Mademoiselle de la Ralphie/06

F. Rieder et Cie (p. 105-119).



VI


Comme bien on pense, la sortie de Damase de la maison du notaire fut un événement qui alimenta quelques jours les bavardages de la petite ville. La nouvelle en vint au pensionnat où Valérie l’accueillit avec plaisir. Il lui semblait que cette rupture du clerc avec son patron la remettait en possession d’un bien usurpé, et, dans ses conversations avec Liette, elle laissait percer sa satisfaction en en dissimulant, d’ailleurs, la cause. Quant à Damase, quoiqu’il regrettât beaucoup Mme Boyssier et qu’il se souvint avec attendrissement de toutes les preuves d’amour et d’affection sincère qu’elle lui avait données, il éprouvait pourtant un plaisir viril à se sentir libre, entièrement libre, même, faut-il le dire, des liens si doux à porter de Mme Boyssier : tant, chez certaines natures, la libre possession de soi-même, de ses actes, de sa volonté, est un besoin impérieux, qui, un instant étouffé par l’amour, reparaît bientôt. À l’égard du notaire, auquel il ne pouvait penser sans colère, Damase éprouvait une sorte de fierté mâle de n’être plus sous la sujétion de cet être vil qu’il méprisait. Il lui semblait que du jour de son départ, seulement, il était devenu un homme dans la pleine acception du mot.

La pauvre Mme Boyssier, elle, se désolait tout naïvement de l’absence de Damase. Maintenant qu’il n’était plus là, son temps se passait à se remémorer son bonheur détruit et à rêver aux moyens de réintroduire cet être si cher dans sa maison. Mais, quelque envie qu’elle eût de se faire illusion sur ce point, elle n’y parvenait pas, tant M. Boyssier montrait, en toute occasion, de haine pour son ancien clerc. Elle savait, d’ailleurs, à n’en pas douter, qu’eût-elle fléchi son mari, Damase n’eût jamais consenti à revenir. Quelque peine que lui causât cette certitude, elle en estimait davantage son jeune amant et se torturait l’esprit pour trouver les moyens de le revoir sans exciter les soupçons. Ah ! il ne s’agissait plus maintenant, comme lorsqu’elle avait été se confesser à l’archiprêtre, de l’éviter, de le fuir, mais de le reprendre !

Lui, s’était établi dans la maison du vieux Latheulade, après en avoir chassé la Bernotte, et il se laissait aller à cette volupté jusqu’alors inconnue de vivre à sa guise, hors de toute dépendance d’autrui. Ce sentiment allègre de délivrance, que connaissent seuls ceux qui ont eu le malheur de porter un joug quelconque, atténuait l’impression d’isolement de sa nouvelle situation ; impression que l’attitude des gens de Fontagnac aggravait encore. En héritant des biens de l’ancien jacobin, Damase avait aussi hérité de la haine que lui portaient les prêtres, les dévots et leurs adhérents hypocrites ou sincères. On lui en voulait de son opposition aux manœuvres du clergé local et surtout de la divulgation des dernières volontés irréligieuses de Latheulade. Cette hostilité, presque générale, au lieu de l’accabler, acheva de le raffermir et de lui donner le sentiment de sa force. Les imbéciles qui affectaient avec lui des airs de supériorité méprisante, en raison de son ancienne condition, étaient rabroués à la façon de Caïus. Il rendait ironie pour ironie, sarcasme pour sarcasme, et ne craignait pas de manifester, en toute occasion, son mépris pour cette bourgeoisie dégénérée qui se traînait à la remorque des prêtres :

— Celui qui n’est pas capable de diriger sa conscience tout seul n’est pas un homme ! dit-il rudement un jour à un habitué du confessionnal de Turnac.

On se demandait à Fontagnac où l’ancien domestique de M. de La Ralphie et du notaire avait pris tout ce qu’il disait.

Certes, c’était l’abomination de la désolation que des gens nés pour vivre et mourir dans une humble condition osassent se révolter contre les personnes qu’ils devaient respecter ; contre les prêtres, les riches, les nobles, visiblement établis par Dieu pour commander et régir le peuple. Tout cela venait des mauvais livres publiés à foison au dernier siècle ; du poison de la philosophie répandu partout par Voltaire, Rousseau et consorts ; ainsi parlait l’abbé Turnac, en visite chez Mme Decoureau.

Après quelque temps, Damase, fatigué de son inaction et songeant à l’avenir, se demandait ce qu’il allait faire. La maison du défunt Caïus l’abriterait sans doute, et les quelques « quartonnées » de terre et de vigne de l’héritage suffiraient à le nourrir. Il pouvait passer sa vie là, pauvre, mais indépendant. C’était une existence obscure et paisible, une voie toute tracée. Mais l’homme se résout difficilement au repos et à la tranquillité avant d’être fatigué par les luttes de la vie. Damase, qui sentait bouillonner en lui l’audace et l’esprit aventureux de la jeunesse, qui rêvait une existence active et pleine, ne pouvait s’y résoudre.

Mais, que faire ? Végéter toute sa vie dans une autre étude à Fontagnac ou ailleurs ? Il eût mieux aimé cultiver son petit bien. Il était trop âgé pour apprendre un métier, car, avant d’être compagnon sur le tour de France, il lui faudrait tirer au sort, et, s’il amenait un mauvais numéro, partir pour sept ans. Dès lors, pourquoi ne s’engagerait-il pas ? Cette idée lui souriait, parce que sans se l’avouer, il entrevoyait vaguement dans l’avenir la possibilité d’une sorte d’anoblissement par les armes qui le rapprocherait de Mlle de La Ralphie.

Le maréchal des logis de la gendarmerie de Fontagnac était un brave homme qui avait témoigné quelque intérêt à Damase. Quoique obligé de cacher ses sentiments, il détestait les prêtres et trouvait crâne l’attitude de ce garçon qui ne craignait pas de leur dire leur fait. Lors de la scène entre le clerc et son patron, il avait reçu de celui-ci une plainte, et, à force d’insistance, lui avait fait comprendre que les invectives et les injures sans témoin de Damase ne pouvaient servir de base à un procès-verbal sérieux. Prévenu des intentions hostiles de M. Boyssier par le maréchal des logis, Damase avait gardé un sentiment de gratitude pour le vieux soldat qu’il sentait lui être sympathique et il eut l’idée de le consulter sur son projet.

La consultation fut assez longue. Lorsqu’il se présenta à la caserne, le maréchal des logis venait de souper, et, tout en fumant sa pipe, il déshabillait un de ses cinq enfants, tandis que sa femme couchait le plus petit. Après s’être débarrassé de son moutard, il alla prendre une bouteille dans le buffet, versa une bonne goutte dans deux gobelets, et, ayant su de quoi il s’agissait, approuva fort Damase. À quoi arriverait-il en restant à Fontagnac ? À rien. Pouvait-il être notaire ? Non ; il n’avait pas de quoi acheter une étude. Et puis, quelle pétaudière que cet endroit ! C’étaient les curés qui commandaient ! Est-ce qu’ils ne lui avaient pas fait donner l’ordre d’escorter le dais avec ses hommes le jour de la Fête-Dieu !

Après cette entrée en matière, le maréchal des logis entama un chaleureux éloge du 2e chasseurs d’Afrique. Sans doute, il y avait d’autres régiments de la même arme, tous solides, il n’en voulait pas dire du mal, au contraire ; mais c’était un fait bien reconnu dans l’armée, le plus crâne, c’était le 2e. Et il commença l’interminable récit des expéditions qu’il avait faites avec son régiment, des affaires, auxquelles il avait assisté ; le tout avec force détails, émaillant son narré d’expressions soldatesques, de termes pittoresques empruntés à cette langue franque dont on se sert là-bas et qui fait croire aux Français qu’ils parlent l’arabe et aux Arabes qu’ils parlent le français.

Damase, ébahi, entendait revenir à chaque instant tous ces mots qu’il ne comprenait pas : moukala, gourbi, razzia, arbi, moukaire, frichti, kif-kif…, et le brave homme allait toujours. Ah ! quelle bonne existence ! Partir dans la nuit, faire ses douze ou quinze lieues sur ces bons petits poulets d’Inde qui ne connaissent pas la fatigue et surprendre, à la pointe du jour, un douar ennemi. La poudre parlait ; les cavaliers arabes s’efforçaient d’arrêter les chasseurs pendant que les femmes et les enfants, sur les chameaux filaient vers le désert. Et puis, c’était les troupeaux qui fuyaient dans la plaine ; mais, comme on les ramassait en demi-cercle ! Quelles razzias on faisait ! Un mouton pour quatre hommes et on ne mangeait que les gigots ! Le reste des troupeaux était vendu aux mercantis qui suivaient la colonne comme des chacals en quête de quelque proie ; et il y avait encore douze ou quinze francs par homme à fricoter, lorsque l’on rentrait à Oran.

Mais ce n’était pas tout ; on pouvait arriver à quelque chose. Lui, était sous-officier au bout de cinq ans de service, mais il avait fait la bêtise de prendre son congé après ses sept ans ; et pourquoi faire ? Pour se marier ! Quelle boulette ! Maintenant, il lui fallait torcher ses enfants de troupe !

La conclusion du maréchal des logis fut qu’à Fontagnac, Damase croupirait comme une tortue d’eau douce dans sa flaque, tandis qu’en s’engageant, étant jeune, bien planté, avec de l’entendement et sachant quelque chose, il arriverait vite sous-officier : après, au petit bonheur ! l’épaulette était là, pourvu qu’on ne se laissât pas raser par ces gueux d’Arbicos.

La verve soldatesque du maréchal des logis acheva de confirmer Damase dans son intention. Dès le lendemain, il alla au bureau de recrutement de Périgueux et s’engagea au 2e chasseurs d’Afrique. Revenu à Fontagnac, il mit dans sa maison et son petit bien sa sœur de lait, la Faurille, qui venait de se marier avec un garçon du Prieuré. Au reste, cette fraternité de lait se bornait à ceci qu’après avoir nourri la Faurille, bâtarde de l’hospice de Périgueux, la nourrice avait été chercher un second nourrisson pour tirer parti de son lait, et que ce second nourrisson avait été Damase, que ce lait un peu vieux n’avait pourtant pas empêché de croître et de devenir un robuste garçon.

Lorsque Mme Boyssier sut que Damase allait partir, elle fut prise d’un violent désir de le revoir. Non pas qu’elle fut poussée par aucun dessein coupable, car depuis les quelques mois que Damase avait quitté sa maison, l’apaisement s’était fait en elle, la crise était passée, elle ne ressentait plus pour lui qu’une infinie tendresse de cœur.

Mais elle ne savait trop comment réaliser ce désir, elle se sentait surveillée par la bonne société de Fontagnac qui épiait curieusement comment elle supportait les ennuis du veuvage, comme disait Mme Laugerie, ou de la viduité, comme disait l’ancien procureur du roi. Le départ prochain de Damase la fit passer par-dessus toutes les considérations de prudence, et elle jeta furtivement un soir, à la boîte, une lettre qui, flairée par Mme la directrice, fut tournée, retournée, et soupesée bien des fois avant d’être remise à destination. En ce temps, où les enveloppes gommées étaient inconnues, le large cachet de cire qui fermait la lettre défiait les indiscrétions d’un bureau de poste de petite ville. Il eût fallu les instruments spéciaux et la main pleine de dextérité des agents du cabinet noir pour violer son secret sans l’endommager. La directrice, n’osant supprimer la lettre, la remit au facteur, mais cela ne l’empêcha pas, en bonne commère, de faire des commentaires sur son contenu.

L’ancienne maison de Latheulade était située sur la rive gauche de la rivière, tandis que celle du notaire était sur la rive droite. Il s’ensuivait que Damase devait traverser le pont pour se rendre dans le jardin, sous la charmille où Mme Boyssier devait l’attendre. Mais le soir, dès après le couvre-feu, grâce aux bavardages de la directrice, le pont fut gardé par des promeneurs attardés qui finirent par se masser dans un tombereau laissé comme par hasard au coin du quai. Un de ces promeneurs était le capitaine Laugerie, à qui sa femme imposait cette faction ; et l’autre était un jeune clerc d’huissier dont elle avait entrepris l’éducation.

Fort heureusement, Damase, ayant éventé la ruse, tira de ce fait que l’élève de Mme Laugerie n’étant pas avec elle en l’absence du capitaine, la conclusion que la mission dont ces honorables espions étaient chargés devait être singulièrement intéressante, puisque l’institutrice sacrifiait une de ses leçons. Alors il rentra chez lui ; ostensiblement éteignit sa lumière, et, vers minuit, passant par le verger, il gagna une ruelle continuée par un chemin qui le mena sur le bord de la rivière, fort en aval du pont, en traversant les prés. Arrivé là, il se déshabilla, fit un paquet de ses habits qu’il attacha au-dessus de sa tête, entra sans bruit dans l’eau et se mit à la nage. Sur l’autre rive, il se rhabilla sous les arbres, gagna à pas légers le mur du jardin du notaire, et, après l’avoir escaladé, se trouva près d’un banc où Mme Boyssier l’attendait.

Son cœur l’avait conduit à ce rendez-vous. Les dangers continuels que couraient nos soldats, dans la guerre de surprises et d’embuscades que leur faisaient les Arabes, les maladies qui les guettaient, le typhus, le choléra et ces terribles fièvres d’Afrique qui ne disparaissent jamais complètement, tout cela, exagéré encore par son amour, lui donnait des inquiétudes cruelles. Aussi, lorsqu’elle saisit les mains de Damase et l’attira muette sur sa poitrine, le jeune homme sentit des larmes chaudes lui tomber lentement sur le visage, tandis que ce cœur, qui l’aimait tant, battait à coups précipités.

Ils restèrent longtemps ainsi ; elle, acceptant le sacrifice douloureux de son bonheur, comme une expiation de ses sentiments coupables, et lui, savourant la douceur de cette étreinte quasi maternelle. Certes, en l’appelant pour la dernière fois, elle n’avait été mue par aucune sollicitation des sens ; elle voulait le revoir, le bercer dans ses bras comme son enfant, lui donner de ces tendres conseils que les femmes, amantes ou mères, puisent dans leur cœur comme en une source inépuisable, leur semble-t-il, mais que, néanmoins, le temps tarit et dessèche, à leur grand étonnement. Non, au cours de cet enlacement, aucune pensée voluptueuse ne lui venait.

Le chagrin avait achevé de tuer ses désirs ; elle voulait uniquement dire à celui qu’elle aimait un triste et dernier adieu. Cependant, s’il l’eût sollicitée des lèvres seulement, elle n’eût su ni voulu résister. Le danger de transformer en un rendez-vous vulgaire cette chaste entrevue était là, car Damase était jeune et ce n’était pas sans émotion qu’il sentait sous sa tête le sein soulevé de Mme Boyssier. Heureusement, il respectait l’abandon de la pauvre femme et ce dernier témoignage d’un amour épuré par la douleur.

Le temps s’écoulait en de longs silences, coupés par des chuchotements étouffés et marqués par les heures qui sonnaient lentement au clocher de l’église. La rivière bruissait dans les remous et froissait les herbes de la rive. Les insectes nocturnes susurraient doucement, comme pour calmer les angoisses de la séparation. Puis, dans les arbres, bientôt de légers bruits, comme des frémissements d’ailes, annoncèrent le prochain réveil des oiseaux. L’orient commençait à blanchir, faisant pâlir les étoiles, tandis que Vénus, radieuse, semblait une lampe brillante suspendue dans l’éther.

— Mon bien cher enfant, dit-elle en ôtant de son sou une médaille attachée par une petite chaîne d’or, voici une médaille miraculeuse qui te gardera de tout danger. C’est à elle que je dois d’avoir été sauvée, toute petite, de l’incendie de notre maison de la rue des Faures. Si mon affection pouvait lui ajouter quelque vertu, tu serais heureux !

Et après avoir passé la médaille au cou de Damase, ému par cette foi naïve et aimante, elle le serra convulsivement sur son pauvre cœur, gros de chagrin, et lui mit un dernier baiser au front :

— Adieu ! Tu emportes ma vie, mon enfant bien-aimé !

Le lendemain était le jour de la Fête-Dieu, fête solennelle à Fontagnac, où on s’y prépare longtemps à l’avance. Les dames de la bourgeoisie occupent leur oisiveté à fabriquer des ornements d’un goût souvent contestable : fleurs artificielles, guipures en papier, bobèches bleu de ciel ou rose tendre, et autres colifichets de ce genre. Sur la place de l’église et dans les rues, le sacristain exerce les thuriféraires ébouriffés, avec de vieilles bouteilles à encre ou d’anciens cruchons de curaçao, attachés au bout d’une ficelle, en guise d’encensoirs, et on entend à satiété le bruit de son signal en forme de livre qui commande les manœuvres. Il y a entre les dévotes de chaque quartier une rivalité pour les reposoirs. C’est à qui fera le plus beau, et le suffrage de ces Messieurs prêtres en décide, non sans appel, car les vaincues crient à la faveur, à la partialité et se livrent à des insinuations peu charitables. Le matin de ce beau jour, sortent des maisons bourgeoises les tapis qui recouvrent les marches des autels improvisés ; les vases qui les décorent, les images de piété qui les embellissent, les dentelles qui ornent la nappe, les tapisseries fanées qui cachent le vieux mur décrépi auquel s’adosse le reposoir. Les vieilles filles apportent les pots de fleurs qui s’étagent sur les marches, entourés de cache-pots ; les jeunes filles mettent dans les vases des bouquets de roses, de lis, d’œillets, de julienne et suspendent les guirlandes qui s’entrecroisent au-dessus du reposoir et l’entourent. Des enfants apportent des faix de buis que fournit abondamment la colline voisine et font une jonchée aux abords du reposoir. D’autres effeuillent des roses, que, pendant la procession, leurs mains d’une innocence problématique, feront pleuvoir au-devant de l’ostensoir. L’émulation de la gent dévote produit quelquefois des choses bizarres, car il arrive, de temps en temps, que les objets apportés pour décorer le reposoir ont une destination ou un caractère profane trop accentués. C’est ainsi qu’une année, Mme Laugerie avait prêté un vase en porcelaine de Limoges sur lequel l’artiste avait peint une bergère galamment troussée surprise par un Némorin en culotte courte.

Cette année-ci, précisément, le bureau de tabac avait fourni au reposoir de la place Mage un de ces énormes et antiques pots à tabac décorés qui font le bonheur des collectionneurs de vieilles faïences, et l’on avait disposé dedans une grosse gerbe de fleurs qui ne faisait pas un mauvais effet, seulement, on pouvait lire sur le pot, imparfaitement dissimulé, le mot : Tabac, en grosses lettres bleues et jaunes.

Le matin, lorsque Damase se leva assez tard, les cloches sonnaient, comme affolées, dans les deux clochers de la ville, et cette sonnerie inaccoutumée lui rappela la fête. Il fut heureux de cette circonstance qui lui permettait de revoir Valérie, et il attendit avec impatience la sortie de la procession. Les rues étaient jonchées de buis et de fenouil et toutes les maisons tendues de draps de lit ornés de guirlandes ou piqués avec des épingles de roses et de fleurs diverses. Seule, l’ancienne maison du défunt Caïus faisait tache au milieu de ces splendeurs et restait grise et nue comme une protestation muette contre l’idolâtrie des gens de Fontagnac. De toutes les rues et places où devait passer la procession, celle-là seule n’était pas tendue : ce n’était guère, et, cependant, cette unique exception exaspérait les dévots. Des voisins et des dames pieuses du quartier s’étaient offertes, avaient proposé de fournir les cordes, les draps, les fleurs, et de tendre eux-mêmes la maison ; mais Damase avait refusé :

— Elle restera comme au temps de Caïus, répondit-il aux obligeants voisins.

L’attente fut longue, mais, enfin, au tournant du quai, apparut le suisse Gardillac, tailleur de son état, habillé en général de troupe foraine, sa hallebarde à la main. Derrière lui, sur deux rangs écartés, marchaient lentement les fidèles endimanchés : paysans avec de grands cols de chemise empesés, bonnes femmes en coiffes blanches ou en mouchoirs à carreaux, égrenant leur chapelet. Puis, les artisanes, en bonnet de linge et les dames de Fontagnac en toilettes claires avec tous leurs bijoux, s’abritant du soleil sous une ombrelle à franges. Parmi ces dames était Mme Boyssier qui jeta à Damase un coup d’œil furtif et triste qu’il saisit comme au vol. Çà et là, entre les deux rangs, marchaient les bannières des confréries, des archiconfréries et des corporations même, car celle des compagnons de saint Crépin était là portée par un savetier jovial et gaillard comme le sire Grégoire du bonhomme La Fontaine. Ensuite, venaient les enfants des frères, et, après, les pensionnaires du couvent et les chanteuses, dont les voix douces s’élevaient en l’air avec les fleurs et la fumée de l’encens, au milieu du bruit sourd des pieds traînant sur les pavés. Valérie était là, avec Liette, précédant immédiatement la mère Sainte-Bathilde et songeant au départ de Damase. Elle n’éprouvait pas cette brève douleur qui torturait la pauvre Mme Boyssier, elle n’avait pas même un grand chagrin, mais ressentait plutôt un sentiment indéfinissable où dominait le regret égoïste de n’avoir plus, à l’avenir, sous sa main, pour ainsi dire, un dévouement absolu, une fidélité canine qui ne demandaient rien, rien que l’occasion de s’affirmer. Lorsqu’elle passa près de l’endroit où Damase se tenait d’habitude pour la voir, elle jeta un coup d’œil sur lui. Dans ses yeux, elle lut les sentiments qu’elle était accoutumée d’y trouver, une adoration aveugle pour l’idole qui trône à une hauteur inaccessible. Pourtant il lui sembla qu’à cette adoration, jusqu’alors humble et soumise, se mêlait quelque secret désir.

C’est que Damase n’était plus l’adolescent ignorant d’autrefois. Il ne pouvait s’empêcher d’associer au sentiment profond qu’il éprouvait pour Valérie le souvenir des plaisirs que lui avait fait goûter Mme Boyssier, et la réunion de ces deux manifestations de l’amour en la personne de Mlle de La Ralphie lui apparaissait vaguement comme la suprême félicité terrestre.

En vérité, elle était bien faite pour éveiller de ces pensées, la jeune fille, car elle était belle, dans l’épanouissement radieux de ses seize ans. Sous ses vêtements blancs, légers et flottants, grande, bien formée, le regard assuré, elle avait l’air non d’une vierge ignorante, mais d’une épouse allant vers le bien-aimé.

Elle médita sur ce regard pendant que la procession se déroulait lentement à travers les rues de la ville. Certainement, elle avait dû se méprendre : entre la noble demoiselle de La Ralphie et Damase Vital, l’enfant trouvé, il ne pouvait y avoir de commun qu’une prosternation humble d’un côté, une condescendante bienveillance de l’autre. Sans doute, il était beau, beau d’une beauté mâle qui lui mordait la chair lorsqu’elle le voyait, et qui, troublant parfois ses nuits, la faisait descendre en pensée jusqu’à lui. Mais ce consentement intime, bientôt étouffé par sa fierté, il ne restait plus que l’orgueilleuse satisfaction de se sentir le pouvoir de disposer de Damase à son gré, sans aucune obligation de retour.

Lorsqu’elle fut passée, le jeune homme resta là, songeur, sans voir là suite du cortège, qui en valait la peine cependant.

Après les sœurs du couvent venaient les thuriféraires avec leurs encensoirs fumants, balancés en cadence, et les fleuristes portant suspendue au col une corbeille pleine de feuilles de roses. Au signal frappé par l’abbé Dutour, maître des cérémonies, en surplis à ailes qui flottaient derrière lui, cette théorie d’enfants vêtus d’aubes blanches plissées au fer à repasser et ceints de larges rubans rouges moirés, évoluait, formait des figures diverses et faisant face en arrière, envoyait des bouffées d’encens et une pluie de fleurs vers le Saint-Sacrement porté par l’abbé Turnac, qui, bien abrité du soleil par le dais de velours rouge, suait pourtant sous sa lourde chape dorée. Le dais était précédé, sur chaque file, des chantres, de l’ophicléide, du serpent, et porté par six pénitents en cagoule blanche que leurs confrères relayaient de temps en temps. Les cordons étaient tenus par M. le maire, un médecin voltairien, qui faisait des concessions aux convenances mondaines et religieuses, comme son patron ; par M. de Brossac, digne et solennel, en habit bleu de roi à bouton d’or ; par M. Decoureau, important et ridicule avec sa haute cravate de mousseline où se noyait son menton, et son chapeau à la Bolivar avec lequel il s’abritait du soleil ; par M. Delfand, l’ancien procureur du roi, homme à l’aspect austère, auteur d’un opuscule moral, et que ses amis eux-mêmes n’auraient pas laissé seul avec une fillette de huit ans. Il y avait encore le capitaine Laugerie, qui, pour la circonstance, étalait sa croix d’ordonnance sur sa redingote boutonnée militairement ; et, enfin, M. Boyssier, en habit fripé, avec un jabot chiffonné, des escarpins et des lunettes d’or. Outre ces messieurs, le dais était encore escorté du maréchal des logis et des quatre gendarmes, en habit de grande tenue, les buffleteries jaunes croisées sur la poitrine, le chapeau en bataille maintenu par la jugulaire et le sabre au clair. Mais, ce qui caractérisait surtout cette procession, ce qui la rendait originale et unique, c’était, marchant entre les pénitents de réserve qui suivaient le dais sur deux files, le vieil archiprêtre en rochet et camail, la barrette en tête, monté sur son petit cheval poilu qui s’en allait bonassement, s’arrêtant avec le dais, repartant avec lui et s’ébrouant de temps en temps pour chasser la poussière qui lui montait dans les naseaux. Derrière le petit landais suivaient en masse le reste des hommes de la paroisse, paysans et citadins.

Après avoir parcouru les principales rues et places de la ville et s’être arrêtée aux reposoirs où Turnac donnait la bénédiction, la procession revint vers l’église. Lorsque Mlle de La Ralphie passa de nouveau devant Damase, posté au coin du quai, le regard pénétrant qu’il lui adressa comme adieu lui fit surprise ; elle répondit à ce regard chargé de flamme par un battement de paupières qui pouvait passer pour un consentement.

Le lendemain, Damase était parti.