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IV.


ÉMILE LEMONTIER À SON PÈRE, À PARIS


D’Aix en Savoie, 6 juin 1861.

J’arrive, je ne sais rien encore, je n’ai revu aucun de nos amis, je m’enferme avec toi. Je veux te parler encore là, tout seul, dans ma petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d’orage. J’ai besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m’as fait. Père, c’est la première fois que tu me révèles le fond de ta pensée. À te voir si doux, si modeste et si bon, même pour les méchants, je croyais ton âme inaccessible à l’indignation. Ta sérénité me faisait peur, je l’avoue ; je la regardais comme le résultat de cette noble et douloureuse lassitude, fruit du travail et de l’expérience. Je croyais que tes années de labeur et de vertu avaient creusé entre nous un abîme qui ne serait pas sitôt comblé ! Tu m’as traité comme un homme qu’on excite, et non comme un enfant qu’on apaise ; je t’en remercie, et je te jure que tu as bien fait. Ta tendresse a un peu hésité ;… tu me croyais encore trop jeune… Pauvre père, tu as tremblé en te laissant arracher le secret de ta force ; eh bien, ne crains plus, j’étais mûr pour cette initiation, elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me pousse en avant. Tu voulais d’abord m’emmener loin d’elle, me distraire, me faire voyager. — Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal au lieu de le guérir, et tu m’as tendu la coupe en me disant : « Bois ce fiel et triomphe. »

Sois tranquille, je saurai souffrir ; car, à présent, je vois un but sublime à ma souffrance. Conquérir celle que j’aime, la disputer à une mortelle influence, la sauver, l’emmener avec moi dans la sphère de l’amour vrai, la rendre digne de cette passion sacrée que j’ai pour elle, et me rendre digne moi-même de la lui inspirer ; résoudre le problème d’éclairer sa croyance en respectant sa liberté, d’épurer sa foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion : oui, oui, je le tenterai, et, si j’échoue, du moins rien ne m’aura fait reculer ou défaillir.

Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon courage ! Me rendre digne de toi, être le fils de ta foi et de la volonté, c’est là mon ambition, maintenant que je t’ai compris. Oui, mon père, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et inébranlable dans la certitude. Tes idées sont simples, concises et nettes ; tu les as dégagées d’une suite d’études et de travaux qui se présentent à mes yeux comme une puissante chaîne de montagnes, et à présent tu t’es assis au faîte de la plus haute cime, tu as regardé la terre étendue sous tes pieds, et puis, élevant tes mains vers la Divinité, tu lui as dit : « Non, le mal n’est pas ton œuvre ! il n’est que l’ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux châtiments qu’elle s’inflige à elle-même, c’est parce qu’ils doivent la détruire. Ainsi tu as mis en chaque être, en chaque chose de la création, l’agent fatal de sa transformation providentielle. L’erreur doit se dévorer elle-même comme ces volcans déchaînés, qui, aux premiers âges du globe, ont servi à constituer l’écorce terrestre, berceau fécond de la vie. En toi est la source du bien, la loi du vrai, et l’homme y boira de plus en plus à mesure qu’il te connaîtra. » Consolé par la foi, tu t’es relevé, mon père, et, le front baigné de lumière, tu as souri à ces hommes qui te criaient : « Nous avons la vérité ; Dieu ne se révèle qu’à nous et pour nous ! Maudit soit celui qui nous résiste ! Notre parole l’extermine en ce monde, elle le dévoue aux enfers dans l’autre ! »

Tu as souri de pitié, et ton âme a surmonté la colère ; mais, la flamme de la vérité dans le cœur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements l’ignorance, qui, dans l’humanité, suscite tous les délires du mal. C’est bien ; voilà où il faut en venir, et j’y arriverai. Je serai doux et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge ; ceci sera ma religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de mes semblables ; mais j’aurai en exécration les doctrines qui, au nom de Dieu, calomnient Dieu et combattent la liberté humaine, le développement du vrai ! Je ne fléchirai le genou dans aucun temple d’où la liberté de penser sera exclue. Je ne bénirai la main d’aucun homme ennemi de cette liberté, je n’accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de vérité divine qui s’appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus grâce au présent par engouement poétique pour le passé, je ne m’abandonnerai plus à ces mollesses de l’âme qui, regrettant les joies de l’imagination, les rêveries de l’enfance, abdique les austères devoirs de l’âge d’homme ; je subirai toutes les persécutions, j’accepterai l’effet de toutes les vengeances : il faut que toute initiation ait ses martyrs. Les tartufes d’aujourd’hui réclament ces gloires de l’origine chrétienne ; qu’ils nous les donnent, eux qui, se disant toujours persécutés, se sont faits persécuteurs à leur tour ! Montrons leur qu’aujourd’hui les chrétiens, c’est nous, et qu’ils sont eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la liberté humaine atteint son but, s’ils parviennent, à défaut des bûchers de l’inquisition, à rétablir la torture des cœurs et des consciences, soyons prêts : je suis prêt, moi ! je les brave et les défie !

Je viens d’interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah ! mon père, mon maître, mon ami, nos pensées ne se croisent pas, elles se cherchent et s’embrassent. Tu vois ! j’avais compris, et je suis toujours sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante bénédiction. Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner la fièvre : je brûle de vivre, l’inaction me tuerait !

À bientôt une plus long lettre, et toi, écris-moi de Paris. Adieu, je t’aime.

Henri entre chez moi et m’apprend que Lucie est de retour à Turdy. Son père, le général La Quintinie, y est arrivé inopinément hier au soir. J’irai demain.