormais très pauvre.

Le train arrivera dans un quart d’heure. Elle croit qu’elle va défaillir. Elle touche son front, il est fiévreux. Elle se lève dans un suprême effort et s’enfuit. Dehors, elle se tourne une dernière fois et envoie des baisers vers la maison.

Tout est fini. Claire est partie vers l’inconnu.


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Au sortir du parlement, Faure fut acclamé par ses amis. Ceux-ci le conduisirent au Château, où, pendant une partie de la nuit, on lui fit fête. Le champagne pétillait dans les coupes blondes, et l’esprit, dans les crânes tièdes. Jean et Félix, ayant recouvré leur entrain d’autrefois, causaient intarissablement. Marcel, délivré de l’oppression de la veille, se laissait aller à cette joie qui le reportait quinze ans en arrière. Il ne rentra à Valmont qu’à dix heures du matin.

Au seuil de sa porte, Monique s’élança vers lui : « Monsieur Faure, dit-elle, il était temps que vous veniez. Si vous saviez ce qui nous arrive !… Mademoiselle est partie cette nuit. Personne ne sait où elle est allée. »

— Hein ? Qu’est-ce que tu me chantes ? Claire est partie ? Mais… Elle est peut-être allée visiter une amie ?

— Non monsieur. On l’a vue prendre le train de nuit.

— Qui ça ? Où ?

— Le cocher Brulé, le chef de gare et d’autres.

— Elle ne t’a rien dit, hier soir ?

— Rien. Je l’ai crue couchée dès dix heures.

— Il y a du mystère. Entre ! Je vais m’informer.

Selon son habitude, quand il arrivait de voyage, il alla droit à son cabinet de travail. Ses yeux tombèrent tout de suite sur les deux enveloppes à lui adressées par la main de Claire. En les voyant il appréhenda un malheur. Il lut tout d’une haleine. En apprenant la fuite et le secret de Claire, sa consternation et sa surprise furent à leur comble. Lui qui, depuis quelques jours, avait éprouvé les émotions les plus fortes et les plus contradictoires, crut qu’il allait succomber à ce nouveau coup reçu en pleine poitrine. En un instant, toute l’histoire des dernières années se déroula dans sa pensée. Il revit l’œil de Claire se rivant longtemps sur le sien, la rougeur de son front, chaque fois qu’il y portait les lèvres, le frémissement de ses nerfs, quand il caressait sa chevelure. Il comprenait tout, maintenant. Elle avait fait le charme de la maison. Il n’avait jamais pu la regarder, elle, si belle et si vibrante, sans se sentir ému. Lui aussi, il l’aimait. Le sang de ses veines parlait, quand il disait aux amis : « Je voudrais rencontrer une femme qui ressemblât à Claire. »

Pas de temps à perdre : il fallait retrouver coûte que coûte l’absente bien-aimée. Il n’y avait que deux endroits où elle eût pu s’échouer : Québec et Montréal. Elle était trop connue dans la vieille capitale pour y trouver un refuge et demeurer inaperçue. Elle était donc dans la métropole. À cette heure même, elle devait parcourir les bureaux de placement de la grande ville. En prenant le premier train, Marcel pouvait arriver assez tôt pour la retracer.

À une heure, ce même jour, Faure partait pour Montréal. Dans le train, il lui sembla que la locomotive restait sur place, tant il avait hâte d’être au terme.

Au cours de ce douloureux voyage, ses réflexions l’amenèrent à mieux comprendre les phénomènes psychiques qui avaient régi son existence. La solitude de la chair est incompatible avec la vie d’un homme du monde jeune et normal. Il venait d’en faire l’expérience. Pendant les dix années où tant d’idées et tant d’œuvre avaient jailli de son intelligence et de sa volonté, il avait cru que le secret de sa force résidait dans ses abstentions vis-à-vis le sexe. Si l’action continuelle où tourbillonnaient ses facultés n’avait pas trouvé d’entraves, pensait-il, c’est qu’il n’avait jamais été troublé par la vue d’une femme. Il s’était leurré. S’il avait agi avec ardeur et passion, c’est qu’il avait eu, à ses côtés, un amour fait à l’image de son idéal, c’est que, sans le savoir, il avait sa préférée ; mais, sa chair étant restée seule, il avait été faible, un jour. Germaine, femme de génie, avait eu assez d’empire pour lui donner l’illusion d’un amour vrai et lui faire oublier un instant la beauté modeste et pénétrante de Claire. Marcel disséquait ses sensations avec netteté, et, de les voir si clairement, il entrevoyait des bonheurs qu’il n’avait jamais soupçonnés. Il était content de savoir qu’il ne suffit pas, pour être ferme dans la poursuite d’une grande idée, de multiplier les monuments de bienfaisance et de répandre le bien-être dans les masses. Tout cela, c’est l’extériorisation de l’être. Les satisfactions qui en naissent sont incomplètes. Il faut à l’homme quelque chose de plus rapproché, de plus soi-même, deux âmes poussées l’une vers l’autre pour les fusions suprêmes.

Le train entra dans Montréal à huit heures du soir. Dès que Marcel fut sur le quai de la gare, il courut à l’hôtel le plus rapproché, espérant que le nom de Claire fût inscrit dans le registre. Il n’y trouva rien qui pût le guider.

Les bureaux étant fermés depuis deux heures, force lui fut d’attendre au lendemain pour continuer la chasse.

Levé de grand matin, il chercha obstinément pendant douze heures. Dans les bureaux qu’il visita, on lui signala plusieurs jeunes filles dont la description correspondait à la fugitive. L’un des employés lui demanda : « Cette jeune fille que vous cherchez, est-elle jolie ? »

— Je la trouve jolie.

— Elle est blonde, élégante, distinguée, et elle a, dans la voix, une manière de musique que vous remarquez ?

— C’est pas mal cela.

— Alors, ce doit être elle que j’ai placée chez l’avocat Valbon, rue Sherbrooke. Allez voir.

Il y alla. À l’adresse indiquée, il y avait une grande maison de pierre. Il y demanda Valbon et on lui indiqua le deuxième. Une jeune fille brune le reçut. Il en fut dépité.

— A-t-on engagé, hier, une jeune fille blonde, élancée, d’environ vingt-cinq ans ?

— En effet,… mais elle paraissait plus jeune.

— A-t-elle donné son nom ?

— Oui monsieur : Jeanne Dumoulin.

— Puis-je la voir ?

— Elle est repartie au bout de deux heures en disant qu’elle était souffrante.

— Elle n’a pas fait connaître son adresse.

— Non monsieur.

Au sortir de ces bureaux, Marcel réfléchit quelques minutes. Si elle n’est pas restée chez Valbon, se dit-il, c’est qu’elle a craint d’y être découverte. Un bureau, c’est un pont d’Avignon : tout le monde y passe. Vraisemblablement, Claire s’était réfugiée dans une famille, pour y faire l’office de servante ou d’institutrice. En pareil cas, les recherches devenaient difficiles : il y a, dans Montréal des centaines de mille foyers. Un officier de police passait près de lui ; il lui demanda conseil. Quand il eut écouté Marcel, il lui dit : « Je ne vois qu’un moyen : lisez les colonnes des petites annonces du «Midi», sous la rubrique : « Jeunes filles demandées ».

Il se rendit aux bureaux du « Midi » et demanda les exemplaires des jours précédents.

Il parcourut les petites annonces. Après avoir dévoré des lignes et des lignes de cet énervant caractère que les typos appellent « non-pareil », il s’arrêta tout à coup, convaincu qu’il avait son affaire : « On demande une jeune fille instruite et distinguée pour enseigner le français à un garçonnet et à une fillette de langue anglaise, dans famille privée. S’ad. 3000 rue Union ». Sans plus chercher, il mit le journal dans sa poche et sauta dans le premier tramway.

Marcel sonna à la porte d’une vaste maison de pierre brune, enfoncée derrière une rangée d’arbres. Une toute jeune servante vint lui ouvrir. « Puis-je voir l’institutrice qui s’est engagée ici, hier ? »

— Monsieur voudra bien attendre. Je vais demander immédiatement mademoiselle Michaud. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Exactement. Faites venir.

— Votre nom ?

— Mon nom… Dites que vous ne me l’avez pas demandé. Surtout, ne lui faites pas mon portrait. » Il lui glissa une pièce de cinquante centins.

Pendant dix minutes, il attendit, inquiet, fiévreux, le front humide. Enfin, une lourde porte de chêne s’ouvrit : Claire était devant lui.

— C’était toi, Marcel ! dit-elle d’une voix blanche. Il s’élança vers elle et l’étreignit, lui baisant le front et la bouche, laissant tomber sur son visage de grosses larmes de mâle vaincu par l’émotion. « Ma petite Claire, murmura-t-il, je t’aime ! Je t’ai toujours aimée ! »


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Féerie des eaux bleues et des mousses vertes ! Parfum des foins sauvages voguant en plein azur et emporté dans les souffles de juillet en fleurs ! Cercle de collines baignées de clartés adoucies, penchées au bord d’un lac qui frissonne sous la tiédeur d’un vent chargé de caresses ! Chansons des feuilles amoureuses bruissant dans l’air dolent et spiritualisé dont les mille doigts invisibles et lascifs touchent les chevelures soyeuses des arbres et des brunes paysannes ! Asile des orgies rêveuses et charnelles où les hommes et les femmes s’attendrissent à la vue des fleurs ivres de soleil, aux gammes alanguies des oiseaux, à la plainte voluptueuse des insectes pâmés ! Sentiers moelleux et humides, que l’on aime à parcourir, las de trop vivre, de trop sentir, de trop aimer, où l’on s’attarde à savourer la pression des doigts enlacés, dans la moiteur de l’ombre des branches criblée de rayons qui ressemblent à des barres d’argent volatilisé ! Marguerites blanches à cœur d’or, petites étoiles immaculées détachées des cieux nocturnes et épinglées sur la terre par les mains d’une Vénus immortelle ! Verdure mélancolique des sapins sombres d’où s’exhale un arôme qui fait mieux aimer ! Nénuphars et lys sauvages, ceinture de la coquetterie des ondes douces et inassouvies des tendresses de l’air et de la terre ! Romances des vierges champêtres égrenant sur la glèbe chaude les espoirs, les souffrances et les amours des humbles, faisant monter vers l’aube la poésie sublime des besognes abscondes et surhumaines !

C’est dans ce décor pacifique, au bord du Grand Lac, dans des Laurentides, que deux jeunes mariés sont venus passer une journée de leur lune de miel. Arrivés le matin, ils ont parcouru les sentiers, se sont penchés sur les ruisseaux, ont sillonné le lac dans une embarcation de pêcheur, entraînés tous deux dans le somnambulisme d’un grand espoir réalisé.

Les paysans les ont regardés, et les femmes, les poings sur les hanches, ont dit à leur mari : « Quel beau couple ! Il a une fière mine, l’homme ! » Les maris ont répondu : « La petite femme est belle aussi. On n’en voit pas comme ça sur les images. » On les a suivis des yeux, longtemps, jusqu’à ce qu’ils disparussent sous bois.

Ils se sont assis sur la mousse, à l’ombre des peupliers. Les flots du lac, légers comme des tressaillements de muscles qui jouissent, meurent à leurs pieds. Elle s’appuie la tête sur l’épaule du mari, et ses cheveux lourds et blonds noient l’oreille et le cou de son bien-aimé. Il colle sa bouche sur les tempes de sa femme. Elle tressaille. Il lui baise les yeux, et sa bouche boit deux larmes.

– Quoi ? Tu pleures, Claire ?

— Je suis si heureuse !… Si heureuse !… Marcel !…


FIN