Mademoiselle de la Ralphie/07

F. Rieder et Cie (p. 120-128).



VII


M. de La Ralphie tomba tout d’un coup comme un bon cheval de sang.

L’enterrement se fit à Fontagnac dans le caveau de famille.

Valérie eut une crise de douleur qui dura quelques jours et s’apaisa assez vite sans laisser de traces bien profondes. Elle aimait son père, pourtant, mais d’une manière égoïste. Elle avait alors dix-sept ans. Elle fit aussitôt acte de volonté en quittant le couvent pour aller s’installer dans la maison de la rue Barbecane en attendant que Guersac fût réparé. Elle y ordonna de nouveaux aménagements, fit changer les papiers, refaire les plafonds et les peintures.

Quoique dispensé par la loi, M. de Brossac, par convenance de situation et en souvenir de M. de La Ralphie, accepta la tutelle de Valérie. Ce fut, du reste, une tutelle purement nominale, car elle ordonnait et réglait toutes ses affaires avec décision et une entente très claire de ses intérêts. Ses revenus, en y comprenant l’héritage de la grand’tante, allaient à une vingtaine de mille francs, qui, pour l’époque et le pays, en faisaient une riche héritière ; aussi, bientôt, vit-on apparaître des prétendants.

Le premier en date fut le fils Decoureau (Anatole), ci-devant jeune homme de trente-cinq ans, revenant de Paris, où il avait fait son droit tout à loisir. C’était un gros garçon, blond fadasse, avec des favoris en côtelettes, assez insignifiant, mais très « fashionnable », comme on disait alors, et qui outrait, à Fontagnac, les modes et les usages des « lions » parisiens, ces ancêtres des « gommeux » d’aujourd’hui. La fortune considérable de sa famille donnait à Anatole Decoureau une assurance qui allait jusqu’à l’aplomb et même jusqu’à l’impertinence. Quoique la fortune de Mlle de La Ralphie fût un peu moindre que la sienne, il désirait vivement ce mariage, car il rêvait, en l’absence d’héritier mâle, de relever le nom de la famille et de s’appeler « de Coureau de La Ralphie » d’abord, puis, « de La Ralphie », tout court, selon le procédé de tant d’autres. Ce fils unique d’un couple malthusien était patronné par l’abbé Turnac et par la bourgeoisie en général qui l’admirait et voyait en lui un de ses spécimens les plus réussis.

Le second candidat fut le vicomte Guy de Massaut, fils aîné de M. le comte de Massaut, cousin de M. de Brossac. Le vicomte était naturellement le protégé du tuteur de Valérie, son oncle à la mode de Bretagne, chez lequel il était venu s’installer avec deux chevaux, un boghey élégant et un groom en bottes à revers. La famille de Massaut n’était pas riche, aussi les partisans d’Anatole assuraient-ils que les chevaux et le boghey étaient dus au maquignon et au carrossier. Le commandeur, la vieille demoiselle de Bretout, les Pyumégret et quelques autres nobles citadins, s’intéressaient fort au vicomte et s’indignaient même qu’un roturier comme ce Decoureau eut l’audace de prétendre à la main de la noble héritière des La Ralphie.

Ces messieurs épuisaient d’ailleurs tous les moyens de séduction. À quatre heures du soir, Anatole avait déjà changé trois fois de pantalon, et, ganté par Jouvin, le lorgnon fiché dans l’œil, le chapeau haut de forme sur l’oreille, la badine à la main, se pavanait, en bottes vernies, sur le pont, d’où l’on voyait les fenêtres de Mlle de La Ralphie. Quant au vicomte, qui était bon cavalier, il passait et repassait dans la rue de la Barbecane sur son alezan, en caracolant et en faisant de la haute école.

Mlle de La Ralphie écoutait, sans sourciller, les insinuations mielleuses de l’abbé Turnac vantant l’avocat, — un futur député, disait-il, — avec une idée à lui de derrière la tête ; ou Mme Decoureau chantant, au sortir de vêpres, les louanges de son cher Anatole. Elle accueillait avec le même sang-froid les conseils paternels de son tuteur qui faisait valoir la noblesse, le titre et les relations mondaines du vicomte. Intérieurement, elle se moquait des deux prétendants et de leurs parrains. Anatole Decoureau lui paraissait un fat prétentieux et ridicule ; et, en vérité, elle trouvait ce bourgeois très imparfaitement emparticulé, bien osé d’élever ses vues jusqu’à elle. Quant au vicomte, c’était une autre affaire ; il était d’une noble famille, homme du monde, plein d’honneur, et il lui eût assez agréé d’être vicomtesse. Mais ce pauvre Guy n’était pas joli garçon ; il était petit, avait les cheveux rouges et une bonne figure ronde toute pleine de taches de rousseur.

Et alors, elle revoyait par la pensée le beau Damase et, ma foi, si le vicomte se fût présenté sous cette forme, il eût eu quelques chances d’être agréé. Et encore ! Non ! Quel qu’il fût, elle se révoltait à l’idée de se donner un maître. Un maître ! Jamais ! Son orgueil s’exaspérait à cette idée. Instinctivement, elle comprenait l’amour à la façon d’Élisabeth faisant couper la tête au comte d’Essex pour une infidélité ; de Christine de Suède faisant assassiner son amant Monaldeschi. Tout au plus, eût-elle accepté un mari effacé, une manière de prince-consort ; elle voulait dominer en amour comme en tout. Son attitude non équivoque détermina au bout d’un mois le vicomte à rester chez lui. Quant à Anatole Decoureau, il continua, n’ayant rien de mieux à faire, à parader sur le pont.

Lorsqu’elle fut installée à Guersac, Valérie eut la fantaisie de monter à cheval, et, sur sa prière, M. de Lussac, bon connaisseur en chevaux, en sa qualité d’ancien page des écuries de Madame, fut acheter, à Pompadour, une jolie bête de demi-sang qu’il dressa soigneusement. Mlle de La Ralphie profita vite des leçons du commandeur, et peu après on les vit ensemble, chevauchant par les chemins. Lui, monté sur la forte jument de feu M. de La Ralphie, la protégeait et la chaperonnait. Bientôt Valérie se complut à avoir près d’elle, attentif à prévenir ses désirs, toujours prêt à lui obéir, une sorte d’écuyer cavalcadour, rompu à ces façons galantes et légères du siècle dernier. D’une politesse raffinée avec les dames, le commandeur n’abordait jamais Valérie qu’avec une profonde inclination qui ressemblait à une révérence, et lui baisait la main en lui débitant un compliment qui sentait fort l’ancien régime et la littérature musquée des poètes de cour. Valérie trouvait cela charmant, et ces hommages galants, ces madrigaux précieux, toutes ces formes surannées l’amusaient. M. de Lussac avait été élevé par une de ses tantes, la chanoinesse de Bonnegarde, qui passait pour avoir été distinguée — avec tant d’autres — par Louis XV, et, disait-on, avait eu la gloire de fixer, pendant huit jours, le capricieux monarque. Aussi connaissait-il à merveille l’ancienne société, la chronique galante et les mœurs d’autrefois. Sa mémoire était remplie d’anecdotes légères, de bons mots à l’ambre et à l’ail, de propos de ruelles et de boudoirs ; de tous ces petits faits que dédaigne l’histoire, mais que recueillent les du Hausset et les folliculaires pour la plus grande joie des courtisans et des oisifs. Mlle de La Ralphie aimait beaucoup ces propos sémillants où brillait la frivolité de cette société pour qui l’amour n’était plus, selon le mot connu, que « l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes ». Sans se départir de ses vieilles formes pleines d’urbanité, le commandeur avait cette hardiesse des gens qui se croient au-dessus des bienséances vulgaires, et il avait gardé ce secret du dix-huitième siècle de dire tout, ou à peu près, d’une façon décente. Valérie était enchantée qu’il ne la traitât pas en petite fille ; et, comme sa curiosité était grande, le soir, après dîner, elle se plaisait à stimuler, par ses questions et des petits verres de curaçao des îles, la verve de M. de Lussac, qui s’épanchait alors en anecdotes dont le fond, quelquefois scabreux, s’entrevoyait à travers la gaze légère du récit.

Un soir, le commandeur ayant bien dîné, enfoncé dans un fauteuil, ses longues jambes croisées, un verre de liqueur à sa portée sur un guéridon, faisait, d’un coup sec, tourner entre ses doigts sa tabatière d’argent armoriée et dissertait sur son sujet favori, la généalogie des familles nobles du pays :

« En somme, concluait-il, la noblesse périgourdine, abstraction faite d’une tourbe d’intrus qui ne fait illusion qu’au populaire imbécile, est aussi ancienne et de bon aloi qu’en aucune province. Elle a même, sur beaucoup d’autres, l’avantage précieux d’avoir dans ses veines, mêlé du vieux sang bleu, un sang illustre, du sang royal !

— Comment cela ? dit Valérie étonnée.

— Je vais vous l’expliquer ; mais il me faut prendre les choses d’un peu haut. Vous n’avez point, sans doute, ouï parler des Bertin, dont l’un fut ministre de Louis XV. Ces Bertin étaient maîtres de forges à la Forge-d’Ans et commencèrent leur fortune en fondant des canons pour armer la flotte du chevalier de Pointis, envoyée contre Carthagène, à la fin du dix-septième siècle. Plus tard, ils l’accrurent en spéculant sur les billets de la banque du Mississipi. Une des plus heureuses opérations en ce genre du père du ministre fut d’acheter la terre de Bourdeille et de la payer avec ces billets de Law. Quand je dis heureuse, c’est pour lui seulement, car le vendeur fut ruiné. En résumé, malgré leur fortune, leurs seigneuries acquises dans trente paroisses et le titre de comte de Bourdeille, ces Bertin étaient des plats-pieds.

« Henri Bertin, après avoir été magistrat, intendant à Lyon, lieutenant général de police, était arrivé au poste très important de contrôleur général où il s’usa vite. Mais, comme c’était un homme affable, facile, accommodant et sachant se rendre utile dans les offices inférieurs, il gagna la confiance du roi Louis XV auquel il n’imposait pas par des talents éclatants, ainsi que celle de Mme de Pompadour, et, plus tard, celle de la comtesse de Barry. Lors de sa sortie du contrôle général, le roi lui fit composer un petit ministère de quelques attributions enlevées aux autres. En outre, il lui donna la gérance de ses affaires privées et le maniement de ses fonds et valeurs. Mais, de plus, et c’est ce qui touche à notre sujet, il le chargea d’établir les demoiselles du Parc-aux-Cerfs, lorsqu’elles étaient enceintes ou avaient cessé de plaire, et de marier ses filles naturelles, qui étaient élevées au couvent de la Présentation.

« Je vous dis ces choses tout uniment, ma chère enfant, parce que vous avez une raison au-dessus de votre âge et que, d’ailleurs, la ridicule pruderie bourgeoise n’est pas faite pour nous.

« Ces demoiselles donc et ces jeunes filles étaient richement dotées, comme il convenait à leur état ou à leur illustre origine, en sorte qu’elles étaient fort recherchées de la noblesse. Bertin, en bon Périgourdin qui n’oubliait pas sa province, en maria plusieurs à des gentilshommes peu fortunés de notre pays. C’est ainsi que les Caveyres, les Glenadel, les Tibal-Castagnère, les du Jarry de La Ralphie ont du sang royal de Bourbon dans les veines.

— Quoi ! s’écria Valérie, rouge de plaisir, dites-vous vrai, commandeur ?

— Oui, certes, ma chère enfant, il est temps que vous le sachiez. Votre grand-père Antoine de La Ralphie avait épousé une fille du roi Louis XV et d’une demoiselle irlandaise appelée O’Donny, mais dont les mémoires du temps estropièrent le nom en l’appelant Donnyse. Ma tante la chanoinesse, qui avait connu beaucoup votre grand’mère, m’a souvent dit qu’elle ressemblait étonnamment au roi son père, et je le crois facilement, car elle vous a transmis cette ressemblance. C’est à cette origine illustre, ma chère petite, ajouta-t-il en souriant, que vous devez ce menton gracieux, ces lèvres rouges, ces beaux yeux bleus, cet admirable nez à la Bourbon et cet air de fierté royale qui se voit dans toute votre personne.

Valérie se leva, regarda un portrait de Louis XV, accroché à la cheminée, puis elle alla devant une glace où elle se contempla un instant, sérieuse, mais pleine d’un rayonnement intérieur qui se reflétait sur sa physionomie.

— Je vous remercie, commandeur, dit-elle gravement en lui tendant une main qu’il baisa. J’ignorais cela et je vous sais gré de me l’avoir appris. Maintenant, je m’explique cette miniature du roi que j’ai trouvée dans un vieux secrétaire… Voyez, son chiffre est sur le cadre.

— Une tradition de votre famille, très fondée, veut que ce portrait soit celui que peignait Latour, lors de l’anecdote rapportée par Chamfort, dit M. de Lussac.

Cette révélation accrut singulièrement l’orgueil nobiliaire de Mlle de La Ralphie. Certes, auparavant, elle était fière de sa naissance ; mais, maintenant, il lui semblait être autant au-dessus de la noblesse ordinaire, que cette noblesse elle-même était au-dessus du peuple. Elle était de la race des Bourbons ! Cette pensée, toujours présente à son esprit, lui faisait ressentir, d’une façon permanente, les jouissances de l’orgueil. Sans doute, sa filiation était illégitime, mais comme le lui avait dit M. de Lussac, autrefois la bâtardise ne comportait aucune défaveur : les bâtards des princes naissaient nobles, et ceux des rois, princes. Et elle évoquait le souvenir des bâtards célèbres de la maison de Bourbon qui en a tant ; le duc de Beaufort, le duc de Vendôme, Mlle de Blois, le comte de Toulouse… La noblesse véritable, après tout, ce n’était pas une convention sociale, comme la noblesse légale ; c’était une consanguinité, une filiation de race ; dès lors, qu’importait tout le reste ? C’était le fier sang d’Henri IV qui gonflait ses veines et faisait battre son cœur à coups rythmiques ; voilà la haute noblesse, celle dont elle était fière et qui la faisait délirer d’orgueil. Pour constater et consacrer cette origine, Valérie fit ajouter aux armes de sa famille une fleur de lys dans un canton d’azur, en chef et à senestre du chêne héraldique des du Jarry, et se fit graver un cachet avec cette addition. La société du commandeur, qui lui plaisait fort déjà, lui devint encore plus agréable, et bientôt elle ne put plus se passer de lui. Il demeurait des semaines entières à Guersac, ce qui, en raison de ses cinquante-huit ans, ne parut pas trop étrange. C’était une aubaine inespérée pour le vieux gentilhomme, et il bénissait intérieurement sa tante la chanoinesse de lui avoir appris par le menu l’histoire de la société du dix-huitième siècle, en général, et celle de la noblesse du Périgord en particulier.