Ouvrir le menu principal



III.


M. LEMONTIER À SON FILS, À AIX EN SAVOIE.


Lyon, 6, juin,1861.

Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux résumer notre entretien de douze douze heures en quelques pages que tu reliras peut-être avec fruit dans les moments d’épreuve qui t’attendent encore.

Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n’ai eu qu’à t’encourager dans ta vaillante certitude : l’âme des époux ne doit pas faire deux lits. L’indissoluble union de deux êtres appartenant à l’humanité ne doit pas s’assimiler à l’accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux rangs inférieurs de la vie organique. L’homme doit être l’homme autant que possible, c’est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses forces le lui permettent. C’est par là seulement qu’il se place au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la simplicité dans la sphère des instincts matériels. C’est par cette constante aspiration vers l’idéal que l’homme s’affirme lui-même, rend hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui appelle l’homme, et l’homme, qui fuit Dieu.

Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l’amour dégagée de toute incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute perfection, a mis dans l’homme le sentiment, le rêve et le besoin de la perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour devant l’image de ce Dieu qu’il ne comprend pas, et dont sa vaine prière ne peut être exaucée.

Je ne vois pas plus de nuages dans l’application de cette théorie que dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence, ne peuvent être sur la voie d’une recherche sérieuse. Obéir aux lois de la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l’homme a pour mission de se rapprocher sans cesse.

La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu n’est qu’une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu’il peut contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès à telle ou telle doctrine religieuse. Il n’y en a qu’une vraie, celle qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le calomnient. La déduction de notre principe se fait d’elle-même à toutes les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se rattachent désormais à l’un de ces principes éternellement en guerre : la négation du progrès, qui est un principe de mort ; la perfectibilité, mot nouveau, encore incomplet, mais qui s’efforce d’exprimer le développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.

Nous étions déjà d’accord sur ce point de départ que je viens de paraphraser, car il tient en deux mots : jamais plus d’ombres, toujours plus de lumière entre Dieu et l’homme.

Cette lumière, qu’au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la philosophie de notre époque. Elle ne s’appuie plus seulement sur ce qu’on appelait la raison, elle n’est plus exclusivement expérimentale, elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l’idéal. Les sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs voies, c’est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique souveraine, l’effusion immense, la vie sans lacune, la force sans épuisement, l’éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par conséquent l’éternelle sagesse et l’infinie beauté… Tu comprends que, quand notre pauvre langue humaine applique à cette grandeur incommensurable, à cette inépuisable munificence, à cette ordonnance éblouissante les mots de son vocabulaire, « Dieu puissant, Dieu bon, Dieu juste, » elle exprime d’une façon encore bien pauvre et bien enfantine : « ce qu’aucun terme convenable n’exprimera peut-être jamais.

Les esprits avancés de notre époque ont un grand combat à soutenir aujourd’hui. Il s’agit d’étendre et d’élever la notion de Dieu, que depuis tant de siècles les dogmes religieux s’acharnent à renfermer dans les étroites limites du symbolisme. Le christianisme lui-même, qui ouvrit une ère de progrès si féconde, a perdu de sa vertu progressive dans la captivité où la lettre a enfermé l’esprit.

Il s’agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-être la plus pressée, de dégager la sublime doctrine évangélique de la chape de plomb qui l’écrase, et disons à l’honneur de l’esprit philosophique de notre siècle qu’aucune autre époque n’avait encore compris cette doctrine d’une manière aussi saine, aussi large et aussi élevée. La critique sérieuse ne s’occupe plus aujourd’hui de contester ou de railler le côté légendaire de la mission du Christ. Qu’elle accepte ou rejette les miracles, le respect s’attache au merveilleux, comme l’enthousiasme au réel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l’action de Jésus.

Mais faire adopter ce vrai sentiment chrétien si équitable et si pur, pouvoir dire à tous les hommes : « Soyons frères dans l’unité de l’esprit, et laissons à chacun la liberté d’étendre le sens de la lettre, » voilà ce qui paraît simple et facile, voilà ce que l’esprit de persécution ne peut supporter et ce qu’il combat encore à outrance. Ceci est très-digne de remarque. À mesure que la philosophie s’est spiritualisée depuis un demi-siècle, la religion s’est matérialisée visiblement. Sous la Restauration, le clergé a perdu moralement et intellectuellement tout ce qu’il avait regagné d’intérêt et de prestige durant la persécution terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s’épurent dans les luttes et se perdent dès qu’elles gouvernent le monde des intérêts matériels ?

Voici que ce spectacle recommence et qu’une véritable intolérance religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la liberté de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caressée par la naïveté héroïque du peuple de 1848, aujourd’hui surveillée, mais non contenue, par une arme à deux tranchants, la censure, l’intolérance profite du silence plus ou moins forcé de ses adversaires naturels, les philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au jour, saper en secret, et jouer le rôle de victime aussitôt que les lois répressives, qu’elle aimerait tant à absorber à son profit, atteignent les écarts de son zèle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de cette prétendue persécution, qui ne saurait la blesser réellement, puisqu’elle repose sur le même principe qui la fait vivre. À l’intolérance religieuse ne faut-il pas, comme à la défiance politique, le régime de l’étouffement ?

Tu me demandais si réellement ce mouvement religieux rétrograde était à craindre, s’il fallait blâmer ou plaindre ce dernier râle de l’esprit du passé ? En philosophe, je t’ai répondu : « Plains l’erreur et ne la crains pas. » Dieu l’a condamnée… Mais, devant Dieu, nos dures et traînantes questions politiques et sociales comptent si peu ! Si nous les jugeons, nous, par leur durée relative, elles prennent une réelle importance pour nous, dont la vie est si courte ! Et quand tu veux savoir quelles luttes t’attendent dans le reste de siècle que nous traversons, je ne dois pas te donner plus d’insouciance ou d’optimisme que je n’en ai. Donc, j’ai répondu franchement : « Oui, mon enfant, l’intolérance religieuse peut triompher, et recommencer dans peu d’années l’esprit du règne de la Restauration. » Il ne faut pour cela qu’une suite d’événements désastreux dont elle saurait profiter, parce qu’elle veille, parce qu’elle est organisée, parce qu’elle est prête. Elle ne conspire pas, je crois, pour ou contre tel nom propre. Elle n’a pas besoin de renverser les gouvernements ; elle s’accommode de tous ceux où elle peut s’insinuer, faire sa place et empêcher la liberté de discussion, qu’elle n’invoque que lorsqu’elle en est privée pour son compte. De sa nature, l’intolérance, quand elle n’est pas hypocrite, est, comme toutes les mauvaises passions, inconséquente.

Il y a une chose certaine, c’est que, si l’interdiction de la presse libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s’endorment sous certaines influences cléricales, avant dix ans le faux christianisme, l’hypocrisie, l’esprit persécuteur en un mot sera debout, et c’est alors qu’il faudra dire : « La mort s’est levée, le spectre s’est roulé sur les vivants. Il écrase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l’individu dans tous les développements de son existence, dans ses intérêts, dans ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il a étendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du passé n’ont point vu une propagande d’étouffement si ardente, un zèle de meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anéantissement si honteux de la conscience sociale, une démission si abjecte de la dignité humaine. »

Voilà ce que je te dirai peut-être à ma dernière heure, qui sait ? Mais, dès aujourd’hui, il y a une prédiction que je peux te faire, c’est qu’en me suivant dans la voie où j’ai marché, tu cours le risque sérieux de rompre avec toutes les espérances comme avec toutes les sécurités de la vie. Quelle que soit la carrière ouverte à ta jeune et légitime ambition, l’homme du passé t’y guette et t’y attend pour se mesurer avec toi. Si tu es homme de science, il t’empêchera d’avoir une tribune pour professer ; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au besoin dans ta vie privée par les nombreux organes dont il dispose ; artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s’il le peut, par les bandes qu’il enrégimente ou par les passions qu’il soulève et qu’il égare ; homme politique, il te fermera tous les chemins de l’action et s’efforcera de t’ouvrir tous ceux de la misère, de la prison ou de l’exil ; homme de loisir ou de réflexion, il suscitera des orages autour de toi, il troublera l’air que tu respires par des paroles empoisonnées, il aigrira contre toi jusqu’au plus dévoué de tes serviteurs ; époux et père, il te disputera la confiance de ta femme et le respect de tes enfants, car il est partout ! De tout temps, il a ourdi une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes, il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a pénétré dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers domestiques ; il est dans les armées, dans les magistratures, dans les corps savants, dans les académies, sur la place publique, sur le navire en pleine mer, dans la campagne, à tous les carrefours, dans le cabaret de village, dans le couvent, dans l’alcôve conjugale. Il obsède et consterne l’honnête curé qui croit l’esprit favorable à la lettre. Il gouverne les pontifes, il raille, méprise et violente ceux qui, une fois en leur vie, ont tenté de lui résister sur quelque point. Et peut-être dans dix ans j’ajouterai : Il faut redoubler de courage, car l’homme de la nuit s’est armé de toutes pièces ; on a laissé faire, on a été confiant, on n’a pas prévu, et à présent, tout à coup il se dévoile, il injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d’esprit le discours terrible que tenait Éditue en l’île Sonnante : « Homme de bien, frappe, féris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison, par venin ou autrement, quand tu voudras. Déniche des cieux les anges : de tout auras pardon ; mais à nous ne touche, pour peu que tu aimes, la vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants et trépassés, encore ceux qui d’eux après naîtraient en seraient infortunés ! Amis, ajoute le sage Éditue pour expliquer une telle puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d’eunuques que d’hommes, et de ce vous souvienne ! »

De cette vérité sanglante sous sa forme enjouée, encore considérable aujourd’hui, souviens-toi en effet, cher Émile ! Ne te fais pas d’illusion, n’espère pas éviter la destinée. Sois eunuque et engraisse, ou sois homme et lutte ; il n’y a pas de milieu.

Je t’ai forcé à voir cet abîme, je t’ai dépeint tous les avantages d’une vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à toutes les habitudes du convenu. Je t’ai dit : « Épouse une femme étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas raisonner, c’est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin : tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des eunuques ; alors vous ferez à l’occasion un peu de zèle pour vous distinguer du troupeau : vous insulterez quelque mort illustre, vous persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le pouvoir, l’argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile ; la voie opposée est semée d’écueils, de fatigues et de déceptions. »

Tu as rougi jusqu’à la racine des cheveux et tu m’as dit : « Cesse de railler, je veux être un homme. » Nous nous sommes embrassés, et je t’ai laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l’isolement, la douleur et l’effroi t’attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir : vaincras-tu ? Je l’ignore. Tu es seul contre un million d’ennemis, car la destinée de Lucie, l’influence qu’elle subit se rattachent probablement par des fils innombrables à cette conspiration de l’esprit rétrograde qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu’au faîte. Je frémis à l’idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte à goutte le plus pur sang de ton cœur, les forces vives du premier amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras à poitrine découverte contre l’ennemi caché dans tous les buissons, tu exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi l’amour dans un cœur viril, tu n’auras pas versé les larmes de l’eunuque ; la souffrance t’aura grandi, tu seras un homme !

Courage, écris-moi tout ; appelle-moi quand tu voudras. Ton père te bénit.

H. Lemontier.