Marcel Faure/09

Imprimerie de Montmagny (p. 178-189).


L’AMOUR VEILLE


Après le concert, Claire Dumouchel avait pleuré toute la nuit. Aux petites heures du matin, un apaisement se fit en elle. Comme elle avait à peu près épuisé sa capacité de souffrir, elle s’endormit, et, pendant qu’elle glissait doucement dans le sommeil, elle eut un indéfinissable pressentiment de bonheur. Elle s’imagina qu’elle dormait sous un pommier fleuri. L’arbre était tout blanc, au-dessus d’elle, secoué de bruits d’ailes et de chants d’oiseaux ; dans l’air embaumé, montait la radiation de la terre fraîche et jeune, réchauffée de toutes les espérances de l’humanité.

Elle s’éveilla tranquillisée ; mais elle ne pouvait s’expliquer le phénomène qui s’accomplissait en elle. Sa toilette terminée, elle se coiffa, se couvrit d’un manteau d’hiver, et sortit. Instinctivement, elle se dirigea vers la demeure de sa rivale. Celle-ci n’était pas encore levée. Elle fit asseoir la visiteuse à côté de son lit et causa.

— Vous ne m’en voudriez pas, Claire, de vous avoir enlevé votre frère Marcel pour quelques heures, après la soirée ?

— Comment aurais-je pu protester, au moment où tout Valmont voulait vous couvrir de fleurs ?

— Jamais succès de théâtre ne me causa tant de joie. J’ai été sensible à l’admiration des Valmontais ; mais je vous avoue qu’aucune approbation ne m’a enorgueillie autant que celle de Monsieur Faure. Il a le goût inné de l’art. La sûreté de son jugement surpasse tout ce que j’ai vu. Il a la science, et, chose plus rare, l’originalité. Ses idées sont tellement personnelles, elles ont tellement pris le moule de son esprit, que je me suis laissée aller au charme de l’écouter durant des heures, sans fatigue, sans besoin de dormir, subjuguée par son étonnante supériorité. Vous êtes bien heureuse de vivre à ses côtés.

— Bien heureuse ! murmura Claire étranglée.

— Maintenant, dit Germaine, vous allez m’attendre dans la pièce voisine, je vais prendre mon bain.

La chambre où elle passa servait de cabinet de lecture à l’actrice. Quelques bouquins rares étaient rangés sur les rayons d’une bibliothèque appuyée au mur. Au centre, sur un petit secrétaire en acajou, s’étalaient des lettres et des documents. Machinalement, Claire jeta les yeux sur ces liasses. Elle les examinait depuis quelques instants, quand son regard tomba sur un papier violacé et scellé, entouré d’un mince ruban blanc. Elle lut sur l’enveloppe : « Engagement entre Raoul Didier et Germaine Mondore. » Elle resta clouée devant ces deux noms liés l’un à l’autre. La même femme en relation avec deux hommes si différents, Marcel et Didier, si ennemis, l’un, dieu, l’autre, démon, lui sembla abominable. Les lettres, tracées par une main masculine, dansaient devant elle, passaient du noir au blanc, du rouge au bleu, sautaient sur le papier comme des insectes secoués sur une toile. « Le secret est là, se dit-elle, la révélation d’une complicité. » Elle saisit le document.

À cette minute, elle sentit son cœur battre à lui rompre la poitrine. « C’est du cambriolage », pensa-t-elle. Un sentiment de crainte et de délicatesse la pétrifiait. Elle crut que ses mains devenaient impures. « Le sort en est jeté, dit-elle enfin. Je l’emporte, pour Marcel ! Pour Valmont ! » Elle tendit l’oreille. Un bruit de gouttelettes l’avertit que l’actrice était encore dans son bain. Elle remit ses habits en grand hâte et s’enfuit, les mains crispées sur le document. Elle ne marchait pas, elle volait. Elle entra chez Marcel tout essoufflée : « Marcel, dit-elle, j’ai à te parler. C’est grave.»

— Que me veux-tu, dit-il d’un ton bref ?

— Je viens de chez Germaine…

— Que t’a-t-elle dit ?… Pourquoi cette émotion ?…

— J’ai fait quelque chose de pas bien… mais c’est pour toi, parce que je… » Elle allait dire : « Je t’aime ! » Elle ne put achever.

— Mais qu’y a-t-il ?

— Tiens ! Lis toi-même. J’ai volé ça. » Elle lui tendit le papier violacé et courut s’enfermer dans sa chambre, brisée par l’effort.

Les mains de Marcel tremblaient. Il dénoua fébrilement le mince ruban de soie, déplia le feuillet et lut :

« Ce dixième jour de septembre, 19…, Je, soussigné, Raoul Didier, promets à Germaine Mondore, artiste et comédienne, de lui payer la somme de 100 000,00 $, si elle participe de la manière suivante à la réalisation du projet ci-dessous exposé : Raoul Didier comptant arriver à la dignité de premier ministre, aux prochaines élections provinciales, qui auront lieu au cours de l’automne de 19…, et ayant donné sa promesse, moyennant finances, aux compagnies Wilkinson, Nathan et Coolidge, des États-Unis, qu’il passerait une législation de nature à désorganiser les grandes usines de Valmont, reconnaît que Germaine Mondore est capable de le seconder puissamment dans son œuvre, par les moyens suivants :

« Marcel Faure étant la colonne principale de l’édifice valmontais, il serait à souhaiter que ses énergies et sa prévoyance fussent détournées de leur cours par une distraction puissante et continue, et cette distraction peut lui être procurée par Germaine Mondore. Celle-ci recevra la somme de cent mille dollars, si elle consent à employer contre lui l’arme de la séduction, si elle détourne sa vie et son cœur de son industrie et des actes du gouvernement, si, par des raisons persuasives et sentimentales, elle parvient à le désintéresser au moins partiellement de l’entreprise.

« Germaine Mondore devra rester auprès de Marcel Faure aussi longtemps que Raoul Didier et ses partisans n’auront pas réussi à passer une législation établissant l’obligation pour tous de l’union ouvrière, la généralisation de la journée de huit heures, l’abolition des actions de travail et de toutes les institutions scolaires privilégiées. Cette législation doit décourager l’entreprise de Valmont et faire triompher ses concurrents.

« Montréal, ce dixième jour de septembre, mil neuf cent xxx

Signé : Raoul DIDIER
Germaine MONDORE


Marcel Faure avait dévoré cet infâme manuscrit qui lui dévoilait brutalement la complicité de l’actrice et des ennemis de Valmont. Il en resta anéanti, sans foi aucune. Hier encore, il était entier dans sa croyance et dans son idéal. Il avait suffi de quelques heures pour tout détruire. Il avait douté de son œuvre. Pourquoi avait-il douté ? Parce qu’une passion plus forte que son idéal avait absorbé ses facultés. À mesure que l’être est envahi par le sentiment exclusif et destructeur qu’inspire une femme aimée, il se fait, dans le cerveau, une transformation radicale des images et des pensées. Les raisonnements prennent la couleur de l’être de prédilection, chaque mot qui les forme montre sa photographie, chaque chaînon qui en relie les propositions porte un ruban détaché de ses cheveux. Cet être, nous l’avons dans le sang, dans les nerfs, dans les sens, il nous obsède, il imagine, il pense, il veut pour nous. Alors il arrive — pour qui n’est pas habitué aux crises sentimentales — qu’on voit faux et que l’œil confond les couleurs à la manière des daltonistes. Si, dans ces moments décisifs, on a la main à la locomotive qui conduit vers un idéal autrefois voulu, les signaux de la raison, loin de guider, mènent vers des buts dangereux, vers des sinistres. C’est ce daltonisme de la passion qui avait conduit Marcel au reniement de Valmont ; mais, après son renoncement, il lui restait du moins la foi en la femme. Le document volé chassait son cœur de ce dernier refuge. Plus rien ! Le vide partout !

Pour la première fois de sa vie, il devint amer et haineux. Tout son être rugissait contre la femme. « Ce sont de petites brutes égoïstes, menteuses et dissolues, se disait-il. Elles sont entrées trop loin dans la vie de l’homme, elles ont pris toute son âme dans leurs fines mains qui broient et qui déchirent ; elles ne se liment les ongles que pour mieux fouiller dans votre poitrine. Pourquoi ne sont-elles pas restées les esclaves qu’elles furent dans l’antiquité ? Elles seraient ce qu’elles doivent être : des femelles. Elles contaminent notre vie sociale ; nos institutions financières, industrielles, éducationnelles et politiques sont aujourd’hui sous leur contrôle. Celles qui restent à la maison détestent le foyer et la famille ; elles ne veulent plus d’enfants. Rien de sincère, rien de stable, chez elles ; aucun principe n’est bien vissé sous leurs côtes de catins… Mais Valmont est sauvé ! Je tiens la vengeance ! »

Sans perdre plus de temps à tâter sa blessure, Marcel câbla à son ami Félix, à Québec : « Serai au Frontenac à 3 h. Sommes saufs. Marcel. »

Il était dix heures et demie. Le calme rentrait en lui peu à peu. Le lion se réveillait. Se souvenant qu’il fallait demeurer loyal et gentilhomme malgré tout, il décida d’aller avertir Germaine en personne de ce qui se passait.

Celle-ci avait été d’abord fortement intriguée par la fuite de Claire. Pendant une heure, elle se promena de long en large dans son cabinet de travail, cherchant une explication à la bizarrerie de son amie. « Pourquoi est-elle venue de si grand matin, cette petite ? Pourquoi a-t-elle déguerpi sans rien dire ? » Son regard s’arrêta sur le secrétaire d’acajou. Le document n’y était plus. Elle bouleversa enveloppes, papiers et liasses. Le contrat de Didier s’était envolé. Une horrible angoisse la saisit. Elle se sentait perdue.

La veille, quelques minutes avant la soirée, elle avait cherché et déterré le document, dans l’intention de le livrer à Marcel, qu’elle aimait vraiment. Elle l’avait placé sur son secrétaire, bien à la vue, afin de le trouver facilement. Le secret la rongeait depuis des semaines. Il remplissait toute sa tête ; elle avait l’impression qu’il y avait été incubé, qu’il y était vivant et cruel, lui becquetant la cervelle, et que le temps était venu où il allait lui faire éclater le crâne comme une coquille d’œuf. Il lui fallait tout dire ; la nuit qui se préparait allait être propice ; mais quand elle fut tout près de lui, le voyant si fort et si bon, elle n’osa pas, elle eut peur de le perdre. Elle crut qu’il valait mieux garder son secret et son ami, plutôt que de risquer de les perdre tous deux à la fois. Elle s’illusionna au point de s’imaginer que le bonheur lui serait possible quand même.

Marcel la trouva baignée de larmes. Elle baissa les yeux avec soumission, sous son regard dur. Ils restèrent quelque temps en présence, sans rien dire, elle, humiliée, lui, effrayant d’impassibilité. Elle lui dit, presque bas : Assieds-toi, Marcel.

— Vous me pardonnerez, mademoiselle, de ne pas m’asseoir. Je serai bref. » Il tira le manuscrit de sa poche, et, le lui montrant : « Vous connaissez ceci ? » Elle fit « oui » d’un signe de tête. « Il vous a été volé, ce matin. Comme il vous vaut cent mille dollars, je vous le rapporte ; mais, avant de vous le remettre, je vous fais une proposition : consentez-vous à me le vendre ? Je vous en donnerai cent mille dollars.

— Marcel ! Je t’en supplie, ne prolonge pas mon supplice.

— Laissez-moi parler. Je vous en donnerai cent mille dollars, pourvu que vous disparaissiez de Valmont d’ici ce soir et que vous n’y reparaissiez plus jamais.

— Mon ami ! Pardonnez-moi ! Je le sais, je suis une misérable, j’ai horreur de moi ; mais si tu savais combien j’ai souffert depuis un mois, depuis que je t’adore ! Si tu savais avec quelle cruauté et quel raffinement chacune des syllabes de ce pacte maudit résonnait dans ma conscience ! Tous les jours, je voulais t’avouer,… je voulais te le donner, ce papier qui peuplait ma maison de terreurs. Je ne pouvais pas, je n’en avais pas le courage ! J’avais peur de te perdre, de te quitter !… Marcel ! Permets-moi de t’aimer !… » Elle s’était agenouillée, puis s’était traînée jusqu’à lui. Il la repoussa brutalement.

— Tu n’es qu’une courtisane et une comédienne !

— Marcel, reprit l’actrice en se redressant, laisse-moi te dire un mot, le dernier. Ne me dis plus d’injures. Je vais m’en aller… Tu ne me reverras plus… Quand je suis venue vers toi, il y a deux mois, je n’étais pas ce que je suis aujourd’hui. Il me faisait plaisir de venir dominer un homme tel que toi. Te dominer, parce que tu étais grand et fort, c’était ma seule ambition. Je t’admirais, je ne t’aimais pas. Aujourd’hui…

— Assez, s’il vous plaît. Je suis venu ici en homme d’affaires, non en don Juan. Répondez à ma proposition, ne vous perdez pas en effets de scène.

— Non ! Non ! Avant de répondre, je dirai tout. Je te jure que je suis sincère. Marcel, je t’ai aimé dès le premier jour. Jamais sentiment si profond ne m’avait prise. Depuis, tu as été ma seule pensée, la seule occupation de ma vie. J’oubliais même le théâtre, où est pourtant mon avenir ; je ne répondais plus aux lettres que je recevais. J’étais à toi, rien qu’à toi, je te le jure ! Et il me semblait que je devenais meilleure… Maintenant…, c’est fini,… tu ne me croiras plus… Adieu !… » Elle se voila la face. Elle pleurait. Elle ajouta : « Quant à ce document » s’il peut t’être utile, prends-le, je te le donne. Qu’il serve au moins à sauver Valmont, ton œuvre…

Marcel vit qu’elle était sincère. Il s’apitoya sur celle qu’il avait aimée quelques heures auparavant. Il lui dit, plus doucement : « Germaine, je te pardonne ! Mais il ne faut plus nous revoir. Nos vies sont incompatibles. Éloigne-toi au plus vite. Demain, il sera trop tard. »

— Je suis brisée ! Je n’aurai plus le courage de vivre ! Je voudrais mourir ! Ah ! Que c’est douloureux !… Adieu !

Le soir, le chalet de la comédienne ne s’illumina pas. Il ressemblait à une belle chose qui a vécu et dont l’âme s’est envolée.