Mademoiselle de la Ralphie/11

F. Rieder et Cie (p. 191-213).



XI


Lorsque revint d’Hyères Mlle de La Ralphie, depuis quelques mois la pauvre Liette s’en était allée au cimetière avec des couronnes blanches sur son cercueil. Dès le lendemain de son arrivée, Mme Duperrier, la tante d’Amélie, fit remettre à Guersac, par le piéton, un paquet cacheté. Ce paquet contenait un petit cahier sur lequel la jeune morte avait couché ses pensées secrètes, quelque chose comme le journal de son cœur. Quoique Valérie ne fût pas très tendre, elle fut touchée néanmoins en lisant les confidences posthumes de sa défunte amie. La pauvre enfant n’avait pu se résoudre à emporter son secret dans la tombe et elle le confiait, sans s’en douter, à une rivale.

Cela datait de loin déjà. Dès avant la sortie du pensionnat, elle avait ressenti un tendre intérêt pour Damase. Mlle de La Ralphie n’en fut pas surprise en se rappelant certains propos de la petite Beaufranc, et elle continua sa lecture. Liette racontait comment, devenue jeune fille, cet amour avait grandi et l’avait prise tout entière. Jour par jour, elle en consignait naïvement les progrès sur son petit cahier :

« Ce soir, j’ai pensé à lui en faisant ma prière. »

« Aujourd’hui, j’ai seize ans. À toute heure de la journée, il est présent à ma pensée et je m’endors en songeant à lui. »

Puis, pendant plusieurs années, la pauvre enfant avait noté de petits épisodes de ces innocentes amours cachées aux yeux de tous.

« J’ai bien pleuré, hier soir, sous mes couvertures. Il s’en va en Afrique, dans ce pays que mon oncle Séverin appelait le tombeau des Français. »

Parfois aussi, son petit cœur aimant s’épanchait en de tendres effusions :

« Mon Dieu que je l’aime ! Sa chère image est toujours devant mes yeux ! »

Et, comme si elle eût voulu assurer la survie de son amour, elle terminait son journal par cette adjuration.

« Mon bien-aimé, lorsque je ne serai plus, pense quelquefois à moi ! »

En lisant les confidences de son amie, Mlle de La Ralphie éprouva la sensation du voyageur qui pénètre dans une contrée inconnue. Cette tendresse de cœur, cette pure affection d’âme, ce renoncement de soi-même que lui révélait à chaque page le petit cahier de Liette, la surprenaient. Cette absorption de l’amante dans l’être aimé lui semblait étrange et la révoltait presque. Elle ne comprenait pas les joies du sacrifice et ne pouvait concevoir qu’on abdiquât ainsi sa personnalité. Elle voyait dans tout cela une sorte de déchéance et attribuait à la maladie les purs et nobles sentiments de la pauvre Amélie.

À la réflexion pourtant, certaines paroles, comme des lueurs soudaines, lui faisaient pressentir une sorte d’amour différent de celui qui la possédait. « Peut-être, se disait-elle, l’amour n’est-il complet qu’avec cet abandon total de l’être, cette renonciation à toute volonté divergente ; peut-être le bonheur est-il doublé par l’ivresse du cœur et le délire de l’esprit.

« Oui, garder son moi, sa volonté, sa pensée, communiquer avec l’être aimé par les sens seulement, c’était peut-être une sorte d’amour inférieur… se prêter et non se donner… »

Se donner ! Voilà justement ce qui la révoltait. Être la chose d’un homme, obéir à ses caprices, se plier à ses désirs, chercher à lire sa volonté dans ses yeux comme un chien familier ; non, jamais, jamais ! Et puis, la violence de ses sensations lui faisait illusion : non, il n’était pas possible que des sentiments tendres, des rêves du cerveau, des extases du cœur pussent dépasser en intensité ses ravissements physiques.

À l’égard de la dernière volonté de Liette, Valérie n’hésita pas. Sa droiture naturelle et sa franchise l’emportaient sans effort en toute occasion sur son intérêt personnel. D’ailleurs, elle eût envisagé, sans aucune appréhension, la révélation de cet amour du vivant de son amie, tant il lui paraissait pâle à côté du sien : maintenant qu’il n’était plus qu’un sentiment posthume, ce n’était rien. Il lui semblait que Damase voulu, aimé, possédé par elle, lui appartenait sans contestation possible et qu’il était comme marqué par ses morsures.

Et le petit cahier, déposé à la poste, s’en fut trouver Damase à Mascara.

En recevant cet envoi, qu’aucune lettre n’accompagnait, le jeune officier éprouva une sincère émotion. Cet amour pur, naïf, croyant, contrastait tellement avec celui de Valérie, que le parallèle se faisait naturellement dans son esprit. Le bonheur était là, sans doute, caché dans ce cœur de jeune fille, bonne, aimante, dévouée. Celle-là comprenait l’amour ainsi que lui-même, comme un perpétuel sacrifice et une étroite union de l’âme et du corps avec l’être aimé.

Mais, pourtant, il le sentait, ce bonheur eût-il été là, sous sa main ; cette jeune fille, couchée dans son cercueil, eût-elle été debout, parée de sa jeunesse et de son amour, qu’il n’aurait jamais renoncé à Valérie, morte pour lui maintenant, comme l’autre. Non pas qu’il eût cessé de l’aimer ; il l’aimait toujours, il la désirait avec toute l’ardeur de son cœur et de sa jeunesse ; mais, de même que sa maîtresse faisait fléchir son amour devant l’orgueil de race, lui s’arrêtait devant le soin de sa dignité et l’estime de soi-même.

De ces deux amants, séparés par leur volonté réciproque, celui qui supportait le plus impatiemment cette situation, c’était Valérie. Damase, lui, quelque profonde que fût sa passion, la dominait par le sentiment du devoir moral et l’énergie de sa volonté aidés d’ailleurs par l’activité de sa vie. Mlle de La Ralphie fut d’abord distraite par sa maternité et par son idolâtrie pour le petit Gérard. Elle éprouvait bien cette tendresse infinie des jeunes mères qui, dans sa première expansion, fait quelque peu tort à l’amant ou à l’époux, mais son affection était fortement empreinte de l’orgueil qui lui avait fait avouer l’enfant comme le rejeton des La Ralphie. Jamais poupon ne fut plus choyé, paré, adulé, et même respecté, que ce petit être. Sa mère seule et la nourrice avaient licence de l’embrasser ; quant aux autres, nul ne pouvait que lui baiser la main. Il aurait répugné souverainement à Mlle de La Ralphie de le voir l’objet des caresses familières des étrangers, de ses serviteurs, de ses métayers, et, surtout, de poser ses lèvres aristocratiques là où s’étaient posées celles du vulgaire. Elle tolérait les gros baisers de la Provençale, qui mangeait les joues de son nourrisson, mais non sans peine, et, pour elle, n’embrassait le petit qu’au front, pour éviter cette promiscuité de caresses.

On riait fort, à Fontagnac, de ces façons princières, et Anatole Decoureau appelait sarcastiquement l’enfant « le petit Dauphin ». Il était beau, d’ailleurs, ce petit Gérard, et, en dehors de toute préoccupation de race, bien fait pour flatter l’orgueil d’une mère. Lorsqu’on l’apportait à Fontagnac, quelquefois, les plus indifférents, en le voyant dans les bras de sa nourrice en coiffe arlésienne, ne pouvaient s’empêcher de dire : « Quel fier drôle ! » Ce qui, dans la langue du pays, équivaut à l’expression : « Quel superbe enfant ! »

Mais, de tous les habitants de Fontagnac, la personne qui l’admirait le plus, était Mme Boyssier. Pour elle, cet enfant c’était encore Damase ; peu lui importait qu’il fût le fruit d’un autre amour. Comme c’était le bonheur de celui que son cœur aimait toujours, qu’elle désirait, ses pensées se résolvaient en de mélancoliques renoncements.

La nécessité de signer des actes pour ses affaires ou de donner des quittances relatives à ses créances, amenait quelquefois Mlle de La Ralphie chez le notaire. Un jour, comme elle allait à l’étude, Mme Boyssier se trouva dans le corridor et lui demanda la permission d’embrasser le petit Gérard. Depuis que la femme du notaire, vieillie, n’était plus à craindre, la jalousie de Valérie avait disparu. Sur son assentiment, Mme Boyssier prit l’enfant aux bras de la nourrice et l’embrassa longuement, les yeux humides. Pendant que Valérie était à l’étude, elle amusa le petit, le promena par le salon, lui montra les vieilles gravures, les bergers du trumeau, le fit se mirer dans la glace et tapoter sur un vieux clavecin délaissé dans un coin. Lorsque Mlle de La Ralphie sortit, Mme Boyssier remit le petit à sa nourrice et dit à demi-voix à la mère :

— Vous êtes bien heureuse d’avoir un pareil enfant.

Valérie sourit, flattée. Elle comprenait bien que, dans la pensée de Mme Boyssier, ces paroles se complétaient par celle-ci : « D’un tel père ! » Mais cela n’avait plus d’importance.

Dans une occasion semblable, pendant que la nourrice promenait le petit dans le jardin et qu’à l’étude on préparait un acte, Mme Boyssier, seule avec Valérie, s’enhardit à parler de Damase. La noblesse de ses sentiments, la sincérité de son dévouement, l’amour désintéressé désormais qui brûlait dans ce cœur généreux frappèrent celle-ci, qui s’en alla songeuse sur ces dernières paroles de la femme du notaire :

— Quel bonheur d’être son bon ange ! de se sacrifier pour lui !

C’était donc vrai ! Il y avait autre chose que l’amour heureux, nourri de voluptés ; d’autres marques d’affection que l’effervescence des sens. Liette avait aimé dans le silence, sans espoir ; elle avait gardé son secret dans son cœur jusqu’au dernier moment ; elle était morte sans regretter autre chose que son amour même, sans aucune préoccupation charnelle. Et voici maintenant que celle qui, naguère, brûlait de tous les feux de la passion terrestre, avait renoncé aux joies de l’amour partagé, pour ne garder dans son cœur qu’une adoration épurée pour cet amant dont elle ne se sentait plus digne physiquement.

Il fallait bien qu’il en fût ainsi, qu’il y eût autre chose que le plaisir, puisque la vierge ingénue et l’épouse coupable se rencontraient dans les mêmes sentiments d’abnégation et de sacrifice. Sans doute, ces natures tendres étaient aussi plus froides, car elle, dont le sang bouillait, incapable de ce renoncement, sentait la séparation lui peser et résistait avec peine à la sollicitation de ses sens. Valérie se rendait compte de cela avec une certaine appréhension et comprenait instinctivement que les affections du cœur étaient trop faibles en elle pour maîtriser les désirs. Ce que Mme Laugerie avait exprimé brutalement était vrai au fond ; la seule chose qui pût la retenir était l’orgueil ; mais l’orgueil s’accommode parfois des hontes secrètes.

Alors, quoi ? Qu’arriverait-il si la situation présente s’éternisait ? Puisqu’elle était incapable de renoncer à l’amour, qui était un besoin irrésistible de sa nature, que ferait-elle ? De nouvelles liaisons lui feraient-elle oublier l’ancienne ? Non, cela était impossible. Le peu d’affection sentimentale dont elle fut capable, était pour jamais acquis à Damase, son amant d’élection. Elle s’avouait qu’il l’avait quelque peu élevée, qu’il avait anobli leur liaison en l’imprégnant de son affection profonde et dévouée. Grâce à lui, elle avait connu ces caresses d’âme, cette tendresse du cœur qui sont inséparables du véritable amour ; et, quoiqu’elle ne les appréciât pas à leur valeur, elle en soupçonnait le prix. Après lui, il n’y avait que le commerce des sens, un pur libertinage. Et puis, qu’arriverait-il si, cédant à un de ces entraînements que l’ardeur héréditaire du sang qui coulait dans ses veines rendait possible et même probables, elle tombait sur un vulgaire drôle ? S’encanaillerait-elle en amour, comme son bisaïeul Louis XV ?

Et alors, les paroles de Damase lui revenaient à l’esprit :

« Peut-être un jour tomberas-tu plus bas que le sous-lieutenant Vital ! »

Le temps passait et elle flottait, irrésolue, entre des déterminations extrêmes. Dans l’insomnie de ses nuits enfiévrées, il lui semblait facile de céder : qu’importait tout le reste, à côté de la réalité après laquelle elle haletait ? Puisqu’il n’acceptait pas l’existence irrégulière dont elle se serait arrangée ; puisqu’il refusait de laisser soupçonner sa délicatesse en vivant avec une maîtresse riche, eh bien ! elle serait sa femme… Mais, lorsqu’au grand jour, les conséquences de cette détermination lui apparaissaient, elle se reprenait : « Mme Vital », murmurait-elle, en se promenant dans le petit parc ou sur la terrasse : « S’appeler Mme Vital ; non, cela ne se peut pas ! Un bâtard de l’hospice que chacun a vu ici dans une humiliante domesticité ! Noblesse oblige ; je ne ferai pas cet affront aux La Ralphie, mes ancêtres ! » Puis, suivant sa pensée, elle venait à songer à ce qu’il lui avait dit à Hyères, de l’origine obscure et roturière de sa propre famille ; et le rouge de la colère lui montait au front. Oh ! cela, elle ne pouvait le pardonner ! Il l’avait blessée personnellement, elle l’oubliait ; il l’eût injuriée, battue, qu’elle l’aurait encore pardonné ; mais s’attaquer à sa noble race !

Et, tôt après, dans une explosion de passion, elle se disait : « Que ne suis-je une bourgeoise vulgaire ! Si je m’étais appelée Amélie Beaufranc, par exemple, je n’aurais pas eu honte de changer ce nom pour celui de Vital. » Mais, ensuite, elle s’accusait de lâcheté. « Quand on a, pensait-elle, l’honneur de s’appeler du Jarry de La Ralphie, lorsqu’on a du sang des Bourbons dans les veines, on ne consent pas, même en esprit, à ce qui serait une déchéance ! »

Et, tiraillée en sens différent par ses désirs et par son orgueil nobiliaire, elle devenait capricieuse et fantasque. Il lui passait dans la tête des bouffées de colère en se sentant enfermée dans un dilemme dont les deux termes lui étaient également inacceptables : céder à Damase ou renoncer à lui ; devenir Mme Vital et épuiser les délices de l’amour partagé, ou rester Mlle de La Ralphie et vivre rongée par les fièvres de l’amour inassouvi.

Le commandeur était trop perspicace pour ne pas deviner la cause des agitations de Valérie ; seulement, il n’en pouvait mais. Par tout ce qu’il savait des amours légers et frivoles d’autrefois, il jugeait qu’une nouvelle passion pouvait seule rendre le bonheur à sa jeune hôtesse. Il discernait bien, d’ailleurs, ce qui la différenciait des grandes dames du siècle passé dont il narrait si agréablement les exploits galants. Tandis que chez celles-ci le libertinage procédait le plus souvent du cerveau, d’une curiosité malsaine, d’une perversité blasée, d’une dépravation d’esprit poussée à ses dernières limites, Valérie, elle, était mue par une fatalité physique qui lui rendait le plaisir aussi nécessaire que le boire et le manger. C’était une faim à calmer comme l’autre, et, si cette diète continuait, à défaut de l’amour idéal qu’elle avait eu le bonheur de rencontrer en sa prime jeunesse, un rustre quelconque, dans une surprise des sens, pouvait le remplacer ; comme on mange du pain d’orge, à défaut de choine… « Ce serait dommage », pensait-il.

Mlle de La Ralphie vécut quelque temps dans cet état d’agitation fiévreuse, luttant contre les exigences de son malheureux tempérament et s’efforçant d’étouffer ses appétences sous l’orgueil de race. Sa santé se ressentit de ces troubles ; elle maigrit et son bel appétit de jadis disparut. Elle ne dormait plus ; des migraines violentes la torturaient ; des idées incohérentes lui sourdaient ; elle se sentit vaincue. Oh ! non pas jusqu’à oublier ce qu’elle devait aux La Ralphie ses ancêtres ! non : mais elle pardonnait les froissements douloureux de son orgueil blessé, le délaissement dont elle avait été l’objet, elle, la noble fille qui avait honoré de son choix un amant obscur et sans naissance. Elle lui remettait le passé, elle irait le trouver, et elle avait la confiance que s’ils se retrouvaient en présence, que si elle l’enveloppait de son regard troublant, les bras de son amant s’ouvriraient pour la serrer sur son cœur ; et, dans son rêve, elle entrevoyait le retour du bonheur perdu.

Un soir, après souper, tandis que le vent d’automne gémissait dans les galetas du château et que la pluie battait les volets fermés de la salle à manger, M. de Lussac qui ne quittait plus Guersac, enfoncé dans un fauteuil, les yeux mi-clos, digérait paisiblement devant un feu de sarments, le premier feu de la saison, allumé contre l’humidité plutôt que contre le froid. Absorbé par cet acte important de la vie animale, l’ancien page de Madame ne voyait pas son hôtesse dont les yeux, obstinément fixés sur le foyer, accusaient de profondes réflexions :

— Oui, c’est décidé, fit-elle tout à coup.

— Quoi donc ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

Alors, elle lui fit part de son projet. Elle allait partir et tenter une réconciliation.

— Vous aurez une mauvaise traversée ; la mer est dure en cette saison dans le golfe du Lion.

Valérie fit un geste d’insouciance.

— Oui, je sais, dit-il, ces considérations pèsent peu en pareille occurrence.

Il poursuivit :

— Je crois que ce jeune homme sera heureux de vous recevoir : il vous aime trop pour qu’il en soit autrement. Peut-être oublierez-vous tous deux un moment les choses qui vous séparent ; mais si je juge bien son caractère, il sera inflexible en définitive sur ce qu’il considère comme une situation équivoque, ou plutôt indigne d’un homme d’honneur… Enfin puisque vous l’avez décidé, allez, ma chère enfant, vous aurez sans doute quelques jours de bonheur ; ce sera toujours tout autant, car, dans une vie, ils se comptent.

Le lendemain, Valérie s’habillait, soucieuse, en songeant au résultat de son voyage, mais raffermie pourtant par la détermination qu’elle avait prise et le secret espoir de retrouver quelques-unes de ces nuits fortunées pour lesquelles elle eût traversé toutes les mers.

La Martille, qui était allée quérir de l’eau chaude, revint effarée

— Le piéton est là !

— Eh bien ! quoi ? Qu’on le fasse déjeuner, comme de coutume.

— C’est qu’il apporte des nouvelles…

Elle se tourna vers sa chambrière et devina quelque chose de terrible.

— Quelles nouvelles ? fit-elle d’une voix étranglée.

L’autre hésitait.

— Parle donc ! fit-elle dans une terrible angoisse.

— Il est… mort !

Elle avait compris avant que la Martille eût achevé.

Un cri rauque, profond, déchirant, quelque chose comme un rugissement, sortit de sa poitrine et elle resta debout, sans un mouvement, les cheveux hérissés, la bouche crispée, l’horreur dans les yeux, pétrifiée comme une statue du Désespoir. Puis, au bout de quelques secondes, elle s’abattit sur le tapis, les yeux secs, les dents serrées, les narines dilatées, avec de sourds grondements de révolte dans la poitrine.

Les mauvaises nouvelles sont rarement fausses. L’Écho de Vésone annonçait celle-ci dans ces termes :


« Nous avons le regret d’apprendre à nos lecteurs la mort d’un de nos compatriotes, le sous-lieutenant Vital, du 2e chasseurs d’Afrique, dont les brillants faits d’armes ont été plus d’une fois relatés à cette même place. Ce vaillant soldat a été tué dans une escarmouche sans importance, sur l’oued Rouban. L’armée perd en lui un officier d’avenir et nous un compatriote qui faisait grand honneur à notre Périgord. »


Le lendemain, Valérie était encore au lit, la fièvre dans les veines, lorsque la Martille lui apporta une lettre. Sur la large enveloppe, elle vit le timbre d’Oran et se hâta de l’ouvrir. Le colonel du régiment lui envoyait la copie d’un écrit en forme de testament par lequel le sous-lieutenant Vital léguait son cheval, ses armes et ses livres à Gérard de La Ralphie, de Guersac, près Fontagnac. Par ce même papier, l’officier laissait l’entier héritage venant du défunt Latheulade à sa sœur de lait, la Faurille.

Elle se leva et prit des dispositions pour le départ. Dans la douleur, comme dans l’amour, sa nature tendait à la réalisation concrète de ses sentiments : il lui tardait de se rapprocher du lieu où Damase dormait son dernier sommeil, de toucher la terre qui le recouvrait. Trois jours après, elle se mettait en route avec la Martille, emportant, pour le colonel, une lettre que le commandeur avait été demander au vieux général de Marteyrac, dont cet officier avait été l’aide de camp.

Ce fut un triste voyage. À mesure qu’elle approchait du but, l’horreur de la réalité lui apparaissait tout entière. Au lieu de l’amant plein de vie et d’amour que, quelques jours auparavant, elle avait espéré revoir, il n’y avait plus qu’un cadavre enseveli sous cette terre d’Afrique, « tombeau des Français », comme disait la pauvre Liette, d’après son oncle Séverin.

Lorsque le bateau fut en vue d’Oran, elle contempla silencieusement la côte, morne et désolée, qui s’étend de la pointe d’Arzew au cap Figolo. Au milieu, sur les deux déchirures d’un ravin profond descendant vers la mer, les maisons arabes et mauresques, à toits plats en terrasse, semblables à d’énormes cubes de pierres, blanchis à la chaux, brillaient au soleil. Çà et là, parmi les maisons, quelques palmiers et des caroubiers au feuillage sombre se dressaient isolés. Les coupoles des mosquées s’élevaient au-dessus des terrasses et les minarets élégants s’élançaient grêles dans le ciel d’un bleu cru avec leurs revêtements de briques vernissées. Plus haut, à gauche le Château-Neuf, résidence du gouverneur de la province. À droite, se perdant au ciel, le vieux fort espagnol de Santa-Croce, campé à l’extrémité d’un dernier contrefort de l’Atlas, dominait la ville et la mer. Au dessous, à mi-côte, un fort moderne montrait ses lignes régulières où apparaissait la gueule des canons ; plus bas, les ruines de la vieille kasbah.

En dehors des murs de la ville, c’était, d’un côté, l’immense rade de Mers-el-Kébir, et, de l’autre, à gauche, sur la falaise proche de la ville, les ruines de la Batterie espagnole. Au delà, vers Arzew, la Montagne des Lions dressait dans l’azur son grand mamelon chauve, au-dessus duquel des vautours, en quête de charogne, décrivaient pesamment leur vol concentrique.

« Voilà donc, pensa-t-elle, la terre maudite qui l’a dévoré. »

Après le débarquement, précédée de ses bagages chargés sur de petits ânes trottinant sous l’impitoyable matraque de Berbères à demi-nus, elle gravissait lentement les rues en pente roide et les escaliers qui, de la Marine, montaient à la ville haute. Tout à coup, dans l’air pur, une voix grave s’éleva, qui, d’un haut minaret, appelait les croyants à la prière :

La Allah ! illah Allah ! Mohamed ressoul Allah !

« Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mohamed est le prophète de Dieu ! »

Tout entière à ses pensées, elle passait indifférente, avec la Martille que toutes ces choses, si dissemblables de celles qui lui étaient familières, étonnaient profondément.

L’Hôtel de l’Europe était établi dans une des rares maisons à la française de ce temps, au coin de la rue principale et de la place d’Armes. Dès qu’elle fut installée, Mlle de La Ralphie envoya sa lettre au colonel et attendit.

Au rez-de-chaussée de l’hôtel était un café. De sa fenêtre, elle voyait les officiers arriver au galop sur leurs petits chevaux échevelés, sauter à terre et jeter les rênes à des négrillons nus qui se précipitaient pour gagner un soldi. Une odeur d’absinthe et de tabac montait du café, pénétrante et âcre. Des Maures, en larges culottes, des Juifs, en cafetan ou en veste brodée, des Arabes, en burnous blancs et bruns, aux cordelettes de poil de chameau enroulées autour de la tête ; tous ces gens-là circulaient parmi des soldats de différentes armes : fantassins de ligne ou légers, zéphirs, zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis. De temps en temps, une petite troupe d’ânes, chargés de barillets d’eau, passait au trot, pressée par des Espagnols en chemise de couleur, en pantalon collant, les reins sanglés d’une ceinture rouge, la tête enveloppée d’un mouchoir sur lequel était posé un petit chapeau à bords étroits ; et les cris : Guarda ! guarda ! faisaient s’écarter cette foule bigarrée.

La chaleur du jour commençait à tomber. Quelques rares femmes se montraient : Juives au corsage brodé d’or ; Mauresques voilées, en pantoufles jaunes avec des bracelets à leurs chevilles nues ; Espagnoles avec la mantille de dentelle sur la tête ou un simple foulard ; Françaises, semblables à une gravure de modes vieille de dix ans.

Valérie regardait tout cela sans s’y intéresser ; puis, ce mouvement incessant, ce bariolage de couleurs, ce débordement de vie la fatiguèrent ; elle alla se jeter sur un lit de repos et songea à celui qui dormait là-bas, à la frontière, sous la terre brûlée par le soleil.

Le colonel vint le lendemain. C’était un beau vieux troupier de fière prestance dans son uniforme élégant. Ses cheveux, coupés ras, sa longue barbiche blanche en fer à cheval s’harmonisaient bien avec sa figure énergique, aux tons de brique trop cuite. Avec une concision militaire empreinte d’une réelle courtoisie, il fit connaître à Valérie les circonstances de la mort de Damase et finit par son éloge : « C’était un soldat brave comme une épée, un officier d’avenir, un caractère loyal et un cœur d’or. »

Puis il la mena au pavillon des officiers du régiment attenant au quartier de la Mosquée. Sur son ordre, l’adjudant de semaine envoya chercher La Douceur. Le vieux chasseur se campa, les talons sur la même ligne, la main gauche sur le liseré de son pantalon, la main droite ouverte, à hauteur du front.

— Mène-nous à la chambre de ton officier.

Ils suivirent de longs corridors à arcades qui entouraient une cour intérieure. De distance en distance s’ouvraient les portes des chambres des officiers. La Douceur mit la clef dans la serrure, poussa la porte et s’effaça.

Valérie fut saisie en entrant. On eût dit une cellule de moine militaire. Les murs, blanchis à la chaux, avaient quelque chose de l’austérité claustrale. Une petite fenêtre grillée éclairait faiblement la chambre. Dans un coin, un lit de troupe étroit et dur était recouvert d’une grossière couverture de laine brune. À la tête du lit, un sabre et des pistolets étaient accrochés, et, à côté, pendait une djebeira arabe recouverte d’une peau de panthère. Au-dessus, des volumes étaient rangés sur une tablette. En face du lit, sur une planche, brillaient les éperons de deux paires de bottes. Dessous la planche, un rideau de serge recouvrait des habits militaires.

Dans un coin, sur le carrelage, les cantines de l’officier. À l’opposé, sur une petite table recouverte d’une serviette étaient placés une cuvette et un pot à eau en terre de pipe. Au milieu de l’étroite chambre, en face de la fenêtre, une autre table plus grande, en bois blanc, était surchargée de livres et de papiers. Deux chaises communes complétaient l’ameublement, l’une devant la table, l’autre au pied du lit.

Avec beaucoup de tact, le colonel s’excusa de la laisser seule un instant ; il avait affaire au quartier…

Elle s’assit sur la chaise, près de la table, et contempla avec un serrement de cœur cet intérieur pauvre et simple. Oh ! quelle noblesse de sentiments, quel dédain des choses frivoles, quelle hauteur de caractère elle accusait chez son ami, cette humble chambre ! Et combien cette simplicité militaire relevait ce grand cœur !

Au bout d’un moment, elle s’aperçut que La Douceur était toujours là, planté, son fez à la main, roulant discrètement une chique dans sa bouche.

— C’est vous qui étiez son ordonnance ?

— Oui, Madame ; depuis qu’il avait été nommé maréchal des logis.

— Et vous étiez là… lorsqu’il a été tué ?

— Bien sûr, que j’y étais. Je ne l’ai jamais quitté. Je m’en vas vous dire comment c’est arrivé.

« Pour lors, nous étions partis de La Maghnia à la pointe du jour, rapport à ces sacrés Beni-Snassen qui voulaient razzier les douars soumis. Sur les onze heures, nous trouvons une centaine de ces sales arbis qui viennent faire quelque peu de fantaisie devant le peloton et nous envoient quelques coups de moukala. Nous n’étions que vingt-huit hommes avec le trompette, mais tous de vieux lascars ; c’était plus qu’il ne fallait pour sabrer cette vermine ; mais les bougres ne se laissaient pas joindre. Le lieutenant nous fait déployer en tirailleurs la moitié du peloton, histoire de les amuser et de tâcher de les arquepincer au demi-cercle avec l’autre moitié. Nous en descendons quelques-uns à coups de flingot, toujours avançant. Nous étions, pour lors, dans une petite plaine d’alfa et de palmiers nains où il y avait, sur le bord, des fourrés de grandes touffes de lentisques. Le lieutenant allait, deçà delà, sur la ligne des tirailleurs, comme qui se promène, car il voyait bien que ça n’était rien. À un moment, comme il était tout à fait sur la gauche, il s’en va roide au galop sur un grand buisson large comme une tente d’arbi. Sans doute, il avait vu remuer le gredin qui était caché là, et il y allait tout seul, brave comme un homme qui ne connaît pas le danger. Pardi, le bougre d’arbico eut tout le temps de l’ajuster : le coup part et nous voyons le lieutenant tomber de cheval, les bras étendus. Nous galopons de ce côté, et, tandis que je mets pied à terre, les camarades tombent sur l’arbi qui essayait de s’ensauver dans les broussailles. C’est vrai qu’il a été haché en morceaux ; mais ça n’a pas fait revenir mon pauvre lieutenant.

« Quand je lui dégrafai son spencer pour me rendre compte de la blessure, il me regarda :

— « C’est fini, mon pauvre La Douceur, qu’il me dit. Dans mon tiroir, à Oran, il y a une lettre pour le colonel… et une autre que tu remettras en mains propres…

« Vous savez, Madame, moi, je ne suis pas bien capon. J’ai estourbi dans ma vie peut-être vingt arbicos sans flancher ; j’ai vu tomber bougrement de camarades à côté de moi sans seulement ciller ; mais, quand mon pauvre lieutenant s’est mis à battre de la paupière et que j’ai vu le sang lui venir à la bouche comme de l’écume, le cœur m’a failli… Que voulez-vous ! Je tenais sa main, et, lorsque après un petit triboulement, il n’a plus bougé, nom de Dieu ! je me suis mis à pleurer… »

Et le vieux soldat passa le revers de sa main sur ses yeux humides.

— Pour vous finir, nous l’avons plié dans ses burnous et nous l’avons ramené à La Maghnia, attaché sur son cheval avec des cordes à fourrage. Le lendemain, il a été enterré dans le petit cimetière, à côté de la redoute, devant tout l’escadron ; et, nous autres, de son peloton, nous lui avons fait les honneurs à coups de fusil dans la fosse… »

Il y eut un long silence. Valérie, penchée sur la table, avait les mains devant ses yeux, comme pour ne pas voir l’horrible réalité.

Et cette lettre ?… dit-elle enfin

— La voilà telle que je l’ai trouvée dans le tiroir.

Et le vieux soldat tira le pli cacheté de la poche intérieure de sa veste, où il était inséré dans son livret comme dans un portefeuille.

Elle l’ouvrit et lut :


« Ma chère Valérie, s’il m’arrive malheur, je veux que tu saches que je n’ai pas cessé de t’aimer comme autrefois. Je te pardonne ton dédain ; il m’a été très pénible, mais je n’en suis pas humilié, parce que je sens que je n’étais pas indigne de toi. Si nous étions nés dans la même condition, nous aurions pu être heureux : le sort en a décidé autrement. J’ai renoncé à toi pour rester digne de toi. Oublie ce que je t’ai dit à Hyères en te quittant et souviens-toi quelquefois du Pas-du-Chevalier. Lorsque mon fils pourra comprendre, parle-lui de moi. Je l’aurais bien aimé.

« Adieu éternel, ma bien chère Valérie. »


Le colonel revint, frappa légèrement à la porte et entra. Elle mit la lettre dans son corsage et se leva.

— Colonel, pourrais-je aller à Lalla-Maghnia ?

— Vous voulez aller là-bas ?… Cela se peut. Dans quelques jours, il partira un convoi pour ravitailler le poste. En attendant, La Douceur organisera votre équipage ; c’est un débrouillard… Vous montez à cheval ?… Alors, dit-il, sur sa réponse affirmative, vous pourrez monter « Kébir » ; c’est : un cheval de prise qui appartenait au lieutenant : si vous voulez, nous allons le voir.

Ils descendirent et La Douceur amena « Kébir ». C’était un beau cheval noir, à la longue crinière flottante et dont la queue balayait la terre. Il se campa sur ses jambes de cerf, hennit et secoua sa fine tête marquée d’une étoile blanche au front.

— Il est aimable comme un agneau, dit La Douceux.

Valérie caressa le bel animal.

— C’est celui-là qu’il montait ?…

— Oui, Madame, répondit le vieux soldat.

— Je vous procurerai une selle de femme, dit le colonel ; vous n’en trouveriez pas, elles sont encore rares ici. Il vous faudra deux mulets ; l’un pour le bagage, l’autre pour votre servante. La Douceur arrangera tout cela. Je le mets à votre disposition.

Valérie remercia.

— Tenez-vous à garder le cheval ?

— Oui, colonel, j’y tiens beaucoup.

— En ce cas, La Douceur le conduira chez vous ; je lui donnerai une permission.

Huit jours après, le convoi partait d’Oran, escorté par un escadron de chasseurs et deux compagnies de zouaves. Un médecin militaire qui se rendait à Tlemcen emmenait sa femme ; ce fut une société pour Mlle de La Ralphie. Elles chevauchaient de compagnie à l’arrière-garde, escortées de La Douceur et de l’ordonnance de l’aide-major. La Martille était avec les bagages, assise sur un petit mulet, et, avant la première étape elle avait reçu des propositions matrimoniales d’un chasseur en retraite qui conduisait leur mulet de bât. L’ambition de ce vieux soldat était de monter une « cantine civile », comme il disait ; mais pour cela, il fallait une femme, et elles étaient rares en ce temps à Oran.

À la couchée, les tentes des femmes étaient dressées un peu à l’écart, autant que la prudence le permettait. Les deux grands slouguis de l’aide-major faisaient bonne garde tout autour et la petite tente de La Douceur et de l’ordonnance du médecin servait de poste avancé.

Le convoi passa par Miserghin, Bou-Thélis, contourna le Lac-Salé, vint à Aïn-Temouchen et le quatrième jour campa sur l’Oued-Isser, près d’une source thermale qui avoisinait un cimetière arabe.

Le site était superbe. De grands cèdres, des thuyas, des caroubiers, des sycomores, des oliviers au feuillage grisâtre ombrageaient la petite piscine et le cimetière. Au-dessus de cette masse de verdure, des palmiers élançaient leurs têtes grêles qui tranchaient sur le ciel bleu.

Valérie alla voir le cimetière. Là, point de tombeaux fastueux. Un petit espace entouré d’un cordon de pierres brutes où un simple monticule de terre relevée marquait les sépultures. Çà et là, sur les tombes, s’ouvraient les terriers de ces énormes rats qui pullulent dans les cimetières arabes, où ils dévorent les cadavres que l’on enterre sans cercueil. Une idée horrible lui vint et elle en fit part à La Douceur.

— Il n’y a point à craindre cela, dit-il. Nous l’avons mis dans une caisse solide en planches d’olivier franc qui est un bois très dur.

Le campement était établi sur les bords de la petite rivière qui coulait avec un léger bruit sur les cailloux. Le convoi était au centre, avec les ânes, les mulets et les chameaux ; autour, l’escorte. Le soir venu, les feux de bivouac encadraient le camp, et projetaient dans les grands arbres des lueurs tremblotantes qui se reflétaient dans l’eau. Une grande rumeur montait de cet amas d’hommes et de bêtes. Les ânes du convoi, bêtes incontinentes, brayaient avec fureur. Les chevaux, entravés aux cordes, hennissaient aux effluves des juments que la brise apportait des douars lointains, et, jaloux, se mordaient avec rage, malgré les cris des gardes d’écurie. Autour du camp, à distance, des chacals, en bandes nombreuses, glapissaient bruyamment, accompagnés par des hyènes au ricanement sinistre.

Mais, soudain, sur le tard, tandis que la lune montait à l’horizon, un lion, sorti des massifs montagneux de Tlemcen, s’arrêta sur l’extrémité d’une colline qui dominait le campement. Les chacals, sentant sa présence, se turent. Puis, le fauve rugit et les chiens se cachèrent sous les tentes. Trois fois, ce rugissement se répéta, roulant dans les échos des montagnes, faisant trembler les bêtes de somme, le poil hérissé, la tête entre leurs jambes. Puis, le monstre, voyant le camp tout entouré de feux, s’en retourna vers son repaire.

À Tlemcen, Valérie se laissa conduire aux belles ruines romaines qui avoisinent la ville, et vit les antiques oliviers qui l’entourent. Mais elle suivait, par politesse, distraite, songeant au but de son voyage et redoutant presque de l’atteindre.

En arrivant à Lalla-Maghnia, le convoi pénétra dans l’enceinte de la redoute, et, lorsque les bêtes furent attachées, accompagnée de La Douceur, Mlle de La Ralphie, le cœur serré, s’en alla au cimetière. À deux cents pas des fossés, du côté des collines, il se découpait dans la brousse en un carré entouré de murailles qui le mettaient à l’abri des hyènes immondes. La Douceur l’arrêta devant un petit tertre allongé que l’herbe commençait à recouvrir. Au sommet, une croix faite de deux morceaux de caisse à biscuits, sur laquelle le fourrier de l’escadron avait écrit :

Damase Vital, sous-lieutenant au 2e chasseurs d’Afrique, tué à l’ennemi, sur l’oued Rouban, le 25 octobre 1845.

Elle resta là longtemps, debout, les bras tombants, les mains jointes, le tête inclinée, les yeux fixés sur la terre qui recouvrait celui qui l’avait tant aimée, pleine de révoltes intérieures contre le destin stupide qui lui enlevait l’amant qu’elle voulait reconquérir.

Lorsqu’elle releva la tête, le vieux soldat, qui s’était un peu écarté revint :

— Il faudrait, dit-elle, arranger une tombe durable.

Dès le soir, La Douceur, toujours débrouillard, avait trouvé un troupier tailleur de pierre de son état. De la carrière où avaient été pris les matériaux de la redoute, on tira un bloc massif qui fut taillé comme une longue dalle et couché sur la fosse. L’inscription de la croix fut reproduite sur la pierre dans son éloquente simplicité. Tout fut promptement fait, et, après une dernière visite au cimetière, Mlle de La Ralphie repartit pour Oran avec l’escorte du convoi.

Quelques jours après, elle s’embarquait à la Marine, emportant tous les objets qui avaient appartenu à Damase et emmenant « Kébir » que conduisait La Douceur.