Mademoiselle de la Ralphie/10

F. Rieder et Cie (p. 169-190).



X


Sur le pont du Vautour, qui faisait le courrier de France, un officier de chasseurs d’Afrique, enveloppé dans son burnous, regardait fixement l’horizon, où une ligne encore incertaine, comme une vapeur bleuâtre, indiquait la côte phocéenne. La mer était tranquille, le temps frais. Un beau soleil d’automne, déclinant dans sa course, faisait miroiter les courtes vagues dans le remous des roues du bateau. À l’avant, des soldats libérés, des permissionnaires, des convalescents, réunis en groupe, chantaient, et, par cette calme fin de jour, les voix montaient sonores dans l’air pur.

Damase se laissait bercer aux harmonies combinées de la nature et des chants : mais, dans sa pensée anxieuse, se dressait toujours le problème de l’avenir de son amour. Quoique sa nature fût essentiellement active et vaillante, il avait quelquefois des accès de mélancolie en songeant que tout ce qu’il avait fait jusqu’ici, ses succès militaires et l’avenir qui s’ouvrait devant lui, seraient probablement inutiles pour son bonheur.

« Demain, je saurai cela », se disait-il en allumant un de ces cigares excellents, fabriqués à Oran, par les doigts agiles des Espagnoles.

Le château d’If, moins célèbre par la captivité réelle de Mirabeau, que par la prison fictive d’Edmond Dantès, commençait à sortir des flots, et les îlots de Pomègue et de Ratonneau faisaient des points noirs sur la mer. En avant de la passerelle, les soldats chantaient le chœur des exilés :

Vers les rives de France,
Voguons en chantant,
Oui, voguons doucement…
...........

Et, un zouave à la figure tannée, campé sur une canne en nervure de feuille de palmier, un caméléon sur l’épaule, reprenait seul, d’une voix chaude et vibrante

Loin de toi, Patrie,
Mère bien chérie,
D’un exil amer,
Nous avons souffert.
........

Ce chant médiocre qui, braillé dans un cabaret, eût été vulgaire et trivial, empruntait quelque chose à la poésie du milieu. Sur ce bateau, qui glissait à la surface de la mer bleue, à la chute du jour, enveloppé d’un beau coucher de soleil, il s’harmonisait bien avec les sentiments des passagers militaires, gens simples et rudes dont la plupart avaient quitté la France depuis des années et ressentaient une secrète émotion à la pensée de la famille et du village natal.

Une heure après, le bateau accostait le quai du vieux port.

Le lendemain, dans l’après-midi, Damase gravissait le chemin poussiéreux qui, en serpentant à travers les oliviers, menait à la villa habitée par la Mlle de La Ralphie. Sur le seuil, ombragé d’un grenadier, une brune nourrice tenait dans ses bras un superbe enfant qui s’agita en voyant briller la croix de l’officier vers laquelle il tendit ses petites mains. Damase se reconnut dans les yeux noirs veloutés du petit, et, le prenant dans ses bras, le baisait avec bonheur, tandis que la nourrice allait prévenir Mlle de La Ralphie. Celle-ci sortit en courant d’un petit salon et s’élança vers son amant qu’elle embrassa avec une furie qui effraya un peu l’enfant et le fit pleurer. La nourrice l’ayant repris, Valérie entraîna Damase dans le salon et l’étreignit de nouveau avec rage, froissant sa poitrine aux brandebourgs de l’uniforme.

— Enfin, te voici !

— Ma chère bien-aimée !

Et ils restèrent un moment en silence, les bras noués, les lèvres jointes, le cœur bondissant.

Le commandeur un peu embarrassé de sa contenance entre les deux amants était descendu au jardin. Il revint bientôt, toussant dans le corridor : hem ! hem !

Lorsqu’il entra, Damase se tourna vers lui et le salua avec une aisance militaire empreinte de déférence qui disposa favorablement le vieux gentilhomme.

— Bonjour, Monsieur, fit-il, je suis ravi de voir un officier qui fait honneur à notre Périgord.

Et il complimenta Damase sur sa belle conduite et ses succès, sans s’en étonner, et l’entretint avec beaucoup de tact de diverses choses le touchant. Et il en fallait à M. de Lussac, pour concilier la dignité de son attitude avec une large tolérance et pour oublier que le brave officier qui était là présent, la croix sur la poitrine, était l’ancien petit domestique de Guersac et l’ex-clerc de M. Boyssier.

Pendant le dîner, servi par la Martille, ils causèrent des événements d’Afrique ; et la modestie de Damase, la justesse de ses vues et le bon sens de toutes ses paroles enchantèrent le commandeur qui, vers neuf heures, se retira discrètement.

Valérie, qui pendant le dîner, avait été presque muette, tant la passion l’absorbait, saisit la main de son amant et l’entraîna.

Le lendemain, pendant que Mlle de La Ralphie était à sa toilette, Damase se promenait sur la terrasse, d’où l’on découvrait la mer, et réfléchissait à sa situation. La vue de sa maîtresse, belle, ardente, lui avait fait oublier un moment ses préoccupations, d’autant plus aisément qu’il était lui-même passionnément amoureux et sevré d’elle depuis une année. Vers le matin, lorsque, dans un assoupissement de passion, il avait voulu parler de leurs relations futures, elle lui avait fermé la bouche avec un baiser :

— Laisse-moi t’avoir sans souci, mon Damase ! Jouissons du présent. Nous parlerons de l’avenir plus tard ! Rien ne presse…

Dans les paroles et l’accent de Valérie, lui sentait la volonté d’éloigner toute conversation de ce genre, de fuir tout entretien relatif aux arrangements à prendre pour leurs rapports à venir. Autant il le désirait, afin d’être tiré d’une incertitude pénible, autant elle y répugnait, peut-être parce qu’elle y pressentait le danger d’une rupture. Après son lever, dans la matinée, l’officier apprit de M. de Lussac, sur sa demande, que l’enfant était déclaré à l’état civil sous le nom de sa mère. Il comprit aussitôt les motifs qui avaient dicté la conduite de sa maîtresse et cela l’attrista. :

Quelques jours se passèrent ainsi. L’amour exubérant de Valérie calmait un peu les inquiétudes de Damase sur l’avenir, mais ne les dissipait cependant pas complètement. Au sortir des bras de sa maîtresse, lorsqu’il était seul, cette pensée le hantait toujours qu’entre Mlle de La Ralphie, dans son château du Périgord, et lui, en Afrique, séparés par la distance et la mer, une liaison durable ne pouvait exister ; que l’interruption de leurs relations pendant de longs laps de temps amènerait forcément une rupture définitive. Il voyait cela clairement, car il commençait à comprendre que chez Valérie l’amour était inséparable du plaisir et que l’absence de l’amant tuerait l’amour.

Cela le désolait, car il se voyait enfermé dans une situation sans issue honorable et digne, sauf une seule, à laquelle il ne pouvait même pas songer dans leurs situations respectives. Il ne lui restait plus qu’à choisir entre une clandestinité intermittente et inefficace et la situation, cyniquement avouée, d’amant d’une femme riche.

Mlle de La Ralphie ne pensait pas aux impossibilités de ces deux alternatives.

— Vois-tu, disait-elle un jour à Damase, il est possible d’arranger tout cela. J’irai là-bas te retrouver ; nous passerons l’hiver ensemble… Tu demanderas des congés… et puis, ne pourrais-tu demander à venir en France ?

— Ma bien chère, songe donc que tu ne peux entreprendre fréquemment un aussi long et fatigant voyage. Et puis, voyons, crois-tu qu’il soit digne de Mlle de La Ralphie d’être au vu et au su de toute une ville de garnison la maîtresse d’un officier ? Crois-tu que je souffrirais qu’on te confondît avec les malheureuses pour qui cette situation est un métier ? Non ! Je veux que celle que j’aime soit partout honorée et respectée !… Pour ce qui est de moi, j’ai aussi mon honneur à garder ; je ne puis laisser suspecter ma délicatesse et ma dignité en vivant avec une maîtresse riche… Tu me parles de venir en France ; mais les inconvénients de cet arrangement seraient les mêmes, sauf la longueur du voyage. D’ailleurs, je te le dis sincèrement, je ne quitterai pas l’Algérie, parce que j’espère y faire mon chemin et me montrer digne d’être aimé de toi !

Elle fut embarrassée de l’amertume de ces dernières paroles et cacha sa gêne dans une étreinte passionnée.

— Mais je t’aime ! fit-elle. Je ne songe pas à le cacher !

— Je veux que tu sois prête à avouer le sous-lieutenant Vital pour ton amant ; je le crois. Mais je te le demande de nouveau : est-ce là une situation digne de Mlle de La Ralphie ? Non, n’est-ce pas ? Toi qui prises très haut la noblesse de ta famille, tu ne peux pas penser différemment.

— Oh ! dit-elle avec une sorte de légèreté inconsciente où se reflétaient les opinions du commandeur de Lussac, au point de vue nobiliaire, que fait cela ?

— J’entends ! répliqua-t-il avec un tremblement dans la voix. La noble demoiselle de La Ralphie ne fait aucun cas de son honneur de femme, mais elle estime fort son honneur de caste ! Un amant plébéien ne peut la faire déchoir ! Je serai pour elle un manœuvre d’amour, un goujat d’alcôve ; je serai admis dans son lit pour servir à ses plaisirs, et ce sera tout. De communauté de destinée, de sentiments, de conscience, de vie morale, point ! Et tu as pu croire que j’accepterais ce rôle infâme ?

Éperdue, en voyant approcher la rupture qu’elle redoutait, car si son cœur était à peu près libre, physiquement elle était violemment attachée à Damase, Valérie lui saisit la main :

— C’est insensé ce que tu dis là ! Pourquoi toutes ces distinctions ? Je t’aime, ne le sais-tu pas ? Ne te l’ai-je pas prouvé ?

Sans répondre à ces interrogations, Damase poursuivit, en se levant :

— Si je me trompe sur tes sentiments, pourquoi donc as-tu donné ton nom à notre enfant ? Il aura, cela se voit déjà, les traits de son père Vital, il est issu de son sang roturier, mais il sera un du Jarry de La Ralphie et il continuera cette noble race… C’est une nouvelle façon d’anoblissement par le ventre ! ajouta-t-il avec un rire amer.

Elle resta muette.

— Pauvre égarée ! reprit-il. C’est à une vaine chimère que tu sacrifies ton honneur de femme ! On pourra te flétrir d’une épithète insultante, mais tu seras toujours une La Ralphie ! Sais-tu pourtant que ce Jean du Jarry qui commença ta famille, il y a trois cents ans, était un fils de paysans, un serviteur de la maison d’Albret, un ancien valet comme moi, tiré du commun par la faveur de son maître !

— Tu mens ! s’écria-t-elle, vivement blessée dans son orgueil.

— Allons donc ! Fouille tes archives, tu y trouveras la donation très explicite du fief de La Ralphie faite à Jean du Jarry ! Et, si tes parchemins sont perdus, l’original de la donation est dans les vieux papiers de M. Boyssier ; il ne refusera pas de te le communiquer… Quant à l’arrière-petit-fils de Jean, qui vendit sa conscience pour un grade…

— En voilà trop ! Je te défends de parler ainsi de ma famille ! Tais-toi, ou nous ne nous reverrons de la vie !

— Alors, tu as pu croire que tout ceci était une de ces querelles d’amants qui s’apaisent sur l’oreiller ? Va, continua-t-il désespéré de voir se produire tout ce qu’il avait craint, tu es bien la digne fille des nobles dames du siècle dernier, de ces « citadines », de ces « valétudinaires » qui, trouvant que leurs seigneurs et maîtres, épuisés par les filles, manquaient d’énergie, recherchaient dans le peuple des mâles vigoureux. Comme elles, tu courras après le plaisir ; quant à l’amour, tu es condamnée à l’ignorer, car, je le reconnais trop tard, tu n’as que des sens et point de cœur. Adieu ! peut-être un jour, vieillie et toujours avide de jouissances, tomberas-tu plus bas que le sous-lieutenant Vital !

Il avait la tête haute, le regard triste, la voix grave. Sur sa figure énergique et douce à la fois se reflétait, comme un miroir, la noblesse de ses sentiments. Soulevée par la passion, elle oublia tout et s’élança pour le retenir ; mais il l’arrêta du geste et sortit. Dans la cour, la nourrice promenait l’enfant. Damase le prit et l’embrassa à plusieurs reprises avec attendrissement. Puis, il le remit à la Provençale et descendit le coteau où les pierres roulaient sous ses pas.

À Hyères, il entra dans un café attendre le passage de la voiture et écrivit à M. de Lussac pour s’excuser de n’avoir pas pris congé de lui. À Marseille, il dut attendre toute une mortelle journée avant de s’embarquer et erra par la ville et au bord de la mer, ressassant ses pensées. Il lui semblait qu’une lumière s’était éteinte en lui ; il n’apercevait plus le but de sa vie. Quoi qu’il pût faire désormais, tout serait inutile pour son bonheur, il le sentait. Et il remontait à ces temps heureux où, adolescent, ignorant et naïf, il avait voué à la fillette qu’il accompagnait à l’école du Prieuré ces sentiments de pure et sereine adoration qui la divinisaient dans son cœur. Mais que la réalité présente était loin des rêves d’autrefois ! Ah ! combien il déplorait de n’avoir pas deviné plutôt sa maîtresse, et combien il était humilié de n’avoir été pour elle qu’ « un homme », et non pas « lui » ! Et il regrettait de n’être pas resté étendu mort, comme tant d’autres camarades, là-bas, entre deux touffes de palmiers nains. Ou plutôt pourquoi n’avait-il pas été mordu au Pas-du-Chevalier ! Il serait mort dans toute l’innocence de son amour, dans toute la pureté de ses sentiments.

À l’arrivée du bateau, signalé au Château-Neuf d’Oran, Damase trouva La Douceur, qui lui avait amené son cheval.

— Et tu t’es bien amusé, mon lieutenant ?

— Oui, mon vieux, je te l’assure.

Lorsque le commandeur rentra de sa promenade quotidienne, au moment du dîner, et qu’il vit deux couverts mis seulement, il fut surpris et interrogea Valérie du regard.

— Il est reparti, dit-elle tristement.

Il fallut bien expliquer ce brusque départ à M. de Lussac. Elle le fit sommairement, en sorte que, dans ses explications atténuées, il ne démêlait pas très bien la vérité.

— En somme, que voulait-il ?

— Il ne l’a pas dit positivement… mais il a déclaré très explicitement qu’il ne voulait pas d’une situation équivoque… Son amour et sa fière délicatesse lui rendaient inacceptable la situation d’amant intermittent et clandestin. D’autre part, dans l’intérêt de ma réputation et de son honneur, il ne voulait pas de celle d’amant avoué : dans les deux cas, son désintéressement pouvait être suspecté.

— Alors, il n’y avait plus que le mariage.

— Ou la rupture. Nos deux volontés devaient fatalement aboutir là ; car enfin, pouvais-je lui offrir de devenir Mme Vital ?

Le commandeur resta pensif un instant en pensant à cet officier de fortune, à ce roturier sans naissance et sans famille qui préférait renoncer à celle qu’il aimait plutôt que la posséder dans des conditions indignes d’elle et de lui. Dans son esprit un peu frivole, cette figure énergique et fière contrastait violemment avec les héros des amours légers du siècle passé.

— Singulière chose ! dit-il enfin. Jadis, un cadet de notre famille, pauvre, recevait sans scrupule d’une grande dame, sa maîtresse, les moyens de lui faire honneur dans le monde. Aujourd’hui, un officier réduit à sa solde ne veut pas être l’amant avoué ou clandestin d’une fille noble et riche, de peur qu’on ne le soupçonne d’une collusion d’intérêts. C’est peut-être pousser un peu loin la délicatesse ; mais il faut bien reconnaître qu’indépendamment de ces sentiments intimes, au seul point de vue des mœurs puritaines du siècle, — puritaines d’apparence seulement, — il a raison.

Valérie, sombre, les dents serrées, les yeux fixés sur la table, se taisait.

— Il ne faut pas vous désoler ma chère enfant, reprit M. de Lussac. Cette rupture n’est sans doute pas définitive.

Elle hocha la tête dubitativement.

— Il ne cédera pas plus que moi ! dit-elle.

Peu après, ils repartirent pour Guersac.

L’arrivée de Mlle de La Ralphie avec une nourrice et un enfant fut un grand événement pour la villette de Fontagnac. Quelques-uns attribuèrent au commandeur l’honneur de la paternité. Il était gris de poil, mais, comme le disait Mme Laugerie, femme d’expérience, « il y a de ces vieux grisons qui sont encore solides ». Par exemple, dans cette hypothèse, on ne s’expliquait pas la conduite de la mère du petit Gérard. Franchement, il fallait avoir le diable au corps pour s’en faire conter par un sexagénaire. Lorsque la Martille lui rapporta ces propos, quoique Valérie ne fût pas disposée à la gaîté, elle ne put s’empêcher d’en rire un peu, et, le soir, à dîner, s’excusa près de M. de Lussac de l’avoir compromis.

Le vieux gentilhomme sourit et son œil brilla un instant, comme s’il regrettait un bonheur qu’il appréciait à sa haute valeur.

Mais ceux qui attribuaient l’enfant à M. de Lussac n’étaient pas en majorité. La plupart des Fontagnacois, les bourgeois surtout, concluaient à une intrigue vulgaire, à quelque caprice de Mlle de La Ralphie pour un individu inavouable. Et, ce qui exaspérait les gens de Fontagnac, c’était cette ignorance qui empêchait les commentaires qu’on eût pu faire sur tel ou tel. À défaut de commentaires, on faisait donc des suppositions, souvent malveillantes, ou parfois même outrageantes. Il s’en faisait aussi de plus honnêtes. Ainsi, on avait remarqué que Mlle de La Ralphie avait parlé à la Faurille quelques jours avant l’arrivée de Damase : que lui avait-elle dit ? La Faurille, qui avait oublié d’être bête, disait que la demoiselle lui avait tout bonnement demandé des nouvelles de son frère de lait ; mais les fortes têtes avaient des doutes. Le lendemain de son arrivée, les flâneurs et ceux qui pêchaient à la ligne du haut du pont, avaient bien vu Damase descendant le long de la rivière comme un promeneur désœuvré ; mais avait-il poussé jusqu’à Guersac ? Là était la question. Depuis, personne ne l’avait revu de ce côté. Dans la journée, il restait à la maison ou se promenait sur la route de Périgueux, et, le soir, prenait un mazagran au café de la Place, avec le maréchal des logis de gendarmerie, puis allait se coucher bourgeoisement à neuf heures, le couvre-feu sonnant. Pourtant, comme le disaient judicieusement les curieux, prêts à jeter leur langue aux chiens, il fallait bien que ce fût quelqu’un !

— Ces choses ne se font plus par l’opération du Saint-Esprit ! dit en petit comité le maire voltairien. Le brave Mentillou, lorsqu’il venait aux provisions à Fontagnac, subissait des interrogatoires en règle chez le boucher et chez l’épicier. Mais c’était un mâtin, boutonné jusqu’au col, qui riait et faisait l’imbécile lorsqu’on lui parlait de ça. Le petit Farou, qui avait au-dessus de sa porte une branche de pin ornée de rubans rouges et blancs qui flottaient au vent, le petit Farou et d’autres lui avaient bien fait quelques politesses intéressées, mais inutilement. Cela devenait embêtant pour les naturels de Fontagnac, qui n’étaient pas loin de considérer ce mystère persistant comme une injure personnelle à chacun et à tous.

Enfin, comme il n’est pas de secret que la curiosité d’une petite ville pleine d’oisifs ne finisse par percer, la chose se sut.

Il y avait lors, à Fontagnac, un pêcheur appelé « La Loutre ». D’où lui venait ce sobriquet ? On en disputait dans le pays, depuis de longues années. Les bons esprits pensaient qu’il le devait à son habileté professionnelle, car c’était un grand destructeur de poisson ; mais les « gens de travers », comme on dit, les grincheux, qui ne sont jamais de l’avis des autres, soutenaient fort et ferme que ce surnom lui venait d’une casquette faite de la peau d’une loutre capturée par lui jadis ; casquette superbe autrefois, actuellement quelque peu dépouillée de son poil, mais qui continuait à abriter son chef de paysan narquois. Quoi qu’il en soit, La Loutre était un amateur convaincu du « jus de la treille », comme disent les chansons, quoique, en réalité, le jus de la treille fasse du vin détestable ; témoin le vin de branche du Ribéracois, où on a la déplorable coutume de faire grimper la vigne sur les noyers et autres arbres. La Loutre donc, un dimanche soir, en faisant chez le Farou une quadrette, largement arrosée, laissa entendre, après de nombreuses pintes vidées, qu’il en savait long sur le sujet qui tenait en état de fièvre les Fontagnacois. Ses trois partenaires, et surtout Batistou le cordonnier, son beau-frère, essayèrent en vain de le faire achever. Batistou eut beau invoquer leur camaraderie d’enfance, leur alliance et cette fraternité créée depuis de longues années par tant de chopines vidées ensemble ; il eut beau l’appeler jean-foutre, viadaze, rien n’y fit, La Loutre n’était qu’éméché, il résista victorieusement.

Bientôt toute la ville sut que le pêcheur connaissait le secret qui troublait les nuits de ses concitoyens, et le malheureux fut assailli de sollicitations pressantes sous les formes les plus diverses. D’abord, sa femme le réveillait la nuit d’un coup de coude.

Pierre, qu’es aquel ?

Puis les voisins, les camarades, les amis, tour, pour mieux dire, après avoir causé un instant avec lui, ne manquaient pas de lui poser la même question. Le pauvre diable jurait par son âme qu’il n’en savait du tout rien : il avait dit ça pour coyonner, parce qu’en jouant son beau-frère ne parlait d’autre chose et que ça l’embêtait. Mais personne ne le croyait et on le traitait tout uniment de jean-foutre, comme Batistou.

La vérité, c’est qu’il avait une bonne pratique à Guersac et qu’il ne se souciait pas de la perdre.

Les bourgeois aussi cherchaient à lui tirer les vers du nez. Anatole Decoureau alla même plusieurs fois à la pêche avec lui, sous prétexte d’apprendre à lancer l’épervier, et il essaya de le séduire. Seulement, comme malgré sa fortune il était pingre, et qu’en sa qualité de grand bourgeois il n’estimait pas à haut prix la conscience d’un pauvre diable de pêcheur, il offrit seulement quarante sous que La Loutre refusa bravement, disant que, ne sachant rien, il ne voulait pas voler cet argent.

Mais le plus rude assaut qu’il eut à subir fut celui que lui livra Mme Laugerie. Cette vaillante dame grillait d’envie de connaître le père du petit Gérard, pour son compte d’abord, et aussi pour celui de Mme Decoureau qui, pour des raisons à elle, tenait fort à le savoir. Toutes ces dames, d’ailleurs, avaient dit à la forte épouse du capitaine : « Il n’y a que vous pour confesser La Loutre. » Et elle s’était piquée au jeu.

Une après-midi, donc, tandis que les nombreux enfants du pêcheur jouaient dans les gabares échouées sur la grève et que sa femme lavait du linge au grand barrage, Mme Laugerie se glissa dans la maison, pomponnée comme une mule espagnole, et trouva La Loutre assis, raccommodant des verveux. Ce qu’elle voulait ? Parbleu, du poisson. La Loutre lui promit pour le lendemain un beau plat d’assées, puis on causa, et, de fil en aiguille, la femme du capitaine en vint à l’histoire en question.

Mais le pêcheur, suivant sa tactique ordinaire, protesta que tout ce qu’on en disait c’était des menteries : il avait dit cela en riant, voilà tout.

Malgré ses protestations, la dame insistait :

— Voyons ! À moi, à moi, vous pouvez bien me le dire ! Je vous jure que je n’en parlerai à personne. Allons, dites-le moi !

Et elle se rapprocha de La Loutre.

Lui ne comprenait pas pourquoi il devait plutôt qu’à une autre le dire à elle, qui ne lui prenait de poisson qu’une fois par an, dans la semaine sainte ; toutefois, il démêlait bien qu’elle avait quelque intérêt à le faire babiller.

— Pour me faire plaisir ! Allons, dites-le moi ! Si je pouvais faire quelque chose pour vous, moi, je le ferais !

Et la tentatrice tapait sur le genou du pêcheur et jouait de la prunelle.

« Que diable est ceci, pensait l’autre, cette bourgeoise est folle ! »

Lui, habitué aux sabots et aux cotillons de droguet de sa femme, était quelque peu émoustillé par le luxe provincial de la dame : bonnet à fleurs, robe légère, jupons à festons brodés, petits souliers à cothurne, dont les rubans s’entrecroisaient sur un bas de jambe assez bien fait : oui, tout cela le remuait un peu, mais il la laissait s’avancer sans comprendre… bougre !

Jusqu’où allèrent les choses, nul ne le sut. Le perruquier du coin, qui avait vu entrer Mme Laugerie et qui surveillait sa sortie, de la coupée de sa boutique, affirmait qu’elle était restée une bonne heure avec La Loutre et qu’elle en était sortie les oreilles rouges. Mais comme il fallait généralement dédoubler les dires de ce figaro périgourdin, certains concluaient de son récit que Mme Laugerie était restée une demi-heure chez le pêcheur et qu’elle en était sortie les oreilles roses seulement. Ce qu’il y eut de sûr et certain, c’est qu’elle en revint quinaude, n’en sachant pas plus que ci-devant.

Mais il n’est point de place imprenable ; où la force ouverte échoue, une ruse ou une autre réussit. Comme l’énonça mythologiquement le capitaine Gillerac, la flèche du petit dieu Cupidon s’était émoussée sur la peau tannée de La Loutre, mais la coupe écumante de Bacchus eut raison de lui.

Il était temps, d’ailleurs, car son silence commençait à être considéré comme une calamité publique, et les plus exaltés le regardaient comme un traître à la patrie fontagnacoise.

Un dimanche, à la vesprée, pendant une innocente quadrette, un des partenaires du pêcheur et Batistou son beau-frère, firent un pari concerté dont l’enjeu était le souper. Les quatre compagnons burent sec à ce souper, et, après de larges rasades, on versa à La Loutre, qui avait déjà du vent dans les voiles, un mélange de vin rouge et de vin blanc qui lui fit entonner, peu après, une chanson patoise où il était question pêle-mêle de pintes et de filles. Dès lors, on le tenait : un copieux vin chaud et de nombreux brûlots l’achevèrent et il vida son sac. Mais à la vérité, il fallut lui tirer la chose par morceaux, comme avec un tire-bouchon.

« Voilà, c’était un matin, une grosse heure avant le jour. Il était en train de lever des cordes razis Guersac, quand, tout d’un coup, il s’en va voir un individu qui sortait par la porte du petit parc et remontait vers Fontagnac. Ce quelqu’un, dont il ne voyait pas bien la figure, car il faisait encore brun, il l’avait reconnu à l’habillement : pantalon large, comme ceux des compagnons charpentiers, veste serrée à la taille, bonnet à pompon sur la tête ; c’était l’ancien clerc de M. Boyssier, pardi ! Tout d’abord, il avait pensé que le galant venait pour la Martille qui avait le bruit d’être du bon coin ; mais, le lendemain, étant revenu au même endroit, par la curiosité, il l’avouait, il avait vu, hors de la petite porte, une femme qui faisait la conduite au garçon… Et cette femme n’était pas la Martille, vu qu’elle avait bien cinq ou six pouces de plus que la chambrière, et avec ça plus de corporance dans la poitrine et partout, ce qui ne pouvait que se rapporter à la demoiselle de Guersac… »

Il était minuit passé, lorsque La Loutre eut achevé de se confesser, car il fallut trinquer souvent pour l’encourager. Les autres le ramenèrent chez lui et cognèrent ferme à l’huis.

La Jeanne se leva et vint ouvrir, pieds nus et en chemise :

— Te voilà ton homme, dirent-ils en riant.

Et ils la laissèrent se débarbouiller avec La Loutre, cramponné à la poignée du loquet.

— Ah ! foutu por ! fit-elle

Le lendemain, à neuf heures, toute la ville savait que le père du petit Gérard était décidément le sous-lieutenant Vital. En général, on en fut fâché. Les Decoureau, que la déconvenue matrimoniale d’Anatole avait irrités, et, à leur suite, tous leurs adhérents, eussent été bien aises que le séducteur fût quelque rustre obscur, comme il arrive parfois ; un de ces individus qu’on ne peut avouer sans s’accuser en même temps de goûts bas et vils.

D’autre part, Damase, par sa conduite lors de la mort du vieux Latheulade, s’était attiré la haine des dévots. En outre, les bourgeois étaient jaloux de ses succès militaires. C’était plus qu’il n’en fallait pour affiler les langues de l’endroit. De quinze jours on ne parla que de cela, et les commentaires méchants et les suppositions fielleuses ne tarissaient pas. Le principal thème de ces commérages empoisonnés, celui sur lequel on brodait de vingt manières, c’était l’origine de Damase, enfant trouvé, et puis son ancien état de domesticité à Guersac : là-dessus, les inventions de toutes pièces abondaient. |

Dès le jour où la chose fut divulguée, les dames habituées du salon de Mme Decoureau s’étaient spontanément réunies et toutes parlaient à la fois.

— Mesdames, qui l’aurait cru ?

— Jamais elle ne l’avouera, disait l’une.

— Qui sait ? Peut-être elle l’épousera !

— Son ancien domestique !

— Elle est bien trop orgueilleuse pour cela !

— Ah ! on ne sait jamais !

— Oh ! Madame ! un enfant de l’hospice !

— Oui, mais si elle l’aime !

— Je ne dis pas, mais il y a des choses qu’on ne peut oublier.

— Peut-être ! il peut monter haut, devenir colonel, général, on a vu des exemples de ça.

— Jamais de la vie !

— Il sera capitaine, tout au plus.

— Murat avait bien été garçon d’écurie ; cela ne l’a pas empêché d’épouser une sœur de Napoléon.

— Mesdames, dit l’ancien régent qui avait accompagné sa femme, excusez-moi : le feu roi de Naples était le fils d’un aubergiste, et il a pu, dans sa première jeunesse, donner la botte au cheval d’un voyageur ; mais il n’était point garçon d’écurie… Après ses études, il a porté le petit collet, et il a même professé la sixième au collège de Toulouse…

— Quoi ! Monsieur Dutreuil, s’écrièrent toutes ces dames, que dites-vous ? Tout le monde sait que Murat a été garçon d’écurie !

— La Bastide n’est pas si loin d’ici !

— Je l’ai entendu dire cent fois à mon père !

— Les journaux l’ont assez répété !

— C’est un fait connu ! archiconnu !

— Il n’y a pas à aller contre !

Le malheureux régent, étourdi, s’esquiva, laissant là sa femme, et, après cette petite digression, on reparla de Valérie.

Épouserait-elle ? N’épouserait-elle pas ? La question fut derechef agitée et les avis furent très inégalement partagés. Toutes ces dames étaient pour la négative ; mais Mme Delfand pensait, au contraire, que Mlle de La Ralphie épouserait Damase : c’était, d’ailleurs, l’opinion de son mari, à qui ses fonctions judiciaires avaient donné une profonde connaissance du cœur humain…

— Il s’agit bien du cœur ! interrompit Mme Laugerie. Valérie, dit-elle familièrement, a du tempérament, voilà tout ; elle n’aime pas Damase, elle aime l’ « homme » ! Maintenant qu’ils sont séparés, qu’il lui tombe un beau garçon sous la main, elle le prendra, comme elle a fait de son ancien domestique !

Mme Delfand protesta bien, mais toutes ces dames furent du sentiment de Mme Laugerie, qui, il faut le reconnaître, approchait de la vérité.

L’assertion catégorique de la femme du capitaine confirma M. Anatole, qui écoutait dans un coin en regardant ses ongles, dans une idée que lui avait suggérée la bonne opinion qu’il avait de lui-même.

Puisqu’il avait échoué comme époux, pourquoi ne se revancherait-il pas comme amant ? Assurément, il valait bien, comme homme, ce soudard grossier, se disait-il en venant caresser complaisamment ses favoris jaunes devant une glace. Il n’était pas officier, c’est vrai, mais il était avocat, en passe d’être député, de devenir peut-être ministre, et d’avoir alors, non pas une simple croix de chevalier sur la poitrine, mais un ruban de commandeur autour du cou. Et puis un homme d’intelligence ne valait-il pas cent fois un sabreur ? Cedant arma logæ Certes, Anatole de Coureau pouvait flatter l’amour-propre d’une femme dans quelque haute situation qu’elle fût placée… à fortiori celui d’une gentillâtresse qui avait fait un enfant d’une « bête épaulée », comme on dit, et il se souriait à lui même d’un air vainqueur.

Depuis son retour, Mlle de La Ralphie avait repris ses habitudes antérieures. Elle venait de temps en temps à Fontagnac pour quelque petite affaire, ou seulement pour se promener. Lorsqu’elle suivait à cheval la grande Traverse, ou qu’elle allait du côté de la promenade appelée du nom de cet intendant qui fit en son temps planter beaucoup d’ormeaux sur les places et arracher beaucoup de vignes sur les coteaux du Périgord, les boutiquiers notables sur leur porte, les bourgeois flâneurs qui la croisaient, les pêcheurs à la ligne sur le pont, ne manquaient pas de la saluer. De tous ces citadins qui lui donnaient entre eux les qualifications les plus injurieuses, aucun n’avait le courage de son opinion. Ils se sentaient tout remués, lorsqu’en passant elle les regardait de son œil bleu perçant comme une lame d’épée, et les chapeaux de formes diverses, les casquettes à oreillons ou autres, et même le bonnet de coton quelque peu jaune du vieux Girellou, oncle de M. Decoureau qui avait fait fortune en vendant de la chèvre pour du mouton et en marquant à la fourchette ; tous ces divers couvre-chefs se soulevaient sur son passage.

Ces apparitions de Mlle de La Ralphie à Fontagnac inspirèrent à Anatole un projet qu’il trouvait merveilleux. Après avoir préparé ses approches par des lettres, — anonymes, car on ne sait pas ce qui peut arriver, — et avoir épuisé sa rhétorique à exprimer ses sentiments brûlants à la châtelaine de Guersac, Anatole donc, en grande tenue : pantalon collant à sous-pieds, gilet de cachemire à châle, col roide, chapeau haut de forme, la badine à la main, le monocle à l’œil, alla l’attendre sur le chemin un jour qu’il l’avait vue en ville. Lorsqu’elle passa, revenant chez elle, il mit le chapeau bas et la supplia de l’écouter un instant. Valérie arrêta sa jument et prêta l’oreille aux phrases filandreuses de l’avocat.

Cette déclaration en pleine campagne, dans un petit chemin de traverse, faite par un monsieur qui ressemblait prodigieusement à une gravure de La Fashion, journal des tailleurs, lui semblait originale, et elle l’écoutait, sans songer d’ailleurs à dissimuler un sourire dédaigneux que, toutefois, le bel Anatole interprétait à son avantage.

Mais à une superbe tirade, elle l’arrêta :

— Comment ! mais on m’a déjà écrit cela ; serait-ce vous ?

Il avoua sa coulpe !  :

— Oui, Mademoiselle, c’est moi, moi qui vous aime, moi qui…

— En ce cas, il est cruel de n’avoir pas signé : j’ai cherché longtemps qui ce pouvait être.

Quoique le ton ne fût guère encourageant, Anatole était tellement fat qu’il se crut à la veille du succès.

— Je n’osais pas ! dit-il. Oh ! pardonnez-moi !

Et, s’approchant insidieusement, enhardi par le sourire équivoque de Mlle de La Ralphie, il posa sa main sur la jupe de l’amazone, à la hauteur du genou, avec une légère pression qui pouvait passer pour un essai de caresse.

Mais, au même instant, la cravache de Valérie s’abattait sur lui.

— Drôle ! fit-elle en enlevant sa bête.

Il resta là, planté, muet, rageur, puis, ramassant son chapeau qui avait roulé à terre, il rentra à Fontagnac.

À dîner, elle conta son aventure à M. de Lussac.

— Quel malotru ! fit le vieux gentilhomme : parbleu, j’irai le corriger d’importance ! ajouta-t-il, oubliant sa goutte et ses soixante ans.

— N’en ayez cure, c’est fait, il n’y reviendra pas.

— Voyez un peu, reprit le commandeur, ce que c’est que la naissance. On saisit ici la différence qu’il y a entre le roturier, riche ou non, et le gentilhomme. Ce garçon s’est conduit comme un goujat, tandis que ce pauvre vicomte de Massaut, de désespoir, s’est engagé dans les spahis… C’est la mode, maintenant qu’il n’y a plus de couvent. Jadis, ce brave Guy fut entré aux Cordeliers de Fontagnac et vous eût oubliée en égrenant son rosaire ; aujourd’hui, il vous oubliera en maniant son sabre… Les païens avaient bien raison de diviniser le Léthé ! Vivre, c’est oublier… La façon n’y fait rien.

Et, sur ces réflexions quasi philosophiques, le commandeur ayant achevé de découper un succulent perdreau, en offrit une aile à Valérie.